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CHAPITRE IX

Nous voici arrivé au dernier salon sérieux et important du dix-huitième siècle, celui deiiMadame Necker, une des femmes les plus distinguées, les plus morales, les plus respectables de ce temps troublé par les bouleversements de la libre pensée!

Elle était fille d^un ministre du saint évangile à Crassier, situé sur les dernières pentes du Jura, à la limite delà France et du pays de Vaud, le pasteur Curchod, et d'une dame Albert de Nasse, dont la famille Française s'était réfugiée de Montélimart à Lausanne, pour se soustraire aux persécutions que subissaient les protestants sous le règne de Louis XV. Depuis la publication du livre remarquable de Tarrière petit fils de Madame

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Necker, M. le vicomte d^Haussonville, sur le Salon de cette dame d''après des documents tirés des archives de Coppet, dont il a usé très amplement, il n^est plus permis de parler de Suzanne Curchod, devenue Madame Necker, sans être pénétré de la lecture de ce livre. Je vais donc, pour décrire ce salon, le suivre, et je le copierai au besoin, en le citant bien entendu.

Le père de Suzanne Curchod, concentrant toute son affection sur sa fille, Tavait élevée comme il eût élevé un fils. En même temps que sa langue maternelle, il lui avait enseigné le latin, avec assez de fruit pour qu'elle pût entamer une correspondance latine avec un des amis de son père. Je ne serais pas étonné qu'elle n'ait aussi étudié un peu le grec. Au moyen de livres empruntés aux bibliothèques de Lausanne et de Genève, elle avait acquis la connaissance de la philosophie, celle des sciences naturelles et mathématiques, et s'était mise à même de converser avec distinction sur tous les sujets. Goûtant, en outre, les arts d'agrément, elle jouait du clavecin et du tympanon, essayait de jouer du violon et s'exerçait au dessin et à la peinture.

Douée de talents si multipliés . et de la beauté

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qui avait fait une merveille de sa mère, elle devait, , dans la première fleur de son printemps, avoirdu succès dans les sociétés. Aussi, quand elle y parut, fut-elle regardée comme un prodige. Les Jeunes ministres de la religion de Lausanne et de Genève s'empressèrent à Crassier, sous le prétexte de suppléer son père à la chaire évangélique. Encore dans Page des illusions, elle se laissait prendre à ce zèle déguisé, et le vieux cheval Grison du presbytère était prêté aux officieux pour les reconduire ; parfois même, elle le leur envoyait pour les amener. Aussi, un Caton du crû écrivit-il brutalement à la jeune fille. « Vous avez beaucoup d'adorateurs qui, sous le prétexte de prêcher pour votre père, viennent vous en conter. La saine raison ne dit-elle pas que, dès qu'ils ont prêché, vous devriez les chasser à coup de balai, ou vous tenir cachée (i). »

La ville de Lausanne avaitpeu de relations avec les grandes villes de conversation et de plaisir, et, dans son cercle restreint, elle rappelait par quelques côtés, l'hôtel de Rambouillet.

M. d'Haussonville pense que c'est à peu près vers le temps où Zaïre et Adélaïde Duguesclin

(I) M. d'Haussonville, t. I, p. i8.

venaient d'être représentées sur le théâtre de Mouron, que Suzanne Curchod paraît avoir été amenée pour la première fois à Lausanne par ses parents, pour la faire assister à ces représentations. Onpeut se figurer Timpression que produisit dans le monde l'apparition d'une jeune fille aussi belle et aussi cultivée. Paraissait-elle dans les rues, on s'écriait : « Voilà la belle Curchod, » et la foule se pressait pour la voir. La jeunesse instruite de Lausanne avait formé une réunion intitulée la Société du printemps ; à la suggestion de Suzanne, elle fonda une société littéraire dont la jeune personne fut nommée présidente, sous le nom de Thémire, et les vers de ses courtisans rappelaient alternativement de ce nom ou de celui de Sapho ; eux-mêmes s'appelaient de surnoms empruntés à des romans de chevalerie. La présidente adressait à l'Académie des essais divers de sa plume, et les académiciens devisaient galamment sur la carte de Tendre. Suzanne souffrait volontiers tous les hommages qui lui étaient adressés. l^^Ue avouait elle-même que la louange qui partait des hommes était celle qui la touchait le plus. Elle se le reprochait plus tard, et dans une note laissée par elle, et où elle rappelait ses anciennes indulgences, elle

écrivait : « Je n'avais guères alors le sentiment des convenances, car ma simplicité m'empêchait de les connaître et j'avais d'ailleurs la tête tournée par les éloges (i). » Il paraît que les mères étaient soigneusement écartées de ces réunions, et il ne s'y passait néanmoins rien que la décence ne pût avouer.

L'adorateur qui, parmi tout ce monde, produisit le plus d'effet sur le cœur de Mademoiselle Curchod, fut un anglais. Gibbon, depuis si célèbre, tombé amoureux d'elle à première vue. Il avait été envoyé à Lausanne par son père, à l'âge de seize ans, aux soins d'un sévère pasteur, pour le retremper dans les eaux de l'église protestante et lui faire abjurer les doctrines du papisme auxquelles il s'était laissé entraîner pendant son séjour à Oxford.

Gibbon avait donc fait une profonde impression sur la jeune fille par ses assiduités et par ses correspondances en prose et en vers français, d'ailleurs mauvais, et se conduisit par la suite d'une façonéquivoque avec elle, quand son affection pour lui lui avait fait refuser des offres avantageuses, particulièrement celles de M. de Montplaisir,

(i) M. d'Haussonville, t.I, p. lo.

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homme de qualité qui avait de la fortune. Il Taban- ^ )

donna après quatre ans de bons rapports, et,4ui avoir demandé sa main. Elleen fut tellement navrée qu^elle avait chargé son ancien ami, le pasteur Moultou,si connu par ses amitiés avec Voltaire et Rousseau, d^essayer à ramener Tinfidèle à de meilleurs sentiments, par Pentremise de Jean-Jacques. Gibbon n'était pas encore Pétrange personnage dont on a eu plus tard un portrait si grotesque, à tel point que Paveugle Madame DuDeffand, en parcourant des mains sa figure, pour s'en rendre compte, n'en croyait pas le témoignage du toucher qui lui restait. Mais Rousseau n'eut point l'occasion de le voir et il écrivit à Moultou : « Vous me donnez pour Mademoiselle Curchod une commission dont Je m'acquitterai mal, précisémentà cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de M. Gibbon me fait mal penser de lui. J'ai reçu son livre (l'Essai sur l'étude de la littérature]^ il y court après l'esprit: il s'y guindé, M. Gibbon n'est pas mon homme, je ne puis croire qu'il soit celui de Mademoiselle Curchod. Qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle : mais qui Ta pu sentir et s'en détacher est un homme à mépriser( i ). »

(i) M. d'Haussouville, t. I. p. 70.

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M. d'Haussouville cite plusieurs lettres originales de Gibbon à Mademoiselle Curchod qui jettent du jour sur ces incidents. Il en cite une dernière fort éloquente de la jeune fille qui fait ressortir les torts de Tanglais. Celui-ci a arrangé l'histoire à sa manière dans ses Mémoires ; mais les lettres lui donnent un démenti et le présentent sous un jour peu favorable. Il avait cruellement déchiré un cœur qui lui était dévoué.

