‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe 1erChapitre 5 sur 7 · SOIS LOUIS-PIIILIPI'I:: I". ID'J · texte numérisé non relu

SOIS LOUIS-PIIILIPI'I:: I". ID'J

M. de Monlalivet, qui l'ut bientôt nommé intendant de la liste civile; M. Vatout, dépulé, et parmi les précepteurs des princes, qui plus tard devaient devenir secrétaires de leurs commandements, un homme de talent et de bon conseil, M. Cuvillier-Fleury.

Dans les premiers temps qui suivirent la révolution de Juillet, l'apparence extérieure de la royauté fut tout aussi simple que ses habitudes intérieures. Louis-Philippe se rendait à Ncuilly dans un char-à-bancs découvert, véritable voiture de famille dont on a plaisanté quelquefois, mais qui était parfaitement commode et n'avait que le tort d'être sans prétention. Les carrosses de la cour ne lurent d'abord conduits qu'à deux chevaux ; puis, un peu plus tard, atlelés à quatre avec un seul piqueur devant. Ces voitures élaient peintes en jaune clair et sur le panneau du milieu se détachait un écusson très-simple reproduisant les lettres initiales des deux noms du roi, surmontées d'une couronne royale. Le soir, lorsque Louis-Philippe ou la reine sortaient par hasard, leur voilure était précédée, suivant l'an-

cien usage, qui n existe plus aujourd'hui, d'un piqueur porlant une torclie, ce qui, par parentiîèse, produisait un effet très-pittoresque au milieu de la nuit sombre.

Jamais il n'y eut (et encore successivement) que deux personnes chargées, en qualité d'écuyer, de l'ordonnance des équipages du roi et de ceux de M. le duc d'Orléans : ce furent M. de Slrada et M. de Cambis.

Les équipages de Louis-Philippe n'en furent pas moins toujours d'une convenance parfaite et ceux des princes d'une véritable élégance.

Le char-à bancs de campagne dont je parlais tout à riieure me remet en mémoire une anecdote assez curieuse :

Don Carlos, le frère de Ferdinand YII d'Espagne, avait résolu d'aller rejoindre ses partisans et de se mettre à leur tète pour revendiquer, l'épée à la main, le trône que lui avait enlevé la célèbre pragmatique, abolissant la loi salique en Espagne et appelant ainsi les femmes à succéder.

A la suite du traité de la quadruple alliance.

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le prince, quittant Évcra et le l'oitngal pour se rendre en Angleterre, s'était d'abord fixé à Portsmoutli avec sa famille ; puis, après avoir expédié à Londres des affidés chargés de lui obtenir des passeports sous un faux nom et de prendre tous les arrangements que nécessitait son aventureuse entreprise, s'y était rendu lui-même et avait choisi pour y demeurer Glocester-Lodge, ancienne résidence de Canning, située dans le beau quartier, à quelque distance de Hyde-Park.

Il n'y avait pas à songer à regagner l'Espagne par mer, le gouverneinent de la reine régente Christine ayant été prévenu de la possibilité d'un débarquement du prétendant dans un des ports du Guipuscoa ou de la Biscaye, et des croisières anglaises, espagnoles et françaises surveillant les côtes avec une extrême vigilance.

On résolut donc de passer le détroit, de traverser la France et de franchir les Pyrénées, itinéraire plus difficile à suivre, sans doute, mais qui, d'un autre côté, présentait un péril moins sérieux, car en supposant que l'on fût découvert, mieux valait encore tomber entre les mains de

la police française qu'au pouvoir du gouvernement espagnol.

Il avait été convenu que don Carlos sortirait à l'heure ordinaire de sa promenade, c'est-à-dire vers six heures du soir (on était au mois de juillet), accompagné d'un homme dévoué, M. Aguares, ancien attaché à la légation de Sardaigne, et qu'il se rendrait avec lui à une place de voitures distante d'un mille environ de Glocester-Lodge ; que de là il se ferait conduire dans Welheck- Strect, Cavendish Square, où l'atlendait, dans une maison désignée d'avance, le haron de Los Vallès son aide-de-camp. Là le prélendant prendi'ait les dernières dispositions nécessaires à son entreprise, se raserait les moustaches et se ferait teindre les cheveux.

Lorsque la nuit approcherait, on dirait à Glocesler-Lodge que le prince était revenu de sa promenade avec une migraine si violente qu'il s'était vu dans l'obligation de se coucher immédiatement.

Son médecin, qui avait voulu l'accompagner sur la terre étrangère, et son valet de chambre,

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deux hommes d'une fidélité à toute épreuve, devaient être mis dans la confidence. Le médecin, après avoir pénétré dans l'appartement et visité l'auguste malade, écrirait une ordonnance que l'on irait sur-le-champ faire préparer dans lu quartier. La chambre du prince ne serait accessible pour toute autre personne, en dehors de celles déjà mentionnées, que pour son épouse, pour la princesse de Beira et pour l'évêque de Léon. Les infants eux-mêmes en seraient tenus écartés. Enfin, si la fuite du prétendant était découverte, on ferait partir deux de ses gentilshommes dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux et l'on enverrait aux journaux une note racontant que le prince venait de se transporter à Lulworth pour visiter cette ancienne résidence du roi Charles X, où il avait l'intention de se fixer ultérieurement avec sa famille.

Tout se passa suivant le programme : don Carlos sortit de Glocester-Lodge à l'heure ordinaire de sa promenade et vint retrouver dans la maison de AYelbcck-Slreet son aide-de-camp, le baron de Los Yalles. Ce baron de Los Vallès n'était

autre qu'un Français, M. Auguet de Saint-Sylvain, que son mérite personnel et son dévouement absolu à la cause du prince avaient mis dans toute sa confiance, et qui, comme marque de gratitude, avait reçu du prétendant un titre deCastille.

Don Carlos trouva là son banquier et la femme de ce dernier, qui s'était chargée de la délicate mission de teindre les cheveux du prince, afin qu'il y eût le moins de monde possible dans le secret.

Elle était visiblement émue en s'acquittant de cette tâche et ne touchait les cheveux de don Carlos qu'avec une sorte de crainte. Le prince s'en aperçut et lui en fit la remarque en souriant d'un air affable.

— Il faut, sire, lui dit-elle, que nous soyons dans de pareilles circonstances pour que j'ose ainsi porter la main sur une tète royale.

Les partisans de don Carlos le traitaient en roi.

— Je voudrais, madame, répondit-il, que cette tête ne fût jamais en contact qu'avec d'aussi jolies mains que les vôtres.

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Cependant les derniers préparatifs étaient faits. Les deux passeports avaient été apportés. Le prince voyageait sous le nom d'Alphonse Saez et le baron de Los Vallès sous celui de Thomas Saubot, le premier négociant, le second propriétaire à la Trinidad.

A minuit, le prétendant monta en voiture ; à huit heures du matin il s'embarquait de Brighion pour Dieppe, et, douze heures après, il débarquait dans ce port.

Les formalités de la douane et la nécessité de se faire délivrer des passes au bureau de police le forcèrent à coucher à Dieppe. Le lendemain, comme il demandait avec quelque impatience qu'on lui servît à déjeuner :

— Soyez tranquille, lui dit une jeune servante, dans un quart d'heure vous déjeunerez comme un roi.

— Vous savez donc comment déjeunent les rois? demanda-t-il gaiement.

— Je pense, reprit-elle, qu'ils doivent toujours bien déjeuner, puisqu'ils n'ont que cela à faire.

— Nous qui ne sommes pas comme eux, reprit le prince, et qui avons de l'occupation, nous préférons être servis moins bien, mais plus vite.

En dix-sept heures, temps qui paraîtrait bien long aujourd'hui, mais qui était très-court à celte époque, don Carlos atteignit Paris et descendit à riiôtel Meurice. Mais il n'y resta que quelques heures et se transporta rue de Lille, chez M. du Suau de Lacroix, alors en Amérique, et dont le fils, ardent partisan du prince, avait vu à Londres le baron de Los Vallès, et avait mis l'appartement de son père à la disposition du prince en écrivant au concierge de la maison que deux Américains de ses amis iraient loger chez lui.

Le fidèle aide-dc-camp s'occupa immédiatement de faire viser les passeports et se rendit dès huit heures du matin chez M. Jauge, le banquier de don Carlos à Paris, pour lui annoncer l'arrivée du prétendant et lui demander des conseils pour la continuation de son voyage. M. Jauge fut d'avis que le prince ne devait pas partir de la rue

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de Lille, mais bien de chez lui, où il se Iransporlerait dans la journée. II se chargeait de procurer une voilure et des lettres de crédit.

Don Carlos se rendit en effet chez ce partisan précieux et dévoué qui bientôt devait compromettre sa belle fortune en concourant à la négociation de l'emprunt contracté par le prince en Angleterre. Dans la soirée du même jour, à huit heures, il montait en chaise de poste après avoir reçu de Londres une lettre qui lui annonçait à mots couverts que son stratagème avait réussi et qu'on le supposait toujours malade à Glocester- Lodge. C'était par une belle soirée d'été. Les boulevards et les rues de Paris étaient couverts de promeneurs, d'équipages et de cavaliers qui se dirigeaient vers les Champs-Klysées et le bois de Boulogne. C'était surtout en approchant de la place de la Concorde, où s'élevait alors un simulacre en toile peinte représentant l'obélisque do Louqsor, que le bruit et le mouvement redoublaient. La chaise, renfermant don Carlos et le baron de Los Vallès, roulait rapidement sur le milieu de la chaussée lorsque, au moment où

clic allait s'engager dans l'avenue des Ciiamps- Élysées, elle fut tout à coup arrêtée par un mouvement de voitures qui s'opérait devant elle.

Un large char-à-bancs recouvert, venant du côté des Tuileries, avait traversé la place et entrait aussi dans l'avenue au milieu des équipages qui lui cédaient le pas.

M, de Los Vallès s'empressa de jeter un coup d'œil sur cette voiture devant laquelle les autres s'arrêtaient, et aussitôt il reconnut le roi Louis- Pliilippe qui, accompagné de la reine et des princesses, se rendait en famille à Neuilly.

— Tenez, sire, regardez, dit-il en saisissant le bras de don Carlos; voilà le roi des Français qui vient vous souhaiter bonne chance.

Le prétendant se pencha vivement hors de la portière et souleva sa casquette de voyage. Louis- Philippe porta la main à son chapeau et s'inclina gracieusement. La reine fit également un signe de tète et les jeunes princesses l'imitèrent. Seule, madame Adélaïde demeura impassible et regarda le voyageur d'un air défiant.

— Mon bon cousin d'Orléans, dit don Carlos

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en s'enfonçanl dans la voiture, ne se doute guère en ce moment que je traverse ses Etats pour aller donner un coup d'épée dans son traité de la quadruple alliance.

La rencontre était singulière. Chacun des deux voyageurs suivit son chemin et courut à ses destinées. Elles ne devaient pas être plus heureuses pour l'un que pour l'autre.

Revenons à la cour des Tuileries.

Il n'y eut jamais sous la monarchie de 1850 qu'un maître des cérémonies, introducteur des ambassadeurs; c'était M. de Saint-Maurice, et, je le répète, la maison de Louis-Philippe, pour être une maison purement militaire, n'en était pas moins parfaitement suffisante. L'ordre des réceptions et les convenances du palais n'ont jamais eu à souffrir de l'absence de chambellans, de grand-maitre et de maîtres des cérémonies, de préfets du palais, de maréchaux des logis, etc., etc., nombreux bataillon qui s'inscrit au budget pour une somme plus forte que dix bataillons de l'armée. L'entourage de la royauté d'alors était d'une simplicité philosophique qui

répondait, d'ailleurs, à toutes les exigences du temps.

A cette époque on trouvait fort bien, également, des pairs de France sans leur donner tle traitements, des députés sans leur distribuer d'indemnités. L'honneur, la notoriété et une légitime influence suffisaient pour allécher toutes les ambitions.

La chose serait-elle possible aujourd'hui? Je n'en doute pas un seul instant.

Il y avait tous les hivers, aux Tuileries, quatre grands bals, deux petits bals de la reine, plusieurs concerts et quelquefois, lorsque M. le duc d'Orléans fut marié, un bal chez M. le duc d'Orléans.

Toutes ces fêtes étaient aussi brillantes, aussi nombreuses, aussi bien ordonnées que celles qu'on y donne aujourd'hui. L'espace entier compris entre le pavillon Marsan et le pavillon de Flore élincelant de lustres, resplendissant de dorures, décoré avec somptuosité et parcouru par plus de trois mille personnes en habits brodés ou en uniformes français et étrangers ; trois

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orchestres, disposés dans cet espace qui présentait le plus magnifique coup d'œil, et, au bout de ces brillants salons, la salle de spectacle, devenue la salle du souper, égayée, elle aussi, par deux orchestres militaires, tel était l'ensemble des grands bals qui, un peu trop nombreux au commencement du règne, étaient promptement rentrés dans les limites convenables et faisaient, à bon droit, l'admiration des étrangers.

Les petits bals ou bals de la reine, auxquels on invitait à peine six cents personnes, et les concerts, encore moins nombreux, se donnaient dans la salle des maréchaux.

Parmi les femmes les plus belles ou les plus élégantes qui paraissaient aux fêtes des Tuileries, on distinguait mesdames Lehon, Ch. Liadiéres, de Plaisance, d'Istrie, de Magnoncourt, de Contades, de Béhague, d'Otrante, de la Trémouille, Schikler, d'IIaussonville, de l'Aigle et tant d'autres !

Pour assister à ces bals officiels les femmes étaient naturellement en très-grande toilette, s:,ns qu'il y eût précisément un costume de cour.

Les liommes, lorsqu'ils n'avaient pas d'uniforme particulier, portaient un habit bleu orné de broderies de fanlaisie au collet et aux parements avec un pantalon de Casimir blanc à larges bandes d'or. Ce costume subissait un changement lorsqu'il s'agissait d'un petit bal ou d'un bal chez le duc d'Orléans, et chez le duc de Nemours après la mort du prince royal. Alors le pantalon à bandes d'or était remplacé par la culotte courte en Casimir blanc et le soulier à boucle.

Les riches et brillants uniformes étrangers étaient nombreux aux bals des Tuileries. Dans le corps diplomatique on remarquait toujours beaucoup le costume de magnat de Hongrie que portaient le comte Appony, ses fils et son neveu. Il y avait aussi un Hongrois, le comte Zichy, que l'on avait surnommé le prince Turquoise, à cause de la profusion de pierres de cette espèce dont son dolman, sa pelisse et ses armes étaient couverts. Les cours d'Allemagne et du Nord avaient de très-élégants représentants. Les Anglais se distinguaient par la richesse et la variété de leurs uniformes de la yeomannj ou de

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l'armée. Ceux de la cavalerie et des régiments écossais étaient surtout remarqués. Le général Coletti, ministre de Grèce, portait un riche costume de Palicare. Quant au chef et aux attachés de l'ambassade turque, en voyant la redingote boutonnée et la calotte rouge qui ont si pauvrement remplacé le caftan, les pantalons bouffants et les turbans de cachemire, on ne pouvait que regretter que les Turcs d'aujourd'hui ne fussent pas les Turcs d'autrefois.

