‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe IerChapitre 2 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

ET

Élat de la société parisienne après la Révolution de 1850. — Conséquences premières de la dispersion de la cour de Charles X. — Hiver de 1831. — Le salon de la Fayette. — Types et portraits. — La famille du général. — Ses amis et clicnls. — Visiteurs étrangers. — Le général Pépé et ses déceptions. — Dom Pedro et dona Maria. — Démission du général la Fayette et solitude de son salon. — Le Palais-Koval. — Fête donnée au roi de Naples, au mois de juin 1850. — Ma visite à M. de Salvandy en 1840. — Curieuse conversation avec lui à propos de cette fête.

On conçoit quel fut l'ébranlement produit par la Révolution de juillet 1830 sur la société parisienne. Ce coup de tonnerre devait soudainement

disperser « tous ces oiseaux qui ne chantent pas pendant la tempête, » comme dit le poète allemand; et la perturbation sociale fut d'autant plus forte (il importe de le constater) qu'il y avait encore, à cette époque, des convictions politiques assez ardentes pour que le temps présent ne puisse plus nous offrir, à cet égard, de point de comparaison.

Le parti que frappait la Révolution de juillet n'était pas seulement, d'ailleurs, un parti de gentilshommes et de femmes du faubourg Saint- Germain : l'antipathie produite par les sanglants excès de la première Révolution, l'altendrissement provoqué par les malheurs si étrangement répétés de la famille des Bourbons, certaines traditions de fidélité monarchique qui existaient encore et se transmettaient de père en fils, tout cela réuni faisait que l'opinion contraire au fait qui venait de s'accomplir à Paris avait alors des représentants dans le peuple, dans la bourgeoisie, et que quelques-unes de nos provinces étaient encore presque tout entières dévouées au principe que le Paris libéral venait de proscrire. Les

SOUS LOUIS-PHIMPPE I«.

partis avaient donc une physionomie bien nette, bien tranchée.

Lorsque, tout à coup, au milieu des eaux calmes d'un lac, tombe quelque lourd fragment des rochers qui le surplombent, Tonde, un moment bouillonnante, forme d'abord un cercle immense où s'agitent et se heurtent les vagues tumultueuses. Des cercles plus restreints succèdent au premier ; ils vont toujours se rétrécissant. L'agitation des eaux se calme enfin, et la surface du lac reprend, avec son aspect antérieur, sa primitive immobilité.

Il en est ainsi pour la société française lorsqu'elle a reçu quelque choc inattendu. Le désordre et l'agitation sont énormes d'abord; puis les parties disjointes se rejoignent, les vides se comblent, les salons s'ouvrent de nouveau, et, si l'aspect n'en est plus absolument le même, du moins on s'y retrouve et on s'y reconnaît.

A l'exception du monde officiel, les membres de la haute société parisienne étaient presque tous dans leurs terres ou aux eaux lorsque éclata )a Révolution de juillet. Ce fut sur la plage de

Dieppe, aux bords du Rhin ou sous les ombrages séculaires de leurs parcs qu'ils lurent les ordonnances et apprirent les conséquences fatales de cette faute politique. Dans leur douleur ou dans leur colère, ils jurèrent (les femmes surtout) qu'ils bouderaient longtemps ce Paris qui accomplissait en trois jours des révolutions aussi radicales et renversait une dynastie imposante par les souvenirs historiques, sans daigner même se rattacher à la combinaison qui lui présentait ce jeune roi, innocent du passé, et qu'un régent, comme Louis-Philippe d'Orléans, pouvait si bien former pour l'avenir.

La cour de Charles X, sans être gaie, était extrêmement brillante; et lorsque les dignitaires du palais, les trois cents gentilshommes de la chambre du roi, les écuyers cavalcadours, les officiers des cérémonies, de la vénerie, de l'hôtel, les pages, les gardes du corps, les officiers de la garde royale, tout ce monde couvert d'or et de broderies qui payait si largement à l'industrie cet impôt dont on ne se plaint jamais, l'impôt de la vanité, eut disparu, dispersé par la tempête,

le commerce se ressentit vivement du coup que la révolution venait de lui porter. Malgré les efforts du gouvernement nouveau, les bals officiels, les fêles données par la garde nationale, l'hiver de 1831 fut morne, et Paris, comme jadis, n'attira pas les riches étrangers.

Lorsqu'à cette époque, c'est-à-dire dans les premiers mois qui suivirent la Révolution de 1 830, un curieux ou un ambitieux de province arrivait dans ce Paris si transformé, deux salons lui étaient indiqués comme renfermant toutes les influences, toutes les forces vives du jour : ces deux salons étaient celui de la Fayette et le salon du Palais- Royal; et si, quoique l'accès en fût facile, le provincial éprouvait quelque difficulté à parvenir jusqu'au salon de Louis-Philippe, du moins étaitil certain de s'introduire dans celui de la Fayette, lequel, comme le caravansérail de l'Europe révolutionnaire, était ouvert à tout le monde. Le laisser-aller du célèbre ami de Washington, sa soif inextinguible de popularité, l'extrême simplicité de ses habitudes, avaient produit ce résultat qu'il n'était pas un homme, voulant voir Paris et pro-

C LES SALONS DE PARIS

fessant des idées politiques avancées, qui retournât dans ses foyers sans pouvoir dire qu'il avait pénétré chez le « héros des Deux-Mondes, » comme on l'appelait alors, et qu'il avait échangé une poignée de main avec lui. De là, ce public de mauvais aloi et souvent d'un aspect sordide qui se pressait alors dans le salon du général la Fayette autour des notabilités de la Révolution dejuillet.

M. de la Fayette demeurait rue d'Anjou-Saint- Honoré. À partir de huit heures du soir, tous les mardis, une foule bigarrée venue à pied, en voiture de place ou en équipage, montait sans cérémonie un escalier aussi simple que l'appartement auquel il conduisait.

Dans la première pièce qui était une salle à manger, pièce d'une apparence austère et dont le mobilier attestait des mœurs républicaines, on rencontrait et on coudoyait déjà des célébrités du jour. C'était Audry de Puyraveau, d'une figure franche et modeste ; un homme convaincu celuilà! qui, avec une simplicité tout enfantine, mais en sachant bien ce qu'il faisait, avait intrépidement joué sa vie, ou tout au moins sa liberté,

pour ses opinions politiques. Près de lui, et comme repoussoir, Eusèbe de Salverte se tenait sombre et grave, écoutant la parole trop abondante de son voisin Mauguin, au teint brun, aux cheveux gris, aux yeux perçants, qui dans une interminable conversation passait toute PEurope en revue. Non loin de là, un homme de haute taille, aux épaules carrées, maigre et bilieux, tête expressive, regard pénétrant, causait avec un petit vieillard tout courbé dont un garde-vue vert couvrait une partie du visage. Le premier de ces deux personnages élait le général Lamarque dont le convoi devait, dix-huit mois plus tard, devenir le prétexte d une émeute sanglante; le second élait aussi un homme de guerre, mais d'un tempérament différent, le général Mathieu Dumas.