Suzanne, après sa rupture définitive, revit plusieurs fois Gibbon à Lausanne. Elle le revit encore quand elle fut devenue la femme de Necker et nageait dans la prospérité, pendant le premier ministère de son mari; elle le revit aussi plusieurs fois à Coppet ainsi que dans un voyage qu'elle fit à Londres avec son mari. Quant à Gibbon, il • n'avait considéré dans ce rapprochement qu'une occasion de s'introduire dans la grande société parisienne sous la protection d'un ministre. Pour Madame Necker, en une lettre à l'une de ses amies de classe, elle avouait que « jamais « sa vanité féminine n'avait eu un triomphe plus complet et plus honnête qu'en voyant celui qui l'avait dédaignée devenu auprès d'elle doux, souple, hum-

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ble, décent jusqu'à la pudeur, témoin perpétuel de la tendresse de son mari et admirateur zélé de son opulence (i). ^^

En 1770, Suzanne Curchod avait perdu son père qui n'avait guères, pour soutenir sa famille, que les émoluments de son presbystère. La veuve cependant avait reçu une petite pension, qui, avec le produit de leçons qîie la fille s'était déterminée à donner, suffisait à peu près à leur étroit entretien. Après la mort de sa mère, la future épouse d'un contrôleur général eût été exposée aux rudes angoisses du besoin, si quelques amis ne fussent venus à son secours. La première personne à citer est la duchesse d'Enville, une La Rochefoucauld qui avait épousé son cousin^ et qui est connue par la correspondance de Voltaire dont elle secondait les efforts pour la rentrée des protestants, et dont il vante, «la grande passion qu'elle a de faire le bien.»Elle était venue à Genève pour consulter Tronchin. Malgré la distance que pouvaient mettre entre deux femmes la naissance et la fortune, elle s'était, en femme de cœur, sentie touchée de la position d'une jeune personne si intéressante par sa situation comme par

(i) M. d'Haussonville, t. I. p. 77, 78.

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son mérite. Elle avait songé à l'employer pour réducation de ses enfants. Mais elle avait commencé par user du crédit que lui donnait sa grande position sociale pour faire augmenter la pension de la veuve, et avait travaillé à faire restituer aux Curchod les biens confisqués au défunt à Montélimart. Suzanne eut aussi Tafîection de la famille de Moultou et celle de la maison de Du Cayla, le négociant de Genève, dont son ami avait épousé une fille. L'infortunée était donc sauvée dans sa détresse, quand une Madame de Larrivée de Vermenoux qui de fortune était venue prendre un logement dans la maison de Moultou et par lui était entrée en relations avec Mademoiselle Curchod; cette dame avait goûté la conversation de la jeune personne et lui avait proposé de Temmener avec elle à Paris. Sur le conseil de Moultou, Porpheline avait accepté. C'était un moyen d'échapper tout à fait à cette.humiliante obligation où elle s'était trouvée de se soumettre à une vie de cachets, en donnant des leçons dans des maisons où, naguères, elle était reçue sur un pied d'égalité, déclassement qui rend amer le labeur de chaque jour. Elle avait songé à passer en Angleterre, ou en Allemagne, pour y être employée comme insti-

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tutrice ou demoiselle de compagnie, et elle s^était évertuée à recueillir des informations sur la situation d^une jeunefille en un tel état. Ce n''estpas qu'elle n'eût de fréquentes demandes en mariage, dans la suite, grâce à sa beauté ; mais ces alliances ne lui agréaient pas. Elle avait été demandée par un protestant de Nîmes, nommé Fornier, et par de jeunes pasteurs. Elle était surtout harcelée par un certain avocat d'Yverdun qu'elle avait un jour rencontré à Neufchâtel. Si elle ne trouvait rien de mieux, c'était sa dernière ressource, mais un autre sort lui était réservé.

Madame de Vermenoux, veuve à vingt-six ans, belle, aimable, spirituelle, riche, et qui était aussi une de ces françaises qu'avait attirées à Genève le xenom du docteur Tronchin, avait une santé délicate qui l'avait induite à se fixer quelque temps dans cette ville.

Elle était liée avec l'abbé Raynal, avec Marmontel, l'abbé Morellet et quelques autres philosophes. Marmontel en fait, en ses Mémoires, un gracieux portrait (i): « Elle était au premier abord, dit-il, l'image de Minerve, mais sur ce visage imposant, brillait bientôt cet air de bonté,

(I) Tome II, p. 148.

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de douceur, cette gaieté naïve et décente qui embellit la raison et qui rend la sagesse aimable. » Nous verrons plus loin ce qu'elle est devenue. A Genève, elle avait été recherchée par Jacques Necker, fils d'un ancien professeur de droit, et qui, employé d'abord dans les bureaux de son compatriote Vernet, avait fondé à Paris, en partie avec des fonds avancés par son ancien patron, une importante maison de banque, sous la raison Thélusson et Necker. M. d'}iaussonville le peint comme « un homme un peu épais de sa personne, mais d'une physionomie agréable et fine ; avec de beaux yeux, donnant déjà, par la conversation, l'impression d'une certaine supériorité intellectuelle à ceux qui causaient avec lui, bien qu'il n'eût encore d'autre renom que celui d'un financier habile. » Ce portrait, qui est juste, est celui auquel il faut se tenir. Mais la baronne d'Oberkirch, qui se trouvait à la suite du fils de l'impératrice Catherine II, quand, sous le nom de comte du Nord, qu'il avait pris en France, ce prince le visita, en 1781, avec sa femme, dans sa retraite de Saint-Ouen, apréî» son premier ministère et la publication du fameux Compte-rendu, la représente en caricature. « Je fus frappée, dit-

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elle en ses mémoires (i), de sa ressemblance inouïe avec Cagliostro, mais sans son étincelant regard, sans sa physionomie étourdissante. C'est un Cagliostro guindé, aux formes froides et désagréables, un vrai bourgeois de Genève, Il n'a rien d'aimable, malgré sa volonté de l'être. » Quand, après son second ministère, les partis s'acharnèrent contre lui, Sénac de Meilhan renchérit encore sur ce portrait par un langage atroce qui fait peu d'honneur à l'ancien ami de la marquise de Créquy (2). '

Le comte du Nord s'entretint, . pendant une heure, seul avec lui, et se montra, de rnême que sa femme, plein de bienveillance pour cette famille; la comtesse particulièrement dit tant de choses bien senties sur la retraite du ministre et sur la manière dont elle était supportée, que Madame Necker s'évanouit, tant elle était émue (3). »

Mais n'anticipons pas sur le cours des temps.

(1) Tome i", p. 264.

(2) Sénac de Meilhan avait travaillé auprès de son amie pour l'en éloigner. Aussi quand Necker fut appelé au contrôle général, elle écrivit à Sénac :« Retirez-vous, polisson! M. Necker s'avance. ■> Elle garda toujours de Testime pour ce ministre.

(3)/i. ibid., p. 266.

Revenons à Madame Anne-Germaine Larrivée de Vermenoux. Bien que touchée d''une recherche qui flattait sa vanité féminine, elle n'avait cependant pas voulu céder sur le champ,parce qu'elle aurait, suivant les mœurs du temps, perdu, par un mariage avec un financier, le rang aristocratique ^ue lui avait valu sa première alliance, et auquel elle tenait par dessus tout. Elle avait remis sa réponse à Tépoque de son retour à Paris. Une fois qu'elle y fut arrivée, M. Necker vint la visiter pour connaître son sort. Ce fut donc comme aspirant à la main de madame de Vermenoux que Suzanne Curchod le vit pour la première fois. Comment donc le mariage avec Necker put-il s'accomplir ? était-ce, comme le dit madame d'Oberkirch, que madame de Vermenoux, fatiguée de la recherche du banquier, ait imaginé, pour s'en débarrasser, de lui faire épouser sa demoiselle de compagnie !