Louis-Philippe désirait vivement (et la chose élait naturelle) que la révolution de Juillet ne fût pas toujours une infranchissable barrière entre les cours de vieille date et son propre trône. Le moyen le plus naturel qui se présentait pour atteindre ce but ardemment souhaité c'était le mariage de M. le duc d'Orléans avec une princesse appartenant à l'une des cours importantes de l'Allemagne. Toutefois, sur ce difticile terrain, il fallait s'avancer avec une certaine prudence. Il fut décidé que le prince royal, accompagné de son fière le duc de Nemours, ferait un voyage en Allemagne. On pressentit sur ce projet les cours

de Berlin et de Yienne, et on obtint leur assentiment. Les princes français devaient d'abord se rendre en Prusse. Le roi Frédéric-Guillaume lïT, qui avait beaucoup contribué à la solution pacifique de la question belge, semblait, en effet, depuis lors, adopter un système hautement avoué de conciliation et chercher à dissiper les préventions que les cours de Saint-Pétersbourg et de Yienne nourrissaient contre les hommes et les choses de la France de 1850. Le voyage des princes à Berlin était une occasion très-favorable pour témoigner de ces bonnes disposiions; Frédéric-Guillaume la saisit avec empressement. Laissant de côté les froides règles de l'étiquette, il accueillit, ainsi que les princes de sa maison, les fils de Louis-Philippe d'une façon aussi empressée que significative. Il y avait là bien évidemment dessein prémédité de prouver à TEurope les bonnes intentions du cabinet prussien envers la France et son gouvernement. On sait, du reste, que ce voyage des princes français en Allemagne ne précéda que d'une année le mariage du duc d'Orléans avec la du-

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chesse Hélène de Mecklemboiirg-Schwerin, et que Frédéric-Guillaume III, qui avait dit en parlant du duc d'Orléans, et peut-être en faisant allusion aux instincts militaires qu'il lui supposait : « Il faut marier ce jeune homme de bonne heure, » agit lui-même ouvertement auprès de la famille de Mecklembourg.

M. le duc d'Orléans, tout en obtenant à Vienne des succès de salon que sa tournure élégante, son excellente éducation et la distinction de ses manières pouvaient lui promettre à coup sûr, ne vit pas se réaliser l'espérance qu'il avait conçue. II avait remarqué l'archiduchesse Thérèse, fille de l'archiduc Charles, et si les unions princiéres étaient soumises aux mêmes lois que les mariages entre particuliers, il est probable que celle-là se fût accomplie. Mais il fallait avant tout consulter la politique. Cela se passait en 1856 et M. Thiers était président du conseil. Désireux d'unir aux souverainetés légitimes la jeune dynastie dont il était assurément alors un des plus habiles serviteurs, il adressa avec empressement à l'ambassadeur français, iM. de Saint-

Aulaire, une lettre destinée à être communiquée au prince de Metternich, sans que le caractère de celte communication engageât par trop, en cas de refus, la dignité du roi des Français. M. de Metternich, tout en accueillant cette ouverture avec une grande convenance, en référa à la famille impériale elle-même, que les exigences politiques circonvenaient de toutes parts. Deux barrières s'élevaient entre la princesse et le duc d'Orléans : l'origine de la souverainté de Louis-Philippe; le jugement sévère porté sur le prince royal par la diplomatie allemande qui le supposait à la tète d'un parti militaire en France et instinctivement attiré vers un système de propagande armée. La négociation, volontairement traînée en longueur par la cour d'Autriche, n'aboutit pas, et le duc d'Orléans quitta Vienne. La Providence n'avait pas voulu qu'une princesse de la maison d'Autriche fût encore une fois victime de nos déplorables dissensions.

Le 18 août J857, le comte Mole, plus heureux que M. Thiers, auquel il venait de succéder, faisait connaître officiellement à la Chambre des

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députés la conclusion du mariage de M. le duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin. Grâce à l'habilelé diplomatique de M. Bresson, ministre de France à Berlin, diplomate d'une valeur réelle, qu'attendait une destinée non moins fatale que celle du prince auquel il avait contribué à préparer cette alliance germanique ; grâce surtout à l'intervention bienveillante du roi de Prusse, l'affaire avait été menée à bien. La princesse Hélène de Mecklembourg- Schwerin s'était habituée à envisager avec une certaine audace d'imagination le rôle qui lui serait destiné si elle acceptait l'alliance proposée. Elle aimait la France d'ailleurs, et avait, dit-on, toujours rêvé d'épouser un prmce français. Mais elle l'aimait mélancoliquement, car elle conservait présent à la pensée le tableau de nos longues dissensions civiles à la fin du dernier siècle et des dangers que, durant celte fébrile période de notre histoire, les princes avaient courus sur le sol de la patrie nouvelle à laquelle elle aspirait. Douée d'un esprit studieux et sérieux, la princesse Hélène apportait, du reste, à son royal

fianci', une véritable dot d'érudition littéraire acquise dans la fréquentation des hommes les plus éminents de l'Allemagne contemporaine, ou dans l'élude des belles œuvres du passé. Personne n'était mieux instruit qu'elle de la situation des sciences et des arts en France. Personne aussi ne savait mieux parler à chacun des membres de cette orageuse et susceptible république des lettres un langage plus sympathique, plus flatteur, mieux en rapport avec les mérites et les prétentions individuels. Faculté bien précieuse chez une princesse placée sur les marches d'un trône constitutionnel.

Dès que la nouvelle de ce mariage fut devenue officielle, les journaux dévoués au gouvernement s'efforcèrent de rehausser les avantages de l'alliance, en vantant avec une certaine affectation, à laquelle lesjournaux de l'opposition répondirent par des railleries, l'ancienneté de la race à laquelle la princesse appartenait. Ils avaient raison, car l'origine de la famille de Mecklembourg-Schvverinse perdait dans la nuit des temps germaniques, et cette noble maison, appuyée sur

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les meilleures alliances, avait de beaux antécédents d'histoire.

Ce fut M. le duc de Broglie que le roi chargea d'aller en mission extraordinaire à Ludwigslust, capitale du petit État, pour accomplir la formalité de la demande officielle de la main de la princesse. Le duc de Broglie devait l'accompagner dans son voyage jusqu'à Fontainebleau, où Louis-Philippe avait décidé que se ferait le mariage.

La princesse se montra durant toute la route pleine d'attentions délicates pour le noble envoyé, à ce point qu'elle lui fit, dit-on, remarquer des sites d'outre-Rhin témoins de victoires remportées par le maréchal de Broglie, son grandpère. A la frontière de France, un autre représentant de la vieille aristocratie française, M. le duc de Choiseul, attendait la princesse par ordre du roi, qui avait mis dans ces choix une sorte de coquetterie. Elle fut reçue sous des arcs de triomphe, et le 29 mai elle arrivait à Fontainebleau, accompagnée de la petile cour que le roi lui avait faite.

Louis-Philippe avait également voulu lui former une maison qui eût une certaine importance aux yeux de l'Allemagne. Cette maison se trouva ainsi composée : la maréchale comtesse deLobiju, dame d'honntmr; les comtesses Anatole de MontesquioLi, de Chanaleilles, d'Hautpoul, dames pour accompagner; la marquise de Vins, lectrice; le duc de Coigny, chevalier d'honneur; les ducs de Trévise et de Praslin, chevaliers d'honneur adjoints. M. le comte de Flahaut, aujourd'hui sénateur et grand chancelier de la Légion d'honneur, était en même temps nommé premier écuyer du prince royal.

Tout était préparé au palais de Fontainebleau pour recevoir la princesse avec une pompe peu usitée jusque-là à la cour des Tuileries. Louis- Philippe, peut-être en prévision de quelque important événement dynastique, avait splendidement restauré ce palais, si merveilleusement orné par les maîtres de la Renaissance et tout rempli des souvenirs de celte grande trinilé de rois, François P", Henri IV, Louis XIV. Les formalités du mariage civil furent accomplies le 50 mai

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dans la galerie de Henri II; le baron (depuis duc) Pasquier, récemment élevé par le roi à la dignité de chancelier de France, faisant les fonctions d'officier de l'élat civil, les quatre vice-présidents de la Chambre des députés remplissant l'office de témoins, ainsi que les maréchaux Soult, Gérard, Lobau, le prince de Tayllerand, le duc de Choiseul, le baron de Ranlzau et M. Bresson, ces trois derniers témoins de la princesse. Une double cérémonie devait avoir lieu, puisque la princesse était luthérienne et depuis le premier mariage de Henri lY pareille chose ne s'était point vue à la cour de France. 11 y eut de grandes et brillantes réceptions auxquelles furent conviées à tour de rôle, indépendamment des membres du corps diplomatique, spectateurs pour ainsi dire obligés de ces sortes de solennilés, les individualités les plus marquantes de la haute société parisienne ralliée au pouvoir de 1850. Mais quelque brillantes que furent ces fêles données à Fontainebleau, elles devaient toutes être surpassées par l'inauguration, projetée par le roi, du musée iiistorique de Ver-

sailles, l'une des plus gnindcs et des plus intéressantes scènes du règne de Louis-Philippe.

La cour, en quittant Fontainebleau le 4 juin 1857, vint à Saint-Cloud, et ensuite eut lieu rentrée de la duchesse d'Orléans à Paris. Le cortège, dont les moindres dispositions avaient été réglées d'avance, devait passer sous l'arc de triomphe de l'Étoile, récemment terminé. Celle cérémonie eut beaucoup d'éclat et le peuple parisien fit un accueil sympathique à la jeune étrangère qui ne craignait pas de venir le voir de près. Une mesure prise par le ministère et dont l'initiative appartenait au comte Mole, avait merveilleusement préparé l'opinion publique à l'entliousiasme : une amnistie venait d'être accordée à tous les condamnés politiques détenus dans les prisons de l'État. Cette mesure de l'amnistie qui, je le répète, fut particulièrement patronnée par le comte Mole, et ne triompha que grâce à lui des répugnances de certains membres du cabinet, lui fit une place toute spéciale dans l'affection de M. le duc d'Orléans. Le prince lui a tèiroif né, par un paragraphe de son testament, la vive

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salisfacUori qu'il avait ressentie de cet acte si habilement précurseur des fêtes de son mariage. Le iO juin eut lieu la solennité, demeurée célèbre, de l'inauguration des galeries historiques de Versailles, musée national destiné à reproduire toutes les gloires de la France. Ce fut un noble sentiment que celui qui inspira à Louisl'hilippe l'idée de restaurer le palais de Versailles, cette première étape de la Ilévolution française, en le plaçant sous le patronage des glorieux souvenirs de la patrie; d'y mettre en regard les conquêtes du drapeau blanc et les victoires du drapeau tricolore ; d'y réunir fraternellement les fleurs de lis et l'aigle ; d'y conserver pieusement toutes les traditions d'honneur, de dévouement, de vaillance qui doivent placer la France si haut dans l'estime des autres peuples. On peut dire sans crainte d'être démenti que, de tous les actes du règne de Louis-Philippe, la création du musée de Versailles est un de ceux qui sont restés le plus populaire, et pourtant, quelle que fût l'importance relative que le roi de 1850 attachât à celte idée, ce n'était qu'un détail dans les con-

ceptions de sa pensée. Mais telle est la force, telle est l'influence sur l'opinion d'une idée grande et juste! Les plus habiles combinaisons politiques ne laissent point de traces; un fait secondaire reste invariablement fixé dans le souvenir du peuple.

La création du musée de Versailles avait nécessité d'immenses travaux de toute nature, et c'est sur sa cassette particulière que Louis-Philippe les avait payés. Ce fut l'origine des nombreuses dettes du roi, dettes que la Révolution de 1848 fit connaître, donnant ainsi le démenti le plus complet aux calomnies absurdes, mais trop écoutées, qui représentaient Louis-Philippe comme un avare couronné. Les malheurs de sa jeunesse avaient appris à ce prince la valeur de l'argent; il l'a prodigué quelquefois; jamais il ne l'a gaspillé : un peu semblable en cela à ces riches de fraîche date qui savent ce que leur a coûté un écu, et qui, très-disposés à jouir de leur fortune, n'entendent pas toutefois lu jeter au vent.

La fêle d'inauguration du musée de Versailles

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fut splendide de tout point. Les portes du palais, ouvertes avant midi, donnèrent passage aux invités du roi, et ces invités nombreux, appartenant aux grands corps politiques ou académiques, aux arts ou à la presse, témoignèrent une admiration réelle pour l'œuvre entreprise par Louis- Philippe. C'était, en effet, un grand et magique spectacle que celui de celte longue série de tableaux ou de portraits embrassant l'ensemble de notre histoire depuis son origine jusqu'aux révolutions les plus récentes, reproduisant, sinon avec un égal talent, du moins avec une sincérité constante, les phases diverses de nos annales trop compliquées. A trois heures, un magnilique banquet fut somptueusement servi; puis le roi, précédé de valets portant des flambeaux et suivi de tous ses hôtes, véritable état-major de l'intelligence française, parcourut toutes les galeries dans une promenade qui ne dura pas moins de quatre heures. A huit heures du soir, la salle de spectacle, restaurée avec un goût merveilleux, réunit les invités qui assistèrent à la représentation du Misanthrope. C'était une heureuse pen-

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sée que d'associer ainsi le grand Molière à la rénovation du vieux Versailles; elle fut très-goûléc de celte réunion d'élite, à laquelle l'étiquette avait imposé l'uniforme ou l'habit de cour. ,

On parla longtemps du riche habit vert de mer qu'avait porté en cette circonstance M. Eugène Sïie, qui n'était connu alors que par sa brillante littérature maritime. Un autre fait particulier, en se produisant à l'occasion de cette fête, donna lieu à quelques commentaires et eut un certain retentissement :

Madame la duchesse d'Orléans, en sa qualité d'Allemande lettrée, connaissait et appréciait l'œuvre capitale de l'un des chefs de l'école romantique en France, de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, l'une des meilleures productions de ce talent étrange et incomplet, œuvre éclatante de style qui eut cette bonne fortune de voir le jour au moment où le courant de l'opinion remontait avec fureur vers le moyen âge dédaigné.

La princesse avait désiré connaître l'écrivain dont ce roman avait popularisé le nom de l'autre côté du Riiin, Elle en parla au duc d'Orléans qui

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s'empressa, pour satisfaire son désir, de faire inviter M. Hugo à la fêle artistique de Versailles. Cette avance directe de la cour fut repoussée d'abord par le poète : il répondit que, devant au roi Charles X la décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, il se croyait engagé par la reconnaissance à ne pas se rapprocher du nouveau pouvoir. Un tel refus était honorable; il devint habile à l'insu du poêle, car le duc d'Orléans insista en lui envoyant la croix d'officier de l'ordre et Victor Hugo partit aussitôt pour Versailles. Les tendances de l'esprit du prince se retrouvent dans ce détail historique. Quant à l'écrivain, il devait plus lardsolliciler et obtenir de la royauté de 1830 la pairie viagère, objet de nombreuses convoitises; mais, comme tant d'autres, il aurait mieux fait de ne jamais sortir de la vie littéraire, noble et intarissable source de consolations et d'espérances.