De la salle à manger on pénétrait dans une seconde pièce qui était le salon, pièce non moins simplement meublée que la première; et l'œil était tout d'abord attiré par un cercle de femmes et de jeunes filles, appartenant pour la plupart à la famille de M. de la Fayette, et dont les blonds cheveux, les fraîches toilettes sollicitaient et ré-

créaient le regard. Presque toutes étaient la Fayette, Tracy, Lasteyrie, Corcelles. Au milieu d'elles, on distinguait une Italienne d'un genre de beauté étrange et remarquable, dont j'aurai occasion de reparler plus tard avec plus de détails, car elle a eu l'un des salons les plus curieux et les plus intéressants du Paris de cette époque. C'était la princesse Belgiojoso, née Trivulce, dont le mari, milanais, avait, à cause de ses opinions, encouru la disgrâce du gouvernement autrichien, et qui, réfugiée en France, s'y trouvait, en quelque sorte, placée sous la tutelle du général la Fayette. Près d'elle, et formant un indicible contraste, on remarquait de suite, à sa bizarre coiffure, une quakeresse, miss Opie, femme d'esprit et de cœur, qu'il n'aurait pas fallu juger sur cette apparence presque ridicule. Les enfants de M. Georges de la Fayette, Clémentine, Edmond et Oscar, circulaient au milieu de ce groupe féminin.

Enfin, dans un angle de ce salon de si simple aspect, entouré, comme un personnage antique, d'un triple rang d'amis et de clients attentifs à sa

moindre parole, à son moindre geste, se tenait M. de la Fayette; figure pâle surmontée d'une courte perruque brune, taille élevée et que l'âge avait alourdie; visage qui cachait sous une apparence de bonhomie et d'optimisme banal, les passions politiques encore très-vertes du vieillard.

Le cercle compacte qui l'entourait de sa curiosité plus ou moins respectueuse (car, je l'ai dit, tout le monde avait accès dans ce salon) empêchait le visiteur d'apercevoir immédiatement l'homme qui, depuis quarante ans, avait, pour ainsi dire, présidé à toutes nos révolutions sans avoir jamais su y jouer un rùle décisif. Autour de lui, le vieux Dupont de l'Eure, Victor de Tracy, alors commandant de l'artillerie de la garde nationale et qui depuis, sous la seconde République, a été ministre de la marine; Cormenin, ce sphinx immobile et muet qui n'avait d'animation et d'audace que la plume à la main ; Odilon Barrot, au regard olympien, au sourire ironique, dans toute la jeunesse et la séve de son ambition politique ; Mérilhou, ministre obscur; Cavaignac, digne de sa notoriété, et le gros Châtelain,

rédacteur en chef du Counier français, le plus jovial et le mieux nourri de tous les représentants de la presse périodique, gravitaient comme des satellites aulour d'une planète de premier ordre.

Des réfugiés de tous les pays et de jeunes républicains dont les cheveux taillés à la malcontent et la barbe pointue avaient la prétention d'indiquer à tout venant une nuance politique, formaient les comparses, et, pour ainsi dire, le chœur dans ce salon singulier non moins que curieux pour l'observateur des mœurs et habitudes sociales de l'époque.

Parfois, quelque célébrité exotique y apparaissait et attirait l'attention du cénacle. Ce fut ainsi que peu de jours après la Révolution de 1830, alors que le canon de juillet devenait pour l'Europe le tocsin des révolutions, le général italien Guillaume Pépé y fut reçu à bras ouverts. Ses premières paroles furent pour demander le Concours de la France dans l'entreprise qu'il médilait pour soulever l'Italie.

— De quels secours auriez-vous besoin? lui demanda la Fayette.

SOIS LOUIS-PHILIPPE 1- Il

— De deux mille hommes, lui répondit Pépé ; de dix mille fusils de munition et de deux frégates pour escorter l'expédition.

La Fayette, trouvant ces prétentions très-modérées, demanda cinq ou six jours pour arranger, disait-il, cetle affaire avec le nouveau roi des Français. Enallendant, il présenta PépéàLamarque et Mauguin ; mais Lamarque, avec son coup d'œil militaire, murmurait entre ses dents :

— À Modène, une insurrection sera réprimée par un régiment autrichien ; à Bologne, par une brigade.

— Je vous conduirai moi-même chez le roi, dit la Fayette au général italien ; parce que, si vous m'accompagnez, votre nom ne sera pas prononcé, et les journaux ne parleront point de l'audience que vous accordera le prince, auquel il importe qu'il n'en soit pas fait mention.

Pépé fut étonné de cette précaution que la Fayette semblait ne pas trouver superflue; toutefois il dissimula sa surprise. Mais les jours s'écoulèrent et il ne fut plus question de rien. Le

mardi suivant, M. de la Fayette voyant entrer Pépé, le prit à part et lui dit :

— Lisez celte lettre.

Elle était de Louis-Philippe, et commençait ainsi :

« Mon cher général, il faut ajourner la présentation de l'étranger votre ami. »

Quelques jours plus tard, comme il entrait un matin chez le général, dont il assiégeait la porle, Pépé comprit à sa physionomie que ses espérances devaient s'évanouir.

— J'ai de mauvaises nouvelles à vous donner, lui dit M. de la Fayette; les ministres ne veulent plus rien faire (ils ne l'avaient par le fait jamais voulu). Mais le roi semble désirer beaucoup voir le royaume des Deux-Siciles soumis à un régime constitutionnel. Seulement, dans les circonstances présentes, Louis-Philippe ne peut faire autre chose que d'envoyer à son beau-frére, le roi François T r , un mémoire dans lequel vous exposerez de quelle façon on peut donner une constitution aux Deux-Siciles, en évitant la moindre commotion.

Guillaume Pépé écrivit le mémoire qu'on lui demandait et qui fut, en effet, envoyé à Naples parles soins du roi Louis-Philippe.

François I er , déjà souffrant de la maladie qui devait le conduire au tombeau, fit répondre, tout en remerciant Pépé, qu'il songerait à son mémoire; mais que les dangers qu'il signalait n'étaient pas aussi prochains qu'il semblait le supposer.

François 1 er , homme politique éminent d'ailleurs, avait jugé juste : les troubles et les embarras prévus par Pépé ne devaient devenir des catastrophes pour ses successeurs qu'à la seconde génération.

Un autre personnage étranger ne tarda pas à paraître chez le général la Fayette. Ce fut dom Pedro de Bragance et Bourbon, le père de dona Maria da Gloria, l ex-empereur du Brésil, qui rêvait une expédition en Portugal dans le but de détrôner dom Miguel au profit de sa fille.