« Ils s'ennuiront tant ensemble, aurait-elle dit, que cela leur fera une occupation. »

Ou bien est-ce qu'à la vue de la jeune fille, il s'était mentalement détachéde madame de Vermenoux et aurait pris sur le champ son parti ! C'est un de ces secrets du cœur trop obscurs pour

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qu^on puisse conclure, faute de preuves. Toujours est-il qu'après quelques visites, il avait donné à la jeune personne Toccasion de concevoir des espérances et qu''après un voyage de Genève, où il avait beaucoup causé d'elle avec Moultou, il demanda à Suzanne une entrevue particulière, en s'ouvrant sur le suje dont il voulait lui parler, elle lui répondit :

« Il faut donc vous écrire ce que je n'aurais osé vous dire. Si votre bonheur dépend de mes sentiments, je crains bien que vous n'ayez été heureux avant de le désirer. Je resterai chez moi toute la soirée et je fermerai ma porte (i). »

La nouvelle que la belle Curchod allait épouser un riche banquier fut promptement répandue dans les pays qu'elle avait habités et combla de joie ceux qui l'apprenaient. L'avocat d'Yverdun se résigna douloureusement. Necker, répondant aux félicitations de Moultou sur son mariage, lui écrivit :

« Oui, monsieur, votre amie a bien voulu de moi, et je me crois heureux autant qu'on peut l'être. Je ne comprends pas que ce soit vous qu'on félicite, à moins que ce ne fût comme mon ami.

(i) M. d'Haussonville, t. i, p. io6.

L''argent sera-t-il donc toujours la mesure de Topinion ? Cela est pitoyable ; celui qui acquiert une femme vertueuse, aimable et sensible, ne fait il pas seul une bonne affaire, qu'il soit assis ou non sur des sacs d'argent ? Pauvres humains, quels juges vous êtes ! Mais je ne m'étonne de rienàcet égard;n'y a-t-il pas des insectes qui placeraient sur un tas de bouel'auteldu bonheur(i) ? ».

Ils se marièrent donc, en prenant des ménagements pour Tamour-propre de madame de Vermenoux.

Suzanne quitta la rue Grange-Batelière, où demeurait sa protectrice, pour aller habiter la triste rue Michel-Lecomte où étaient établis les bureaux de son mari et où habitait encore alors d'Alembert, avec la pauvre vitrière qui l'avait recueilli. Fort empêchée d'abord pour l'administration d'une grande maison et d'une armée de domestiques, elle n'en songea pas moins tout d'abord à réaliser le rêve de toute sa vie, en fondant un cercle littéraire. La grande fortune de son mari lui en donnait la facilité. Quant à Necker, son peu de goût pour les philosophes et les al-

(I) M. d'Haussonville, t. i, p. 108,109.

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lures des hommes de lettres cédait volontiers aux inclinations de sa femme.

A son arrivée à Paris, avec madame de Vermenoux, elle avait conçu d'abord de la défiance contre la société parisienne, dont le mouvement étourdissait son inexpérience des élégances de la grande ville ; la légèreté générale du langage ne lui faisait voir que des folies ennuyeuses ;en outre, les beaux esprits lui avaient paru fades et mauvais plaisants. Elle finit par se faire une plus juste idée de la Société française et trouver du sérieux sous l'apparente légèreté. Elle abdiqua la sévérité de ses premiers jugements trop précipités et reconnut avec bonne grâce le travers national auquel elle avait cédé. «C'est, disait-elle, la maladie de tous les Suisses, enchantés d'être dans une grande ville et d'en médire. Npus nous plaçons à une fenêtre d'un cinquième étage et, avec un crayon et du papier, nous faisons des notes numérotées sur les mœurs des passants qui traversent la rue, (i). »

Le comte Fédor Golowkin a publié une lettre où la nouvelle parisienne, parlant de la ville qui est devenue sienne, porte un jugement sûr et

(i) M. d'Haussonville, r. i. p, ii5.

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juste sur l'effet qu^elle produit et qui est celui de bien des étrangers.

En moins de trois ou quatre années, Madame Necker avait réussi à fonder un salon rival des plus accrédités qui avaient été prés de vingt-cinq ans à se former. La résidence de la rue Michel- Lecomte était devenue trop étroite pour ce cercle. Necker alors transporta ses pénates et ses bureaux dans la rue de Cléry, à Fhôtel de Tancien ministre de la guerre Le Blanc, au coin de la rue du Petit- Carreau, hôtel qui avait une superbe apparence extérieure et dont Tintérieur, fort orné, répondait à la splendeur du dehors. C'est là qu'il fit son séjour jusqu'au moment où M. de Maurepas vint lui proposer le ministère et où il alla s'établir dans les bâtiments du contrôle général, après avoir rempli d'abord le poste de ministre de la République de Genève. Le cercle avait d'abord été purement littéraire, ce n'est que plus tard qu'il s'y mêla un élément politique. Madame Geoffrin avait ses réunions, le lundi et le mercredi, Helvétius avait les siennes le mardi, le baron d'Holbach avait adopté le dimanche. On conseilla à Madame Necker de choisir le vendredi. Elle se détermina, dans la suite, à créer des réunions plus

intimes le mardi. Le vendredi, elle avait soin de faire servir quelque plat maigre, pour satisfaire aux rares convives qui tenaient à l'observation des prescriptions de TEglise.

C'était tantôt un dîner, tantôt un souper; mais il paraît que le cordon bleu qui les préparait n'était pas à la hauteur de ceux des fermiers généraux, car il échappa au malin baron de Grimm, d'écrire un jour, dans ses Annonces et bans de l'Eglise philosophique : « Sœur Necker fait savoir qu'elle donnera à dîner tous les vendredis : l'Eglise s'y rendra, par ce qu'elle fait cas de sa personne et de celle de son époux: elle voudrait bien pouvoir en dire autant de son cuisinier. » Voilà un mot digne d'un autre maître gourmand, l'un des habitués delà maison, Marmontel, le frère servant des soupers de la Poupelinière.

Necker ne se borna pas à ouvrir ses salons à Paris, il accueillit également son monde au petit château de Madrid qu'il avait loué, au bout du bois de Boulogne ; puis, il acheta le château de Saint-Ouen, situé entre Paris et Saint-Denis, sur les bords de la Seine, et voisin de celui d'où le roi Louis XVIII data sa fameuse déclaration aux Français.

