‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 53 sur 60 · MADAME DE CHEMINOT · texte numérisé non relu

MADAME DE CHEMINOT

fait entrer au service d'Autriche un frère de la dame, qui devint général et mourut sur la brèche, au premier siège de-Dantzig. A soixante ans, elle aimait encore à déployer ses grâces, à danser des menuets, à chanter des légendes galantes et des chansons un peu grassettes. Elle avait encore alors gardé un port superbe. Tant qu'elle avait été dans sa fraîcheur et avait joué son rôle de divinité sur les nuages, sa grammaire un peu hasardée du faubourg de Pont-à-Mousson et de coulisses, passait pour gaieté, pour gentillesse enfantine, et ses imbroglios de français, d'allemand et d'anglais, appris sur l'oreiller, dans ses métamorphoses, pour autant de grâces. A mesure que ses charmes déclinèrent, elle retourna à sa mauvaise éducation primitive. Douée néanmoins d'esprit naturel et de mémoire, elle s'était un peu polie et avait saisi au vol quelques nuances agréables. Elle n'en tenait que mieux son salon avec une désinvolture pleine d'assurance et de souplesse. Les femmes se forment plus vite que les hommes.

Ses soirées étaient devenues d'un charme infini. On y avait vu Diderot, Damilaville, Franklin, les abbés Coyer et Raynal ; plus tard on y vit le

marquis de Presle, ci-devant Jeune homme comme le marquis de Laigle ; le prince de Masserano, Rivarol, Beaumarchais et Gudin, tous deux fils d'horlogers; (les horlogers avaient fait souche) MM. de Lévis et de Pontécoulant, M. Roy, quatre fois ministre des finances sous la restauration; Chamfort, Ginguené, Lémontey et Viennet que nous avons depuis entendu récitant à l'académie ses fables amusantes et son épître à ses quatre-vingts ans.

Napoléon, fatigué de la rencontrer chez Joséphine, Ten avait un jour bannie d'un coup de coude dans la poitrine. Madame de Cheminot, eut toute sa vie ce coup de coude sur le cœur; c'était l'une de ses colères favorites, l'un de ses thèmes pour arriver à l'apologie de la supériorité des règnes de Louis XV et de Louis XVI.

Madame de Cheminot n'avait jamais été mariée, et s'était dépouillée de son nom vulgaire en s'envolant dans les régions mythologiques. Il lui fallait un nom à particule pour se rehausser, et elle prit celui sous lequel elle vécut. » Eh ! pourquoi pas ? disait-elle, ne m'a-t-on pas dit que le dieu, M. de Voltaire, s'appelait Arouet? ne m'a-t-on pas dit que M. d'Alembert s'appelait au

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