Dom Pedro était un prince de fort bonne mine qui cherchait à se rendre le plus populaire possible à Paris, dans l'intérêt de sa cause politique.

Il voulut conduire chez M. de la Fayette la petite reine dona Maria, en visite de cérémonie. C'était en grand habit, comme on disait autrefois, qu'il voulait présenter sa fille au héros des deux mondes, et cette toilette, dont il avait surveillé tous les détails, ne manqua pas de faire le sujet des conversations parisiennes. La petite reine, habillée par mademoiselle Victorine, célèbre faiseuse d'alors, devait porter une robe de tulle noir brodé en lames d'or, appliquée sur un transparent de satin cramoisi, le tout recouvert d une sorte de manteau de cour, en étoffe de Lyon, brochée noir et cramoisi sur un fond d'or, dans la bordure duquel on voyait des médaillons peints sur ivoire avec les armes du Portugal et des Algarves. On comprend que cette toilette de cour produisit un grand effet dans le salon de l'ami de Washington, qui, pour cette circonstance particulière, sut retrouver ses anciennes habitudes de Versailles, qu'en vrai gentilhomme il n'avait jamais complètement perdues.

L'influence du général la Fayette ne semblait pas encore assez détruite à cette époque pour

qu'on négligeât de se présenter chez lui. Ainsi le prince de Talleyrand, nommé ambassadeur à Londres, venait, comme pour se purifier de ses anciens péchés contre la politique libérale, se montrer dans le salon de la rue d'Anjou, et la Fayette, surpris, mais, au fond, satisfait de la démarche, répétait à tout le monde : « 11 y avait trente ans que Talleyrand n'avait mis les pieds chez moi. »

M. le duc d'Orléans, dans toute la séve de sa brillante jeunesse, y vint plusieurs fois sans cérémonie et frappa même son auditoire par l'élégance et la savante variété de sa conversation facile. Évidemment il avait voulu briller et séduire. #

Mais un jour vint où l'attitude du général la Fayette souleva l'opinion modérée, l'élément conservateur, contre ce que l'on nommait son autorité irresponsable. Il avait rendu des services; honnête homme, il s'indignait à l'idée du sang versé, et sa conduite durant les dernières heures du procès des ministres de Charles X avait du moins prouvé ses bonnes intentions. Mais ce

n'était pas sans arrière-pensée que M. de la Fayette avait agi de la sorte; il voulait, tout en constatant clairement l'espèce de dictature que lui conférait sa situation de commandant général des gardes nationales du royaume, faire servir au développement de ses idées politiques l'influence que les derniers événements lui avaient donnée. Son ordre du jour du 24 novembre 1830 se terminait donc par ces phrases significatives : « La capitale, dont la sécurité a été garantie avec une sage fermeté, est contente de nous. Il en sera de môme dans toute la France. Les affaires comme notre service reprennent leur cours ordinaire ; la confiance va se rétablir ; l'industrie va se ranimer; tout a éfé fait pour l'ordre public; notre récompense est d'espérer que tout va être fait pour la liberté. »

Jalouse de ses prérogatives, ennemie (comme cela se disait alors) de toutes les dictatures, qu'elles procédassent du peuple ou du droit divin, la Chambre des députés parut s'émouvoir lout à coup de la situation exceptionnelle qui créait un pouvoir sans conlrôle, presque sans

limites, en dehors des pouvoirs constitutionnels et réguliers. On a dit qu'il n'y a rien de plus hypocrite que les assemblées parlementaires, et c'est une grande, une incontestable vérité : tandis que la chambre prodiguait au « héros des deux mondes » les qualifications les plus louangeuses, elle ne songeait déjà plus qu a détruire, qu'à renverser cette puissance rivale qui la troublait et l'offusquait.

Elle Patlaqua avec une merveilleuse adresse, mais aussi avec une rare duplicité : le ministère avait présenté un projet de loi sur la garde nationale, et ce projet renfermait l'article suivant : « Dans les communes ou cantons où la garde nationale formera plusieurs légions, le roi pourra nommer un commandant supérieur, mais il ne pourra être nommé de commandant supérieur des gardes nationales de tout un département, ou môme d'un arrondissement de sous-préfecture. » La discussion de cet article, en se généralisant, fit surgir tout à coup le nom de M. de la Fayette ; et, en effet, si le pouvoir de nommer un commandant supérieur dans un département n'était

pas laissé au chef de l'État comment serait-il jamais possible d'admettre qu'un citoyen, quelque grand qu'il fût, d'ailleurs, pût être investi du commandement en chef des gardes nationales du royaume?

On accabla donc d'éloges M. delà Fayette ; mais, en définitive, on supprima aussi régulièrement, aussi constitutionnellement que possible, les hautes fonctions qui lui avaient été décernées en quelque sorle comme une couronne civique dont il était si glorieux et si lier! Vivement froissé dans son amour-propre, le général, averti du vote de la Chambre, envoya sa démission au roi.

Et le roi lui répondit :

« Je reçois à l'instant, mon cher général, voire lettre qui m'a peiné autant que surpris par la décision que vous prenez; je n'ai pas encore eu le temps de lire les journaux. Le conseil des ministres s'assemble à une heure; après, je serai libre, c'est-à-dire qu'entre quatre et cinq j'espère vous voir et vous faire revenir sur votre détermination. »

Mais, après avoir avec amertume et franchise

exposé tous ses griefs au roi, M. de la Fayette maintint la démission qu'il avait donnée, et, à dater de ce moment (ce qui ne fait pas grand honneur à la nature humaine), son salon, jadis Irop rempli, ne vit plus que sa famille ou ses intimes amis.

Celui du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, moins facilement abordable, quoique bien loin d'être inaccessible, surtout dans les premiers temps qui suivirent la Révolution de juillet. Ce ne fut qu'au bout de dix-huit mois que Louis-Philippe et sa famille allèrent s'installer aux Tuileries, salon dont je parlerai longuement plus tard.

Le Palais-Royal avait, on le sait, bien changé d'aspect depuis 1814. Les courtisanes et les jeux avaient beaucoup contribué à étendre sa célébrité dans toute l'Europe à l'époque où, lorsqu'on demandait : « Où conduit cette route? » on répondait : « Elle conduit au Palais-Royal. » En 1830, les courtisanes en étaient expulsées depuis quelques années. Les jeux ne devaient pas tarder à l'être. Le duc d'Orléans avait voulu moraliser les lieux qui lui servaient de demeure. Il avait éga-

lemcnt entrepris, avec l'aide de l'architecte Fontaine, de régulariser les galeries à arcades qui encadrent le jardin, et de supprimer ces étables d'Augias que Ton nommait les galeries de bois, en les remplaçant par un passage brillant, aéré, recouvert d'un dôme de verre et auquel il avait donné son nom.