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Quels étaient, à ces diverses résidences, les personnages conviés, auxquels on faisait généralement la gracieuseté de les faire prendre en voiture, comme Jadis aux suppléants du pasteur Curchod on envoyait le cheval du presbytère de Crassier? C'était d'abord ThonnSte, le sage, le stoïcien Thomas, trop vanté de son temps, trop oublié du nôtre, car .il avait un certain talent grave, solide, imposant, s'il lui manquait cette onction, cette effusion touchante qui font le charme de Fénelon et de Massillon, dans la prose ; de Virgile et de Racine, dans la poésie. C'étaient Marmontel, Suard et sa femme, d'Alembert, le baron Grimm, les abbés Raynal et Morellet, Saint-Lambert, Diderot, d'Holbach même, dont le second de ces abbés raconte en ses Mémoires, qu'on disait chez lui « des choses à faire tomber le tonnerre sur la maison, s'il tombait pour cela. «C'étaient Bernard, Dorât, Bernardin de Saint-Pierre débutant. Madame Geoffrin, la marquise de Laferté-Imbault, sa fille; la comtesse d'Houdetot, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Lausun-Biron, sa nièce; la marquise de Créquy qui, trouvant que des dîners servis à quatre heures l'étaient trop tard, avait juré qu'on ne l'y reprendrait plus. Le

comte de Buffon occupait dans ce salon la place qu'avait occupée Fontenelle dans celui de la marquise de Lambert. Bientôt les diplomates et tous les e'trangers de distinction qui avaient fait Tornement du salon de Madame Geoffrin, se pressèrent chez Madame Necker. C'était le comte de Caraccioli, si spirituel, qui ne quitta Paris que pour aller occuper le poste de vice-roi de Sicile et qui de là pressait les Necker de venir dans son gouvernement. C'était encore le charmant comte de Creutz, si fort goûté comme poète dans son pays de Suède; mais ce n'était plus le comte d'Albemarle, d'une si exquise sensibilité, Tami passionné de Mademoiselle Gaucher, une perle par la beauté et l'esprit, dont Marmontel a laissé un si aimable portrait. C'est elle à qui le comte, la voyant regarder fixement une étoile, avait dit : « Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas vous la donner. » Ce lord avait été ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Grande-Bretagne, à Paris, de ijSoà 1761, époque de sa mort. C'était alors le vic'omte de Stormont qui résida en France, avec le même qualité, de 1772 à 1776, et qu'on appelait dans la société le bel anglais. Lorsqu'éclata la guerre entre la

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France et PAngleterre, à cause de PAmérique, il quitta Paris, le 21 mars 1778, pour repasser en Angleterre et y occuper le poste de secrétaire d'Etat pour Tintérieur. On vit, à cette époque, le baron de Gleichen et aussi le merveilleux abbé Galiani, si heureux de se trouver dans notre capitale qu'il appelait le Café de l'Europe, et dont il devait faire le charme, ayant, suivant le mot de Madame de Choiseul, en sa qualité d'italien, de l'esprit, non en petite monnaie, mais en lingot. Pour figurer dans cette société de conteurs, il se réforma et parut avec mesure. Il s'amenda, avait rectifié l'alignement de sa perruque, et ne grimpa plus sur les fauteuils. « Dans le piquant combat, dit Galiani, de la pudeur de la dame qui lutte avec sa politesse et la correction presque puritaine de ses mœurs et de son maintien, contre la profonde, mais élégante corruption qui l'entoure,» il se pose et admire.

Marmontel raconte lui-même, en ses mémoires, comment il fit la connaissance de Madame Necker: « Nous avions, dit-il, Saint-Lambert et moi été des sociétés du baron d'Holbach, d'Helvétius, de Madame Geoffrin ; nous fûmes aussi constamment de celle de Madame Necker; mais dans celle-ci je

datais de plus loin que lui, j'en étais presque le doyen.

« C'est dans un bacl bourgeois, circonstance assez singulière, que j'avais fait connaissance avec Madame Necker, jeune alors, assez belle et d'une fraîcheur éclatante, dansant mal, mais de tout son cœur.

« A peine m'eut-elle entendu nommer qu'elle vint à moi, avec l'air naïf de la joie. En arrivant à Paris, me dit-elle, l'un de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes moraux. Je ne croyais pas faire à un bal une si heureuse rencontre. J'espère que ce ne sera pas une aventure passagère. — Necker, dit-elle à son mari, en l'appelant, venez vous joindre à moi pour engager M. Marmontel, l'auteur des Contes moraux^ à nous faire l'honneur de nous venir voir. M. Necker fut très civil dans son invitation ; je m'y rendis. Thomas était le seul homme de lettres qu'ils eussent connu avant moi; mais bientôt, dans le bel hôtel où ils allèrent s'établir, Madame Necker, sur le modèle de la société de Madame Geoffrin, choisit et composa la sienne (i). «

(O Mémoires de Marmontel, t. 2, p. 121».

Poursuivant, il caractérise la manière dont elle tenait son salon.

« Etrangère aux mœurs de Paris, Madame Necker n^avait aucun des agréments d'une jeune Françoise. Dans ses manières, dans son langage, ce n'était ni l'air ni le ton d'une femme élevée à l'école des arts, formée à l'école du monde. Sans goût dans sa parure, sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce.

« Mais un charme plus digne d'elle était celui de la décence, de la candeur, de la bonté. Une éducation vertueuse et des études solitaires lui avaient donné tout ce que la culture peut ajouter dans l'âme à un excellent naturel. Le sentiment en elle était parfait ; mais dans sa tête, la pensée était souvent confuse et vague: au lieu d'éclaircir ses idées, la méditation les troublait ; en les exagérant, elle croyait les agrandir; pour les étendre, elle s'exagérait dans des abstractions ou des hyperboles. Elle semblait ne voir certains objets qu'à travers un brouillard qui les grossissait à ses yeux, et alors son expression s'enflait tellement

que Temphase en eût été visible, si Ton n'avait pas su qu'elle était ingénue.

« Le goût était moins en elle un sentiment qu'tin résultat d'opinions recueillies ettranscrites sur ses tablettes. Sans qu'elle eût cité ses exemples il eut été facile de dire d'après qui et sur quoi son jugement s'était formé. Dans l'art d'écrire, elle n'estimait que l'élévation, la majesté, la pompe. Les gradations, les nuances, les variétés de couleur et de ton fa touchaient faiblement. Elle avait entendu louer la naïveté de LaFontaine,le naturel de Sévigné, elle en parlait par ouï-dire ; mais elle y était peu sensible. Les grâces delà négligence, la facilité, l'abandon lui étaient inconnus. Dans la conversation même, la familiarité lui déplaisait. Je m'amusais souvent à voir jusqu'où elle portait cette délicatesse. Un jour, je lui citais quelques expressions familières, que je croyais, disais-je, pouvoir être reçues dans le style élevé... elle les rejeta comme indignes du style noble. Racine, lui dis-je, a été moins difficile que vous ; il les a employées, et je lui en fis voir des exemples. Mais son opinion, une fois établie, était invariable, et l'autorité de Thonus ou celle de Buffon était pour elle un article de foi.

« On eût dit qu'elle réservait la rectitude et la

justesse pour la règle de ses devoirs. Là tout était

précis et sévèrement compassé. Les amusements

"■u'elle semblait vouloir se procurer avaient leur

aison, leur méthode.

« On la voyait tout occupée à se rendre agréable à la société, à bien recevoir ceux qu'elle y avait admis, attentive à dire à chacun ce qui pouvait lui plaire davantage; mais tout cela était prémédité; rien ne coulait de source, rien ne faisait illusion.