Les dernières fêtes du mariage de M. le duc d'Orléans furent allristôes par un déplorable incident ; il impressionna vivement le prince dont l'imaginatiou se laissiiit quelquefois entraîner à

de vagues et presque superstitieuses appréhensions, trop bien légitimées, du reste, par sa fin si douloureusement tragique : un des spectacles affectionnés par la population parisienne avait été préparé pour elle dans le centre du champ de Mars. C'était le simulacre pyrotechnique de la prise de la citadelle d'Anvers. Les derniers coups de canon s'étaient à peine fait entendre, les dernières fusées venaient de s'évanouir dans l'air, lorsque la foule, se précipitant vers les issues du champ de Mars, se trouva tout à coup agglomérée en si grand nombre vers la grille de l'avenue de la Motte-Piquet, qu'une horrible confusion s'ensuivit. Des femmes, des enfants furent foulés aux pieds ; des hommes périrent étouffés après de terribles et lamentables efforts; calaslrophe inattendue qui jela Paris dans la stupeur et le deuil, tout en rclardaul de quelques jours, suivant le vœu du prince, sponlanémcnt et énergiquement exprimé, le bal qui devait lui être offert à l'ilùlel de Ville par la municipalité parisienne.

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Solennités légitimistes. — Tèlerinago en Bohème. — Déclaration de la majorité de M. le duc de Bordeaux. — Difiicultés préliminaires.— Béception de la députation royal sie au château de Bu-schticrad. — Discours. — Banquet à Prague. — Bals organisés à Paris en faveur des pensionnaires de l'ancienne liste civile de Charles X. — Matinées de Tivoli. — Notabilités politiques et littéraires du parli légitimiste. — MM. Berryer, de Fitz-James, de Droux-Brezé, de Conny, de Rességuier, de Calvimont, de Beauchéne, Walsh. — Quelques mots sur la personne et les productions du vicom'e d'.\rlincourt. — Souvenirs du château de Saint-Paér. — Les fonctionnaires du gouvernement au hal de la liste civile. — Le comte de P.ambuteau, son administrai ion et sa popularité. — Les courses de chevaux sous le règne de Louis-Philippe. — Courses du champ de Mars. — Aspect. — Chevaux et coureurs. — Steeple choses de la croix de Borny — Courses de Chantilly. — Le Jochey's club. — La pelouse. — Les soirées de Chantilly. — Élégants et élégantes du Turf. — Les lorcttes de ce temps-là- — Ce qui est de tous les temps. — Lu dialogue de Clément Marot.

Les légilirnistcs qui boudaient la cour des Tuileries avaient aussi leurs fêtes et leurs solennités

politiques. L'une des plus curieuses et des plus intéressantes pour le parti fut assurément celle de la majorité de M. le duc de Bordeaux.

En France, les rois étaient, suivant l'ancien usage, majeurs lorsqu'ils avaient atteint leur treizième année. C'est à cet âge que la majorité de Louis XIV et celle de Louis XV avaient été proclamées, et les légitimistes entendaient suivre la tradition. Un intérêt très-grand s'atlacliait pour eux, du reste, à la manifestation politique qu'ils se proposaient de faire en cette circonstance : il y avait divergence d'opinion dans le parli royaliste sur la valeur des abdications de Rambouillet. Comme c'était sous l'empire de la contrainte que Charles X et son fils, le Dauphin, avaient renoncé à la couronne en fav(îur de Henri V, quelques personnages appartenant au parti légitimiste avaient formé dans son sein une sorte de pelile é(jUse qui n'admettait pas la royauté immédiate de M. le duc de Bordeaux, source continuelle de tiraillements et, dans la pensée des chefs de parti, cause d'amoindrisse* ment et de dangers. Il fallait donc frapper un

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grand coup, un coup décisif et faire connailre à l'Europe quelle était la solution définitive donnée par la majorité des légitimistes à celte question délicate.

Le roi Charles X et sa famille habitaient alors en Bohême le château de Buschtierad, situé à cinq lieues de Prague et environ à cent lieues de Vienne. Ce château appartenait au grand-duc de Toscane qui l'avait cédé à Charles X. Construit au milieu d'immenses plaines d'un aspect assez triste, il dominait pourtant un riant vallon où de jolies maisons entourées de feuillage, un petit lac ombragé par de vieux arbres récréaient la vue et donnaient une meilleure opinion de la nature dans celte contrée saine et riche d'ailleurs, en dépit de sa monotonie.

Ce fut là que les pèlerins de la légitimité résolurent d'aller saluer leur jeune roi et de proclamer sa majorité. Ils partirent de Paris assez nombreux, presque tous jeunes, tous ardents et convaincus. Ils avaient pris le chemin de Prague et s'arrêtèrent dans cette vieille capitale de la Bohème où, l'hiver, la famille exilée habitait le

palais du Ilradschiii. Admis d'abord individuellement auprès du jeune prince et gracieusement accueillis par lui, il s'agissait pour eux d'être reçus collectivement et de réaliser ainsi la dé; monstration politique qu'ils entendaient faire. Mais là aussi commençaient pour eux les difficultés : le duc de Blacas qui jouait à peu prés alors le rôle de ministre de la maison du roi auprès des princes qu'il avait accompagnés sur la terre étrangère, était un personnage dont la justesse d'esprit pouvait être contestée, mais dont la pénétration était très-grande. C'était un type de diplomate d'autrefois, très-préoccupé des détails, n'aimant pas les initiatives hardies, assez timoré à l'endroit de l'étiquette. Cette démarche des légitimistes auprès du duc de Bordeaux, cette reconnaissance solennelle de la majorilé de Henri V, ne serait-ce pas une atteinte au respect que devait inspirer la dignité non moins que l'infortune du roi Charles X? M. de Blacas le pensait. De là bien des tiraillements et des retards apportés à la réalisation du désir de la députation légitimiste. Cependant cette dernière

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ayant Irès-vivement insisté pour l'accomplissement de son mandat, on ne crut pas pouvoir différer plu s longtemps de la satisfaire, et le 50 septembre, lendemain de l'anniversaire de la naissance du duc de Bordeaux, époque qu'elle avait déterminée elle-même, elle fut courloisement prévenue par le baron de Damas que le jeune prince la recevrait avec plaisir.

Les clioses se passèrent absolument comme si Henri V avait été aux Tuileries, dans la salle du trône, prêt à recevoir les hommages d'un corps constitué. Dès le matin, tous les légitimistes présents à Prague étaient en mouvement et la roule de Busclitierad était couverte de voilures transportant au château les membres nombreux de la députation royaliste. Chacune de ces voitures s'arrêtait aux portes du château où, avant midi, tous les pèlerins français étaient réunis. La réception devait avoir lieu dans les appartements du jeune prince. Ils furent promptement envahis et les présentations eurent lieu immédiatement; puis M. Edouard Walsh, qui était chargé de prendre la parole au nom de la députation,

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prononça avec une émotion contenue un petit discours dans lequel il exprimait les hommages et les vœux de ses compatriotes à propos de la majorité du prince et qui se terminait ainsi^: « La France vous devra tout ce qu'elle a dû à Tun de vos plus glorieux ancêtres et vous serez, sire, ainsi que vous l'avez promis vous-même, le Henri IV second de la France. »

Le jeune prince dont la belle figure, loin d'exprimer de l'embarras, trahissait, dit-on, au contraire, une vive satisfaction intérieure, que ses yeux plus brillants et plus animés que de coulume faisaient parfaitement deviner, répondit d'une voix nette :

— Me-îsieurs, je travaille de toutes mes forces à me rendre digne des devoirs importants que ma naissance m'impose et que vous venez de me rappeler; c'est, je crois, le plus sûr moyen de reconnaître les sentiments que vous venez de m'exprimer au nom de nos jeunes compatriotes. Je ne serai heureux que quand il me sera permis d'unir mes efforts aux vôtres et aux leurs pour l'affranchissement de notre commune pa-

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Irie. Soyez-en persuades, messieurs, je sais apprécier les molifs qui ont inspiré \otre démarche ; il me sera doux de conserver vos noms et plus encore de vous montrer un jour que je n'en ai pas perdu le souvenir.

On comprend que celte réponse fut accueillie parles cris les plus chaleureux. Puis, comme dans un lever royal, chacun des assistants défila devant le prince tandis qu'on faisait l'appel de son nom et que l'on mentionnait le département auquel il appartenait. M. de Nugent lui présonla en passant des éperons d'or d'un riche travail. MM. AValsh, de Philibeaucourt et Eugène de Viviers lui offrirent une médaille en or frappée à l'occasion de sa majorité et sur laquelle il était figuré en habits royaux. Une épée et un groupe en ivoire, très-finement sculpté, représentant Henri IV et Sully, avaient été envoyés par la ville de Dieppe et furent remis en son nom.

A la suite de cette petite solennité, dont les détails furent reportés en France par toute celte jeunesse enthousiaste, un banquet réunit fraternellement à Prague les membres de la dépu-

lation royaliste, et là des discours furent de nouveau prononcés, des espérances furent chaleureusement émises : loyales paroles que le temps a emportées dans sa course rapide, espp. rances que l'avenir n'a point réalisées!

Les bals organisés tous les ans au prolit des pensionnaires de l'ancienne liste civile de Charles X devenaient aussi pour le faubourg Saint-Germain des fêtes en quelque sorte officielles. Le marquis de Balincourt était le grand organisateur de ces bals pour lesquels il fallait un vaste espace et qui se donnaient, chaque année, dans un local différent. Tantôt c'était à la salle Ventadour, tantôt dans un hôtel de la rue des Capucines qui a fait place, de nos jours, à celui du Crédit foncier, tantôt au casino Paganini, et deux fois, au printemps, dans les jardins de Tivoli.

Les bals donnés dans la salle Ventadour furent toujours les plus beaux, peut-être à cause du local qui permettait toutes les splendeurs et défiait toutes les foules. Là les tapissiers et les décorateurs avaient le champ libre, et, bien diri-

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gés, protluisuieiil des merveilles. Le péristyle, les escaliers, couverls de riches tapis, ornés de bruyères, de camélias, de fleurs rares et en abondance; à l'intérieur, des tentures et un éclairage splendides ; le foyer, transformé en riche salon; trois grandes portes donnant accès dans la salle et communiquant avec elle par trois escaliers qu'éclairaient des candélabres dorés d'une dimension superbe et d'un éclat incomparable; une galerie pour les promeneurs, heureusement disposée dans toute la longueur de la salle, et, au fond du théâtre, une véritable muraille do glaces superposées depuis le plancher jusqu'aux frises, tel était l'ensemble féerique de ces réunions, qu'un orchestre de cent musiciens animait de son imposante harmonie.

A Tivoli, ces fêtes revêtaient un autre caractère : elles commençaient vers deux heures par des fanfiares de cor et des explosions de boîtes d'artifice. 11 y avait (comme toujours à Tivoli) mâts de cocagne, aérostats, orchestres de danse; mais le public était un peu changé et toutes ces belles dames du faubourg Saint-Germain enva-

Iiissant les pelouses dans leurs brillantes toilettes de printemps, tous ces personnages titrés, tous ces cavaliers élégants, ces deux orchestres conduits l'un par Dufrône, l'autre par Strauss, donnaient à ces réunions spéciales dans le vieux Tivoli un caractère et un aspect tout nouveaux.

Des tentes étaient dressées sur la grande pelouse, et le soir on y dînait confortablement et gaiement avant de se séparer. Puis le défilé des calèches commençait et tout ce beau monde allait terminer sa journée de bienfaisance et de plaisir en prenant des glaces à Torloni ou au café de Paris.

C'était dans ces grandes réunions, où le parti légitimiste se trouvait en majorité, qu'aimaient à se montrer les notabilités politiques et littéraires de ce parti, telles que les Berryer, les Fitz-James, les Brézé, les Conny, les Rességuier, les Calvimont, les Beaucliéne, les d'Arlincourt, les Walsh. Cet excellent vicomte d'Arlincourt, surtout, qui, dans son admiration naïve et convaincue de lui-môme, n'aimait rien tant que de produire avec apparat el en grande cérémonie

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son honnête et loyale personnalité. C'a été un type très-particulier que l'auteur du SoUtaire^ et les titres seuls de ses ouvrages appellent la curiosité sur cet excellent homme qui, tout en ayant le bonheur de se prendre très au sérieux (le bonheur n'existe, assure-t-on, que dans l'imagination), a possédé cette chance encore assez rare d'avoir son jour, son heure de vogue et de renommée populaire, absolument comme, à notre époque, certains princes du roman-feuilleton.

Mais aussi quels titres que ceux-ci! le Réné(jat, le Solitaire du mont Sauvage^ Ibsiboë ou la Mort et l'Amour.

Ces trois ouvrages sont dans la première manière de l'auteur qui, depuis la Révolution de 1850, publia les Écorcheiirs^ le Brasseur roi, les Rebelles sous Charles F, la Peste noire (un drame) et l'Italie rowje. Tout cela serait illisible aujourd'hui. Mais alors ces publications trouvaient des lecteurs.

Il est vrai que l'auteur du Solitaire trouvait aussi, surtout dans la petite presse, des détrac-

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leurs qui relevaient avec acharnement son stylo par trop imagé et ses étonnantes inversions, lesquelles, il faut bien l'avouer, produisaient quelquefois des phrases par trop amusantes,, telles que celles-ci, entre autres :

« Il soupire à la montagne; elle aime à la vallée. »

« Elle gémit sur mes maux et]son père à manger m'apporte. » (Il s'agit d'un prisonnier.)

Et lorsque, après avoir lu les titres ou le contenu de ses ouvrages, on s'était fait mentalement une image de l'auteur à'Ibsiboë, dans lequel on voulait absolument rencontrer une sorte de lord Byron, et que tout à coup, au milieu d'un salon, quelqu'un le désignait à votre attention et à votre curiosité, la surprise était bien grande. Comment retrouver l'idéal qu'on s'était forgé dans ce vieillard de taille moyenne, aux traits anguleux, coiffé d'une perruque noire légèrement frisée et affichant encore quelques prétentions, naturellement maigre et qu'un habit étriqué faisait paraître plus maigre encore? C'était là pourtant le digne vicomte d'Arlincourt, et, si

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Ton avait pu en douter un instant, un coup d'ceil jeté sur l'immense brochette où, par un goùl un peu puéril, l'excellent homme aimait à aflichcr et à suspendre quatorze ou quinze décoralions françaises ou étrangères, ce coup d'œil, dis-je, eût suffi pour faire reconnaître son identité.

M. d'Arlincourt avait été sous l'Empire intendant à l'armée d'Espagne, et, demeuré fidèle durant les Cent jours à la fortune de Napoléon l", il était d'abord tombé en disgrâce.

