‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe 1erChapitre 6 sur 7 · TII1K1\S · texte numérisé non relu

TII1K1\S

Frrd'? SARTORJUS.Kd'Tr.dc Seine.j'; Paris

Salons littéraires. — Soirées du comte Jules de Rességuier. — Sa famille. — MM.Émileel Aritoni Descliamps, Jules deSaint-Félix, deBeaucliène. — Les vers de Jules de Rességuier. — Salon de Madame d'Arbouville. — Ses œuvres. — Sa mort prématurée. — Ses amis littéraires et politiques. — Salons particuliers du petit et du grand faubourg Saint-Germain. — La chaussée d'Antin. — Individualités. — La comtesse Samoyloff. — L'iiôtel de M. de Rotliscliild. — Le théâtre du comte Jules de Castellane. — Les pièces et les acteurs. — Premiers grondements de l'orage de 1848. — Le dernier bal sous Louis- Philippe. — Le prince de Ligne ambassadeur de Belgique.

Il y avait rueTaitbout un de ces véritables cénacles de la littérature et de l'art où le goût, la grâce et l'élégance se donnaient rendez-vous avec la critique, réunion charmante d'esprits d'élite et de femmes distinguées qui , par sa composition ,

quelquefois aussi par les uoms historiques qu'elle renfermait, rappelait tout à fait l'hôtel de Rambouillet, moins les précieuses. C'était la demeure du comte Jules de Rességuier, un poêle délicat auquel il n'a manqué que de produire davantage pour être placé dans l'opinion au rang des ("crivains fantaisistes les plus connus et les plus aimés de noire temps. Ce nom de Jules de Rességuier rappelle au souvenir des hommes qui ont bien connu celle époque liltéiaire toute une pléiade de poêles et d'écrivains qui se groupaient autour de lui, tels qu'Emile et Anloni Des champs, Jules de Saint-Félix, de Beauchéne, etc. Malheureusement chez le comte Jules de Rességuier le poëte était doublé d'un homme du monde et d'un homme du monde d'autant plus occupé qu'il était plus recherché. Le temps, ce tyran de l'homme, lui a manqué comme à tant d'autres; mais, quelque mince que soit son bagage littéraire, il n'en fallait pas tant autrefois, du temps des llamillon, des Bernis, des Boufflers, desChaulieu, des la Farc, pour établir et mainleuir une répulnlion durable.

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Jules de Rességuier était un poëte du midi. Sa chevelure noire si bien boudée sur son front mal, et ses yeux noirs si intelligemment perçants l'eussent fait aisément deviner. La comtesse de Rességuier, deux enfants aussi spirituels que leur père et que, par une aimable habitude, il traitait absolument en camarades, composaient cette famille si gracieusement hospitalière. Il fallait voir Jules de Rességuier au milieu de son salon rempli, entouré et pressé par un essaim de jolies femmes qui lui demandaient quelques-uns de ses vers inédits, se diriger vers la cheminée , s'accouder sur le marbre et réciter d'une voix agréable et vibrante des strophes qui rappelaient les meilleures d'Alfred de Musset, la Châtelaine du Languedoc, par exemple, que j'avais retenue et écrile de souvenir :

Dame du Languedoc, rose de la pelouse, Qui d"un lien de fleurs environne Toulouse, Astre de l'horizon si bleu dans ses conlours, Muse de mon pays, châtelaine aux dix tours, Votre voix, jeune écho de l'antique mystère,

Dit de Jérusalem les trésors rapportés.

Vous célébrez la gloire et Tamour du trouvère;

Comme on chantait jadis, aujourd'hui vous chantez :

« Cest ta fête, Clémence Isaure, ,

L'air dans le ciel est parfumé,

La terre s'émaille et se dore,

C'est le troisième jour de mai,

Et sur nos quais, près de la rade.

Au maître-autel de la Daurade,

L'église étale ses couleurs;

Le prêtre revêt son étole.

Et bénit pour le Capitole,

Toutes les couronnes de fleurs. »

Et puis vous racontez, en répandant des larmes, Nos croix et nos drapeaux dans l'orage emportés! Ou songeant à l'espoir qui reste avec nos armes. Comme on chante en secret ses amours, vous chantez

« Palais de marbre, toits de chaume, Villes et champs, tout le royaume Reprendra l'éclat souverain !

Ce royaume, gonflé de gloire, Peut aller du Tibre à la Loire, Et du Mançanarez au Rhin. »

Mais pourquoi vois-je fuir sous la vitre en losange, La dentelle d'argent de votre bavolet.

Votre nœud de velours, votre figure d'ange? Restez... Répétez-moi vos chansons, s'il vous plaît,

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Dame du Languedoc, rose de la pelouse, Qui d"un lien de fleurs environne Toulouse, Astre de l'horizon si bleu dans ses contours, Muse de mon pays, châtelaine aux dix tours!

Après le maître de la maison, c'était Emile Deschamps qui, sollicité de même, continuait le discours harmonieux et charmait ses auditeurs en récitant avec l'esprit qu'on lui connaît quelques-uns des jolis morceaux qu'il destinait à quelque recueil périodique. Car , dans son inépuisable verve, il suftisait qu'on s'adressât à lui pour en obtenir un gracieux échantillon de cette muse élégante et facile qui me le fait comparer à un Parny, moins l'incrédulité.

D'autres lui succédaient et ainsi se passait trop rapidement une soirée d'un intérêt bien vif qui laissait de longs souvenirs.

Je mettrai de côté à dessein les salons des grandes notabilités littéraires sur lesquels on a donné tous les détails possibles ou dont les hôtes ont pris eux-mêmes la peine de faire en quelque sorte la photographie afin que le public lut complètement initié à leurs mystères, habi-

tudcs el coiiliimes. En reclierchnnt nu contraire ceux qui, sans bruit, sans publicité et réclames, avaient une valeur et une importance véritables, je trouve naturellement celui de madame d'iVbouville.

Madame d'Arbouville était mademoiselle de Bazancourt et sœur du baron de Bazancourt connu par ses écrits militaires sur nos campagnes de Crimée et d'ilalie, qu'une mort prématurée a récemment enlevé à ses amis au nombre desquels j'étais "'moi-même. Madame d'Arbouville avait épou-é le général de ce nom qui a fait partie de ce groupe à'Africauis^ comme on les nommait, et d'où sont sorlis les Cbangarnier, les Lamoriciére, les Cavaigiuic, les Bedeau, les Bosquet; officier qui, pour le ilire en passant, a Fait preuve soit en Algérie, soit en France, dul'ant les discordes civiles de la seconde république, notamment à Lyon, en 1849, d'éminentes qualités militaires. Nièce des d'iloudetut et de la baronne Flemming, madame d'xVrbouville liabilait un appartement que celte dernière lui avait réservé dans l'iiùtel (pfelle habitait place

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Vendôme. Cet appartement dont les dimensions étaient un peu restreintes pour le nombre d'amis que madame d'Arbouville avait su se faire par les plus précieuses qualités que puisse posséder une femme du monde, se trouvait situé au fond de la cour de l'hôtel. A chaque instant la porte eu était assiégée par ce que Paris comptait de plus distingué dans la politique et dans les lettres : car, si grâce à sa position personnelle et à ses parentés ou alliances, madame d'Arbouville tenait à la politique, elle tenait encore plus aux lettres par un remarquable talent d'écrivain, talent qu'elle cultivait modestement, simplement, à ses heures, mais qui s'était traduit par plusieurs nouvelles d'un intérêt et d'un charme très-grands. Publiées dans des revues, ces nouvelles ont été réimies en un volume après la mort do madame d'Arbouville, car l'impitoyable mort a enlevé bien avant son frère et d'une façon aussi cruelle que prématurée cette femme d'un esprit charmant, d'une bonté de cœur incompar.ible et dont le talent prêt à prendre toute son ampleur faisait à l'art de si belles promesses.

Ce fut chez madame d'Arbouville que je vis pour la première fois le général Changarnier. Il arrivait d'Afrique et sa conversation était d'autant plus intéressante qu'il y avait dans son attitude, dans toute sa personne, un je ne sais quoi qui faisait supposer qu'il jouerait quelque jour un rôle historique. 11 paraissait, d'ailleurs, le croire lui-même et avoir confiance dans la destinée. Hélas! nos révolutions et nos discordes civiles ont dévoré ou dispersé loin de la patrie bien des hommes qui étaient faits pour la servir el l'honorer.