« Ce n'était point pour nous, ce n'était point pour elle qu'elle se donnait tant de soins, c'était pour son mari. Nous le faire connaître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloges dans le monde et commencer sa renommée, tel fut le principal objet delà fondation de sa société littéraire. Mais il fallait encore que son salon, que son dîner, fussent pour son mari un délassement, un spectacle ; car, en effet, il n'était là qu'un spectateur silencieuxet froid. Hormisquelques mots fins qu'il plaçait çà et là, personnage muet, il laissait à sa femme le soin de soutenir la conversation. Elle 'y faisait bien son possible, mais son esprit n'avait rien d'avenant à des propos de table, jamais une saillie, jamais un mot pi-

MADAMKNECKER ij?

quant, jamais un trait qui pût réveiller les es- Drits (i). »

La baronne d^Oberkirch parle encore avec plus e rudesse de madame Necker qu'elle ne Va fait Je son mari. Je ne saurais omettre ce jugement, pour compléter sur notre héroïne les témoignages du temps : « En dépit des grandes positions qu'elle avait occupées, dit-elle de madameNecker, c'est une institutrice et rien de plus. Elle est pédante et prétentieuse au delà de tout. Fille d'un ministre de village, du nom de Churchod (sic), elle a reçu une excellente éducation, dont elle profite par le travers. Elle est belle et n'est point agréable ; son corps, son esprit, son cœur man- ..quent de grâce. Dieu, avant de la créer, la trempa en dedans et en dehors dans un baquet d'empois. Elle n'aura jamais l'art de plaire. Pour tout dire en un mot, elle ne sait ni pleurer ni sourire. Son père était pauvre ; elle se mit à tenir une pension déjeunes filles à Genève. Elle fut amenée à Paris par madame de Vermenoux, dont la beauté et la galanteriesontconnues. Cette madame de Vermenoux était liée avec l'abbé Raynal, avec M. de Marmontel, avec d'autres philosophes, enfin avec

(i) Mémoires de Marmontel, t. 2, p. 126, 127, 128.

M. Necker. Celui-ci Tennuya bientôt, je le conçois du reste, il m'eût ennuyée bien autant. Pour s'en débarrasser, elle imagina de lui faire épouser mademoiselle Churchod. )>

Et là madame d'Oberkirch rapporte le propos de madame de Vermenoux, déjà cité p, 162.

» Ils ne s'ennuyèrent point, ajoute-t-elle, mais ils ennuyèrent les autres et se mirent à s'adorer, à se complimenter, à s'encenser sans cesse. Ils s'établirent en thuriféraires l'un de l'autre, surtout madame Necker devant son mari (i). «

La baronne parle ensuite de la fille de madame Necker, qui devint l'illustre madame de Staël ; mais avec plus de ménagement : '< Mademoiselle Necker me paraît une toute autre personne que ses parents, bien qu'elle ait aussi un petit coin de Genevois et son grand coin de thuriféraire. Ses yeux sont admirables ; à cela près, elle est laide, elle a une belle taille, une belle peau et quelque chose de parfaitement intelligent dans le regard : c'est une flamme ; je portai d'elle un jugement qui s'est bien réalisé depuis ; c'est et ce sera une femme remarquable (2). »

(i) Mémoires de madame d'Oberkirch, 1. 1", p. 265. (2) Idem, ibid., p. 366.

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s La maison de madame Necker était en définitive devenue le rendez-vous des encyclopédistes, des libres penseurs, comme Favait été celle de madame Geoffrin. Etrangère, jeune, livrée à ses seules forces, n'ayant eu pour la diriger aucune supériorité sociale, elle s'était vue forcée de prendre ce qui était disponible, pour satisfaire à ses goûtslittéraireslLes sociétés anti encyclopédiques, fidèles aux mœurs domestiques et religieuses, n'avaient pas porte ouverte aux mœurs à la mode: n'avait pas qui voulait les de Poix, les Beauvau. Ces maisons vivaient entre elles, se répandaient peu. Mais en dehors de la maison Necker, les libres penseurs s'étaient-ils montrés fidèles comme le furent la plupart des habitués de Madame Geoffrin ? Marmontel, le plus assidu des commensaux de la maison Necker, n'cut-il rien à se reprocher? Il dit bien, dans ses mémoires, qu'il avait pour la femme la plus entière vénération, n'ayant jamais vu en elle que bonté, sagesse et vertu. Il venait de se marier,et,passant,up jour, en voiture devant l'avenue de Saint-Ouen, il se mit à soupirer profondément et dit à sa compagne : « Voilà, ma chère enfant, la retraite de l'amitié, de la sagesse et de lavertu. C'est là que les plaisirs de l'esprit et de

rame sont purs comme on dit qu'ils sont dans le Ciel, 'o Et tout de suite la femme devina que c'était la maison des Necker. Mais Madame Marmontel avait en aversion la personnede M. Necker, dans la persuasion où elle était qu'il avait été cause de la disgrâce de M. Turgot, le protecteur de sa famille. Et Marmontel lui-même, après toutes ses belles paroles, disait encore, dans ses Mémoires que « le mari ne lui avait jamais donné lieu de croire qu'il fût son ami. » Et cependant il n'avait cessé de réclamer du ministre des services,il l'en avait même remercié en termes ardents, dans des lettres qui se sont retrouvées à Coppet. La reconnaissance durable est une rareté. Croyait-il que M. Necker fût en reste à son égard, parce qu'il s'était constitué le poète de sa maison et qu'il avait semé sans cesse des madrigaux aux pieds de sa femme ? La famille nécessiteuse de l'abbé Morellet avait épuisé la bienveillance du contrôleur général. Et néanmoins quand le ministre attaqua les privilèges de la Compagnie des Indes, l'abbé se dressa contre lui et lança un écrit à son adresse. Necker se vit forcé de relever vertement ses imputations dans un mémoire en réplique. Nouvelle brouille quand vint à éclater

entre Necker et Turgot la question du commerce des grains ; Tabbé, encore tout meurtri des coups d'étrivière qu'il avait reçus de son antagoniste, n'avait cessé une seule fois de venir s'asseoir aux dîners du vendredi, comme si aucun nuage ne se fût élevé entre lui et son hôte.

Quoi qu'il en soit, les torts extérieurs dont Madame d'Oberkirch avait affublé Madame Necker n'ont infirmé en rien ^es qualités de décence et de vertueuse tenue que lui reconnaît Marmontel, et que tous les contemporains ont confirmées. Elle sut constamment maintenir sa dignité au milieu des incrédules qui l'entouraient. Madame Geoffrin, qui savait si bien saisir les nuances des caractères, Madame Du Deffand, si sévère dans ses jugements, donnent une autre idée de Madame Necker. Madame Geoffrin se trouvait embaumée en lisant un billet de Madame Necker qui sentait le sentiment. « Je ne croyais pas, écrivait Madame Du Deffand, à la duchesse de Choiseul, que je connaîtrais jamais Mesdames Necker et de Marchais. Je les vois souvent, et je m'en trouve bien. Ces femmes sont aimables et ne sont point sottes. Elles sont plus faites pour la société que la plupart des dames du grand monde. Je

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préfère ce qui écarte Tennui à ce qui est du bel air (i). » Plus tard elle dit encore : « Madame de Marchais est charmante, c'est réloquenceetTatteation môme (2). » La jeune et belle duchesse de Lausun-Biron, cet ange de vertu et de grâce, adorait Madame Necker et en était adorée. Tous ces témoignages contre-balancent les rudes paroles de Madame d'Oberkirch. On connaît la correspondance de Voltaire avec Madame Necker, et ce n'est pas le langage de la dame dénigrante. Madame de Vermenoux, qui conserva d'aimables rapports avec son ancienne protégée et qui tint sur les fonts baptismaux la future Madame de Staël, sa fille, fournit encore par là un nouveau témoignage en faveur de Madame Necker.

Qu'était-elle devenue, cette pauvre dame Vermenoux ? Perdue dans Paris où elle n'avait pas de parents et n'avait que de rares relations, elle n'y faisait, depuis le mariage du banquier, qu'une assez piètre figure, et plus d'une fois elle eut l'occasion de regretter le sort qu'elle avait dédaigné. Elle ne voyait guère avec Madame Necker que Marmon-

(i) Lettres de Madame Du Deffand, publiées par M. Sainte-Aulaire, t. ui, p. 104. La-lettre est du lo avril 1774.