C'était alors qu'il avait acheté en Normandie le château de Saint-Paër et s'élait réfugié dans les travaux littéraires. Ce fut à Saint-Paër qu'il écrivit ses romans les plus retentissants. Cependant celte disgrâce ne pouvait et ne devait pas être de longue durée. L'aïeul et le père de M. d'Arlincourt, fidèles à la vieille monarchie, avaient payé de leur sang celte traditionnelle fidélilé sur les échafauds de 1705. Le vicomte d'xVrlincourt, d'abord bien reçu aux Tuileries, ne tarda pas à être nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. En 1825 le duc de

Bourbon vint chasser à Sainl-Paër. Deux ans après, madame la duchesse de Berry, traversant la Normandie, s'arrêta également dans cette belle résidence.

Saint-Paër était un château rebâti sur les restes d'un vieux manoir, deux siècles environ avant que M. d'Arlincourt le possédât. Le vieux manoir, détruit par les guerres féodales, avait vu, suivant les chroniques normandes, deux puissants et terribles rivaux, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion s'aboucher entre ses murailles, et, dans une conlérence, y poser les bases du traité de Courcelles.

On arrivait au château par une longue avenue au bout de laquelle on trouvait un pont (jadis un pont-levis) que l'on traversait pour entrer dans la cour d'honneur fermée par une Irès-belle grille, laquelle était défendue, à droite et à gauche, par des lions couchés sur des armoiries.

On raconte que Louis XY, chassant un jour dans la forêt tle Gisors, vint demander quelques rafraîchissements à la maîtresse du château qui

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se Irouvait en ce moment occupée d'en arranger et d'en meubler le rez-de-chaussée. Le premier salon était orné de riches boiseries dans le style de Louis XIV. Louis XV, qui parcourait les appartements avec la maîtresse de la maison, lui demanda tout à coup, en arrivant au second salon, plus grand encore que le premier :

— Et ce salon, comment le décorerez-vous?

— Sire, le premier ayant des boiseries, je mettrai des tapisseries dans celui-ci.

— C'est bien; je m'en charge, dit le roi; c'est moi qui en serai le tapissier.

Et, en effet, quelques jours plus tard, la châtelaine recevait une magnifique tenture des Gobelins que l'on voyait encore dans toute sa fraîcheur du temps de M. d'Arlincourt.

J'ai dit que l'auteur du Solitaire avait reçu à Sainl-Paër madame la duchesse de Berry. Ce fut au mois d'août i825 que cette réception eut lieu, et jamais, peut-être, un particulier n'a déployé autant de luxe, autant de ressources d'imagination pour fôter une princesse et pour embel-

lir sa résidence que ne le fil en celte occasion le vicomle d'Arlincourt.

La Normandie a conserve longtemps le souvenir de celle journée d'enclianlemenl où le parc de Saint-Paër fui en quelque sorte Iransformé en jardins d'Armide, dans lesquels se pressaient des bergers cl des bergères, transformés euxmêmes par la magique baguette du fidèle et galant serviteur qui avait voulu renov vêler les merveilles des fèk's et des ballets de Louis XIV.

— C'est le séjour des fées et des génies, dit la duchesse de Berry.

Lorsqu'on emploie aussi honorablement sa fortune que le faisait le vicomte d'Arlincourt et que, d'ailleurs, les actes de bienfaisance accompagnent les actes de largesse et de courtoisie, on ne devrait jamais perdre sa richesse. Le propriétaire de Saint-Paër perdit la sienne cependant et dans des circonstances fatales. Il avait un frère qui s'était lancé dans je ne sais quelle spéculation hasardeuse el s'y trouvait compromis. M. d'Arlincourt répondit pour son frère, dévouement bien rare, el se lit ainsi entrain':' dans sa rnine.

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Il lallut vendre cette belle propriété de Sainl- Paër avec ses ombrages séculaires traversés par la jolie petite rivière nommée la Levrière, parce qu'un jour elle sourça, dit-on, sous la patte d'un lévrier qui la devinait et avait soif. Il fallut se séparer, chose si ciuelle, de ses habiludes, de ses souvenirs. Saint-Paër fut donc vendu et son possesseur réduit à une médiocrité qu'il supporta avec courage. La vieillesse arrivait pour lui. Le sort lui fut plus clément à la lin de sa vie : il était veuf depuis assez longtemps de la fdle du comte ChoUet, sénateur de l'empire; la veuve d'un ancien notaire de Paris, qui possédait une grande fortune, lui offrit sa main et l'épousa, lui rendant ainsi dans ses vieux jours l'aisance dont il avait joui pendant la première pai tic de sa vie.

Revenons aux bals donnés en faveur des pensionnaires de l'ancienne liste civile. Ces bals étant, avant tout, une œuvre de charité, un certain nombre de personnes qui n'appartenaient pas à la société légitimiste et qui même faisaient partie du gouvernement s'y montraient assez fié-

quemment. De ce nombre était l'honorable comte de Ranibuteaii, préfet de la Seine.

M. de Rambntean a été bien certainement l'un des meilleurs préfets auxquels ait jamais gté confiée l'adminislratioji de la grande capitale, et cela par une raison bien simple : c'est que, Iréssoucieux (et avec raison) des intérêts privés, il a toujours su les concilier avec l'intérêt public sans jamais les trahir, ou même les compromettre à la légère. Aussi était-il trés-populaire et très-aiiné. Ce fut lui qui le premier lit les honneurs des nouveaux et splendides salons de l'Hôtel de Ville agrandi et restauré, et il les faisait, secondé par la comtesse de Rambutcau, avec un empressement et une galanterie trés-remarqués. Il fut, quelques années après la révolution de féviier 1848, affligé d'une faiblesse de vue si grande qu'elle devint presque une cécité complète. Mais, quand il entrait dans un salon (et tous lui étaient ouverts), il trouvait toujours un bras ami, souvent celui d'une jolie femme, pour le guider et le conduire jusqu'à la maîtresse de la maison.

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Comme l'Opéra, comme les Italiens, comme les bals de la liste civile, les courses de chevaux étaient un terrain neutre où les diverses opinions se rencontraient et où la société légitimiste se fusionnait pour quelques instants avec la société gouvernementale. Les courses de celte époque, qui ressemblaient, quant au fond, à celles d'aujourd'liui, en différaient quant à l'apparence, c'est-à-dire aux détails extérieurs.

La différence des lieux entrait pour beaucoup dans cette dissemblance. 11 est certain, par exemple, que le ciiamp de Mars et la croix de Berny n'avaient que peu de rapports, comme aspect, avec les terrains du bois de Boulogne, de Vincennes et de la Marche. Qu'on ne s'y trompe pas, du reste, le champ de Mars était un magnifique emplacement pour les courses ; un peu officiel, peut-être, moins anglais, à coup sûr, que l'hippodrome du bois de Boulogne, mais offrant au spectateur un ensemble beaucoup plus complet et que le regard pouvait embrasser plus aisément. Avec ses beaux talus verdoyants que l'on iiavait pas ou encore la sottise de supprimer, et

qui encadraient si bien la piste qu'on apercevait d'un seul coup d'œil dans toute son étendue ; avec SCS tribunes diverses et à des prix divers qui s'élevaient gracieusement sur un des côtés de, la vaste enceinte; avec ce public immense qui couvrait les talus comme les gradins d'un cirque et entourait joyeusement l'arène, difficilement conlenu quelquefois par les cavaliers placés de dislance en dislance, le champ de Mars présentait, le jour des courses, un aspect véritablement splendidc.

Ce n'était point à GUuliuteur ou à Fille de Pair qu'on s'intéressait alors; ce n'était point l'écurie du comte de Lagrangequi élail favorite. D'autres noms, d'autres individualités chevalines avaient le privilège, non pas de passionner la foule, ceci est un progrès de notre temps, mais de donner des émotions plus ou moins vives, suivant les paris, aux membres du Jockeifs Club, et au monde du Sport.

C'étaient MM. de Cambis (pour M. lo duc d'Orléans), Fasquel, Rieussec, qui devait si misérablement tomber sous les ball&s de la marhine

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infernale de Fieschi; de Normandie, Allouard, Du val de Beaulieu, de Cornelissen, ces deux derniers représentant les éleveurs de Belgique, qui étaient à cette époque les héros du turf.

La vente du haras que M. Rieussec avait formé à Yiroflay, vente qui eut lieu après sa mort, produisit des sommes assez considérables, mais qui n'atteignaient pas les chiffres que l'on obtient aujourd'hui. Ainsi, pour citer un exemple en passant, trois étalons de premier choix, Hercule, Jason et /6/s, furent vendus, le premier i 5,000 fr. , le second 18,000 et le troisième 8,000.

Les steeple chcises qui avaient lieu à la croix de Berny, sur la route d'Orléans, dans les belles prairies qui s'étendent au bas de cette grande route, attiraient au moins autant de monde éléj.ant et de brillants attelages que les courses de la Marche, mais la foule parisienne ne s'y portait pas comme elle le fait aujourd'hui, en envahissant, grâce au chemin de fer, ce parc de la Marche, plus rapproché d'elle d'ailleurs.

Là, des chevaux comme Cijdonia, comme Jack Traveller, obtenaient de beaux triomphes, de

même que des gentlemen riders tels que MM. le comte de YauLlanc, Ricardo, Edgard Ney et tant d'autres.

Mais le terrain particulièrement affectionné des sportsmen de cette époque, parce qu'il était plus exclusif peut-être et n'attirait que le Jodeifs Club et les individualités élégantes de Paris, c'était la pelouse de Chantilly.

Chantilly, dont le nom rappelle tant de souvenirs, de splendeurs et de magnificence, a toujours été un lieu privilégié pour le sport, car sans remonter aux fêtes et aux plaisirs du grand Condé et de ses successeurs immédiats, le dernier de cette branche illustre, le vieux duc de Bourbon, dont la fin devait être si tragique, n'était-il pas le plus grand, le plus intelligent amateur de chevaux, de chiens, de haute vénerie? Les échos de la Table de pierre, du château de la reine Blanche, de tous ces grands bois d'alentour, ne résonnaient-ils pas encore des cris de ses meutes, des fanfares de ses piqueurs, h)rsque sous le régne de Louis-Philippe, la société parisienne des élégants, des riches et des heureux se

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portait vers Cliantilly avec tant d'entliousiasme, et se groupait sur sa verte pelouse avec tant do plaisir?

Alors que le chemin de fer n'existait pas encore, c'était une bonne fortune pour les postillons que ces courses de Chantilly, car les calèches débouchaient nombreuses par Sentis, par la Chapelle, par Baron, dans la petite ville princière, dont M. Royer, le frère d'Alphonse Royer, était maire à cette époque, et qu'il administrait si intelligemment. Chantilly était alors transformé pour une semaine au moins. Ses habitudes, ses mœurs se transformaient aussi. Ses journées, si calmes d'ordinaire, étaient vouées au bruit, au mouvement; ses nuits, plus calmes encore, étaient animées, éclairées, quelquefois troublées et scandalisées par les soupers, les danses et le lansquenet.

C'était un beau spectacle, d'ailleurs, que ce vert hippodrome borné d'un côté par le bâtiment aux larges ailes des écuries de Chantilly, de l'autre parles trihunes, entre autres celle duJoclœifs Club, que l'on apportait de Paris toute démon-

téc. La pelouse couverte et diaprée d'équipages, de clievaux, de fraiches toilettes d'été, d'ombrelles éclatantes, de drapeaux flottant au vent. Dans les tribunes, même éclat, mêmes toilettes chatoyantes; les princes braquant leurs lorgnettes de course sur les chevaux et les jockeys; les jolies femmes braquant leurs jumelles sur la tribune des princes et celle du club, ou se lorgnant elles-mêmes et critiquant réciproquement leurs toilettes; les dandys, la rose à la boutonnière et roulant leur stick entre leurs gants jaunes, car alors il était de mode de porter dès le matin des gants jaunes; tel était l'ensemble de ce tableau, qui diffère de celui d'aujourd'hui par quelques détails et quelques nuances.

Le soir, M. le duc d'Orléans d'abord, et plus lard M. le duc d'Aumale lorsqu'il fut majeur, recevaient au château, et l'on y^dansait sans cérémonie. J'ai dit en citant de temps à aulre les noms de quelques-unes des femmes les plus jolies ou les plus élégantes de l'époque, que je cherchais toujours à les placer dans le cadre qui leur appartenait le plus spécialement, ou qui les faisait

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le plus valoir. C'esl ce que je fais encore ici en nommant, à propos de Chantilly et de ces soirées du château, la jeune princesse de Wagram, mesdames Dulaillis, de Saint- Cyran, Besnières et Charles Laffitte.

Et sur le turf, admirant Ariette ou Ra'inbow, Burlesque ou Bas-de-Cuir, des hommes de cheval que l'on voit encore donner les départs, ou se l'aire juges du camp dans nos courses actuelles : tels quelesMakenzie-Grieves, les la Bochetle, les llcdouville.

L'essaim volant des belles du demi-monde d'alors (le mot n'était pas encore inventé) s'abattait aussi sur Chantilly comme de nos Jours il s'abat sur tous les célèbres champs de courses. Même élégance folle, même tapage, mômes scandales, mêmes ruines. Le costume change, les passions et les faiblesses Inunaines changent de costume. Les gens sages ou moroses déblatéraient aussi contre le luxe effréné de ce temps là, contre les prodigalités provoquées ou inspirées par ces dames aux camélias de l'avenir. Hélas! tout cela est bien vieux; l'or, comme uu

25i LES SALONS DE PAHIS

ruisseau qui a trop creusé son lit pour changer de cours, afflue toujours, et en queLjuc sorte fatalement, vers la femme. Écoutons noire \ieux Clément Marot dans un de ses opuscules le moins connus, et qui est intitulé : Dialogue de deux amoureux.

LE PREMIEn

Mais afin que ne perdons temps, Conte moi ci par les menus, Les moyens que tu as tenus Pour parvenir à ton affaire.

LE SECOND

J ai fait tout ce qu'on saurait faire. J'ai soupiré, j'ai fait des cris. J'ai envoyé de benux écrits ; J'ai danse et ay fait gamljades, Je lui ai donné tant d' œillades Que mes yeux en sont tout lassez.

LE r r, E M I E n Encores n'est-ce pas assez.

LE SECOND

J'ai chanté, le diable m'emporte, Des nuits cent fois devant sa porte, Dont n'en veux prendre qu'à tesmoins Trois pots à laver pour le moins, Que sui- ma teste on a cassez.

LE CREHHEK

f".ncoros n'cfct-ce pas assez.

SOIS i.oris-piiiLTrPE i-. 255

LE SECOND

Quand elle venait au mousîier, Je l'altendais au benoistier Pour lui donner de l'eau bénite :

Mais elle s'enfuyait plus vite Que lièvres, quand ils sont chassez.

LE PREMIER

Encores n'e&t-ce pas assez.

LE SECOND

Et puis tant de bouquets et roses.

Bref, elle a mis toutes ces choses Au rang des péchés effacez.

LE PREMIER

Encores n'est-ce pas assez.

11 fallait être diligent De lui donner

LE SECOND

Quoy?

LE PREMIER

De l'argent !

rf ^.

TAU. F.YUANl)

Fera'* SAR'l'ORlUS.Rd'. r de Sone . 27, Paris

Les salons minislériols et ofllcicls. — Les salons politiques. — Le député à Paris. — Les deux Chambres. — Les grandes séances à la Cliambre des dé[iulés. — Les orateurs. — Le public.