Madame d'Arbouville connaissait et recevait un assez grand nombre d'académiciens, mais parmi les plus assidus il fallait compter M. de Salvandy et M. Sainte-Beuve. Parente du comte Mole, cousine de M. de Barante, elle possédait naturellement une certaine somme d'influence littéraire, et lorsque Alfred de Musset posa sa candidature académique elle lui rendit, dans l'ombre et sans le connaître autrement que par ses œuvres, les services les plus utiles, les plus décisifs. On ne sait pas tout ce peuvent certaines femmes

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dans les élections académiques. Ce n'était pas l'homme, du reste, c'était l'art que madame d'Arbouville voyait uniquement en cette circonstance.

Le faubourg Saint-Germain s'est, depuis le premier Empire, toujours classé lui-même en petit et en grand faubourg Saint-Germain. Les nuances sont difficiles à saisir et la ligne de démarcation à indiquer, mais, enfm, ces dénominations existent. S'agit-il de salons plus ou moins grands, d'hôtels plus ou moins somptueux, de noms plus ou moins retentissants? Évidemment le petit vaut le grand et le grand vaut le petit. C'est, et plus que toute autre chose, une affaire de coteries, de sociétés, d'individualités môme ; mais il est certain que les deux catégories ne fusionnent pas entre elles et qu'il y a telles femmes par exemple qui, reines dans le petit faubourg, ne pourront jamais parvenir jusqu'au grand. C'est un peu l'histoire de la noblesse de province et de la noblesse de cour.

Dans ces souvenirs il ne peut s'introduire des distinctions de ce genre, et parmi les salons du faubourg Saint-Germain qui avaient alors une no-

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toriété iiniqueineiil fondée sur les agréments que l'on y trouvait je cilerai ceux de mesdames Pozzo di Borgo, de Maillé, de Valentinois de Bellissen, de Rauzan, de Lespine, de Béthisy, de Virieii, de la Tour-du-Pin,AValsli, de Tilliére, de Portes, d'Aoust, des Roys,Collot, de Tully, Espivent, de Mesnilglaise, de Godefroid et plusieurs autres dont les noms m'échappent.

Et parmi les salons qui appartenaient au faubourg Saint-Germain par la société, sinon par le quartier, ceux de mesdames d'Osmond, de Pontalba, de Rourbon-Conti (qui plus tard épousa M. Sos'hènes de la Rocliefoucauld, devenu duc de Doudeauville).

Les concerts de madame Orfila élaienl aussi beaux que ceux de la comtesse Merlin. Par une singularité digne de remarque, M. Orfila, le célèbre docteur qui, pour mieux connaîlre les effets des divers poisons, avait eu la conscience de les essayer presque tous, à la façon de Mithridate, s'était également, au milieu des plus sérieuses études, occupé de musique et, parmi tant d'autres travaux, avait trouvé le temps de Ira-

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vailler sa superbe voix de basse. Rien de merveilleux, par exemple, comme un duo bouffe de Rossini clianté par M. et madame Orfila, ou l'air du charlatan, dans le Phillre^ exécuté par Tcxcellent et illustre docleur.

Parmi les riches étrangers qui aimaient à recevoir et le faisaient quelquefois avec beaucoup d'éclat, il convient de citer le colonel Thorn, M. llopc, madame Scbicklcr, le prince Tulfiakii', mesdames Clii'ton, iMarsli, Siiiart, belle-mére de M. deStrada, Tudor, Slriklaiid, etc.

Le prince Tufiiakin possédait, sur le boulevard, en face le passage des Panoramas, un petit hùlel parfaitement distribué qui a disparu pour faire place au passage Jouffroy. Il y est mort et n"a pas eu le regret de voir cette transformation. Ralzac était un des commensaux ordinaires du prince Tuffiakin.

Rue de la Pépinière, et dans un hôtel de proportions plus restreintes, mais également trôsorné, la comtesse Samoyloff recevait ses nombreux amis. La beauté de la comtesse Samoylofl était étrange, et lorsqu'on l'avait vue on en con-

servait un long souvenir. Grande, d'une taille opulente, le visage encadré de magnifiques cheveux noirs qui lui faisaient comme une crinière de lionne, et présentant le type le pks saisissant de la race mongole primitive dans toute sa pureté, il était impossible, en effet, de ne pas se rappeler longtemps et souvent la comtesse lorsqu'on l'avait rencontrée sur sa route.

En quittant la Russie, elle était venue d'abord en Italie et s'était fixée à Florence. Là, brillante amie et protectrice des arts pour lesquels elle avait le goût le plus éclairé, bonne et cliarilable aussi, elle avait promptement conquis une popularité singulière. C'était à qui, dans la rue comme dans les salons, vanterait ses rares qualités de cœur et la grande distinction de son esprit. Dans toutes les capitales de l'Italie elle eut le même succès qu'à Florence et jouit de la môme popularité si légitime. Un jour, se promenant au Corso de Naples, elle trouva sur son })assage une vieille femme accompagnée d'une belle jeune fille de onze ans dont les traits re-

produisaient le galbe pur et le coloris puissant des vierges du Corrége. La jeune fille tendait la main pour sa mère inllrme, mais elle le faisait avec un geste diinpatiencc. Madame Samoyloff, frappée tout à la fois de cette beauté et de cette misère, adopta l'enfant et la fit élever près d'elle avec tous les soins d'une véritable mère. Lorsqu'elle eut atteint seize ans, la jeune napolitaine était superbe. Elle fut demandée en mariage par le chevalier Amici de Florence. La comtesse agréa celte demande. Elle donnait douze mille livres de rente et un hôtel à la jeune fille qui d'abord n'avait pas refusé ce parti qui se présentait pour elle; mais, au dernier moment, celleci vint avouer à sa bienfaitrice que son cœur n'avait pas parlé pour le chevalier Amici, malgré la naissance et toutes les qualités de ce dernier, et la bonne comtesse, accueillant cet aveu tardif avec une rare indulgence, redemanda au chevalier Amici la parole donnée, ne voulant pas contribuer peut-êire au malheur futur de sa fille d'adoption, ce qui eût gâté sa tâche... La jeune Napolitaine ne larda pas d'ailleurs à épouser un

charmant et brillant capitaine de hussards qui était parvenu à lui plaire.

Plus tard, c'était la fille de M. Pacini que la comtesse adoptait de même et qu'elle mariait £n lui donnant une dot de cent mille francs. Elle avait sauvé du désespoir un jeune peintre plein d'avenir qui, faute d'argent, ne pouvait épouser une femme qu'il aimait ; bien plus, elle avait une fois engagé ses diamants pour venir en aide à la célèbre maison de banque Marielti qui, par suite de circonstances fatales, était sur le point de suspendre ses payements.

La vie de la comtesse Samoyloff est remplie de traits de ce genre, et il eût été difficile d'épuiser la somme de bonté que la Providence lui avait départie. Cette bonté se portait sur tous les êtres qui l'entouraient, même sur les animaux. Elle aimait les petits chiens et en avait de ravissants qui, en grand nombre, peuplaient l'hôtel et venaient de la façon la plus aimable au-devant du visiteur, comme s'ils eussent voulu d'avance faire les honneurs de ce logis hospitalier.

La comtesse Samoyloff, après plusieurs années

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passées en France, y avait épousé le comte Charles deMornay, notre ministre à Stockholm pendant le règne de Louis-Philippe. Aujourd'hui elle est rentrée dans son isolement et dans sa liberté.

A la Chaussée-d'Antin, chaque hiver voyait un grand nombre de bals et de fêtes où les banquiers et les agents de change faisaient assaut de somptuosité. Toutes ces réunions se ressemblaient : foule dorée, grosjeu, toilettes de femmes d'une richesse exagérée et souvent d'un goût douteux, tel était assez généralement la physionomie de ces bals. Mais dans certains salons de cette société de la Chaussée-d'Antin si brillante de par les écus et si riche aussi en jeunes et jolies femmes, il y avait une tendance marquée à se rapprocher le plus possible du faubourg Saint-Germain et à s'y glisser dès que la chose serait possible, dès qu'une porte serait entr'ouverte. Pour arriver à ce but, on attirait chez soi le plus qu'on pouvait de membres de la société de la rive gauche. C'est ainsi que la fusion s'opérait en partie dans les beaux salons de madame Boscary de Villeplaine qui avait marié sa nièce au marquis

j28 les salons de PARIS

(le Miramon, mais suilout dans ceux de madame de Béliagne qui vivait avec sa mère, madame Baillot. Madame de Béhague était une femme très-jolie, Irès-éléganle, dont le frè^e, capitaine d'ètal-major de la garde nationale palisienne, avait été tué de la façon la plus déplorable dans l'émeute des 13 et 14 avril. Madanie de Béhague aspirait au faubourg Saint-Germain ; elle voulait avoir son prie-dieu à Sainte-Clotilde. Ce désir, elle l'a réalisé en franchissant la Seine et en quittant les parages de la iiie de Provence pour ceux moins fréquentés, mais plus histoiiques de la rue de Poitiers.