(2) Lettres de Madame Du Deffand à Walpole, publiées par M. de Lescure, t. 2, p. 3o6.

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tel et sa femme. Elle avait acquis à Sèvres une petite maison de campagne où elle se livrait avec ce ménage aux douceurs de l'intimité et s^épanouissait dans de petits soupers que Técrivain et sa compagne allaient faire à Paris avec elle. Sur le conseil de Moultou, elle avait confié Téducation de son fils à ce Meister de Zurich, qui écrivit pour le baron de Grimm une partie de sa fameuse correspondance. Son commensal habituel, il devint plus qu'un ami pour la dame. Celle-ci, morte encore jeune, avait légué son cœur à Meister, après lui avoir fait jurer qu'il le ferait déposer dans sa propre tombe; Meister, qui vécut quatre-vingts ans et avait épousé une de ses amies d'enfance, sa compatriote, avait bien mis dans son testament qu'on exécutât les volontés de Madame de Vermenoux, mais il avait quelque peu négligé la boîte de fer blanc qui contenait le faible cœur. On se souvient de ce passage du Voyage autour de ma chambre où de Maistre retrouve dans un tiroir une lettre d'amour arrosée de ses larmes et ne s'en rappelait plus l'auteur, malgré tous ses efforts de mémoire; les exécuteurs testamentaires voulurent retrouver la boîte ; elle fut à grand'peine découverte dans un grenier à

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travers des débris de vieux meubles. La malheureuse femrfie avait affecté toute sa vie de répéter que c''était elle qui avait fait le mariage de Madame Necker, quand le mari persistait à soutenir le contraire.

Au milieu des diverses satisfactions dont elle était entourée, notre ancienne présidente d'académie recevait des reproches de ses amis de Suisse, qui s'effrayaient de lavoir s'associer à des philosophes hostiles à la religion et redoutaient que sa foi en fût diminuée. C'était Moultou qui s'était fait leur organe. Mais Madame Necker s'empressa de le rassurer par cette protestation chaleureuse: « Mon cher ami (i),

M Pouvezrvous me soupçonner un in&tant? j'ai reçu mes sentiments avec rexistence,et vous voudriez que je les abandonnasse dans le temps où mon bonheur en. est le fruit? vous pouvez me taxer d'enthousiasme ; mais est-ce vous qui pouvez vous plaindre de ce que j'adore tout ce qui est bien? Je vois quelques gens de lettres ; mais comme je me suis hâtée de leur montrer mes principes on ne touche jamais à cet article chez moi. A mon âge, avec une maison agréable, rien n'est si aisé (i) M. d'Haussonville, t. I", p. 264.

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que de donner le ton... Je vis, il est vrai, au milieu d'un grand nombre d'athées; mais leurs arguments n'ont jamais- même effleuré mon esprit, et s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur. »

Une autre fois à de pareils reproches elle répondait: « J'ai des amis athées, pourquoi non? Ce sont des amis malheureux (i). «

Parfois même elle entamait de front avec eux une discussion théologique, et elle disait ne pas manquer de raisonnements et d'aplomb pour répondre. Grimm vintun jour implorer à genoux son pardon pour avoir soulevé une discussion religieuse au moment de se mettre à table, et de lui avoir, à cette occasion, arraché des larmes. Ce même Grimm avait remis à Madame Necker les Salons de Diderot. Celui-ci lui fit de vives excuses sur les libertés de langage dont ces Salons sont semés et il était honteux des inconvenances qui l'y avaient dû blesser. La réputation littéraire de Diderot avait inspiré à Madame Necker l'idée de l'attirer chez elle. Elle avait agi avec une sorte de passion, faisant abstraction des oeuvres licencieuses de cet ancien amant de Madame de Puy-

(i) M. d'Haussouville, t. I", p. i65.

sieulx, aujourd'hui Pâmant de Mademoiselle Volland. Se méprenant sur la pensée de Madame Necker, il avait eu Timpertinence d'écrire à cette confidente la lettre suivante qui se trouve dans ses œuvres complètes publiées par MM. Assézat et Tourneux,

« Savez-vous qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être vain ? Il y a ici une madame Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi. C'est une persécution pour m'avoir chez elle... C'est une genevoise sans fortune à laquelle le banquier Necker vient de faire un bel état. , On disait: « Croyezvous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer ? » On répondit : « Rien de plus ingrat en ce monde. » Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. Il s'agissait d'une femme. Quand il s'agira d'un homme, laissez ma phrase telle qu'elle est, finissez seulement par l'autre monosyllabe, si vous le savez. En effet, il y a beaucoup des uns et des autres qui n'ont que la mémoire du service présent (1). »

Le malheureux avait pris pour une formelle déclaration d'amour ce qui n'était qu'un hom-

d) Cette lettre, qui est du 28 avril 1765, se trouve, avec cette finale si obscure dans l'expression, t. xix, p. 170.

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mage rendu à Pécrivain. Il ne tarda pas, il faut se hâter de le dire, à revenir sur son étrange méprise, et il proclamait Madame Necker « une femme qui possède tout ce que la pureté d'une âme angélique ajoute à la finesse du goût. » Il devint donc un des habitués de la maison et sut toujours respecter chez cette dame ce qui était à respecter.

Moultou ne fut pas le seul qui lui reprochât le sociétés qu^elle recherchait. La marquise de la Ferté-Imbault, la fille de Madame Geoffrin et qui. se posait en ennemie jurée des philosophes, se piquant, un jour, de franchise vis-à-vis de Madame Necker, la réprimanda sur le danger de ses sociétés et sur sa fureur à courir après Tesprit à la mode. Elle la blâmait de recevoir Madame de Luxembourg, Madame Du Deffand, Madame de Boufïlers-Rouvrel et Madame de Marchais, dont les deux premières, disait-elle, étaient, depuis trente ans, Thorreur des honnêtes gens. Elle critiquait aussi sa relation avec l'abbé Morellet qu'elletraitaitdevîVam. Mais, ajoutait-elle, comme elle avait reconnu en elle une bonne et sage conduite dans un pareil milieu et qu'elle ne s'était pas attiré la moindre condamnation du public, ces

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considérations avait effacé les mauvaises impressions que lui avaient suggérées son trop d'amour pour Pesprit dépouillé de raison et de vertu. Ces paroles de Madame de La Ferté étaient exagérées, attendu qu'on ne peut dire que Mesdames de Luxembourg et Du Deffand fussent Phorreur des honnêtes gens, quel qu'ait été le début de leur vie dans le monde. Leur passé avait été racheté par une conduite régulière et le bon usage de grandes qualités. Les liaisons de Mesdames de -Boufflers et de Marchais ne causaient non plus aucun scandale. Leur durée avait acquis quelque chose de respectable, à cette époque de mœurs faciles et de morale demi bourgeoise. C'étaient comme des mariages anticipés. L'Idole du Temple, dans son fôr intérieur, se regardait comme en possession de la survivancede la princesse de Conti, Il en était de même à Pégard de Madame de Marchais. M. d'Angiviller, dont la tenue discrète sauvait les apparences, vivait dans Pintimité de son amie sans altérer ses bons rapports avec le mari, à ce point que Madame Necker, dans sa naïveté, n'y avait vu qu'une union purement platonique. La demi morale était dans les mœurs générales. C'est ce qui explique que Madame

Necker ait pu, sans se faire tort, elle si rigide et austère pour elle-même et si indulgente pour les autres, s^entourer d'obstinés libres penseurs et pratiquer des relations qui, en définitive, lui étaient communes avec toute la société. Le fermier général et académicien Watelet et Madame Lecomte, qui avait quitté son mari, étaient reçus partout ensemble, et il ne s'est trouvé que Madame de Genlis, dont on connaît les mœurs, qui se soit étonnée ( i ) d'avoir rencontré ce ménage irrégulier chez Madame Necker.