— Salon du président de la Chambre. — M. Sauzct. — Le ministre de l'Intérieur. — M. et madame Duchàlel. — Le ministre des affaires étrangères. — M. Guizot. — Inconvénient des ministères qui durent trop longtemps dans un gouvernement parlementaire. — Le salon du comte Mole. — Affection du duc d'Orléans pour le comte Mole. — Le château de Clianiplâtreux. — Visite de Louis-Philippe à Champlàtreux. — Le prince de Talleyrand. — Sa vie à Yalençay. — La princesse Poniatow-ska. — La dnchesse de Dino. — Derniers années du prince de Talleyrand. — Sa dernière apparition à r.\cadémio des sciences morales et politiciues. — Texte curieux de sa rétractation religieuse. — Le roi Louis-Philippe le visite à son lit de mort. — Salon du Luxembourg. — Le duc Decazes grand réiérendaire delà Chambre des pairs. — La duchesse.

— Portrait du duc Decazes — Sa mission extraordinaire en

Danemark en 18iG. — Le duc de Glulis1)icrg. — Le salon de M. Thiers. — Son enloiirafre. — Ses liahiuides. — Les femmes politiques. —La princesse de Lievcn. — Madame de Rumford. — Les entresols politiques.

Entro les deux Chambres, la Chambre des députés surtout, et un grand nombre de salons parisiens, il y avait, on le comprend, pendant la durée des sessions, un perpétuel échange de relations, de combinaisons et d'idées. Ces salons où les émotions parlementaires se survivaient, où les discours des partis trouvaient un puissant écho, étaient de deux sortes :

Il y avait les salons ministériels ou officiels; il y avait les salons politiques.

Les premiers élaient une vérilable succursale du palais Bourbon ; dans les autres, tenus et dirigés, soit par d'anciens hommes d'État, soit par des femmes politiques, car il y avait des femmes politiques alors, variété qui n'existe plus aujourd'hui, dans les autres, dis-je, on ne réglait qu'en amateurs les affaires de la France et celles de l'Europe.

La scène parlementaire avait besoin, d'ailleurs,

d'avoir des coulisses de ce genre où se préparaient les débats, où les questions s'élucidaient, où souvent se formaient les majorités ; et, pour comprendre toute l'importance de ce dernier résultat, il faut se rappeler qu'à cette époque les majorités loin d'être acquises et connues à l'avance, trompaient quelquefois tous les calculs, se jouaient des craintes comme des espérances, et pouvaient |ainsi tout d'un coup renverser un ministère.

Rien ne peut plus de nos jours donner par la comparaison une idée exacte de ce qu'était alors l'existence parlementaire, prise soit au point de vue individuel, soit au point de vue collectif.

Lorsque le député après les triomphes de l'élection, après les félicitations de ses amis, les acclamations de la foule, les aubades des tambours, les sérénades des sociétés philharmoniques et les bouquets des jardinières du lieu, prenait la diligence ou la malle-poste pour se rendre à Paris, ce n'était point sans avoir au préalable été assailli par les solliciteurs d'emplois qui lui avaient remis des centaines de pétitions desti-

aeO LES SALONS DE PARIS

nées à êlre déposées, revêtues de son apostille, entre les mains des ministres.

A son arrivée à Paris, il retrouvait les frères, oncles, neveux des pétitionnaires de province qui pétitionnaient à leur tour. Sa maison en était assiégée; la sonnette de son appartement était agitée dès l'aurore, et son cabinet toujours plein. La majeure partie de sa journée devait nécessairement être employée à couiir les bureaux des ministères et à répondre aux lettres innombrables de ses commettants.

Assurément il aurait pu agir d'une autre sorte et se donner moins de mal, mais cela eût pu nuire à sa réélection l'ulure; et, en supposant (ce qui arrivait le plus souvent) qu'il lui fût impossible d'obtenir quelque cbose pour le solliciteur, l'exactitude qu'il avait mise à informer ce dernier des démarcbes qu'il avait faites en sa faveur lui était comptée comme un bon point, et le posait en mandataire exact et complaisant aux yeux des électeurs.

Les séances de la Ciiambre étaient souvent employées elles-mêmes à celte correspondance in-

sous LOUIS-PHILIPPE l". 201

cessante, et tel député ministériel et influent trouvait à peine le temps d'écouler les orateurs dans des questions qui, pour n'être pas essentiellement politiques, n'en avaient pas moins une grande importance.

Le député de Topposition jouissait des avantages de la popularité, « cette gloire en gros sous, » comme a dit quelque part Victor Hugo, et les journaux de sa nuance en faisaient aisément un grand homme. Il avait encore sur ses adversaires politiques un avantage de plus : celui de ne pas être la victime des solliciteurs. Il est vrai que, patron en quelque sorte obligé de tous les mécontents, quelquefois même, suivant sa nuance, de tous les conspirateurs, il éprouvait le plus souvent d'alfreux dégoûts et subissait des déboires plus affreux encore.

Un écrivain député de celte époque qui a conservé dans un âge très-avancé toute la verve et tout l'esprit de sa jeunesse, cet académicien que les grands et les petits journaux de l'opposition ont tant persifflé sous le nom d'auteur iVAibofldsle, M. Viennel, en un mot, a résumé de la

262 LES SALONS DE l'ARTS.

sorte dans un article satirique du temps la condition du député de toute nuance : « Sur quelques bancs de la Chambre qu'on se place, le siège et le dossier ne sont point sans épines; et les d^ux positions, assez semblables dans leurs résultats, ne valent guère la peine de quitter ses affaires, de fuir les douceurs du foyer domestique, de négliger ses amis, de renoncer à ses plaisirs habituels. Ajoutons-y cette irritation constante qu'on puise dans les débats parlementaires, les haines qu'on s'attire, les émotions vives et pénibles qu'on éprouve sans relâche, la tension perpétuelle des nerfs, l'inflammation des artères, l'altéralion progressive et rapide de la santé. Comptons les nobles victimes de cette vie d'agitation, d'inquiétude, de vivacité, de dispute, et convenons qu'il faut une forte dose d'ambition ou de patriotisme pour se jeter dans ces embarras, dans ces ennuis, dans ces combats politiques pour livrer sa vie à qui veut la troubler, son caractère à qui veut le noircir, ses sentiments, ses intentions même à qui veut les calomnier. Les ambitieux, et ils sont eu petit nombre, on jugent autrement ;

sous LOUIS-PIIILIPPE P

mais quel est le but de leur ambition? le ministère? Galère irunc autre espèce! Voyez ces Iniit forçais qui rament sur ces bancs et portez-leur envie, si vous en avez le courage! Le plus rude chàlimenl qu'on puisse infliger à celte ambition, c'est de la satisfaire; el s'il n'y avait pas de péril pour l'Étal, je voudrais qu'on y fît passer lous ceux qui le désirent. Ce serait une belle progression de culbules et le spectacle en serait fort amusant si nous n'étions pas exposés à le payer trop cher, lîélas ! les neuf dixièmes de la Chambre ne se consolent qu'à l'aspect affligeant des huit malheureux assis en face de la tribune. Ils ont, à la vérité, un siège élastique, des chanc(;lièrcs pour l'hiver el de beaux hôtels payés par l'Etat, mais ils n'y dorment pas plus à l'aise, et je ne leur sais pas d'autre consolation que de penser qu'il est peut-être un homme plus malheureux encore, sur un siège brillant, surmonté d'un dais à crépines d'or, dans un palais où les chagrins el les tribulations entrent par toutes les fenêtres. »

11 y avait assurément beaucoup de vrai dans

26i LES SALONS DE PARIS

celte boutade du spirituel académicien qui était aussi un liommc d'un iirand sens.

Cela prouvait-il, d'ailleurs, quelque chose contre le gouvernement parlementaire? Mon Dieu non! 11 y a bien des manières de l'entendre et de le pratiquer. M. Viennet a toujours été un de ses défenseurs convaincus; chaque système politique a ses inconvénients, ses abus et ses défauts. Peut-on allendre rien de parfait de ce qui vient de l'honnue? Le tout est de savoir distinguer et choisir ce qui entraine le moins d'inconvénients, ce qui présente les moindres abus.

Le député d'alors avait, dans tous les cas, la satisfaction d'amour-propre de voir, à l'annonce d'une discussion un peu importante, la foule la plus brillante envahir (le mot n'est pas trop fort) l'enceinte de la Chambre; el lorsqu'un débat vraiment digne d'intérêt, un débat dans lequel de grands orateurs devaient nécessairement se faire entendre, était signalé d'avance ou simplement prévu, c'était un véritable siège qu'avait à soutenir l'eiiceinle législative. Les tribunes ré-

sous LOUIS-PHILIPI'E l". 265

servées prises d'assaut deux ou trois heures avant l'ouverture de la séance, celles de la maison du roi et du corps diplomatique occupées par un grand nombre de dames du meilleur monde dans les toilettes les plus élégantes indiquaient bien clairement la curiosité publique et faisaient aisément comprendre toute l'importance de la discussion qui allait se produire.

A la Chambre des députés, comme à la Chambre des pairs, mais plus particulièrement la première de ces deux assemblées, il se trouvait, en effet, un certain nombre d'orateurs, favoris du public, qui avaient le privilège de charmer ou de passionner leurs auditeurs, et, dans le drame parlementaire (c'était bien un drame et non pas une comédie comme la suite ne l'a que trop prouvé) tenaient en quelque sorte les premiers rôles.

Ainsi, lorsqu'un débat pouvait ou devait amener à la tribune l'un ou plusieurs de ces rhéteurs éminents qui avaient nom Guizot, Berryer, Thiers, Lamartine et de ces hommes politiques éloquents ou tout simplement diserts

2GG LES SALONS DE PAniS

qui s'appelaient Odilon Barrol, Montalembert, Mole, Duchàfcl, Dufaiire, de Broglie, Tocqiievillc, Salvandy, Saint Marc Girardin, Mauguin, Carné, etc., etc., rien ne peut aujourd'hui donner une idée de l'empressement du public parisien à suivre, en y assistant, les débats parlementaires.

Rien ne peut également, par la comparaison, reproduire l'aspect émouvant de la Chambre des députés, les jours de grande solennité oratoire. Pour bien comprendre cela il faut se rappeler qu'à cette époque la discussion de l'adresse en réponse au discours du trône n'était pas le seul terrain sur lequel la lutte pût s'engager, que les Chambres possédaient un droit d'initiative qui se traduisait dans la discussion des lois par des amendements d'une importance souvent capitale, enfin que le résultat du vote était le plus souvent imprévu.

Une séance importante ne se terminait quelquefois qu'à sept heures et demie, et alors, en supposant qu'il ne dinât pas chez quelque ministre, le député s'empressait d'aller prendre son repas

sous LOUIS-PIIII.IPPE 1". 207

el de s'habiller pour se monircr le soir dans quelque salon officiel ou politique.

Le principal salon officiel pour lui c'était celui du président de la Chambre qui, dans les souvenirs de celte époque, se personnifie en M. Sauzef, à cause du grand nombre d'années que M. Sauzet a rempli ces fonctions assez difficiles. Son concurrent ordinaire dans l'élection qui devait avoir lieu à chaque commencement de session était M. Dupin, lequel avait présidé la Chambre pendant les premières années du régne et l'avait fait avec celle ver\e caustique qui le distinguait si particulièrement. Quant à M. Sauzet, cet excellent homme, gros, à tète chauve et portant toujours des babils trop larges, on sait que sa carrière politique datait en quelque sorte du succès retentissant que son éloquence, trèsremarquable alors, lui avait valu dans le procès des minisires de Charles X.

J'ai dit que le salon de la présidence se personnifiait, pour ainsi dire, en M. Sauzet. Il faut faire la même remarque pour ceux du ministère de l'inlérieur et des affaires éUangères qui, ayant

2G8 LES SALO'S DE l'ARIS

été occupés huit ans par MM. Duchàtel cl Guizot, étaient vraiment devenus les salons de M. Guizot et de M. Duchàtel.

L'hôtel du ministère de l'intérieur (le miaistère de l'intérieur n'occupait pas, comme de notre temps, deux hôtels dans deux différents quartiers) était situé dans la rue de Grenelle, au faubourg Saint Germain, et ses beaux salons, auxquels on pouvait, en cas de grand bal, ajouter une construction légère donnant sur le jardin, étaient d'une dimension plus que suffisante pour les soirées et réceptions ordinaires. Le comte Tanneguy-Duchàtel qui possédait par luimême et du chef de sa femme, nièce, si je ne me trompe, du général Jacqueminot, une fortune considérable, en faisait avec elle très-dignement les honneurs. C'était une très-belle et très-gracieuse personne que madame Duchàtel, qu'un embonpoint précoce ne déparait en aucune façon. Quant au ministre, tète carrée, cheveux noirs, physionomie énergique, sachant parler à la Chambre le langage des affaires avec une facilité et une lucidité parfaites, c'élait, en dépit des

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partis, un excellent minisire de l'inlérieur, de même que M. Guizot était un remarquable ministre des affaires étrangères.

Tout le monde connaît la belle gravure qui, reproduisant le portrait envoyé aux Étals-Unis, représente M. Guizot appuyé contre le marbre de la tribune, la main à demi cachée dans son habit boulonné. Cette tète pleine de dignité, ferme et impassible tout à la fois, s'illuminait à la tribune et perdait de son austérité au profit d'une éloquence hors ligne. Jamais on ne parlera mieux que ne le faisait M. Guizot le langage des grandes affaires, celui du véritable homme d'État. Cet orateur de petite taille grandissait, pour ainsi dire, en prenant la parole. Son organe était puissant, son geste simple, mais superbe. M. Guizot possédait toutes les qualités qui font le grand orateur.

Il est triste de le dire, mais le fait est incontestable :- c'est parce que ce ministère qui avait à sa tête M. Duchâtel et M. Guizot a conservé trop longtemps la majorité dans les deux Chambres, c'est-à-dire a trop duré, que rimpatience

de l'opposition s'est traduite par des actes qui, au dernier moment, et grâce au manque d'énergie d'un pouvoir surpris et paralysé, ont amené la Révolution de 1848,

La faute en est-elle à ces esprits éminenls qui se trouvaient naturellement placés à un tel point de vue qu'il leur était difficile de reconnaîlrc l'urgence d'une soi-disant réforme et qui n'admettaient pas que l'immobilité fût nécessairement la mort?

On hien au roi Louis-Philippe qui ne s'est pas souvenu que les Parisiens (je dis les Parisiens et non pas les Français) ressemblent fort aux Athéniens qui vouaient Aristide à l'ostracisme uniquement parce qu'ils s'ennuyaient de l'entendre appeler le Juste?

Le ministère des affaires étrangères était alors situé au coin du boulevard et de la rue Neuve-des- Capncines, précisément à l'endroit qu'occupent anjourd'hui les magasins d'Alphonse Giroux. Il était situé entre une cour peu spacieuse et un jardin qui se prolongeait du côté du boulevard. Ses salons étaient beaux e(, lorsque tout le rez-dc-

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chaussée était ouvert, très-suffisamment grands. Le cabinet et l'appartement particulier du ministre étaient situés au premier étage et donnaient sur le jardin et sur le boulevard.