L'hôtel du baron de Rothschild est, comme on le sait, un des splendides hôtels de Paris, et ce n'est pas la richesse de ses ameublements que l'on doit y admirer le plus; ce sont les trésors artistiques qu'il renferme. Au fond de la vaste cour qui le sépare du portail donnant sur la rue Laftitle et placées au bas du perron, deux statues tenant des torches dans lesquelles le gaz ingénieusement renfermé brûle d'une façon toute pittoresque, atlii'ent l'attention du passant et éclai-

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lenl le visiteur. Une galerie règne de ce côté dans presque toute la longueur de la façade. S'il y a grande réception, on entre à droite dans un vestibule qui précède les appartements vastes et bien disposés pour que la circulation ait lieu sans encombrement possible. Ces salons dont l'ameublement remoute à environ une trentaine d'années, à l'époque où il s'opérait une sorte de renaissance dans les arls décoratifs, sans que l'on eût encore atteint, en lait d'imitation des beaux modèles d'autrefois, la perfection à laquelle on est arrivé aujourd'hui, ces salons, dis-je, ne sont ornés qu'avec des objets dont le moule a été brisé ou dont le dessin exclusif n'existe plus, ce qui en double naturellement la valeur.

Lorsqu'il ne s'agit que d'une soirée ordinaire, c'est-à-dire lorsque madame de Rothschild reste chez elle, suivant l'expression consacrée, on prend à gauche dans la galerie et l'on monte un élégant escalier tout garni de fleurs qui conduit à un vestibule orné d'une statue debronze et de beaux bustes d'eujpcreurs romains en granit rouge. Puis on entre dans les salons particu-

liers de la maîtresse de la maison et l'on y remarque tout d'abord, au milieu de merveilleuses peintures des écoles anciennes, son portrait peint par M. Ingres. C'est, à mon avis, un des bons pc^rtraits de ce grand artiste, sur la manière et les partis pris duquel il y aurait beaucoup à dire sans doute, discussion qui serait ici hors de propos. Mais c'est surtout par le dessin que brille cette peinture, quoique le ton des chairs soit ici meilleur , c'est-à-dire plus naturel que dans plusieurs autres portraits de femme du même maître. Madame de Rothschild est représentée assise, le bras accoudé sur son genou, l'une de ses mains effleurant son menton, l'autre tenant un éventail. Elle est coiffée d'une toque de velours noir sur laquelle deux aigrettes sont attachées ; elle porte une robe de satin cerise avec des bouffants de gaze, et il y a une certaine bizarrerie dans le choix de cette nuance de robe, rapprochée de celle du canapé sur lequel madame de Rothschild est assise. Ce canapé est en effet recouvert de velours grenat. Les accessoires, tels que colliers, bracelets en perles et diamants, sont merveilleu-

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sèment trailés, sans pourtant nuire à l'ensemble.

Ce portrait signé d'un nom si célèbre apparaît, comme je le disais, enchâssé au milieu de magnifiques peintures des anciennes écoles ; et c'est là que, suivant moi, se trouvent les véritables richesses de l'hôtel de M. de Rothschild. 11 y a une trentaine de tableaux disséminés dans les salons du rez-de-chaussée et du premier étage. Ce n'est donc pas par la quantité que brille la collection du roi de la finance, mais c'est par la qualité. On va en juger :

M. de Rothschild possède d'abord un Hobbema superbe, dans lequel on voit un chasseur ajustant des canards qui prennent leurs ébats sur un cours d'eau près d'un moulin et de quelques fabriques entourées de grands arbres. Le ciel et les effets de lumière en sont splendides.

Puis une vue de Dordrecht et un paysage représentant deux cavaliers sur les bords de la Meuse par Albert Cuyp. Une marine de Guillaume Van de Velde d'autant plus précieuse qu'elle reproduit une mer agitée tandis qu'il peignait ordinairement des effets de mer calme. Le

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« Passage du gué » par Karel Diijardiu; une vue d'Amslertlam par Yan der Heyden; la « Leçon de dessin » par Metsu; deux Téniers : une tabagie et « la Leçon de musique; » le portrait de Gérard Dow peiul par lui-même; trois Wouwermans : le « Maréchal ferrant, » un combat de cavalerie et une halte de chasseurs; le « Porle-drapeau » de Rembrandt ; le « Départ pour la chasse » d'Adrien Yan de Yelde; une chute d'eau de Ruysdaël; un intérieur merveilleux de Pierre de Iloog et un superbe Isaac Ostade.

Tels sont les principaux tableaux des écoles flamande et hollandaise qui décorent les salons de M. de Rothschild.

L'école française y est représentée, indépendamment du portrait d'Ingres que j'ai mentionné plus haut, par l'admirable « Laitière» deGreuze, peinture plus belle encore que « la Cruche cassée » qui est au Louvre, et par deux charmantes têtes du même maître.

L'école espagnole y compte un seul tableau, mais c'est un Velasquez représentant en pied la jeune infante Marguerite Thérèse.

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Une « Sainte famille » de Luini forme le contingent de l'école italienne et ce spécimen est suffisant.

Voilà de véritables richesses ! voilà de ces valeurs qui augmentent chaque jour à tel point que si le goût des tableaux anciens n'était pas avant tout un goût intelligent, il serait encore une spéculation excellente. Je le disais tout à l'heure : on donnerait tout le riche ameublement de l'Iiùtel de M. de Rollischild pour cette petite colleclion de tableaux précieux, et lorsqu'une foule brillante parcourt ces salons dorés, c'est encore les belles peintures qu'elle y admire le plus.

On sait que le comte Jules de Castellane avait fait construire un théâtre dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré, cet hôtel qui frappe tout d'abord le passant par les groupes de statues moulées sur l'anlique qui en décorent, ou pour mieux dire, en surchargent la façade. Le théâtre d'une dimension très-convenable pour unthéàtre de société, était construit dans le jardin de l'hôtel et communiquait par un couloir avec l'un des salons de réception.

C'était une idée assez singulière que d'élever à Paris même, c'est-à-dire au centre de la capitale de l'art dramatique, une scène où les gens du monde, ou des acteurs de fantaisie auraient tq;ijours, non plus comme à la campagne et dans un cbàleou, à subir la comparaison immédiate des acteurs de profession et des théâtres sérieux. Celui du comte Jules de Castellane n'a point été cependant absolument inutile à l'art, car ce fut le premier à Paris où l'on entendit de la musique de M. de Flotow, qui y donna un petit opéra intitulé Alice dont les paroles avaient été composées par M. Honoré de Sussy. Un autre opéra intitulé Rob Roy y fut également représenté.

Dans ce petit théâtre, où rien ne manquait : orchestre, loges, toile, souffleurs, jolis déçois, les acteurs se nommaient : la duchesse d'Abrantès, mesdames Colombat, Deforges, Antonina Lambert, MM. Ternaux, de Bordesoulle, Menechet, etc.

On y représentait un peu de tout, opéra, comédies du Théâtre-Français et de Pancien répertoire, telle par exemple, que les Jeux de l'amour et du lia-

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sard, pièce dans laquelle la duchesse d'Abranlès jouait le rôle interprêté ordinairement par mademoiselle Mars, des vaudevilles, des saynètes, des proverbes. M. Alexandre Dumas fils y donna une petite pièce où figuraient un roi cl une reine d'Espagne dans d'assez délicates circonstances. Des fantaisies d'Arsène Iloussaye, de Jules Le • comte y furent également jouées devant un public d'élite beaucoup plus indulgent, d'ailleurs, qu'un véritable public payant.