Quant à cette marquise de La Ferté-Imbault, qui avait si bien morigéné Madame Necker, c'était une femme rude, impérieuse, inconsidérée dans ses propos. Son mépris pour la société de son temps était un travers, et elle avait cru se poser en réparatrice des mœurs en fondant une association bizarre qu'elle avait intitulée VOrdre des Camarades tampoJis et des Chevaliers lantwelus, dont la règle était de simuler la folie en conversation et de dire des bêtises, mais des bêtises spirituelles ; ce qui faisait répéter à Madame Geoffrin son mot de regret: « Quand je considère

(i) Voir ses Mémoires.

ma fille, je suis comme une poule qui a couvé un œuf de cane. «

Madame Necker, qni ne voyait et ne voulait voir en tous ses habitués que leur côté littéraire, ne se méprenait pas d^aillenrs sur leurs sentiments. En écrivant un jour à Moultou, après lui avoir recommandé l'abbé Morellet, elle lui disait:

« L'abbé Morellet vous aura remis une lettre de ma part. C'est un bel esprit de Paris, qui n'est pas même capable de sentir tout le vôtre. En revanche, il a des connaissances, des talents, de la philosophie et de la méthode; d'ailleurs, c'est un ours mal léché qui ne se doute pas qu'il y ait uri usage du monde et que cet univers soit composé de grands et de petits, d'hommes et de femmes. Il a de la candeur, de la probité, mille qualités honnêtes et assez de religion pour soupçonner qu'il pût y avoir un Dieu, et pour l'avouer quelquefois à ses amis, lorsqu'il les connaît discrets et d'un commerce sûr. Je l'aime cependant, et je crois que Dieu lui pardonnera son incrédulité qui ne part pas du cœur (i). »

Madame Necker avait eu, de son propre aveu, une affection passionnée pour Madame de Mario M. d'Haussonville, 1. 1, p. 179, 140.

chais. Elle Tavait beaucoup pratiquée au commencement de son mariage. Malheureusement, .cette belle union finit par se briser tout à coup pour une cause futile misé en avant par Madame de Marchais. Madame Necker en conçut une vive affliction.

Pour Madame Du Deffand, son irréconciliable ennemi, Fennui devait amoindrir promptement son premier enthousiasme pour la sociétédufinanciérdeSaint-Ouen.Ellerestimait comme ministre. Dans une lettre du 19 novembre 1777, elle écrit à Walpole : « Le Necker me paraît plus ferme que jamais. Mon avis est qu'on ne peut employer un homme plus capable, plus ferme, plus éclairé, plus désintéressé. Ce ne sont point mes liaisons avec lui qui me font porter ce jugement; je n'en attends rien, je le vois une fois la semaine, il n'a nulle préférence pour moi, il sait que je l'aime, et comme je ne lui demande rien,il me voit de bon œil, et voilà tout (i).» Quand ellese désaffectionna, elle s'en prit d'abord à elle-même : « Je fis l'autre jour, écrit-elle à Fabbé Barthélémy, un souper chez les Necker, je me trouvais comme Lacouture, je n'en-.

(i) Lettres de Madame Du Deffand, publiées par M. De Lescure, chez Pion, t. ii, p. 626.

igO LES SALONS DE CONVERSATrON

tendais pasle raisonné, et le braillé m'était insupportable.» Et dans une autre lettre: «Je fis, Tautre jour, un souper chez les Necker, où Je vous aurais fait honte et pitié. Je fus absolument stupide. Il n'y eut point du tout delà faute de M. Necker. Il n'est point bel esprit ni métaphysicien. Il y fut presque aussi bête que moi. (i)» Puis, peu à peu, on la voit se désenchanter, comme elle se désenchantait de tous ses amis, et c'est la femme qu'elle abandonna la première en même temps que Madame de Marchais, « La façon des Necker ne me surprend point, écrit-elle à Walpole, ils ne savaient pas pourquoi ils faisaient ce voyage ; leur séjour sera court; je vous suis très obligée de vos attentions pour eux, ce sont d'honnêtes gens; le mari a beaucoup d'esprit et de vérité ; la femme est roide et froide, pleine d'amour propre, mais honnête personne, j'ai plus de -goût pour eux que pour la Pomone (2), dont l'esprit et le caractère me paraissent un fantôme, mais qui n'est point effrayant, qui n'a que les formes de bonté, de générosité, mais qui, quoique sans faus-

(OVoir les lettres de la Marquise, publiées par M. de Sainte-Aulairo.

(2) Madame de Marchais, née Delaborde. Madame Du Dcffand la surnommait Pomone et Flore Pomone, parce que son ami, M. d'Angiviller, surintendant des bâtiments et jardins du roi, la mettait à

seté, n'est qu'apparence. » Le 9 juin suivant, elle écrit au même : « Vous jugez très bien mes amis (Monsieur et Madame Necker) ; la femme a de Tesprit ; mais il est d'une sphère trop élevée pour que l'on puisse communiquer avec elle. Son mari qui en a plus qu'elle, et qui est peut-être celui qui aujourd'hui en a le plus dans notre nation, vaut bien mieux qu'elle. Il est bien persuadé de sa supériorité, mais elle ne le rend ni suffisant ni pédant. Le défaut que je lui trouve, c'est qu'il n'es^ point de facile conversation : on ne se trouve point d'esprit avec lui. Il a cependant de la franchise, de la bonne humeur, de la douceur,de labonté ; maisilest distrait, par conséquent, stérile (ij.)> Le mari avait déjà eu son compte dans une lettre précédente : « Je suis fort aise du retour des Necker. Ils débarqueront à Saint-Ouen. Ils m'ont fait dire que ce serait samedi ou dimanche. Ils ne vous plaisent pas beaucoup, je le vois bien. Tous Tes deux ont de l'esprit, mais surtout d'homme ; je conviens cependant qu'il lui manque une des

même de se procurer les plus beaux fruits et les plus belles fleurs qu'elle répandait avec profusion chez des amis. Lettres publiées par M. de Lescure, t. ii, p. 545, 5 mai 1776.

(i) Correspondance de la marquise Du Deft'and, publiée par M. de Lescure, tome 11, p. SSç.

qualités qui rend le plus agréable, une certaine facilité qui donne, pour ainsi dire, de Tesprit à ceux avec qui Ton cause; il n'aide point à développer ce que Ton pense, et Ton est plus bête avec luiqueTon neTest tout seul, ou avec d'autres (i). » Que de désillusions pour Madame Necker qui avait vu poindre ce désenchantement ! Elle avait désiré cette relation, à cause du bruit que faisait dans le monde la merveilleuse aveugle : « Ils ont voulu me connaître, disait Madame Du Deffand à Walpole, parce qu'on m'a donné auprès d'eux la réputation d'un bel esprit qui n'aimait point les beaux esprits. Gela leur paraît une rareté digne de curiosité. « Elle avait recueilli avec un soin jaloux les fines observations, les aperçus délicats sortis de sa bouche ; mais plus d'une fois elle avait eu à se repentir de ce contact. Elle se dédommageait avec la bonne et avisée Madame Geoffrin, avec l'adorable duchesse de Lausun, avec Madame d'Houdetot dont la grâce était si attrayante, qui fit tant de passions célèbres, et vécut de celle de l'amour. Quelque différente qu'elle fût de sentiments et d'allures avec Madame

(i) Correspondance de la marquise Du Deffand , publiée par M. de Lescure, t. 11, p. 552, 553.