Cette élégante galerie d'Orléans, ainsi que les autres embellissements du palais, était à peine terminée à l'entrée de l'hiver de 1830.

On sait que la dernière grande fête officielle donnée sous la Restauration fut offerte par le duc d'Orléans à Charles X et à ce même roi de Naples, François I er , dont j'ai eu occasion de parler tout à l'heure. François I er , père de madame la duchesse de Berry, venait de conduire en Espagne une autre de ses filles destinée à épouser Ferdinand VII et à devenir la mère de la reine Isabelle II, actuellement régnante. Il avait franchi les Pyrénées et traversé toute la France pour aller visiter Charles X et la mère du duc de Bor-

deaux. Des réceptions brillantes l'avaient accueilli parlout, ainsi que la reine de Naples, durant ce

voyage accompli au moment où la glorieuse expédition d'Alger paraissait devoir faire une si heureuse diversion aux querelles politiques et aux dissentiments des partis.

Ce bal célèbre donné au Palais-Royal en juin 1850 était resté dans la mémoire de tous ceux qui y avaient assisté : je me souviens qu'un jour j'eus à son sujet une très-curieuse conversation avec M. de Salvandy, alors qu'il était ministre de l'instruction publique.

Cet excellent et honorable M. de Salvandy, que je vois encore avec sa haute taille, sa figure gravée par la petite vérole, son cou un peu épaissi par une dangereuse tumeur qui commençait à apparaître et qu'il s'efforçait de dissimuler sous la cravate et les cheveux, élait, quand il le voulait, un des plus brillants conteurs que Ton pût rencontrer et entendre. Homme d'un mérite beaucoup plus grand que ses adversaires politiques ne voulaient l'admettre, il s'est montré en certaines circonstances excellent orateur, et si ses ennemis lui reprochaient un peu de solennité dans les formes, il a témoigné du moins, lors de

son ambassade en Espagne et pendant la durée de son ministère, d'une remarquable dignité de caractère et d'une grande fermeté d'esprit.

J'allais, un matin du mois de mai 1846, causer avec lui, au point de vue littéraire, d'une mission en Suède qui m'avait été confiée, et je me trouvais (j'ai toujours eu la mémoire exacte des lieux) dans son cabinet de travail, rue Cassette, car, jusqu'à une certaine heure de la journée, il habitait encore, quoique ministre, l'appartement particulier qu'il occupait auparavant avec sa famille, composée de l'excellente madame de Salvandy; de sa fille, qui est devenue depuis la marquise d'Aux; de son fils, jeune alors, et de sa parente, mademoiselle Féray, dont le frère a épousé depuis la fille du maréchal Bugeaud.

Après avoir traité la question qui m'amenait et reçu les instructions du ministre, la conversation avec Vhomme continua sur des sujets divers. M. de Salvandy m'honorait d'une très-grande bienveillance.

Je ne sais comment j'en vins à citer un mot

SOUS LOUIS-IMIILirPE

de lui resté célèbre et qu'il avait prononcé pendant ce bal donné par le duc d'Orléans à Charles X et au roi de Naples : « C'est bien une fêle napolitaine, car nous dansons sur un volcan, » Ses souvenirs se réveillèrent alors, et voici les curieux détails qu'il me donna à propos de cette féte historique :

— Ce fut, me dit-il, au duc d'Orléans luimême que j'adressai ces paroles dont les journaux s'emparèrent le lendemain. La fêle avait été splcndide. A neuf heures précises, Charles X était arrivé avec le roi et la reine de Naples, le prince de Salerne, le Dauphin, la Dauphine, et Madame, duchesse de Berry, donnant la main à Mademoiselle. Le duc de Bordeaux n'était pas présent. Accompagné de ses deux fils aînés, les ducs de Chartres et de Nemours, le duc d'Orléans avait été recevoir les deux rois à la descente de leurs voitures. Madame la duchesse d'Orléans, entourée de ses plus jeunes fils, de ses filles charmantes et de sa belle-sœur, madame Adélaïde, attendait le royal cortège au haut du grand escalier»

« Les souverains et leurs brillantes suites parcoururent les magnifiques salons dont quelquesuns étaient à peine terminés, et la galerie nouvelle dont les peintures représentaient l'histoire du Palais-Royal. Charles X, qui donnait le bras à la reine de Naples, avait Pair gai et satisfait. La duchesse de Berry paraissait également joyeuse de posséder sa famille auprès d'elle. La Dauphine, cette martyre de nos discordes, semblait, comme toujours, dépaysée au milieu des fêtes. Le roi de Naples marchait plié en deux comme un homme quia déjà reçu une première atteinte de la mort.

« Après avoir traversé tous les salons, Charles X s'avança vers la terrasse qui donne sur le jardin, et y conduisit la reine de Naples. La nuit était superbe, une nuit de juin éclairée puissamment par la lune. Le roi montra le ciel avec la main cl dit à voix assez haute :

« — Voilù un beau temps pour ma flotte d'Alger!

« Des cris de : Vive le roi ! se firent entendre dans le jardin. Charles X salua la foule, qui re-

nouvela ses cris ; puis il rentra dans les salons, et les danses commencèrent.

« Ce fut peu de temps après que le duc d'Orléans étant debout derrière la rangée de fauteuils des souverains et des princesses, je. lui adressai les paroles que vous venez de me rappeler; et alors eut lieu cet entretien très-caraclérislique dont les termes, gravés dans ma mémoire, sont à peu près textuels :

« — Qu'il y ait volcan, monsieur de Salvandy, c'est possible; je le crois comme vous, et, ou moins, la faute n'en est pas à moi. Je n'aurai pas à me reprocher de n'avoir pas cherché à ouvrir les yeux au roi. Mais que voulez-vous? On n'écoute rien. Dieu sait où tout ceci peut nous conduire !

« — Fort loin, monseigneur, d'après ma conviction, et j'éprouve au milieu de cette fête splendide un profond sentiment de tristesse. Je me demande où sera dans six mois celte sociélé si brillante, où seront ces princes si heureux, si gais.

« Madame passait devant nous en ce mo-

ment, galopant avec le comte Rodolphe Appony.