Le comte Jules de Castellane avait épousé une jeune et gracieuse femme, mademoiselle de Villoulrcys, qui faisait admirablement les honneurs de chez lui ; il avait une certaine excentricité dans les goûts. Ainsi, il avait fait ménager dans sa salle à manger deux ouvertures arrondies en forme d'œil de bœuf et par lesquelles on apercevait ses chevaux mangeant paisiblement au râtelier de son écurie, xiilleurs, et comme surprise, en regardant par une autre ouverture, on jouissait de la vue du château des Aygalades fidèlement reproduite en panorama. Cette belle propriété des Aygalades^ peu distante de Marseille,

élait bien connue du poëtc Méry, l'un des liôtcs aimés et clioyés de l'iiûtel Castellane,

Au milieu des joies de celte belle société parisienne d'alors, qui ne se préoccupait guère de Tavenir, et comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, les premiers grondements de l'orage de 1848 se firent soudainement entendre. La France s'ennuyait, a dit un grand poëte ; non, la France ne s'ennuyait pas. C'étaient les ambitieux qui s'ennuyaient d'allendre trop longtemps le pouvoir. En résumé la situation au 25 février peut être ainsi définie :

Dans la chambre des députés, une minorité s'agitait et agitait l'opinion pour en venir à cet important résultat d'un cliangement de ministère. Le discours de la Couronne avait parlé de passions aveugles ou ennemies, et il est quelquefois impolifique de dire toute la vérité. Cependant, il faut l'avouer, aveugle, l'opposition ne voyait pas se soulever derrière elle la tète puissante du parti des réformes radicales et complètes; ennemie, elle servait de bélier aux énergiques assaillants de la monarciiie, et, sans le

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vouloir, elle détruisait aussi sûrement que si elle l'eût voulu.

En face d'elle, un roi dont les facultés peu communes semblaient en ce moment paralysées par une récente douleur de famille, la mort de sa sœur, madame Adélaïde, et dont l'énergie morale pouvait être amoindrie par les années, attendait sans inquiétude sérieuse l'issue de ce qu'il considérait comme un essai d'intimidation parlementaire sans portée et sans autres conséquences possibles qu'un léger conflit entre la population attirée par le banquet et la garde municipale. Lorsque quelques jours après la catastrophe et dans un de ses petits cercles du soir aux Tuileries, Louis-Pliilippe disait avec vivacité en parlant de l'attitude de l'opposition et des préparatifs de ce banquet : « C'est un feu de paille! C'est un feu de paille! » il pouvait et devait le croire. Seulement il y a de ces feux de paille qui, lorsqu'on ne les éteint pas à temps, peuvent parfaitement consumer un trône.

Le dernier grand bal officiel donné à Paris avant la révolution de Février fut le bal de M. le

prince de Ligne, alors ambassadeur de Belgique. Le prince occupait l'hôtel Flaliaut, situé au coin de l'avenue des Champs-Elysées et de la rue d'Angoulême que l'on nomme aujourd'hui rjie de Morny. Ce bal a pris des proportions histori- (|ues dans le souvenir de toutes les personnes qui y ont assisté. C'était comme l'adieu suprême d'une société prête à s'évanouir, le dernier murmure d'un monde à demi submergé.

Par une circonstance singulière, le fameux banquet avait été disposé à quelques pas de là dans un terrain attenant aux Champs-Elysées, rue du Chemin -de-Versailles, et pour se rendre à l'ambassade de Belgique, les voitures devaient nécessairement passer devant la rue de Chaillot qui y conduisait. Je remarquai sur ce point un silence complet et l'absence de tout mouvement exceptionnel, ce qui m'étonna, car j'ignorais encore que le gouvernement, effrayé des symptômes qui se manifestaient, avait interdit le banquet par ordonnance du préfet de police, et que les alTiches apposées fort tard à cet effet étaient en ce moment lues et commentées aux flani-

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beaux par une foule curieuse qu'elles effrayaient bien loin de la rassurer.

Quoiqu'il fût plus de dix heures et demie lorsque j'entrai à l'ambassade de Belgique, le bal n'était pas commencé et les salons présentaient l'aspect le plus singulier : les femmes se voyaieni délaissées sur leurs banquettes ou se promenaient solitairement, et, pour ne pas rester dans un complet abandon, se rapprochaient des groupes d'hommes au milieu desquels se faisait la lecture collective du journal du soir. Les premiers mots que l'on échangeait étaient invariablement : « Eh bien, le banquet n'a plus lieu? Savez-vous quelque chose? On dit que des troupes arrivent de tous côtés. » Madame de Girardin racontait entre deux portes que son mari, toujours bien renseigné, concevait les plus grandes inquiétudes ; M. de Morny affirmait que certains hôtels avaient été marqués à la croix rouge, et que le sien était du nombre ; les diplomates étrangers échangeaient en passant l'un prés de l'autre, des paroles brèves et empreintes d'un vif sentiment d'appréhension. La stupeur d'une

craintive attente se lisait sur quelques visages officiels ; aucun minisire ne s'était montré et M. le duc de Montpensier, qui, seul des jeunes princes, avait conservé l'iiabilude de paraître daHS quelques salons après son mariage, faisait, ce soir-là, comme les minisires.

L'heure s'avançait ; on essaya de danser. Quelques valseurs se hasardèrent au milieu des groupes où le Monite^ir parisien était chaudement discuté et commenté; les quadrilles purent pour quelques instants demeurer maîtres du terrain qu'ils avaient péniblement conquis. Mais les préoccupations politiques l'emportèrent bientôt sur ces velléités de plaisir ; elles triomphèrent détinitivement, et à minuit, les salons étaient presque déserts.

On disait en sortant que deux régiments de cavalerie casernes dans la banlieue venaient d'arriver à la barrière de l'Étoile et que des pièces de canon stationnaient déjà sur la place de la Concorde. Celte dernière assertion était fausse, ainsi que je pus m'en convaincre par moi-même ; mais, dans tous les cas, on semblait compter sur

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un déploiement formidable de troupes qui ne se réalisa pas, et la confiance paraissait grande chez les membres de l'armée. Ainsi, le même soir, exposant à M. de Montebello, alors lieutenant-colonel de cavalerie, mes craintes que la tranquillité publique ne fût gravement troublée le lendemain : — Ne craignez rien, me répondit-il, nous sommes parfaitement en mesure et nous exécuterons, s'il le faut, le grand plan du maréchal Gérard; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire, et l'on n'aura même pas besoin de convoquer la garde nationale.

-^ Tant mieux, lui dis-je, car dans les circonstances actuelles, peut-être serait-elle bien divisée !

Je sortis inquiet et attristé de l'ambassade de Belgique ; il y avait dans l'air quelque chose d'étrange, et je lisais sur les murs de ces salons qui réunissaient pour la dernière fois la société de 1850, le Mane, TéceJ, Phares du festin de Bal- Ihazar.

A.nAP/riNE

SARTORlUS.pdeSemc.^yPâris

Les avant-coureurs du 24 février. — La soirée du 22 et la journée du 23. — La crise. — Le cabinet de M. Guizot après la révolution. — Arrivée de M. de Lamartine au ministère des Affaires étrangères. — Son attitude et ses paroles. — M. Bastide. — Le premier salon ouvert après la révolution de Février. — Soirée de M. Emile de Girardin. — Détails. — La société parisienne après la Révolution de 1848. — Le salon de M. de Lamartine aux Affaires étrangères. — Réflexions philosophiques. — Conclusion.

Mes tristes prévisions ne tardèrent pas à se réaliser : le lendemain dès la pointe du jour, une foule tumultueuse se portait vers la place de la Madeleine et cherchait à s'avancer jusqu'à la hauteur de la maison de M. Odilon Barrot, ce quartier-général de l'opposition dynastique choisi par

rômeule pour point de départ d'une révolution républicaine. La foule ardente, surexcitée, composée en grande partie de jeunes gens des écoles, suivie de bandes nombreuses de ces terribles gamins de Paris qui, troupes légères au service des partis, viennent toujours, dans les batailles parisiennes, prêter leur concours au désordre, fut d'abord refoulée dans la rue Royale et sur le boulevard par des cbarges de la garde municipale. Elle se replia sur les Cliamps-Élysées où bientôt elle fut grossie par les curieux qui s'étaient portés en grand nombre vers l'enceinle présumée du banquet. Alors commencèrent des escarmouches assez graves entre les gardes municipaux et les émeutiers qui, profilant de tous les accidents de terrain, des fossés, des troncs d'arbres, engagèrent avec leurs adversaires un combat de partisans, tout à la fois tiiste et curieux à voir, préludant de la sorte aux luttes sérieuses du lendemain.

Cependant les boutiques se fermaient; les groupes devenaient de plus en plus animés ; on avait essayé de construire des barricades dans la

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rue Saint-Honoré, un peu en avant de l'Assomption et on était parvenu à desceller et à renverser une portion de la grille qui entoure cette église. Il devenait évident pour tout le monde que celle triste journée ne serait pas la dernière de l'émeute. On battit le rappel pour réclamer le concours de la garde nationale; il était environ cinq heures du soir.