Le salon des affaires étrangères avait un caractère particulier, un aspect différent de celui des autres salons officiels. Cela tenait à la présence du corps diplomatique et à celle des étrangers de distinction visitant Paris qui y accompagnaient leurs ministres. C'était aussi celui où l'on voyait le plus de monde, parce qu'il était le plus intéressant de tous, non-seulement à cause du personnel qu'on y trouvait, mais surtout à cause des nouvelles et informations politiques qu'on était certain d'y recueillir.

L'hôtel du comte Mole, lorsque le comte Mole n'occupait pas celui des affaires étrangères, était situé sur la place de la Ville-l'Évéque. Madame de la Ferlé, fille de M. Mole, en faisait les honneurs avec son père et (M. de la Ferté appartenant au parti légitimiste) le salon de l'hôtel Mole joignait cette nuance politique à la nuance gouvernementale, qui pouitant était la plus appa-

rente. C'était là que se voyaient les deux beaux tableaux de Scheffer représentant Mignon regrettant la patrie et Mignon aspirant au ciel. Jamais la poétique pensée de Goethe n'avait été mieux exprimée que dans ces belles peintures, léguées dans le testament de M. le duc d'Orléans au ministre qui avait contribué à son mariage et provoqué l'amnistie politique qui l'avait accompagné.

Le comte Mole possédait aussi le beau château de Champlàtreux, résidence affectionnée de ses ancêtres et qui provenait de la succession de Samuel Bernard.

11 y eut dans la vie j;olitique de M, Mole une époque qui fut certainement Tapogée de sa longue et honorable carrière : Le triomphe de la coalition approchait, mais nul ne pouvait encore le prédire et le prévoir. Le cabinet jouissait de la popularité que lui avaient conquise l'amnistie et la prise de Constantinc. Rien d'équivoque n'existait encore dans sa situation. De plus, le comte Mole, personnellement ami d'un grand nombre d'hommes politiques ses contemporains, avait rencontré chez M. le duc d'Orléans des senti-

sous i.oiis-i'iiiLiprE i". '2ir.

ments d'une sympathie toute particulière, à ce point que le prince royal, qui aimait à se mêler des affaires et qui, sous la responsabilité du général Bernard, alors ministre, dirigeait à peu prés celles du département de la guerre, venait presque tous les jours visiter familièrement M. Mole dans son cabinet du boulevard des Capucines. Le roi voulut aussi donner la mesure de la faveur dont jouissait auprès de lui le président du conseil. 11 lui exprima le désir de passer une journée au château de Champlàtreux.

Parti deNeuilly le 10 août 1858, Louis-Philippe arriva au château de Champlàtreux vers une heure et demie de l'après-midi. La reine, madame Adélaïde, la princesse Clémentine, les duc d'Aumale et de Montpensier accompagnaient le roi. M. le duc d'Orléans, retenu à Paris auprès de la duchesse, n'avait pu se joindre à la famille royale, non plus que MM. le duc de Nemours et le prince de Joinville qui étaient alors tous deux au camp de Lunéville.

Entouré de ses collègues, M. Mole reçut le roi

sur le seuil du châleau, et avec celle aisance pleine de distinction qui était une des qualités de sa nature il lui en fit aussitôt les honneurs. Pendant la promenade le roi et sa suite admirèrent la beauté des jardins et l'heureuse disposition du château dans un des salons duquel se trouvaient réunis les portraits de tous les ancêtres d(; M. Mole, ainsi que plusieurs tableaux auxquels se rattachaient des souvenirs chers à sa famille. Parmi ces derniers, on remarquait un tableau donné par Louis XV à un des descendants de Mathieu Mole. Louis-Philippe avait, dés le malin, envoyé son portrait peint en pied par Hersent. Ce porirait fut placé sur-le-champ dans la galerie. Puis le roi voulut tenir un conseil des ministres à Champlàtreux, et une peinture exécutée par Ary Scheffer et conservée dans celte résidence a fidèlement reproduit ce souvenir historique.

L'honneur que Louis-Philippe avait entendu faire au comte Mole en visitant ainsi sa demeure, il l'avait également accordé quelques mois îuiparavani, mais dans des circonstances

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bien difrércntes, à un anlrc personnage politique, le prince de Talleyrand.

Depuis deux années l'élal de la santé du prince préoccupait à certains moments son entourage et le public diplomatique. Usé par les excès de toute nature, excès de travail, excès de plaisirs, auxquels il avait été livré, le corps commençait cliez M. de Talleyrand à ne plus répondre à ce que l'esprit exigeait toujours de lui. Mais chez le prince qui avait adopté la maxime « qu'un homme d'Étal peut mourir, mais ne doit jamais être malade, » tout se traitait mystérieusement, diplomatiquement, en quelque sorte, et rien ne transpirait au dehors des ordonnances de ses médecins.

Dans sa résidence princiére de Yalençay, où tout était réglé avec une étiquette extraordinaire, les clioses se passaient ainsi surtout. Le prince y vivait en petit souverain. Des courriers partaient de Valençay absolument comme d'une capitale de l'Europe. Mais le séjour de cette belle résidence, jadis une de ses prédilections, lui était devenu moins agréable depuis la mort de

la princesse Poniatowska,qiii avait été longtemps son amie intime et qui était peut-être la seule personne au monde avec laquelle il consentit à mettre une certaine expansion dans sa cause/ie journalière.

On prétend qu'un jour cette amie dévouée paraissant s'étonner du plaisir que le prince trouvait dans leurs conversations tête à tète, il lui répondit :

— Ali ! ma chère, vous ne pouvez pas vous faire une idée du plaisir qu'on éprouve de temps en temps à dire la vérité quand on a passé toute sa vie ^i la cacher.

Ces causeries, qui embrassaient tous les sujets, se prolongeaient quelquefois jusqu'à deux ou trois heures du malin.

On comprend qu'après la mort de la princesse Poniatowska il fut difficile pour le prince de remplacer celle liaison qui avait tenu une si grande place dans son existence. Heureusement pour lui il avait à ses côtés une nièce d'une grâce et d'un esprit incomparables, madame la duchesse de Dino, princcbse de Sagan. Mais que peut la plus

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cliarmante femme du monde contre les coups du temps et les atteintes de la vieillesse? Madame la duchesse de Dino contribua puissamment à rendre douces et agréables les dernières années du célèbre vieillard. Elle ne pouvait rien faire de plus et c'était beaucoup déjà.

Cependant les accidents survinrent ; le prince éprouva à plusieurs reprises des palpitations de cœur extrêmement violentes d'où résultaient presque toujours des attaques de goutte trèsaiguës , ce qui fit dire à un grand seigneur étranger : « Vous allez voir que le cœur de M. de Talleyrand sera tombé dans son pied-bot. »

Le prince quitta Valençay pour Paris. Au mois de mars 1838 on le vit encore prononcer, dans une séance de l'Académie des sciences morales et politiques, l'éloge funèbre d'un diplomate de son école, M. Reinhardt, et il semblait que le vieillard eût voulu jusqu'à la fin entretenir le public pour renouveler le bruit qui, si souvent, s'était fait autour de son nom. Mais deux mois plus tard ses forces diminuèrent rapidement. Louis-Philippe le sachant dangereusement ma-

ladc et se souvenant sans tloule des services, si grands en elfet, que M. de Talleyrand lui avait rendus dans les premiers mois de la Révolulion de 1850, lui fit une visile dont le prince se montra fort louché.

— Sire, dit-il en se levant péniblement sur sa couche, c'est le plus grand honneur qu'ait jamais reçu ma maison.

M. de Talleyrand s'était réconcilié avec l'Eglise. Le jour même de sa mort il signa une ré- Iraclalion de sa conduite religieuse écrite le 10 mars précédent. Celte rétractation très-curieuse élait adressée au pape et en voici les termes :

« Touciié de plus en plus par de graves considérations, conduit à juger de sang-froid les conséquences d'une révolulion qui a lout entraîné et dure depuis cinquante ans, je suis arrivé au terme d'un grand âge, el, après une longue expérience, à blâmer les excès du siècle auquel j'ai appartenu, à condamner franchement les graves erreurs qui, dans celle longue suite d'années, ont troublé et al'lligé TEglise catholi(pie

sous LOlllS-PIIILII'I'E I-. '279

apostolique et romaine, et auxquelles j'ai eu le malheur de participer. S'il plaît au respectable ami (le ma famille, Mgr l'archevêque de Paris, qui a bien voulu me faire assurer des dispositions bienveillantes du souverain pontife à mon égard, de faire parvenir au Saint Père, comme je le désire, 1 hommage de ma respectueuse reconnaissance et de ma soumission entière à la doctrine et k la discipline de l'Kglise, aux décisions et aux jugements du saint siège sur les matières ecclésiastiques de France, j'ose espérer que Sa Sainteté les accueillera avec bonté. Dispensé plus fard par le vénérable Pie Yll de l'exercice des fonctions ecclésiastiques, j'ai recherché dans ma longue carrière politique les occasions de rendre à la religion et à beaucoup de membres honorables et distingués du clergé catholique tous les services qui étaient en mon pouvoir. Jamais je n'ai cessé de me regarder comme un enfant de l'Église. Je déplore de nouveau les actes de ma vie qui l'ont contristée, et mes derniers vœux seront pour elle et pour son chef suprême. »

La minute de celle rétractation fut déposée aux archives de l'arclicvêclié de Paris.

Désormais en paix avec sa conscience, le prince de Talleyrand vit venir la mort avec une grande énergie morale. Il la traita même, pourrait- on dire, avec l'étiquette qui avait toujours présidé aux circonstances de sa vie. Dans une lettre adressée au pape et destinée à accompagner l'envoi de la rétractation, M. de Talleyrand avait écrit :

« Des mémoires achevés depuis longtemps, mais- qui, selon mes volontés, ne devront paraître que trente ans après ma mort, expliqueront à la postérité ma conduite pendant la tourmente révolutionnaire. »

Annoncés en ces termes, lès Mémoires du prince de Talleyrand seraient-ils (s'ils paraissent jamais) bien précieux pour l'histoire? Ce qu'il faut à l'historien, ce ne sont pas d'habiles apologies, c'est la rude et scrupuleuse vérité.

Le 17 mai 1858, à quatre heures moins dix minutes du soir, Charles-Maurice de Talleyrand- Périgord mourut dans cel hùlel de la rue Saint-

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Florentin où jadis il avait donné l'hospitalité aux souverains alliés. Il était âgé de quatre-vingtquatre ans.

Un salon non moins intéressant que celui des affaires étrangères, c'était celui du Luxembourg, autrement dit celui de M. le duc Decazes, grand référendaire de la chambre des pairs. On sait que le duc Decazes, le dernier des favoris, comme on l'a appelé, avait, sous les auspices du roi Louis XVIll, épousé mademoiselle de Sainte-Aulaire. Madame la duchesse Decazes, qui, avant tout, était une femme de beaucoup d'esprit, avait cherché à faire de son salon autre chose qu'un salon officiel. Elle y était en partie parvenue. La haute société de Paris, les représentants des lettres et des arts, s'y réunissaient aux membres de la pairie, au corps diplomatique et aux grands fonctionnaires. Les apparlcmcnts du Luxembourg, qui rappelaient toujours un peu le souvenir de Barras et du Direcloire, étaient d'ailleurs parfaitement disposés pour donner des lètes, et une vaste galerie qui servait de serre et d'orangerie communiquait avec eux de la façon la plus

naturelle et la plus commode. Le duc Decazes recevait grandement et largement. C'était chez lui nne habitude d'ancienne date, et, pendant les différentes phases de sa carrière politique, il avait toujours vécu sans lésiner et sans compter. D'une belle taille, la tète un peu dénudée, ce qui lui exhaussait le front, d'une figure régulière à laquelle des yeux perçants et assez enfoncés sous les sourcils donnaient un caractère particulier de finesse et d'observation, il avait conservé, même dans un âge avancé, une remarquable apparence extérieure et un air de jeunesse et de force relatives qui surprenaient ceux qui le voyaient pour la première fois. Je me souviens que, lorsque, en 1846, le roi Louis-Philippe lui confia une mission extraordinaire en Danemark auprès du roi Christian Vlll, et que j'eus l'honneur de l'accompagner à la cour de Copenhague, le duc Decazes, Jans son grand uniforme d'ambassadeur, représentait admirablement et faisait sensation même à côté des hommes du Nord, qui, généralement, sont d'une haute taille et d'une l)elle prestance. II élait impossible de no

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pas reconnaître aux traces qui subsistaient encore à cette époque que, dans sa jeunesse, le favori de Louis XVIII avait dû présenter un type 1res- complet de beauté virile. Ce fut, du reste, très-certainement l'origine de sa haute fortune polilique, car Louis XVIIf, comme certains autres souverains, avait un faible pour la beauté plastique, et, à mérite égal, ayant à choisir, pour des fonctions qui lapprochaient souvent de sa personne, entre un liomme de belle prestance et un personnage laid ou disgracieux, n'hésitait pas un instant à sacrilicr à la grâce et à s'assurer le plaisir des yeux.

C'était en réponse à une mission de haute courtoisie du roi Christian VIII que le duc Decazes fut envoyé en Danemark en 184G, Le roi Christian avait, à propos de l'attentat de Lecomie, ce garde-chasse qui, caché derrière un mur, venait de tirer à Fontainebleau sur le roi Louis-Philippe, envoyé à Paris son grand écuyer, le comte Danneskiold, l'un des principaux personnages du Danemark , pour complimenter le roi d'avoir échappé à un pareil danger et lui remettre les

28i LES SALONS DE PARIS

insignes de l'ordre de l'Éléphant, l'un des plus anciens de l'Europe.

Le choix de M. le duc Decazes avait, en ces cii constances, une raison particulière. Le favori^ de Louis XVIII, qui, par la protection de son souverain, avait épousé la fille du comte de Sainte- Aulaire, historiquement alliée par lesFeuquiéres à la famille régnante du Danemark, était, toujours par suite de la faveur du roi, el peu de temps après avoir été créé duc en France, nommé duc de Glucksbierg, en Danemark, par le roi FiédéricVl. L'hôtel de la légation française à Copenhague lui appartenait même, du chef de sa femme, et c'était sur cet immeuble que le majorât qui devait accompagner le titre de duc avait été établi.

Mon souvenir se reporte coniplaisamment vers celte terre danoise où j'ai passé d'agréables jours. Pauvre Danemark, dernier et fidèle allié de la France en 1814, qui eût dit qu'après les luttes gloi'ieuses que, deux ans plus lard, en 1848, il devait soutenir conire l'Allemagne pour conserver le Schleswigel lellolslein, il se verrait un jour

sous i,nuis-i'iiiLiri'E i»'

abandonné de tous et dépouillé sous nos yeux de plus du tiers de son territoire !