« — Je ne sais pas ce qui arrivera, reprit le prince, je ne sais pas où ils seront dans six mois; mais je sais bien où je serai, moi : dans tous les cas, je resterai ici avec ma famille. C'est assez d'avoir été jeté deux fois en exil par les fautes d'autrui ; je ne m'y laisserai pas reprendre. Quelque danger que je puisse courir, je ne bougerai pas d'ici : je ne séparerai pas mon sort et le sort de mes enfants de celui de mon pays ; c'est ma résolution inébranlable. Je ne laisse pas ignorer mes sentiments. Dernièrement, à Rosny, j'ai beaucoup parlé sur tout ceci, et dit ma pensée entière. Le roi de Naples, qui y était avec nous, a très-bien jugé notre situation. Ce prince, que vous voyez si cassé et qui pourtant a quatre ans de moins que moi, est un homme de beaucoup do sens. Les circonstances extérieures l'obligent à être roi absolu; mais ses inclinalions ne sont point là, et il a fait des observations fort sages* Du reste, en m'affligeant autant que vous de la route où le roi s'engage, je ne m'effraye pas au* tant que vous des résultats possibles. Il y a en

France un grand amour de l'ordre. Celle France, on ne veut pas la comprendre, mais elle est admirable. L'expérience de la Révolution est présente à tousjes esprits; on en veut les conquêtes, on en déteste les égarements. Une révolution nouvelle ne ressemblerait à rien de ce que nous avons vu, j'en suis convaincu.

« — Cela pourrait être une révolution de 1688, monseigneur. Mais lorsque l'Angleterre se plaça en dehors de la légitimité, l'aristocratie lui restait comme élément d'ordre. Dans ce pays-ci, il n'en serait pas de même; le peu d'aristocratie qui nous reste est trop faible et ne se rallierait pas au gouvernement. On ferait très-probablement table rase, et la démocratie pure est inhabile à rien fonder.

« — Le monde est changé de face depuis quarante ans ; vous ne vous rendez pas assez compte de la diffusion des lumières, conséquence du partage des fortunes. Les classes moyennes ne sont pas toute la société, mais elles en sont la force. Leur intérêt constant est le maintien de l'ordre, et elles ont assez de puissance pour combattre et

réprimer les mauvaises passions. Le jacobinisme n'est plus possible quand le grand nombre possède.

« — Ce serait une erreur dangereuse, monseigneur, de comprendre parmi les garanties d'ordre la propriété tout entière. La propriété est si divisée qu'elle a sa multitude qui est profondément envieuse de toutes les supériorités et ennemie de tous les pouvoirs.

« — Songez, monsieur de Salvandy, que tout ce que veut le pays, c'est l'établissement sincère du régime constitutionnel. Il ne demande pas autre chose. Tout le mal est venu de l'impossibilité d'accepter complément, une bonne fois, tous les résultats de la Révolution, et la Charte en particulier. Ce qui a produit les égarements de la Révolution, c'est la mauvaise éducation de l'ancien régime, non moins que la trop grande inégalité des conditions. Nous n'en sommes plus là. Ma foi politique, c'est qu'avec des sentiments vraiment constitutionnels on mènerait tout à bien. Au reste, ces principes, je les ai toujours eus. Quand je trouvai asile à la cour de Sicile,

on voulait, pour me donner ma femme, m'amener à des concessions : je déclarai que mon opinion était invariable; que j'élèverais mes enfants dans ces idées, et que je le ferais dans leur intérêt tout autant que par amour de la vérité. La principale cause de toutes les difficultés de la politique, c'est que, dans le milieu où ils se trouvent placés, les princes nourrissent d'autres idées, d'autres opinions que les peuples. Tel est le motif pour lequel j'ai donné l'éducation publique à mes fils. J'ai voulu qu'ils pussent être à la fois citoyens et princes ; qu'ils ne prissent pas l'habitude d'un entourage de flatteurs ; qu'ils n'eussent pas devant les yeux ce voile que donne l'éducation des cours; enfin, qu'ils ne fussent pas liés par goût d'enfance à un monde faisant bande à part, intéressé à les tromper et se trompant toujours lui-môme. Je crois que, quoi qu'il arrive, je m'applaudirai toujours du parti que j'ai pris.

« J'abrège beaucoup celte curieuse conversation, continua M. de Salvandy. Elle porta sur plusieurs sujets de politique pratique, entre au-

très sur la loi départementale et communale. Le duc d'Orléans prenait ses comparaisons en Angleterre, en Suisse, en Amérique. Ce qu'il y avait de plus singulier, c'est que cet entretien avait lieu à deux pas du roi Charles X, et pour ainsi dire derrière son fauteuil. Vers le milieu de la fête, un tumulte populaire se produisit dans le jardin, où la foule fit un feu de joie des chaises amoncelées. Mais ce n'était que de la gaieté. Les colères du lion devaient éclater plus tard. Vers une heure du matin, Charles X,le roi et la reine de Naples, le Dauphin et la Dauphine quittèrent le bal. Madame la duchesse de Berry demeura encore pour danser le cotillon avec le duc de Chartres, et le jour était venu depuis longtemps lorsqu'elle sortit, accompagnée du prince de Salerne, de ce palais qu'elle ne devait plus revoir.

« Avouez, ajouta le ministre, que cette conversation est curieuse en ce qu'elle fait connaître d'une façon tout intime le caractère du duc d'Orléans.

— A ce point de vue, répliquai-je, elle appar-

tient vraiment à l'histoire et mériterait d'être

conservée.

Puis je remerciai vivement le ministre de sa bienveillante communication, et revenu chez moi tout pensif, je transcrivis immédiatement la conversation qui venait de m'étre ainsi racontée.

LAFAY KTT K

; : tri* SARTOR'US &Tr dtSnnc 17 'tins

uourgeoisemeni a tous les étages, excepte

Les réunions bourgeoises de 1831. — Lettre d'un ami à son ami. — Une soirée rue de Provence. — Les conversations de l'époque. — Figures originales. — Jeunes filles et femmes mariées — Célibataires et maris. — Exposition de 1831. — Les tableaux de circonstances. — Les portraits. — Grande mêlée des célébrités du temps. — Réunion de chefs-d'œuvre. — Paul Delaroche. — Léopold Bobcrt. — Horace Vernet. — Ary Scheffer. — Le Gudin de ce leraps-là. — Nestor Roqueplan.

— Les sculpteurs. — Foyatier. — Dantan. — Antonin Moyne.

— Visites du roi Louis-Philippe à l'Eiposition.

L'hiver de 1851 ne fut donc égayé à Paris que par des réunions officielles, des bals de souscriptions donnés par la garde nationale dans la salle de l'Opéra, ou des soirées dansantes organisées bourgeoisement à tous les étages, excepté

5i LES SALONS DE PARIS

au premier, et dans tous les quartiers, excepté au faubourg Saint- Germain dont les hôtels demeurèrent fermés.

Ces soirées bourgeoises, qui servirent de transition enlre une société qui s'en allait et une autre qui venait, avaient une physionomie des plus curieuses. Voici comment un très-jeune danseur de cetle génération parisienne les dépeignait à l'un de ses amis de province qui devait bientôt venir le rejoindre à Paris. Ce tableau, naïvement et juvénilement présenté, n'en est pas moins trèscomplet.