Officier danslaT^ légion parisienne, je rentrai aussitôt chez moi pour revêtir mon uniforme et me rendre à noire mairie, rue d'Anjou-Sainl-IIonoré. La cuur intérieure de ce quartier-général de la V légion offrait un singulier aspect d'animation et de trouble. Un assez grand nombre de gardes nationaux s'étaient rendus à leur poste. Les compagnies se formaient au fond de la cour elles lumières qui allaient et venaient frappaient dans l'ombre les canons de fusils et les baïonnettes dont elles faisaient jaillir des éclairs. Au pied de l'escalier, des groupes d'officiers, au centre desquels se trouvait le lieutenant- colonel de la légion, le brave et digne M. Josselin, si peu préparé aux violents et rapides événements qui al-

laient se produire, échangeaient les nouvelles ou se communiquaient les derniers ordres reçus. La décision et l'espoir se lisaient alors sur tous les visages; quoique deshabituée depuis assez longtemps des émeutes, la garde nationale de Paris n'en avait cependant pas perdu entièrement le souvenir et savait comment on les affronte. Mais, pour en triompher, il eût fallu surtout de l'unité, de l'homogénéité , et c'est précisément cet ensemble d'efforts et de vues qui devait faire défaut pendant les journées de février.

Il était sept heures du soir lorsque les bataillons sortirent de la mairie. La nuit était sombre. Nous marchions silencieux et le colonel avait défendu aux tambours de battre. De temps en temps on voyait s'avancer timidement aux fenêtres et aux portes de la rue Saint-Honoré des têtes de femmes qu'attirait le bruit de nos pas cadencés. Nous franchîmes les pavés amoncelés sur certains points de la rue, entre autres, en face de l'Assomption, essais imparfaits de barricades commencées dont les vestiges avaient été promptement dispersés par la troupe de ligne quelques heures

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auparavant, et nous vînmes nous mettre en bataille au centre de la place Vendôme. Mais bientôt, sur un ordre de Tétat-major général, nous quittâmes ce poste, après y avoir laissé vm nombreux détachement pour aller occuper la place de la Concorde.

Son aspect avait quelque chose de lugubre, et je me rappellerai toute ma vie les sensations que j'éprouvai durant cette froide et sombre soirée : du côté des Tuileries, adossées à la grille du jardin, des pièces de canon tout attelées stationnaient entourées de nombreux artilleurs ; les chevaux frissonnaient de temps en temps et secouaient leurs lourds harnachements, tandis que les soldats, tristes et lacilurnes, échangeaient à peine quelques paroles à voix basse. Derrière ces groupes silencieux s'élevaient les masses sombres et encore dépouillées de feuilles des arbres du jardin, et le vent, en se jouant dans leurs branches sèches, produisait les plus sinistres bruissements; à gauche^ la façade de la Chambre des députés ressortait faiblement dans la nuit, et, en face de moi, la longue avenue des

Champs-Elysées s'étendait muette et solitaire.

Placé dans l'ombre de l'obélisque qui avait vu passer à ses pieds tant d'hommes et de générations, je contemplais silencieusement cet ensemble d'un aspect si frappant, quand tout à coup une grande flamme et une grande clameur s'élevèrent à la fois du milieu des ChampÉlysées ; cette flamme, claire, pétillante, domina bientôt la cime des arbres, tout en éclairant fantastiquement les objets qui m'environnaient et une immense farandole, véritable danse de démonsi se forma dans le cercle de son rayonnement. C'étaient les bancs et les chaises des Champs-Elysées que les émeutiers avaient amoncelés et dont ils faisaient un auto-da-fé.

Une compagnie de garde nationale et des déta. chements de pompiers, envoyés en toute hâte, eurent promptement raison de cette audacieuse tentative, mais rien de plus saisissant que cette illumination de l'émeute, que ce feu de joie révolutionnaire.

Sa clarté soudaine était allée frapper les vitres du palais des Tuileries, et y porter comme un

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avertissement sinistre. Lorsque tout fut rentré dans l'ombre, je jetai un regard de ce côté ; une seule lumière brillait dans la partie du château qui touche au pavillon de Flore et on pouvait aisément l'apercevoir par-dessus les arbres de la terrasse du bord de l'eau, en remontant la place du côté du pont de la Concorde. Cette lumière solitaire éclairait le cabinet du roi Louis- Philippe.

Singulière destinée que celle de ce prince : acteur adolescent dans les grandes et terribles scènes de 1791, victime sacrillèe dans la parodie de 1848; soldat de la République vaincu par la République, et parvenu au néant de toutes ses espérances après la vie la plus agitée, les loisirs le plus activement remplis ; après les pénibles épreuves d'une puissance contestée, d'une vie dix fois menacée, d'une paternité cruellement détruite!

Je me le représentais successivement, enfant, sous les ombrages du Raincy , étudiant à la Jean-Jacques entre sa sœur et madame deGenlis; plus tard, s'essayant à pailer, dans les clubs.

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le langage des révolutions ; plus tard encore, au milieu de la fumée de Valmy avec Tauréole d'une glorieuse jeunesse; puis, exilé, fuyant un sol ensanglanté, supportant noblement de longues infortunes ; professeur à Ueiclienau ; modesie voyageur en Suède et en Norvège où peu d'années auparavant on me parlait encore de son passage ; prince à Païenne et y trouvant une douce et sainte compagne; combattant en Espagne et dans le midi les armes déjà défaillantes du grand bomme dont, par une singulière destinée, il devait amener les cendres au bord de la Seine, reprenant enfin en 1815 son rang cl sa place auprès d'un trône sur lequel, ne fûtce que pour sa félicité personnelle, il eût mieux fait peut-être de ne jamais s'asseoir.

Amères vicissitudes, existence étrangement remplie et toute semblable à ces rêves pénibles durant lesquels nous voulons à tout prix atteindre un but fantastique et suprême qui, lassant notre force intellectuelle, se dérobe constamment à nos efforts, puis s'évanouit tout à coup devant nos yeux !

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Cette nuit fut triste ; mais le jour qui la suivit l'ut plus triste encore. 11 devait éclairer la chute morale d'un gouvernement dont les heures d'existence matérielle étaient déjà comptées. Une partie de la première légion stationnant comme la veille, dans la rue de Rivoli et sur la place de la Concorde, fut chargée de garder les approclies de la Chambre des députés et une ligne de sentinelles fut disposée de façon à intercepter le passage à toute personne qui n'appartiendrait pas à la représentation nationale. Des officiers (et j'étais de ce nombre) eurent pour mission de reconnaître les dépulés qui se présentaient et de contrôler leur identité. L'expression diverse des visages eût offert à Tobservateur un vaste et curieux champ d'études. Les députés conservateurs jetaient un regard confiant sur la garde nationale et les troupes assez nombreuses qui garnissaient la place. Les membres de l'opposition paraissaient, suivant leur nuance, ou très-abattus ou très-animés. « C'est indigne! s'écriait M. Vavin, qu'un garde national ne reconnaissait pas assez vite à son gré, c'est in-

digne ! mais puisque nous sommes en pleine illégalité, allez jusqu'au bout : arrêtez-ii oi ! » Personne ne voulait cependant lui accorder cette couronne du martyre. « Prenez garde», messieurs, me disait en ce moment M. Gouin, mon collègue au conseil général de notre département, prenez garde à la guerre civile; les légions de Paris sont trés-divisées d'opinion et l'on vient de me dire que, sur la place des Petits- Pères, des gardes nationaux ont croisé la baïonnette contre les cuirassiers qui voulaient disperser un rassemblement. Dieu veuille que vous ne finissiez pas par vous tirer entre vous des coups de fusil ! »

Et pendant ce temps une députation de gardes nationaux sans armes appartenant à la 12* légion défilait silencieusement sur le quai d'Orsay, portant à la Chambre des députés une pélition en faveur de la réforme.