C'était à Hambourg que je devais rejoindre M. le duc Decazcs, qui avait préféré la voie de terre à celle de mer, plus courte cependant, mais quelquefois aussi plus fatigante. Je m'embarquai donc au Havre, et, après une traversée de trois jours sous un ciel azuré, par une mer calme, après avoir salué les dernières côtes de France, entrevu les falaises lointaines du Texel et les roches d'Heligoland, nous parvînmes à l'embouchure de l'Elbe, dont les rivages couverts de villas délicieuses font pressentir à l'avance la riche cité de Hambourg, laquelle, à cette époque, ne gardait plus la moindre trace du terrible incendie qui l'avait presque détruite quelques années auparavant.

Je rejoignis M. le duc Decazes à l'hôtel de la Vleille-Ville-de-Londres, dont les fenêtres donnent sur le bassin de l'Alster, et où le duc était descendu avec le baron Lefebvre, son gendre, et Élie Decazes, son neveu. Dès le lendemain, nous repartîmes pour Kiel par le chemin de fer établi entre

Altona et ceUe ville, ulile innovation puissamment favorisée par le roi Christian YIII.

D'Altona à Kiel, c'est-à dire clans la plus grande largeur de ce duché de llolslein qui devaij si grandement, plus lard, défrayer les conversations de Paris, le pays est peu accidenté : c'est une plaine d'un aspect assez triste, couverte de landes parsemées de quelques bouquets de bouleaux et de chênes, coupée sur divers points par des tourbières en exploitation, et sur laquelle se détache de temps en temps une maison bâtie en briques. Le sol en est généralement peu fertile; il paraît Irés-marécageux, et des oiseaux d'eau s'envolent quelquefois, victimes de l'industrie moderne, au bruit des wagons, qui doit singulièrement les étonner. Des cigognes très-nombreuses, sans doute aussi Irés-respeclées, animent de temps à autre ce paysage sévère en lui donnant un certain caractère dont il se trouverait dépourvu sans leur présence. Ces grands oiseaux sont familiers, et je suppose qu'il est défendu de les chasser et de les poursuivre. La première que j'eusse entrevue depuis mon départ

de France traversail l'Elbe, un peu au-dessus de Hambourg, et volait tranquillement à quelques pieds de notre bateau à vapeur.

En approchant de Kiel, le sol devient ondu- Icux, la végétalioii plus belle. Kiel présente un aspect fort joli et assez bizarre. Ses maisons, construites en briques pour la plupart, ont une apparence toute particulière qui me rappela celle des maisons hollandaises. Plusieurs appartiennent au dix-septième et au dix-huitième siècle; elles deviennent alors très-curieuses. Quelques-unes sont en bois, et leur façade est ornée de médaillons sculptés représentant des souverains danois. Le château de Kiel, vaste bâtiment orné de plusieurs tours en forme de minarets, était ordinairement habité par le duc de Gluksbourg, prince du sang royal et gouverneur de la ville. Devant ce château s'étend un parc à l'anglaise. Le château et ce parc rempli de beaux arbres dominent le bras de mer sur lequel est situé le port de Kiel. Le lendemain, nous le quittions à bord du Chnst'uni 17//, pyroscaphc de guerre (c'est le terme usité dans tout le Nord) d'une charpente

assez lourde et dont la destinée était d elre détruit deux ans plus tard, en 1848, dans la lutte engagée enire les Prussiens et les Danois. Bientôt les clochers de la ville et les tours de son château disparurent derrière les arbres; un vent léger, mais favorable, facilitait la marche du lourd navire qui nous emportait, et la mer, parfaitement calme, ne lui opposait aucune résistance. Cette mer si poétique, cetle Baltique célébrée par les scaldes, s'étendit bientôt tout autour de nous ; et, jetant alors mes regards en arrière, je dis adieu à ces collines couvertes de beaux ombrages dont les rameaux tombaient jusque dans les flots, à ces côtes verdoyantes du Ilolstein que je ne croyais plus revoir. Les rivages de Kioge, le rocher de

craie que les matelots superstitieux nomment le Monsklint (le rocher de la jeune fdle), s'enfuirent et disparurent à l'horizon comme ces nuages vaporeux qu'on voit souvent errer dans un ciel d'automne. Puis, après un magnifique coucher de soleil, la nuit vint transparente et parsemée d'étoiles. La mer, plus noire que le ciel et presque immobile, se confondait alors avec lui dans

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un hoiizon brumeux que, de temps à autre, traversait une voile lointaine.

Le capitaine nous avait annoncé que nous arriverions le lendemain à Copenhague, sur les huit heures du malin; je fus de bonne heure sur le pont du Christian VIIl, et déjà nous approciiions de la terre. Sur notre droite, j'apercevais les côtes de la Suède, et, dans un lointain azuré, la pointe des clochers de Lund ; à gauche, la silhouette des principaux édilices de Copenhague, tels que le château de Chrisliansborg, la Bourse, les églises ; la Tour Ronde commençait à apparaître distinctement, offrant un ensemble curieux et bizarre. A huit heures moins quelques minutes, nous passions devant le fort des Trois-Couronnes. A huit heures précises, le Christian VIII était amarré dans le port.

M. Dotézac, chargé d'affaires de France en l'absence du baron Billing, notre ministre, s'était embarqué pour venir recevoir, à bord du bateau, le duc Decazes, pour lequel il avait fait préparer des appartements à Y hôtel cV Angleterre, sur la nouvelle place Royale (Kongens-Nylorg). Nous

montâmes dans des voitures d'une forme et d'une ampleur toutes danoises, et chacun eut bientôt pris possession du logement qui lui était destiné, c'est-à-dire d'une chambre avec un petit lit sans rideaux, un bureau, une table, quatre fauteuils plus ou moins en ruine, et un de ces poêles en fonte dans lesquels on brûle du charbon de terre l'hiver, ornement indispensable do tout appartement dans le Nord. Ce n'est qu'à grand'peine, et en priant le maître de rholel de louer des meubles chez un marchand de la ville, que M. Dotézac était parvenu à procurer au duc un appartement convenable. Si l'on songe que Vhôtel d'Angleterre est pour Copeidiague ce que Vhôtel Menrice et celui des Princes étaient alors pour Paris, on doit nécessairement en conclure que le luxe est chose incomprise sur les bords de la Baltique.

Les édifices qui entourent la place Royale n'ont rien que de fort ordinaire. Deux seulement attirèrent tout d'abord mon attention, le Théâtre et l'Académie des beaux-arts, mais non pas à cause de leur mérite architectural, car l'un et Faulre en sont entièrement dépourvus. Au cenire ligure

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une slatue équcslrc du roi Christian Y, slalue eu plomb d'un travail assez médiocre, achevée en 1688 par un artiste nommé César l'Amoureux. Un grand mouvement de voitures et de chariots anime continuellement cette place, sur laquelle est situé un corps de garde entouré de pièces de canon, à la manière allemande. De temps à autre, un cri particulier retentit dans l'espace, et tout aussitôt les soldats prennent les armes. C'est lorsque la sentinelle a signalé l'approche d'un équipage portant la livrée royale et appartenant à la cour.

Mais je ne devais pas m'en tenir à ce coup d'œil jeté par la fenêtre. Dès que le duc Decazes eut expédié à la résidence deBernstorff son courrier porteur d'une lettre au roi, et en\oyé notre chargé d'affaires chez le comte de Reventlow-Criminil, ministre des affaires étrangères, pour lui faire connaître son arrivée, il voulut, promeneur infatigable, visiter la plupart des monuments pubhcs, et d'abord le château de Christiansborg, commencé en 1731, brûlé en 1794, puis rétal)li dans son ordonnance première; château renfer-

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mant la Bibliothèque royale, qui contient quatre cent mille volumes et comprend toute la littérature Scandinave, puis une galerie de tableaux de ])rès de onze cents toiles parmi lesquelles, les écoles flamande, hollandaise et allemande en comptent un assez grand nombre de très-remarquables. Le musée Thorwaldsen, adossé en quelque soile à l'aile droite du château royal, est un monument dans le goût égyptien qui a été divisé en autant de compartiments ou de loges que Thorwaldsen a laissé de statues. Le plan du monument est ingénieux, mais l'ensemble en est désagréable à l'œil. Aussi, malgré quelques peintures excellentes qui, dans le goût des fresques de Pompeï, décorent intérieurement les bas côtés du musée Thorwaldsen, ce monument bizarre est-il fréquemment critiqué. Ce n'est point ainsi que j'aurais compris un édifice national élevé à la gloire de l'un des plus grands artistes des temps modernes, du plus ingénieux, du plus poétique sculpteur dont j'aie jamais admiré les œuvres. On m'a assuré que Thorwaldsen lui-même avait désiré que le musée destiné à renfermer et

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garder sa gloire eût celte simplicité égyptienne qui devait faire ressortir toutes les richesses de son admiraljle talent. S'il en est réellement ainsi, le génie artistique peut aussi avoir ses erreurs. Le petit château de Rosenborg, construit en 1004, est situé dans l'intérieur de la ville, au milieu d'un assez vaste jardin. Rien de plus curieux que celle vieille résidence royale construite en briques et ornée de tours à clochetons. Rosenborg est exactement dans le même état qu'au temps de Christian IV. Lorsqu'on entre dans ses appartements, dont ramcul)lemcnt lout entier date du seizième et du dix-septième siècle, et qui renferment mille raretés précieuses, ou peut, au milieu de tous ces muets témoins des scènes du passé, se croire transporté à l'époque qu'ils représentent et personnifient. Je ne me lassais pas d'admirer ces vieux tableaux, ces ustensiles et ces armes de toutes sortes, ces bijoux, ces ciselures, ces meubles sculptés, chefs-d'œuvre de goût et de patience, en un mot, tous ces objets précieux dont quelques-uns ont une origine romanesque.

29i LES SALONS DE PAIilS

Les rois de Danemark habitent ordinairement pendant l'été les châteaux ou, pour mieux dire, les maisons de plaisance de Sorgenfrei (Sans- Souci) et deBernstorff. Christian YIII avait quitté cette dernière résidence pour venir recevoir à Copenhague la mission extraordinaire du roi des Français, et avait fait savoir au duc Decazes que cette réception aurait lieu le 9 juin au palais d'Amalienborg, après le conseil des ministres, c'est-à-dire vers sept heures du soir. Le palais d'Amalienborg, divisé en quatre parties séparées dont l'ensemble forme la place de Frédéric, servait de demeure au roi, à la reine et au prince héréditaire. Le roi préférait ce séjour à celui plus magnifique sans doute, mais peut-être plus incommode, du château de Chrisliansborg.

Quelques instants avant l'heure indiquée, nous arrivions au palais où, dans un premier salon, se trouvaient réunis plusieurs des grands dignitaires de l'État, entre autres M. Stemann, ministre de la justice; M. de Levetzau, grand maréchal delà cour; le comte Yoldi, premier gentilhomme de la chambre, et le comte Danneskiold, grand écuyer.

sors LOUIS-PHILIPPE I". 2',)o

Le duc Decazes fut tout d'abord iulroduil dans l'appartement du roi, et, quelque temps après, nous y fûmes appelés nous-mêmes pour être présentés à Christian Vni. Le roi, dont les traits exprimaient, mélange heureux cliez un souverain, la bienveillance unie à la dignité, était né en 1786, et, par conséquent, avait atteint alors sa soixantième année. Ce prince daigna nous accueillir avec bonté et nous adressa successivement la parole. Puis le duc se relira, et l'on se rendit avec le même cérémonial chez la reine, dont les appartements se trouvaient situés dans le palais à l'étage supérieur. La reine Caroline-Amélie paraissait fort au courant du mouvement des idées en France, et sa conversation était pleine de charme. Admirablement douée par la nature, elle avait conservé toutes les grâces de la jeunesse dans la maturité de sa beauté.

Le lendemain de cette première réception, qui nous avait déjà fait connaître la majeure partie de la cour de Danemark, le duc fut invité avec toute sa légation à la résidence de Bernstorff, éloignée de la ville d'environ deux lieues de

France. Ce dîner était indiqué pour quatre heures précises, et l'on s'y rendit dans deux voitures précédées par un courrier. Arrivés à BernstorlT, nous trouvànics les dames de la reine et les^dignitaires de la cour réunis dans un salon octogone meublé dans le style Louis XV, et attendant que Leurs Majestés sortissent de leur appartement particulier. On était en frac, les décorations sur l'habit. M. de Levclzau, grand maréchal de la cour, faisait les honneurs du salon avec une bonne grâce toute particulière et le plus grand air du monde ; il voulut bien me mettre en rapport avec le comte Bliicher, maréchal de la cour de la reine, et le comte Tremp, gentilhomme ordinaire de Sa Majesté. J'avais été présenté la veille à mesdemoiselles Walterstorlf, de Krogh, de Zuptffen et de Rosen, dames d'honneur.

Le roi et la reine sortirent de leurs appartements et firent le tour du cercle en adressant la parole à chacun; puis on passa dans la salle à manger, et, sur un signe du roi, les convives s'assirent à la i)lace qui leur avait été désignée.

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J'avais, pour mon propre compte, été assez heureux pour me trouver placé entre la spirituelle mademoiselle de Zuptffen et M. de Revenllow, ministre des affaires étrangères, un des hommes les plus distingués et les plus intéressants de ce pays, que la brûlante question des duchés de Schleswig et de Holstein devait malheureusement engager, peu de temps après, à remettre son portefeuille aux mains du roi. Ce diner fut ce que pouvait être un premier grand dîner officiel, égayé seulement par les délicieuses symphonies que la musique d'un régiment d'infanterie exécutait sous les fenêtres de la salle. Chaque convive avait à côté de lui, avec le menu du diner, un programme de ce concert. Après le diner, durant lequel le roi Christian VIII avait porté un toast au roi Louis-Philippe, chacun se relira, suivant une coutume parfaitement commode, dans des appartements où, durant une heure environ, on put se rafraîchir (c'était le terme consacré) avant de redescendre au salon. Une chaleur de vingt-huit degrés Réaumur rendait, en effet, la chose fort utile. Les équipages de la cour atten-

daieiil à la porte, le roi ayant désiré faire faire à M. le duc Decazes une promenade dans le parc de Bernstorff, délicieuse forêt dont les hêtres nnagnifiques, les pelouses immenses couvertes de daims et de cerfs, les sombres futaies qui s'étendent jusqu'à la mer, me semblèrent infiniment plus rcimarquables que tout ce que j'avais \u de ce genre en Angleterre, précisément parce que la mer forme toujours ici le dernier plan du tableau; et quel plus merveilleux horizon ! On s'arrêfa quelques inslanis au pavillon de chasse appelé l'Ermitage; il est élevé sur une colline regardant le Sund, et je pus jouir d'un ravissant coup d'œil du haut des balcons de ce pavillon que le roi paraissait affeclionner. On passa à Klampenborg, lieu situé au bord de la mer, où, sous le prétexte de suivre le traitement hydrofhêrapique et de se soigner par Teau froide, on avait organisé des bals et d'excellents concerts. « Ici, nous disait le grand maréchal, M. de Levetzau, en nous montrant les jolis cottages qui composaient "la colonie de Klampenborg, ici on boit maintenant beaucoup d'eau ; mais le temps n'est

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pas éloigné où on y boira beaucoup trop de \u\. » On revint ensuite à Bernstorff, où nous trouvâmes une collation servie, c'est-à-dire du thé, des fraises à la crème et une sorle de brouet trèsapprécié en Danemark et se composant de lait caillé saupoudré de sucre, de cannelle et de mie de pain. 11 élait près de deux heures du matin lorsque nous rentrâmes à Copenhague.