« Tu sais, mon cher, que j'ai encore la faiblesse d'aimer la danse (le danseur n'avait pas encore dix-huit ans), et je t'avouerai que cet hiver je suis un peu désappointé. Ah! ce n'est pas comme l'année dernière, à pareille époque ; il s'en faut de toute l'épaisseur d'une révolution; et si mes examens de droit n'en souffrent pas, bien au contraire, mes plaisirs paraissent devoir en souffrir beaucoup. Quelle sottise de la part de M. de Polignac de ne pas avoir attendu le retour de l'armée d'Alger pour opérer son petit Dix-huit

brumaire ! Ce n'était môme pas un Dix-huit brumaire, puisqu'il n'y avait personne à faire sauler par les fenêtres, la Chambre n'étant pas encore réunie. Et qui nous dit, après tout, qu'il ne faudra pas plus tard en venir à un équivalent des fameuses ordonnances? A l'instar de ce bon M. de Robespierre, et plus sérieusement que ce farouche personnage, M. de Polignac n'est peut-être pas encore jugé.

« Mais, Dieu me pardonne ! je crois que je me lance dans la politique. Je reprends :

« Donc, hier matin, me trouvant encore dans cet état de somnolence rempli de charme, qui n'est plus le sommeil, mais qui n'est pas absolument le réveil non plus, alors que, jetant un coup d'œil sur ma chambre en désordre, j'admirais les débris épars de ma toilette de la veille, rapidement jetés ça et là au retour d'une soirée dont les fatigues dansantes se faisaient encore légèrement sentir; au moment où je me demandais sérieusement par quelle loi et par quelle force de l'équilibre un de mes bas de soie se soutenait sur un des flambeaux de la cheminée, tandis que

mon gilet étalait son satin à fleurs au-dessus de la pendule, Ludovic, que tu connais bien, entra brusquement chez moi et me tint ce familier langage :

« — Bonjour, ami ; tu es étonné de me voir pénétrer chez toi comme un monsieur qui veut exécuter un vol au bonjour, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout à fait pour cela que je suis venu.

« — Je le crois, mon ami; je te crois.

a — C'est encore heureux; alors je poursuis.

Figure-toi qu'hier j'ai rencontré madame D..., qui est accourue à moi en s'écriant : « Ah! monsieur Ludovic, quelle chance de vous trouver sur mon chemin; sans cela, je vous aurais peut-être écrit... — J'aurais préféré cela, madame, ai-je dit en l'interrompant. — Moi, je préfère n'avoir pas eu cette peine, a-t-elle ajouté en minaudant de toutes ses forces. — Mais enfin, madame, qu'y a-t-il? ai-je repris; vous savez que je suis tout à vos ordres. — Aussi je compte sur vous pour m'avoir des danseurs, beaucoup de danseurs.

J'ai, en quelque sorte, improvisé une petite soi-

rée pour demain ; je voudrais avoir le plus de jeunes gens possible; non pas de ces jeunes gens inutiles qui croiraient se manquer à eux-mêmes en risquant une contredanse, mais des danseurs, de vrais danseurs. — - Oui, madame, je vous ai compris; de ces jeunes gens qui ne vont pas seulement au bal pour absorber des sirops ou jouer à l'écarté. — C'est cela précisément; amenezmoi donc le plus de jeunes gens que vous pourrez dans ces conditions-là. — Ils deviennent de plus en plus rares tous les jours, madame. — Je le sais, je le sais ; mais vous n'en aurez que plus de mérite. Adieu, je compte sur vous. » J'ai salué, et ma première pensée a été pour toi, mon cher.

« — Tu es bien bon !

« — Pas du tout; mais c'est que tu remplis

parfaitement le programme de madame D.... Tu as encore des illusions à l'endroit de la danse; lu possèdes un jarret d'enfer; tu es suffisamment réservé en fait de gâteaux et de glaces. Tu étais donc désigné d'avance, dans ma pensée, à l'honneur que l'on prétend te faire.

LES SALONS DE PAIUS

« — J'accepte ta proposition ; mais lu viendras me prendre.

« — C'est convenu ; je serai ici à huit heures et demie précises, et nous ferons noire entrée à neuf heures.

(En 1851, n'arrivaient à dix heures au bal que les gens qui voulaient faire une immense sensation. Aujourd'hui, on arrive à minuit.)

« — A propos, et quel genre de toilette?

«—Joli petit ordinaire. Ah! dame! nous n'allons pas au bal chez la duchesse de Berry.

« — C'est compris; à ce soir!

«—A ce soir, et surtout ne me fais pas attendre.

« Ludovic est venu me prendre comme il me l'avait annoncé, et notre fiacre nous débarquait à neuf heures, rue de Provence, chez madame D. . «

« Nous sommes montés au troisième étage :

une porte enlre-bâillée, par laquelle une lumière inusitée se répandait sUr l'escalier assez mal éclairé, d'ailleurs, nous a donné accès dans une antichambre tout encombrée de manteaux et de

SOUS LOUIS-PHILIPPE l«. 59

pardessus que plusieurs bonnes Irès-affairées rangeaient et dérangeaient a chaque instant. Cette pièce d'entrée était ornée des deux gravures si connues reproduisant les tableaux d'Horace Vernet, intitulés le Cheval du trompette et le Chien du régiment. On prit nos manteaux ; on nous donna un petit carton portant un numéro d'ordre que nous devions représenter en les réclamant au moment du départ. La porte du salon, qui s'entr'ou\rait de temps en temps, laissait arriver jusqu'à nous les accords plus ou moins mélodieux d'un piano, d'un violon et d'un flageolet, orchestre plus que suffisant pour les dimensions de l'appartement de madame D..., nous entrâmes.

« Dans un salon à papier jaune, à meubles recouverts de satin de laine couleur boulon d'or, deux rangs de banquettes supportaient, s'épanouissantdans des toilettes d'une fraîcheur douteuse, sur le devant, une rangée de jeunes filles ou, pour parler plus exactement, de demoiselles (car il y en avait quelques-unes qui avaient déjà, dans le livre de la vie, entamé les pages de la

vingtième année); par derrière, une ligne de mamans, vêtues dans un goût plus ou moins sévère, ornées parfois de bonnets aux rubans versicolores dont l'éclat attirait bien involontairement le regard; ayant aussi parfois le cou entouré d'un boa, sorte de fourrure très à la mode en ce moment, et qui affecte la forme d'un serpent « se « déroulant en replis tortueux. »

a Ici j'ouvre une parenthèse pour te redire, à propos de boa, un bon mot qui n est pas encore trop vieux :

« Une assez jolie femme, récemment mariée 5 un homme qui n'a inventé ni poudre, ni pommade, comme disait un coiffeur bel-esprit, mais qui gâte un peu les agréments de sa personne par le ton des Précieuses de Molière, criait assez haut , il n'y a pas longtemps, à la (in d'une soirée : * Mais où est donc ma bête? Avez-vous vu ma « bêle? »

« Elle voulait parler de son boa.