Vers trois beures et demie environ, on vit accourir du pont de la Concorde un homme qui se dirigeait vers la rue de Rivoli et jetait en passant quelques paroles animées aux gardes

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nationaux placés à portée de l'entendre. Cet homme était M. Degouves-Denuncques , journaliste et rédacteur du National. Il annonçait d'une façon certaine la chute du ministère GuizoL « J'ai laissé, disait-il, M. Guizot à la tribune; il vient de déclarer à la Chambre que le roi a envoyé chercher M, Mole. » Mais cette brusque nouvelle trouvait un grand nombre d'incrédules. Plusieurs députés du centre, entre autres M. Casimir Périer représentant du 1" arrondissement, vinrent bientôt corroborer les paroles de M. Degouves-Denuncques et alors se passa une scène singulière :

En recevant la nouvelle de la chute du ministère Guizot, nouvelle assez étrange, il est vrai, dans les circonstances au milieu desquelles on se trouvait engagé , le premier mouvement des gardes nationaux de notre légion avait, ainsi que je viens de le dire, été l'incrédulité; le second lut la colère. « Comment, s'écriaientils, on renverse le ministère maintenant que la partie est engagée et devant les démonstrations de l'émeute! Il fallait le faire il y a huit jours

si l'on voulait entrer dans la voie des transactions politiques, et mieux vaudrait encore ne le faire que dans quelques semaines, lorsqu'on se sera rendu maître de la situation ; c'est de la faiblesse; c'est de la couardise! »

Ces plaintes énergiques, proférées par un grand nombre de gardes nationaux, ne tardèrent pas à prendre un caractère encore plus décidé. Quelques voix firent entendre le cri : « Aux Tuileries ! aux Tuileries ! » Et ce cri n'était que la traduction du désir hautement exprimé par plusieurs conservateurs de la légion de placer dans ses rangs les députés appartenant à la majorité qui nous racontaient en ce moment la séance de la Chambre, pour se rendre avec eux dans la cour des Tuileries et demander le maintien du ministère. L'abattement général et cette indifférence qui forme presque toujours le fond de l'opinion politique des masses lorsque leur intérêt direct et matériel ne semble pas encore complètement engagé dans une question, paralysèrent, mais sans efforts extérieurs, ces velléités énergiques; on peut se demander

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toutefois quelle eût été la conséquence d'une semblable démonstration, opérée par une des légions les plus influentes de Paris, au moment même où d'autres détachements de la garde citoyenne exprimaient hautement leurs sympathies pour la réforme. Cette démarche n'eût-elle pas rendu au roi toute sa vigueur morale dans cette crise décisive? Il était temps de prendre des mesures énergiques, et, quelques heures plus tard, la fatale décharge de l'hôtel des Affaires étrangère«î, provoquée, comme on le sait, par un coup de pistolet républicain, allait, habilement exploitée, soulever les faubourgs et précipiter les masses vers les Tuileries abandonnées.

Mais comment les Tuileries furent-elles abandonnées? C'est ce que j'ai dit ailleurs '■ en entrant dans tous les détails saisissants de cel épisode historique sur lequel il est inutile de revenir

Je passe au lendemain de celle déplorable crise.

* Histoire de won temps, première série, t. IV.

Dans la matinée du 25 février, la plus grande confusion régnait dans loutes les mairies. Celle du 1*"'' arrondissement n'était point, sous ce rapport, plus épargnée que les autres, et des bruits alarmants apportés du dehors venaient de moment en moment provoquer des ordres de service pour la garde nationale dont les compagnies , déjà triplées par les volontaires, encombraient la cour et se répandaient dans la l'ue d'Anjou.

On. racontait (et la suite prouva qu'il n'y avait rien d'exagéré dans ces récits) que des bandes de pillards et d'incendiaires se portaient sur plusieurs points de Paris et de la banlieue et se livraient à des actes d'un vandalisme inouï. On parlait de la dévastation complète des Tuileries et du Palais-Royal, on craignait pour le Musée d'artillerie, les bibliothèques, mais surtout pour l'hôtel et les archives des Affaires étrangères; car la foule exaspérée menaçait à chaque instant de se ruer sur l'ancienne demeure de M. Guizot.

Je venais d'exprimer hautement le vœu qu'un

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fort détachement de la légion fût envoyé en toute hâte pour occuper riiùtcl et défendre au besoin l'une des plus curieuses collections diplomatiques de l'Europe, lorsque M. Durand Saint-Amand, alors délégué par le gouvernement provisoire pour administrer le l*' arrondissement de Paris, mort préfet de l'Hérault sous le second Empire, me remit un ordre écrit et motivé, suivant lequel je devais me rendre sur-le-champ à la têle d'un détachement nombreux aux Affaires étrangères pour y renforcer le poste et occuper l'hôtel des archives dépendant de ce ministère, dont le commandement intérieur « était confié à mon zèle et à mon patriotisme. » Cet ordre était rédigé dans les termes suivants qui portaient le cachet de 1792 : « Au nom du salut public, nous, maire du 1" arrondissement, mandons et ordonnons au citoyen Beaumont-Vassy, de se transporter sur-le-champ au ministère des Affaires étrangères à la tète d'nn détachement de la 1'"'' lé; gion; d'occuper l'hôtel, de préserver par tous les moyens en son pouvoir les archives et toutes les dépendances de cette propriété nationale, dont la

garde lui est confiée ; requérons tous les bons citoyens de lui prêter main-forte, etc., etc. »

Muni de cette pièce, je partis aussitôt à la lête d'un assez nombreux détachement. Un élève de rÉcole polytechnique qui était venu offrir ses services se joignit à nous et nous primes rapidement le chemin du boulevard des Capucines, encore tout hérissé de barricades qui venaient jusqu'à la Madeleine. Sur la porte de l'hôtel des Affaires étrangères était écrit en grosses lettres à la craie blanche : « Ambulance, respect aux blessés; » deux factionnaires en blouse en gardaient l'approche et dans l'intérieur de la cour on apercevait quelques schakos de la milice citoyenne au milieu d'une foule de casquettes révolutionnaires. Je me hâte d'ajouter que ces auxiliaires nouveaux étaient aussi , pour la majeure partie, des défenseurs de l'ordre et que pendant les journées diftîciles que nous eûmes à passer alors la conliance que j'avais mise en eux était une confiance bien placée.

Après avoir renforcé ce poste, je me dirigeai vers le petit hôtel qui formait alors dans la rue

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Neuve-des-Capucincs la succursale de celui des Affaires étrangères, et renfermait les archives diplomatiques de l'Etat. L'honorable conservaleurde ces archives, M. Mignet, était en ce moment absent de son appartement où je me vis obligé de laisser des gardes nationaux chargés de lui expliquer à son retour la cause de cette invasion soudaine. Je retournai aux Affaires étrangères. On se ferait difficilement une juste idée du désordre qui régnait à l'intérieur de l'hùtel : le rez-de-chaussée où se tenaient liabituelleinent les huissiers, était entièrement envahi par les auxiliaires en blouse que j'ai déjà mentionnés. C'est là qu'une espèce d'ambulance avait été établie dans la soirée du 24 février. Des tables couvertes de verres et de bouteilles vides, de l)ains de munition, d assiettes mutilées, de matelas jetés çà et là sur le plancher, des fusils en faisceaux dans les embrasures des fenêtres, une odeur de tabac et de vin indiquaient suffisamment la destination attribuée depuis à cette pièce devenue un corps de garde ainsi que la salle correspondante du premier étage, où s'était pareillement

installé un poste d'ouvriers auxquels je persuadai difficilement le lendemain que les abords du cabinet du ministre devaient demeurer libres et respectés.

On savait que dans le nouveau gouvernement provisoire, M. de Lamartine avait été chargé du portefeuille des Aiïaires étrangères, et j'attendais à chaque instant sa venue. Dans la soirée du 25 février, nous vîmes arriver deux personnages portant à la boutonnière des touffes de laine rouge (le rouge était en ce moment la couleur oflicielle, et on sait que les couleurs officielles changèrent trois fois). L'un, grand, boutonné jusqu'au menton, à la façon d'un officier retraité, épaisses moustaches grimes, tête oblongue, figure loyale, avec de la défiance et de l'embarras dans l'expression; c'était M. Bastide. L'autre, serré dans un hahil noir, cheveux longs et tombant sur le collet, chapeau à forme conique un peu dans le genre Caussidière; c'étail M. Iletzcl, ancien éditeur et léilacteur sous le pseudonyme de Staal, de plusieurs articles spirituels appartenant à des publications illustrées.

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Le premier de ces deux messieurs allait occuper le poste de sous-secrétaire d'État ou secrélairc général; le second devait remplir l'emploi de chef du cabinet.