Entre ces premières réceptions et les dernières fêtes qui signalèrent à cette époque le passage de la mission extiaordinaire de France en Danemark, nous allâmes "visiter deux résidences royales que les rois ne visitaient plus guère alors, Fredensborg et Frédériksborg. Fredensborg est un château de plaisance qui, àFintérieur, n'offre rien de très-remarquable, sinon une grande salle éclairée par le haut et dans laquelle la paix entre le Danemark et la Suède fut signée en 17'il . Mais Fredensborg, dont le nom signifie, en effet, chûieau de la paix, est bâti au milieu d'un parc délicieux qui entoure le beau lac d'Esrom, au delà duquel on aperçoit des coteaux boisés du plus charmant aspect. Ce parc de Fredensborg, dessiné

à l'anglaise, renferme des hêtres vérilablemenl gigantesques dont les laineaux touffus tombent presque jusqu'à (erre sur des pelouses incomparables. Rien de plus mélancolique que ces ombrages qui n'abritent plus les splendeurs royales ; rien de plus pur que l'onde azurée du beau lac d'Esrom. Le comte d'Alilefeld habitait avec la comtesse et ses charmantes tilles le château dont il était, je crois, gouverneur, et dont il nous fit les honneurs avec beaucoup de courtoisie.

De Fredensborg, jadis résidence favorite de Christian VII, nous primes le chemin de FrédérUisborg en suivant une route accidentée par des bois de sapins et de hêtres. C'était un curieux château qui me rappela, en plus grand, tous les détails de celui de Rosenborg. Commencé par Frédéric II, Frédcriksborg fut achevé par Christian IV. Imposant et vaste manoir d'un aspect bizarre, tout en briques, hardiment bâti au milieu d'un lac, ses tours à clochetons se détachaient mélancoliquement mais admirablement dans le crépuscule de ce ciel du nord. Hélajs ! quelques années plus tard, il était dévoré par un

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terrible incendie, et avec lui s'engloutissaient une foule de souvenirs bien précieux au j3oint de vue historique. On y conservait dans de grandes salles et galeries les armoiries de tous les chevaliers de l'ordre de l'Éléphant, collection intéressante par les grands noms de tous les pays qu'elle renfermait. Celle de l'ordre du Danebrog était également fort curieuse. La chapelle de Frédériksborg, pieusement enrichie par le roi Christian IV, présentait de véritables merveilles de sculpture et Ton y remarquait plusieurs figurines en argent d'un travail vraiment admirable. On a dit de Frédériksborg que c'était le Panthéon des gloires danoises. L'étage supérieur du château était en effet rempli de portraits de souverains et de grands hommes. Les traits du célèbre Christian IV s'y trouvaient souvent reproduits. C'estle Henri IVdanois. Mais, parmi tous les portraits historiques que renfermait le château, celui que je remarquai peul-être avec le plus vif intérêt, ce fut celui de la reine Mathilde, plutôt agréable que belle, et si fatale à Struensée, ainsi que celui de cet homme d'un grand esprit et d'une

ÔO'i LES SALOiSS DE l'AUIS.

incontestable valeur, mais dont les traits, assez réguliers, manquaient pourtant de distinction et d'inspiration. Sur le vitrail d'une fenêtre, dans une des tours du cliàteau, je lus celte phrase anglaise écrite avec un diamant par la reine Matliilde et que Ton avait religieusement conservée; OGod heep me innocent mahe others great^!Vi\u\vG femme, élait-ce un cri de sa conscience ou un involontaire aveu de son amour?

Le 28 juin était le jour de la fête de la reine. La veille M. le duc Decazes avait été invité avec toute sa légation à la résidence de Sorgenfrci et le roi avait daigné, tout en liii conférant l'ordre de l'Éléphant, lui remettre les insignes de cet ordre poui'M. Guizot, ministre des affaires étrangères de I<'rance, faveur dont la rareté augmentait naturellement le prix. Le lendemain il devait y avoir service solennel dans l'église de la résidence, puis grand dîner, feu d'artifice et bah Ce programme fut exécuté fidèlement. Sorgenfrei est situé à quatre lieues de Copenhague sur la route

* 0 Dieu! C()n'^orvi''-inoi iniioretito; Donne la m'aiidcMii' aux autres 1

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de Frédériksborg. Christian VIII Thabitait comme prince royal et l'afteclionnait particulièremenl, parce qu'il y était entouré de souvenirs qui lui étaient chers. Malheureusement les appartements n'en étaient pas assez vastes pour se prêter aisément aux exigences d'une fêle de cour. Le dîner du 28 fut élégamment somptueux et, pendant sa durée, la musique de la garde jouait admirablement les plus jolis morceaux des opéras deDonizelti, de Verdi, d'IIalévy et d'Auber; puis les invités au bal arrivèrent et la reine tint un cercle jusqu'à ce que les premiers bruits du feu d'artifice se fussent fait entendre. Enfin les danses commencèrent et malgré les dimensions insuffisantes du local le bal préserda un agréable coup d'œil, grâce à la variété des uniformes et à la fraîcheur des toilettes. La présence de tous les jeunes princes de la famille royale contribuait à lui donner de Tanimation. Qu'est devenue depuis cette cour si gaie et relativement si brillante? la mort, les révolutions, les guerres et les dissensions de famille à propos de cette malheureuse queslion des duchés l'ont anéantie, dispersée,

amoindrie ! Ah ! que peu d'années peuvent apporter de cliangemenls dans les choses Immaines soit individuelles, soit colleclives ! que .de mélancoliques réflexions sont quelquefois suggérées par les souvenirs !

Ce soir-là nous primes congé de leurs majestés danoises ; le duc Decazes retourna en France. Quant à moi, je m'embarquai pour Saint-Pétersbourg où j'eus la bonne fortune d'assister, avant de me rendre en Suède, aux fêtes merveilleuses qui furent données à l'occasion du mariage de la grande-duchesse Olga avec le prince de Wurtemberg, aujourd'hui roi de ce pays.

Le duc Decazes avait trois enfants, deux fils et une fille. L'ainé, connu jusqu'à la mort de son père sous le nom de duc de Gluksbierg, joua un rôle important, comme chargé d'affaires à Madrid, au moment des mariages espagnols, et les événements de 1848 vinrent fatalement, pour lui comme pour tant d'autres, fermer une carrière dans laquelle il avait débuté avec une grande distinction.

Mais revenons à Paris et arrêtons-nous devant

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la grille d'un joli hôtel de la place Saint-Georges. Celte grille qui sépare de la place lepetit jardin qui s'étend devant l'hôtel, s'ouvre au coup de sonnette pour donner passage aux voilures, et cellesci après avoir remonté la pente du jardin s'arrêtent sous une voùle qui se prolonge dans toute la largeur de l'hôlel pour aboutir à une cour où elles peuvent tourner. Sous la voûte, à main droite, se trouve une porte vitrée. On monte quelques degrés et l'on pénètre dans un élégant vestibule. Nous sommes chez M. Thiers.

De ce vestibule on entre, toujours à droite, dans un premier salon séparé d'un second par une portière relevée. Ce second et vaste salon, plus long que large, est meublé avec une élégance sobre et du meilleur goût; l'entourage intime de M. Thiers s'y trouve réuni. Il se composait, sous Louis-Philippe, de M. Dosne, receveur général du Nord et de madame Dosne, son beaupère et sa belle-mère (M. Dosne paraissant rarement, d'ailleurs, dans les salons de son gendre, à cause de ses fonctions linancières qui le tenaient éloigné de Paris), de madame Thiers, dont la

beauté sérieuse était toujours très-remarquée, et de sa charmante sœur mademoiselle Dosne, MM. Cliarlemagne, Vivien, députés, d'Argout, pair de France, et plusieurs membres de ce qu'pn nommait alors le tiers-parti complétaient cette intimité presque quotidienne; excepté les jours où M. et madame Tiiiers avaient leur loge aux Italiens, ils ne se rendaient, en effet, dans le monde que très-tard et lorsque tous leurs visiteurs du soir étaient partis.

C'étaient ces dames qui faisaient d'ordinaire les honneurs du salon, car, par suite d'une invincible habitude, M. Thiers devait, après son dîner, se livrer à une sorte de sieste et céder, au moins pendant une heure, au sommeil qui l'accablait; il ne quittait pas le salon pour cela et se retirait dans un coin obscur où, étendu sur un fauteuil, il pouvait salisfaiie ce besoin de repos auijuel la nature, non moins que Tlabitude, le condamnait eu quelque sorte. Chacun, en passant à côté de lui, respectait son sommeil; puis tout d'un coup il se levait, se rapprochait des différents groupes, saluait les dames et, comme

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si le repos eût rajeuni sa pensée, devenait le plus charmant, le plus brillant causeur du monde.

M. Thiers se montrait d'ailleurs de la courtoisie la plus parfaite et, lorsqu'une dame se retirait, ne manquait jamais de l'accompagner jusque dans le vestibule, ne rentrant que lorsqu'il l'avait vue monter dans sa voilure quelques instances qu'on pût lui faire.

Il n'y a qu'une nature privilégiée qui puisse réunir les facultés oratoires aux facultés littéraires, le talent de la parole à celui de la plume, et ce double don naturel a été la grande force de M. Thiers dont le prince de Talleyrand disait un jour, en répondant à je ne sais quelle boutade de grand seigneur : « Il n'est pas parvenu, il est arrivé. » Seulement ce qui dans ses travaux historiques, particulièrement dans VHistolre du Consulat et de l'Empire, parait à certains lecteurs (nous ne sommes pas de ce nombre) une sorte de défaut, c'est-à-dire l'abondance des détails, les preuves réitérées d'un fait, les développements prolongés d'une situation historique ou financière, les explications, si instructives du reste,

qui font remonter de l'effet à la cause, tout cela qui après lout n'est que de la force et du « (rop plein, » si je puis ni'expriraer ainsi, devient merveilleux dans un discours d'affaires ; et j'ajouteiai qu'à la Chambre, surtout dans la seconde moitié de sa carrière politique, M. Thiers a toujours (on le sait) parlé affaires en véritable homme d'Etat ; les questions financières particulièrement ont été traitées par lui d'une façon magistrale et comme un homme du métier aurait pu le faire.

Une des précieuses qualités de M. Thiers, c'est le bon sens. Égaré dans le parti de la réforme en 1848, il avait hautement désapprouvé le projet de banquet. Deux jours avant la chute de la monarchie, il disait dans la réunion des députés delà gauclie qui avait choisi pour local un entresol situé au-dessus du café de la Madeleine :

— Messieurs, j'entrevois le bonnet rouge sous la table de votre banquet, et quant à la bataille dont vous parlez, que vous semblez prévoir, je ne la désire pas, et savez-vous pourquoi? C'est que je ne veux pas être vaincu (il m'est bien per-

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mis d'avoir ce goût-là) et que je veux encore moins êlre vainqueur.

Quatre mois après, devenu représentant du peuple, M. Thiers revenait un peu lard de l'Assemblée nationale, tout en causant avec M. 13erryer auquel il donnait le bras. Tous deux s'arrêtèrent pour dîner au café de la Madeleine, et le hasard fit qu'on les servit dans la salle où l'opposition se réunissait avant février.

— Eh bien ! que vous affirmais-je, il y a quelques mois à celte même place, dit-il en souriant à son interlocuteur, étais-je alors bon prophète?

J'ai parlé tout à l'heure des femmes politiques et j'ai dit que de notre temps cette spécialité n'existait plus. Que feiait-elle, en effet, et quelle influence pourrait-elle exercer de nos jours ? Dans les premières années du règne de Louis-Philippe la princesse Bagration avait essayé de jouer ce rôle et M. le duc d'Orléans, dont elle rêvait le mariage, paraissait môme assez fréquemment dans son salon. Mais son influence n'était pas très-étendue. Madame la princesse de Liéven lui succéda : c'était une femme extrêmement remar-

quable et d'un esprit très-distingué que la princesse de Liéven. Amie intime et dévouée d'un autre esprit liors ligne, M. Guizot, et devenue son Égérie, il était rare qu'un jour se passât sans que riioinme d'Etat allât s'inspirer de ses conseils; car, à une connaissance approfondie des cours de l'Europe, elle joignait un jugement très sûr. Madame la princesse de Liéven s'est souvenue jusqu'à la fin de son ancien ami et ce souvenir s'est traduit dans son testament par une pensée touchante : on sait que durant sa longue carrière M. Guizot n'a jamais songé à sa propre fortune et que son revenu est à peine Vaurea mediocritas dont parle Horace. La princesse lui a légué par ses dernières volontés une petite somme destinée à faire les frais de la location mensuelle d'une voiture, douceur précieuse à son âge. Un autre salon politique et diplomatique était celui de madame de Rumford, mais madame de Rumford n'avait pas l'influence et la portée d'esprit de la princesse de Liéven, son cercle seulement présentait un intérêt très-vif à l'observateur. 11 y avait aussi des entresols politiques ; un

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surtout situé me Royale et qui possédait une clientèle très-distinguée. C'était celui de madame de Courbonne, une femme douée de beaucoup d'esprit et de finesse, mais qui avait peut-être encore plus de finesse que d'esprit. Madame de Courbonne, après un mariage d'entraînement et de jeunesse avec un arlisle de l'Opéra, M. Roland, union qui, parai l-il, ne l'awiit pas rendue heureuse puisqu'elle s'était séparée de son mari et avait repris son propre nom de famille, madame de Courbonne, qui d'ailleurs possédait une •belle fortune, était parvenue peu à peu à se créer un salon intéressant où se rendait la bonne compagnie et où ne dédaignaient pas de paraître des personnages tels que le chancelier Pasqnier, le comte Mole et bien d'autres de la méiiie importance, car on était sûr, en y venant, d'apj)rendre toutes les nouvelles de la cour et de la \ille. Un autre élément plus gracieux du salon de madame de Courbonne, c'était la pléiade de jeunes femmes qui venaient en prima sera, comme on dit, c'est-à-dire avant l'heure du bal, se chauffer les pieds chez elle et y faire admirer de brilian-

tes toilettes dans toute leur fraîcheur. Madame de Courbonne aimait à passer cette élégante revue et à être tenue parfaitement au courant de toutes les joies du monde, surtout de celles du monde diplomatique. Elle avait fait beaucoup de mariages, sans compler celui de sa fille unique avec M. de Billing, alors secrétaire d'ambassade et devenu ensuite, comme je l'ai dit, notre ministre en Danemark. La fille de cette dernière, madame de Saulcy, femme du savant de ce nom, est aujourd'hui dame d'honneur de l'Impératrice.

Le salon de madame de Courbonne, où l'on s'occupait beaucoup des écrivains et livres nouveaux, était une Iransition entre le salon purement politique et le salon reconnu et admis comme aréopage littéraire.

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