«—Alfred, ta femme te demande! i> eut le courage d'aller dire au mari un ami par trop mauvais plaisant. »

« Ceci dit, je continue.

a Cette double rangée de banquettes s'étendait non-seulement dans le salon jaune, mais encore dans une salle à manger assez grande, pour permettre le développement des contredanses et surtout le passage tourbillonnant du galop, qui devient de plus en plus à la mode et que dans le principe on appelait la galope. Cette dénomination a cours peut-être encore en province; mais, à Paris, on ne l'emploie plus. Elle serait trouvée trop rococo, mot que cet hiver a vu également éclore.

« Dans une chambre à coucher bleu-tendre, des tables de jeu se trouvaient disposées, et c'était là que paraissaient s'être réfugiés tout d'abord les maris et les pères. Il y avait une table d'écarté et une table de bouillotte. Cette dernière était déjà garnie de son personnel. L'autre, vers laquelle bien des regards se tournaient à la dérobée, n'allait pas tarder à attirer un public trop nombreux pour la satisfaction de la maîtresse de maison.

« Celle-ci, rayonnante au milieu de toutes ces

LES SALONS DE PAUIS

splendeurs, félicitée tout haut, mais enviée el dénigrée tout bas par une quantité de commères charmées d'avoir une occasion de produire leurs filles et d'arriver peut-être ainsi à les bien caser, locution fort usitée en pareil cas, la maîtresse de maison, disais-jc, s'est avancée vers nous dès qu'elle nous a aperçus :

« — Ah ! monsieur Ludovic, c'est bien aimable de ne pas nous être venu trop tard.

« — Madame, je vous présente. . .

« — Monsieur serait bien aimable aussi d'inviter pour celte contredanse une charmante jeune fille que j 'aperçois là-bas sur sa banquette.

« Et elle me conduisit immédiatement à la charmante jeune fille. C'était réaliser le dicton si connu : Aussitôt pris, aussitôt pendu.

« Pendant que j'invitais la danseuse désignée et que je cherchais un vis-à-vis, madame D... élait retournée vers Ludovic.

« — Et vos autres amis, disait-elle, j'espère qu'ils vont venir?

« — Certainement, madame, certainement, et tous sont dans les conditions exigées par votre

programme : Naïveté de la jeunesse; jarret d'enfer; jamais faim ni soif.

« J'avais pris place avec ma danseuse à laquelle sa mère, une femme maigre, coiffée d'un turban, avait crié : « Mathilde, prends garde d'accrocher « ta robe! » En face de nous figurait un jeune romantique, habit noir, gilet noir très-ouvert et en pointe, pantalon semi-collant s'arrêtant audessus de la cheville, cheveux relevés et barbe pointue à la Henri III. Ma danseuse, assez jolie, mais très-gauche, paraissait sortir de pension. Répondanl par oui et par non aux banalités que l'on échange d'ordinaire en pareil cas, elle ne me semhlait pas susceptible de provoquer un dialogue vif et animé, et, dès-lors, mon attention pouvait sans inconvénients se porter tout aulour de moi, mes observations aller leur train. Toutes les variétés de la demoiselle se trouvaient représentées dans ce salon, excepté, bien entendu, la fille du duc et pair. Il y avait là la pensionnaire de quinze ans que les enfants de la maison et tous les collégiens qui honorent la soirée de leur présence ne laissent pas un instant à sa place;

la chercheuse de mari, aux yeux langoureux, pâle, se levant indolemment de sa banquette, cherchant à mettre le plus d'esprit qu'elle peut dans sa conversation avec ses danseurs, et parvenant avec une certaine habileté à leur faire dire, sans qu'ils se doutent du piège, quel lieu habitent leurs parents, s'ils sont rentiers, propriétaires ou fonctionnaires publics, et s'ils passent l'été à la campagne ; la virtuose, piano et chant, qui entoure son cou d'une écharpe, afin d'éviter quelque enrouement désastreux ; joie et gloire de sa famille, elle ne saurait trop se ménager, car elle fait les délices du faubourg Poissonnière; la bonne fille, qui danse comme quatre, rit aux éclats de ce que lui dit son cavalier, le pousse quand il oublie que c'est à lui de figurer, se jette sur les plateaux et renverse les verres de sirop sur elle ; la muse coiffée en Cérès avec une foule d'épis d'or et d'argent, robe prétentieuse et sale, gants qui ont servi quinze jours; elle se défend de danser, mais finit par accepter Tinvitation qu'on lui adresse, ne manque pas de vous demander si vous préférez les Méditations

aux Orientales, et parvient à vous faire savoir qu'elle assistait avec madame Tastu à la dernière représentation de Marion Delorme; la vieille fille, enfin, type particulier d'aigreur, d'envie et de vanité que le grand Balzac a si profondément étudié, si bien dépeint. Il ne faut que la plaindre, car, après tout, ce n'est pas sa faute.

« Et les femmes mariées? quelles étonnantes variétés dans l'espèce! Mais pourtant ces variétés diverses peuvent et doivent se classer, se grouper, pour mieux dire, par grandes catégories : la femme prude et réellement vertueuse, catégorie assez restreinte, il faut bien l'avouer; la femme qui aime la plaisanterie comme un enfant qui joue avec le feu, mais sans tomber dedans ; celle qui, au bal, est toujours suivie des yeux par un monsieur à moustaches et à l'air farouche, qui n'est pas son mari ; la dévote qui porte une robe très-montante, mais qui n'en pense pas moins qu'avec le diable il est des accommodements ; la grande et maigre dont la toilette excentrique a pour effet de la faire paraître plus longue et plus maigre; la petite femme replète qui se

couvre de bijoux et porte un oiseau de paradis. Je ne parle pas des femmes hors d'Age et qui peuvent dire en commençant un récit, comme cette spirituelle vieille : « Dans le temps que j'étais a femme ! »

« Et les hommes I Ah ! Ton voyait bien qu'une révolution avait passé parla! Un monsieur, capitaine de la garde nationale, arriva en uniforme, sous le prétexte qu'il était de service et n'avait pas voulu manquer l'invitation; en réalité, parce qu'il trouvait que l'uniforme l'avantageait et qu'il voulait produire avec éclat ses épaulettes neuves. Les conversations politiques ne faisaient pas défaut et, tout en dansant, j'y prétais l'oreille.

« — Je vous dis que le licenciement et le désarmement de l'artillerie de la garde nationale amèneront une révolution nouvelle. Bastide et Trélat ne sont pas des gens avec lesquels on puisse jouer ainsi.

« — Allons donc! vous autres républicains, vous n'êtes qu'une infime minorité au milieu de nous qui sommes disposés à soutenir, quand même, le roi de notre choix.

« — Comme Bourbon?

« — Quoique Bourbon, comme dit M. Dupin.

« — En attendant, prenez garde aux ides de mars. Nous sommes plus forts que vous ne le pensez.