A partir de ce moment, l'hôtel des Affaires étrangères fut emahi par une foule de conspirateurs de la veille et de vainqueurs du lendemain; par une nuée de solliciteurs et d'ambitieux de toutes les tailles, depuis le ministre plénipotentiaire jusqu'au courrier de cabinet. L'empressement était si grand, que pour éviter un encombrement véritable de la pièce qui précède le cabinet du ministre, les huissiers, qui tous avaient supprimé Thabit noir officiel pour endosser l'uniforme de la garde nationale, n'y pouvaient suffire et que je fus quelquefois obligé d'interposer au milieu de quelque conflit mon autorité de rencontre. Rien d'aussi curieux que l'aspect du salon d'attente en ces jours révolutionnaires, si ce n'est, peut-être, celui du cabinet lui-même. M. d'Alton-Shée élait venu, dés les premières heures, s'installer dans le sanctuaire où MM. Bastide, lleizel, Bixio, Sain de Bois-le-

Comte, Levasseur et quelques intimes taillaient des plumes en atlendant l'arrivée de M, de Lamartine et signaient des passe-ports qu'on venait à chaque instant demander pour des étrangefs ou soi-disant tels, qui voulaient quitter Paris au plus tôt, sans se douter que les révolutions voyageant plus vite qu'eux les attendaient sur presque tous les rivages.

M. de Lamartine ne vint que dans la soirée du 26 prendre possession du ministère. 11 était pâle, fatigué ; sa figure me parut amaigrie et sa longue laille se dessinait plus anguleuse qu'à l'ordinaire dans un paletot d'un aspect très-démocratique. Il était accompagné d'un jeune homme qui remplissait auprès de lui les fonctions de secrétaire.

Ses premières paroles en entrant dans le cabinet où je l'accompagnai furent celles-ci, qu'il adressa à M. Bastide : « Allons ! grâce à nos efforts, je considère dés à présent la république connue fondée en France. — Alors, permettez que je vous embrasse, répliqua M. Bastide avec un enthousiasme contenu, et il lui donna l'accolade. — Qui

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m'eût dit avant hier, ajouta M. de Lamartine, que je viendrais m'asseoir aujourd'hui sur le fauteuil de M, Guizot? Destinée humaine ! » Puis parcourant quelques papiers épars sur le bureau, et descendant des hauteurs de sa pensée méditative : « Il me faut donc, dit-il, reprendre mon ancien métier ; car on s'imagine, messieurs, que toute ma vie je ne me suis occupé qu'à écrire des vers ; mais, mon Dieu ! la poésie n'a jamais été pour moi qu'une distraction tout à fait passagère. J'ai eu le malheur d'écrire quelques strophes; mais je n'ai jamais attaché à cela aucune importance véritable, et mon esprit est demeuré toujours acquis aux grandes, aux sérieuses choses de la politique. »

Et en entendant parler ainsi l'illustre poëte, je ne pouvais m'empècher de songer à ce fait étrange qui m'avait été raconté un jour au sujet du peintre Girodet, lequel s'était imaginé, au milieu de sa remarquable carrière, que son talent pour la peinture n'était rien en comparaison d'une certaine prétention à bien jouer de la flûte, rêve et illusion des dernières années de sa vie.

Quelques instants plus tard, M. de Lamartine faisait ouvrir les tiroirs du bureau et retirer les objets précieux qu'ils renfermaient, pour les renvoyer à M. Guizot. Il y avait de l'argent, de magnifiques médailles en or, une surtout queje remarquai et qui me parut avoir été frappée à Toccasion du mariage de M. le duc d'Orléans ; des cachets, des insignes d'ordres, etc. Rien déplus triste que cet inventaire des objets appartenant à l'homme d'État qu'une si brusque catastrophe venait de mettre en fuite, si ce n'est, peut-être, la vue des vêtements qu'il avait portés avant de se rendre pour la dernière fois aux Tuileries, et qui étaient encore étendus sur des meubles de l'appartement.

Il est très-probable que dans d'autres ministères, celui de l'intérieur, par exemple, le trouble de ces premières journées qui suivirent le 11 février se fit sentir beaucoup plus qu'aux Affaires étrangères ; toutefois l'aspect de ce ministère offrit, pendant toute une semaine, les contrastes les plus bizarres, les plus singuliers tableaux. Quelquefois, pendant que MM. Bastide,

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Iletzel, Bois-le-Comte, faisaient de la politique officielle d'après les indications laissées par M. de Lamartine, (ont absorbé dans les travaux du gouvernement provisoire à ril(jtel-de-\'ille, d'autres personnages qui, en grand nombre, attendaient une audience dans la pièce précédant le cabinet du ministre, produisaient librement et à baute voix une politiijue officieuse qui avait bien aussi son mérite. Peut-être même était-ce la plus réelle des deux. Je me rappelle parfaitement avoir entendu un conspirateur de la veille dire tout haut et sans se gêner dans le salon d'attente où quelques-uns de ses amis l'entouraient :

— Je pars demain pour Turin ; je vais signifier à Charles-Albert qu'il ait à déclarer immédiatement la guerre à l'Autriche, s'il tient à conserver sa couronne. Yous ne tarderez pas à en recevoir la nouvelle; et ce n'est pas de là, ajoutait-il en montrant la porte du cabinet du ministre, et ce n'est pas de là que le coup partira.

Huit jours après les journaux annonçaient en effet que Charles-Albert avait déclaré la guerre

à l'Autriche, et que Tarmée piémontaise s'ébranlait dans la direction de la Lombardie.

Vint le manifeste de M. de Lamartine, pièce improvisée avec cette merveilleuse facilité et cette grandeur de style qui sont le propre de l'auteur des Girondins. Elle produisit dans le monde diplomatique et dans les diverses cours de l'Europe un effet d'autant plus heureux qu'elle renfermait un exposé des principes internationaux parfaitement rassurant dans la situation si critique où la proclamation de la république en France venait de placer tous les cabinets européens; seulement, ce manifeste manquait de netteté; il était difficile de voir, en le lisant, où la révolution commençait et jusqu'où elle allait. On a dit de cette pièce qu'elle reproduisait, sous ime forme différente, toutes les idées de M. Guizot, et que celui-ci eût pu l'écrire tout aussi bien que le premier ministre des Affaires étrangères delà République française. Il y a du vrai dans ce reproche, et cela tient suriout à une cause bien simple : c'est qu'en fait de politique extérieure, lorsqu'on veut produire quelque chose de sérieux

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et de régulier, on se trouve inévitablement engagé, relativement à certaines questions, dans les mêmes voies que ses prédécesseurs.

J'ai dit quel avait été le dernier bal donné sous le règne de Louis-Philippe. Le premier salon ouvert sous la seconde république fut celui de M. Emile de Gii ardin. Le directeur de la Presse avait publié un article intitulé : Confiance! confiance ! il voulut que ses actes fussent en rapport avec ses paroles, et Imit jours ne s'étaient pas écoulés depuis la crise violente par laquelle Paris venait de passer, qu'il ouvrait les portes du joli hôtel dont tout le monde connaissait la façade ornée de colonnes grecques, et qu'il possédait au coin de la rue de Ciiuillot, dans l'avenue des Champs-Elysées. Cet hôtel, vendu depuis lors, a été remplacé par des constructions nouvelles et n'est plus lui-même qu'un souvenir , mais un souvenir difficile à effacer dans l'esprit de ceux qui ont été à même d'apprécier avec quelle bonne grâce madame Delphine de Girardin savait en faire les honneurs. Un détail assez curieux de celte réception qui fut nombreuse,

c'est que, en l'absence forcée des gardes municipaux et des sergents de ville qui, d'ordinaire, faisaient la police et, pour éviter tout désordre, réglaient la marche des voitures à la file, ce service était fait et très-bien fait par les ouvriers du journal la Presse, en blouse, et le fusil de munition sur l'épaule.

Je disais en commençant ce livre, à propos des journées de Juillet 1830, qu'à la suite des crises révolutionnaires, la société parisienne se reforme plus ou moins vite sur quelques points de la grande ville, et s'efforce de revenir à ses habitudes passées, d'abord avec une hésitation et un trouble évidents, puis bientôt avec une certaine confiance que les événements seuls peuvent consolider, comme ils peuvent aussi la compromettre et la détruire. Certes, la terrible et sondaine commotion de 1848 était bien faite pour ébranler jusque dans ses fondements cette frêle maisvivace société parisienne, qui avait semblé devoir se disperser au premier souffle delà tourmente, et cependant elle recommençait à manifester son existence; elle était là, chez M. de

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Girardin, mais tout émue et toute pâle encore (les dangers qu'elle avait courus.

