CHAPITRE VI
DINERS CHEZ LE FERMIER GENERAL PELLETIER. DINERS DU BOUT DU BANC. MADAME D'ePINAY.
Pour achever l'esquisse du portrait du siècle, il nous reste à citer encore un ou deux dîners libres ou plutôt licencieux, à Tun desquels Marmontel avoue s'être mêlé. Ce dernier dîner se donnait, toutes les semaines, chez un fermier général du nom de Pelletier, à huit ou dix garçons, tous amis de la joie. Parmi les convives, les têtes les plus folles étaient Collé, que Bachaumont appelle V Amphigourique, et Crébillon le nls.C^était entre eux un continuel assaut d^excellentes plaisanteries. Prenait part au combat qui voulait. L'amourpropre du bel esprit y était fort attaqué, et il Tétait sans ménagement : il fallait qu'il capitulât quand il osait paraître. Collé était brillant au delà de
toute expression, et Crébillon, son adversaire, avait surtout l'adresse de l'animer en l'agaçant (i). Marmontel, qui s'ennuyait de n'être que spectateur, s'élançait quelquefois dans l'arène à ses périls et risques, et y recevait des leçons de modestie un peu sévères (2). Quelquefois aussi s'engageait dans la querelle un certain Monticourt, railleur adroit et fin et ce qu'on appelait alors un persifleur de première force. Mais la vaniié littéraire qu'il attaquait, en se jouant, particulièrement contre Marmontel, ne donnait aux convives aucune prise sur lui ; en s'annonçant lui même dénué de talent, il se rendait invulnérable à la critique (3). Marmontel le comparait à un chat qui, couché sur le dos, les pattes en l'air, ne présenterait que les griffes. Bernard, qui était aussi de ces dîners, se tenait toujours sur la réserve.
Mais voyez quelle était, dans cette société, la façon de rire mordante et amère. On était convenu de se dire mutuellement toutes ses vérités. Chaque convive avait son tour de sellette pendant toute une séance. On le déclarait malade. Alors,
(i) Mémoires de Marmontel, t. I.
(3) Idem, ibid.
<3)Idem, ibid.
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tous les traits se' dirigeaient contre lui, et seul il lui fallait tenir tête à ces attaques déchaînées. Q'on se figure la politesse et la grâce d'un pareil commerce et qu'on songe aux sentiments avec lesquels on devait se quitter, après avoir lâché ou reçu en pleine poitrine de telles bordées, à travers les cris et les éclats de rire d'une meute échauffée par les fumées du vin. On appelait cela de Tesprit. Si c'en était, il faut l'avouer, c'était de l'esprit à outrance et bien mal employé (i).
L'autre dîner, celui-là aussi étrange et bizarre, et qui s'était intitulé le Dhier du bout du banc, se tenait de 1740 à 1755, deux foislasemaine, alternativement chez le savant facétieux comte de Gaylus, et rue d'Anjou Dauphine, chez Jeanne-Françoise Quinault, fille cadette du superbe acteur de la Comédie Française, Quinault-Dufresne, amie de Piron, surnommée Tonton, à cause de son riant embonpoint. <f Suffit, )> dit Piron, au comte de Livry ;
(i) Le pauvre Le Pelletier devint imbécille, et l'on a trouvé le courage de l'insulter dans un livre d'un sieur Turpin, intitulé : Voyage à Ceylan, on les philocophes voyageurs. L'ouvrage a été réimprimé, en 1781, sous un titre nouveau.
Suffit que ma belle amie
Que VOUS appelez Tonton,
Que Tonton, jadis momie,
De graisse ait un peloton.
Elle était née avec le siècle et avait débuté à la Comédie Française dans le caractère de Phèdre, mais avait promptement laissé la tragédie pour les rôles de soubrette où elle avait réussi à miracle. Retraitée en 1741, elle ne cessa qu'à sa mort, en 1788, devoir le meilleur monde, ayant maison ouverte à tous les beaux esprits du temps. M. de Francueil, que Duclos appelait le Hanneton, la proclamait la Ninon du siècle, et Voltaire l'appelait la charmante, r ingénieuse et sage critique, ma souveraine, et le reste, tout en lui reprochant amèrement d'avoir introduit, sans doute par trop d'amitié pour La Chaussée et Diderot, le goût des tragédies bourgeoises, goût misérable pour lequel, disait-il, il eût voulu l'étrangler.
Au Dîner du bout du banc, la pièce de milieu était une écritoire chargée d'enregistrer toutes les saillies ei improvisations des convives, société sensuelle et facile, où les mots les plus piquants, toutes les témérités de pensée et de langage, toutes les métaphores enragées, toutes les ironies et les