MADAME NE CKER igS

Necker, elle la séduisit de prime abord par le charme de ses ingénuités ; une correspondance toute aimable s'établit entre elles.

« Nous nous unissons, écrivait la comtesse à Madame Necker, M. de Saint-Lambert et moi, pour vous aimer. C^est bieji en cela qu^il me convient encore. La félicité de ma vie est de vous avoir rencontré tous deux et d'être aimée de vous (i). «

Il était dans la destinée de Madame Necker d^inspirer bien des passions. Elle fut la dernière et la plus vive affection de Buffon qui lui avait fait connaître Madame de Marchais. Le grand écrivain se passionnait à la conversation de Madame Necker comme Ta révélé la publication de ses lettres par M. Nadaud. Il mettait ses plus belles manchettes pour lui écrire et se livrait aux inspirations de son plus beau style. Madame Necker était profondément flattée des hommages de ce vieillard de génie qui semblait retourner pour elle à la jeunesse et retrouvait un parfum de grâce quand sa plume s'occupait d'elle.

De son côté, Madame Necker avait pour Buffon une admiration sans borne : « M. de Buffon

(1) M. d'Haussonville. t. I. p. 288.

est inimitable en tout, disait-elle, et cependant en tout il doit servir de modèle. »

Elle professait pour lui un si profond attachement qu^en apprenant qu'il gisait dans son lit en proie au mal qui allait Tenlever, elle se rendit au Jardin des Plantes, et, pendant cinq jours, s'établit à son chevet comme garde-malade et assista à sa douloureuse agonie. Quand les spasmes de sa torture lui laissaient quelque repos, Buffonlui prenait les mains et lui disait: « Je vous trouve encore charmante dans un moment où Ton ne trouve plus rien de charmant. »

Cependant la fille de Madame Necker grandissait, et sa mère s'était dévouée avec toute sa tendresse à son éducation. Madame d'Houdetot s'intéressait avec vivacité à Fenfant ainsi que Madame de Vermenoux. Toutes deux avaient suivi ses premiers pas et observé les premiers éclairs de son intelligence. Une aimable correspondance s'ouvrit entre Madame d'Houdetot et la jeune fille « jamais, comme le disait la comtesse, jeune plante n'avait donné l'espérance de plus beaux fruits. « L'abbé Raynal la suivait avec un pareil intérêt et tous deux également échangèrent des lettres. Marmontel, le poète de

MADAME NEC KER igS

la maison, lui consacra des poésies, et les autres habitués du salon de Madame Necker s'étudiaient à exciter les réparties de la jeune fille. Les inconvénients de cette vie en public pour une si ardente nature n"'échappaient pas à Madame Necker. Elle ne la perdit pas de vue, cultiva avec soin son esprit, son jugement et sa mémoire ; faisait avec elle des lectures et la familiarisait avec toutes les graftdes pensées de la philosophie religieuse et tous les trésors de la saine littérature.

Enfant, Germaine Necker se laissait aller parfois à des gaietés et des espiègleries qu'on pardonnait à son âge. Madame Geofîrin avait demandé à la mère la permission, quand elle allait dîner sans façon chez les Necker,d'envoyer, comme elle le faisait dans les maisons de ses plus intimes amis, une chaise qui lui était commode, Germaine battait Madame Geoffrin pour la lui enlever. La digne femme avisa d'en envoyer une semblable à M. Necker.

C'étaient les mièvrefies d'un enfant ; avec l'âge, elle eût une tenue parfaite, et le salon de sa mère devint en partie le sien. Sa mère avait eu un instant la pensée de la marier à William Pitt, le fils de Lord Chatham. Mais, alors qu'on en fit

Touverture à la jeune personne, elle refusa formellement, et quand la France fut en guerre qvec la Grande-Bretagne, Germaine dont le cœur était tout français, s'applaudissait de son refus. Quand elle eut épousé le baron de Staël, ambassadeur de Suéde à Paris, elle alla demeurer à Pambassade établie rue du Bac, mais parut constamment chez sa mère qui était allée habiter rue Bergère, et elle donna un nouvel éclat au salon que les maladies de sa mère ne lui permettaient plus de tenir avec autant de zèle. Les étés se passaient à Saint-Ouen. Et dès que la Révolution devint sanglante, Necker alla chercher un asile à Coppet où sa tille vint vivre. Elle allait souvent à Paris où tout son temps se passait à travailler à Pévasion d'amis menacés, même à celle de la reine. Madame Necker mourut à Coppet, le 6 Mai 1794, laissant l'exemple d'une sainte mort comme elle avait laissé celui d'une vie exemplaire. Le salon de Madame Necker avaitété le dernier du xviii" siècle, mais on ne saurait dire que la digne épouse de Necker ait emporté avec elle la tradition des salons de conversation. Il faut lire dans les lundis de Sainte-Beuve (i) ce qu'il dit

(I) Tome I, p. 2i.

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sur le retour de ces aimables réunions sous le Consulat, à la renaissance littéraire. Des salons anciens et nouveaux vinrent offrir aux naufragés de la veille les jouissances de la conversation et de Tesprit. On vit reprendre les assemblées purement littéraires et philosophiques de Suardet de Madame d'Houdetot, celles de Fabbé Morellet, tenues par sa nièce, Madame Chéron. Mais il s^en ouvrit d'autres de composition plus variée et plus

- diverse, tel que celui de la princesse de Léon, rendez-vous des débris de Pancienne grande société et des émigrés du grand monde; le salon de Madame de Staël, quand elle était à Paris ; ceux de Madame Récamier, de Madame Joseph Bonaparte, de Madame Baciocchi, de Madame de La Briche, de Madame de Vergennes, où se distinguait sa fille, Madame de Rémusat, enfin celui de Madame de Pastoret. Mais, fait remarquer Sainte-Beuve, « dans un coin de la rue neuve du Luxembourg, un autre moins en vue, moins

. éclairé, réunissait dans Tintimité quelques amis autour d'une personne d'élite, » c'était celui de Madame de Beaumont, fille du comte de Montmorin-Saint Hérem,run des menins de Louis XVI, quand il était dauphin, sœur de Madame de

igB LES SALONS DE CONVERSATION

La Luzerne et parente de la femme de Fancien trésorier de Textraordinaire des guerres. M. de Sérilly. Cette dame dont M. Joubert, Fécrivain si fin et si délicat, a célébré les qualités adorables et qui possédait « une admirable intelligence la mettant au niveau des talents les plus éclatants; entendant tout, nourrissant son esprit d'idées, comme son cœur de sentiments, sans jamais chercher la satisfaction de la vanité dans les premières, ni un autre plaisir qu'eux mêmes dans les seconds. » Les habitués de cette retraite étaient M. de Chateaubriand et, pendant tout un hiver, sa sœur Lucile ; Joubert, Fontanes, Mole, Pasquier, Guéneau de Mussy, Chénedollé, Madame de Vintimille, et un M. Jullien, très instruit dans la littérature anglaise ; tel en était le fonds mais quelques autres personnages y paraissaient encore, seulement en passant. Le coup de soleil du i8 brurnaire avait jeté un grand éclat dans cette société. Le premier Consul en qui la révolution s'était faite homme et qui avait fait refleurir la religion était par la plupart célébré comme un enchanteur. L'imagination reprenait son essor. Tout talent nouveau était choyé.

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