Rachel devait dire des \ers. Elle les dit admirablement, comme à son ordinaire, et fut fort applaudie. Je me rappelle, comme détails de cette soirée, que M. Dupin y paraissait assez embarrassé de sa contenance et ressemblait à un homme qui, tombé dans la rivière, cherche instinctivement à droite et à gauche la branche qu'il pourra saisir pour remonter en terre ferme; que la marquise du Hallay s'y montra avec une coiffure aux couleurs nationales telles qu'elles avaient été disposées jadis par le peintre David et, comme on s'étonnait autour d'elle de ces nuances de rubans au moins très-voyantes, qu'elle répondit : « Je ne puis pas oublier en ce moment que je suis la fille de madame Tallien. » Enfin que la duchesse de Maillé, mère du duc actuel, voulait malicieusement et absolument qu'on l'annonçât: « La citoyenne Maillé ! »

Cependant, l'époque des élections approchait, malgré les efforts du parti qui demandait leur ajournement et préparait la manifestation du

16 avril. J'allai voter dans mon déparlement et je revins presque immédiatement à Paris. L'hôtel des Affaires étrangères était alors complètement réorganisé à l'intérieur, et il était devenu assez difficile de pénétrer jusqu'à M. de Lamartine. De sept à huit heures du soir, ses anciens amis et les personnes auxquelles il assignait des rendez-vous se présentaient à l'huissier qui, avant de les introduire, allait transmettre leurs noms au minisire et prendre ses ordres : formalité qui, par parenthèse, avait mécontenté à un haut degré quelques-uns des intimes du grand poëte. Je donnai mon nom et je fus introduit. M. de Lamartine recevait dans les appartements du rez-de-chaussée qui longeaient le jardin du côté gauche et formaient une partie de la façade regardant le boulevard. Il était tout habillé pour se rendre à l'Opéra, où j'appris, le lendemain, qu'il avait été accueilli avec un grand enthousiasme. Cependant il demeura encore près d'une iieure et causa assez longuement avec moi.

La conversation roula d'abord sur les élections et leurs résultats probables.

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— Tous mes efforls, me dit M. de Lamartine, ont eu pour ])ut de réunir le plus promptement possible une assemblée nationale à Paris. Du reste, ajouta-t-il, la France, qui jusqu'ici n'avait montré que du courage militaire, vient de déployer un grand courage civil.

Puis il aborda des questions de politique étrangère, particulièrement celle des différends survenus entre l'Allemagne et le Danemark, relativement aux duchés de Schlesvig et de Holslein, et parut se préoccuper beaucoup des divers intérêts Scandinaves. M. de Lamartine avait bien voulu songer à moi pour un poste diplomatique dans le nord, et me demandait quelques détails sur des hommes et des choses que j'avais, en effet, longuement étudiés. Plus tard, j'eus la satisfaction de voir que mes appréciations n'étaient pas tout à fait dépourvues de justesse.

Le salon du ministère des Affaires étrangères ou, pour mieux dire, le salon de M. de Lamartine, car sa personnalité absorbait complètement alors tout ce qui l'entourait, présentait un caractère très-particulier et digne d'être signalé

dans ce rapide tableau des mœurs de celte singulière époque.

Appelé par dix départements à l'honneur de les représenter, M. de Lamartine paraissait alors devoir dominer toute la situation et pouvoir légitimement prétendre à la présidence de la République. Les étrangers, aussi bien que les nationaux eux-mêmes, en avaient alors la conviction et le salon des Affaires élrangères se ressentait de celle persuasion générale. Des busles et des porlrails litographiés du grand poêle se voyaient sur tous les meubles, et le modèle en terre d'une statue de la jeune République française tenant un drapeau à la main ornait la cheminée : c'était un hommage de l'arliste au personnage qui, dans la pensée de tous, devait prochainement personnifier la France républicaine. Tout, dans ce salon, annonçait la présence d'un pouvoir que Ton supposait fort et définitif. Comment ne pas le croire alors? Irisle et nouvelle preuve des vicissitudes de la popularité !

J'y vis le généra) Changarnier que M. de La-* marlinc voulait d'abord envoyer à Berlin comme

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ministre plénipotentiaire, mais dont le séjour à Paris avait ensuite paru plus utile. On sait que, dans la matinée du 16 avril, le général récemment rappelé d'Afrique, élait allé au ministère des Affaires étrangères pour prendre les dernières instructions de M. de Lamartine, et qu'il avait appris en y arrivant le départ du ministre pour rilôtel-de-Ville menacé, disait-on, par une manifestation nombreuse organisée au Champ de- Mars. M. Changarnier voulait se rendre aussitôt à rilôtelde-Ville et offrir son concours à M. de Lamartine; mais il était dif'îcile, peut-être même impossible de parvenir jusqu'à lui sans être muni d'une de ces cartes du gouvernement provisoire qui permettaient de pénétrer partout et de franchir tous les obstacles. L'embarras était grand : il se trouva toutefois que madame de Lamartine p^sséduit une de ces cartes comme présidente d'une association de charité. On alla la lui demander, et elle s'empressa de la remettre ellemême au général Changarnier qui courut à l'Ilùtel-de-Ville, donna officieusement de précieux avis stratégiques pour Templui des forces de la

garde nationale, et sut apporter ainsi un utile concours aux hommes qui défendaient la prérogative électorale et voulaienl en appeler au pays.

En dehors de toute appréciation politique, on doit dire que M. de Lamartine était, au point de vue de la représentation et de la dignité personnelle, un remarquable ministre des Affaires étrangères. Comme il avait soin de le dire lui" même, la diplomatie avait été son premier métier, et j'ai souvent entendu les ministres étrangers vanter l'agrément de ses relations d'affaires. Son successeur, M. Bastide, était bien loin de posséder ces indispensables traditions de salon et de chancellerie qui ont, quoi qu'on puisse dire, une incontestable importance. Bonne, mais timide et défiante nature, M. Bastide portait dans ses réceptions un air d'embarras qui produisent une sensation désagréable et pénible. Quelquefois il se laissait entraîner, dans ses conversations avec les diplomates étrangers, à une hwncliisede langage et à un laisser aller parfaitement républicain, sans doute, mais dont ceux-ci ne

manquaient pas de profiler. Il est difficile, il est impossible même d'entretenir de bonnes et sérieuses relations étrangères, sous quelque régime que ce soit, si l'on n'a pas acquis à l'avance une certaine habitude des mœurs diplomatiques. La nature et l'instinct pourraient quelquefois y suppléer, mais ce genre d'intuition est assez rare.

Pour en revenir au salon de M. de Lamartine, c'était bien, vers la fin d'avril 1848, le salon d'un président de la République française, et il ne fût alors venu à l'esprit de personne de supposer que cette étoile si brillante et si haut placée dût, dans un temps prochain, pâlir et décliner à l'horizon de la popularité. M. Mole racontait à cette époque que, longtemps avant la révolution de Février, M. de Lamartine avait le pressentiment de sa mission future, de la fortune extraordinaire à laquelle la Providence le destinait. Ainsi, par exemple, lors du mariage de M. le duc d'Orléans et des fêtes qui l'accompagnèrent, on pressait M. de Lamartine de se rendre à Versailles, où l'appelait une invitation royale, et il refusait

en disant : « Non, je ne puis me compromettre avec les hommes de cette génération politique : j'appartiens évidemment à d'autres temps, à une France nouvelle que vos yeux n'entrevoient pas encore, mais que les miens ont déjà vue. Je veqx me réserver tout entier pour elle! » — « En l'enlendant parler ainsi, ajoutait M. Mole, je croyais à une hallucination de cet esprit supérieur ; et pourtant il avait raison. »

Hélas ! la France de 1848 a donné un rude démenti, à ces espérances du poëte qui ont été si prés de devenir des réalités. Quelle mystérieuse énigme est-ce donc que la popularité, appât, trompeur après lequel tant de grands esprits ont voulu courir comme les voyageurs poursuivent ces feux blafards qui voltigent au-dessus des marais et ne guident que vers l'abîme?

J'ai rempli la tâche que je m'étais imposée : celle de reconstruire par le souvenir et la pensée une époque déjà lointaine. Si ce livre a un mérile, c'est celui de l'exactitude réaliste des tableaux. Parvenu au sommet de cette montagne de la vie dont les soutiers sont si rarement tapis-

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ses de fleurs, je me suis relourné avant de redescendre et j'ai jeté un regard sur l'iiorizon du passé. H y a une certaine jouissance mélancolique dans l'étude des choses que nous avons vues et qui ne sont plus; mon unique but était de faire partager cette sorte dejouissaiice au lecteur.

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