« — Essayez ; nous vous recevrons à coups de fusil.

« L'interlocuteur républicain était un grand jeune homme coiffé à la malcontent, vêtu d'un habit noir boutonné jusqu'en haut. Le partisan du gouvernement nouveau était un monsieur gros et gras, à figure réjouie, portant un vaste gilet blanc et un habit bleu à boutons d'or.

« D'un autre côté, c'était une conversation artistique ; là, on ne parlait pas des ides de mars, mais de l'ouverture en mai du nouveau Salon de peinture. On diccutait Ingres, Horace Vernet,Dclaroche ; on se demandait si leurs œuvres à la future exposition seraient nombreuses; on se prenait aux cheveux à propos de Delacroix, que Ton contestait et que l'on défendait avec une égale ardeur.

« Ailleurs on disait :

LES SALONS DE PAItlS

« — Il parait que Balzac prépare un roman qui sera intitulé : la Peau de chagrin.

« — Qu'est-ce que cela veut dire, la peau de chagrin? demanda une grosse dame en minaudant.

« — Parbleu ! reprit un loustic de salon, c'est bien simple, et il fit à cette question une réponse telle que je juge inutile de la reproduire, plaisanterie au gros sel qui annonçait assurément une éducation très-distinguée ou un sans-façon bien grand : elle fut accueillie par des rires approbateurs.

« — Ce diable de Gustave a toujours le mot pour rire, dit un des assistants. C'est égal, ajouta-t-il, je préfère bien Paul de Kock à Balzac. Au moins, avec le premier, on sait tout de suite à quoi s'en tenir, tandis qu'avec l'autre il faut être le plus souvent deux heures à chercher ce qu'il veut dire. II a surtout de longues descriptions du cœur humain qui sont assommantes. 11 emploiera trois pages à vous expliquer comment une femme élernue.

« — J'adore cela, dit un jeune blond.

SOUS LOUIS-IMIILH'PK I".

<c — C'est possible; mais je suis désolé de ne pas partager votre avis.

« — Jules Janin va aussi publier Barnave.

a — Bar... quoi?

« — Barnave.

« — Ah I ah!... fit l'autre.

« Et il se leva prudemment pour aller à la tabled'écarté où on criait : « Un rentrant ! »

« Je me dirigeai aussi de ce côté; la partie semblait animée. Sept ou huit messieurs étaient groupés de chaque côté; il y avait bien, ma foi, trente-cinq francs sur la table.

« — Il manque cinq francs ! cria-t-on.

« — Je les faisl eus-je l'imprudence de répondre.

« Le mot était ù peine lâché que la maîtresse de maison fit signe à son mari, qui avait Pœil sur tout, de venir me relancer.

« — Ah ! jeune homme, me dit-il, ce n'est pas bien de délaisser les dames pour le tapis vert.

« — Mais, monsieur, je ne les ai pas délaissées du tout. Je suis un peu fatigué... voilà la raison.

« La maîtresse de maison intervint.

« — Monsieur, dit-elle, vous n'avez dansé que neuf contredanses, trois\alses et deux galops avec mesdemoiselles*** et mesdames

« Je fus épouvanté de cette mémoire spéciale; j'inclinai la tête, et je répondis :

« — C'est vrai, madame.

« — Eh bien ! alors, vous ne devez pas vous dire fatigué. A votre âge !

« — Je crois bien, dit le mari, à votre âge, j'en dansais trente sans me sentir aucunement las.

a — Tenez, reprit sa terrible femme, vous voyez bien, là-bas, cette dame avec une robe écarlate? Eh bien! vous me feriez un sensible plaisir en allant l'inviter.

« Pendant ce dialogue, ma pièce de cinq francs avait passé dans le camp ennemi.

a Conduit ou plutôt entraîné par mon bourreau, je me dirigeais vers la dame écarlate. Le monsieur à habit bleu et à boutons jaunes m'arrêta par le bras.

a — Monsieur, il y a un bal au profit des Polonais; vous souscrivez, n'est-ce pas?

« — Eh! monsieur, vous voyez bien que je n'ai pas le temps !

« Ce mot me sauva. Je courus à la danseuse désignée; je la fis figurer avec une ardeur passionnée qui dut bien l'étonner sans doute, mais qui évidemment la charma. Dés que je l'eus ramenée à sa place, je me glissai dans la pièce voisine, sous le prétexte de respirer un peu, et, par le fait, je respirai tout à fait, car je m'élançai à la porte sans être aperçu. Je tendis fébrilement le numéro de mon pardessus à la camériste, qui, pleine d'intérêt pour moi, me crut malade et s'empressa de me le trouver. Comment dcsccndis-je l'escalier? Je n'en sais vraiment rien ; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est que le traître Ludovic l'avait descendu avant moi, me laissant dans cet affreux guêpier.

« Voilà, mon cher, nos plaisirs de l'hiver de 1851. Deus nobis hœc otia fecit.

« Ma foi, j'appelle Deus la révolution de juillet 1850. Je me trouve trop poli; il y a des nuances. »

Cette lettre intime adressée alors à un ami et

pour le sans-façon de laquelle je dois certainement réclamer toute l'indulgence du lecteur, n'en présente pas moins un tableau assez complet des salons de cetle époque transitoire.

L'Exposition de peinture, dont on se préoccupait déjà, à bon droit, ne ressembla pas aux Expositions Irop multipliées de notre temps actuel. Elle renferma un grand nombre de tableaux et de sculptures hors ligne, et qui sont restés comme des chefs-d'œuvre des maîtres qui les produisirent.

Le gouvernement de la Restauration avait fait beaucoup pour les arts, et, bien conseillé par les hommes spéciaux qui l'entouraient, notamment par le comte de Forbin et M. de Cailleux, M. Sosthénes de la Rochefoucauld, qui avait les beauxarts dans ses attributions, sut bien distinguer les artistes d'un vrai talent, et eut la main heureuse en fuit de commandes ou d'achats. C'était un galant homme dans toute l'extension du terme que cet honnête vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, et il est triste de penser que ses qualités et ses mérites relatifs l'aient moins po-

pularisé que sa fameuse ordonnance sur les jupons dos danseuses de l'Opéra. Tel est le mondo et sa justice dislributive.

Bien traités et largement récompensés par le gouvernement qui venait de tomber, les artisles, à l'exception de quelques enthousiastes, ne virent pas d'abord sans une certaine inquiétude la révolution qui venait ainsi menacer leurs intérêts et, pour un grand nombre, froisser leurs sympathies. Mais le gouvernement nouveau était disposé à suivre les errements de celui qui l'avait précédé; et d'ailleurs, précisément parce qu'il était nouveau, il avait de nombreuses commandes à faire. Ainsi, à l'Exposition de 1851, il y avait une grande quantité de tableaux de circonstance. A celle de 1827, on n'avait vu qu'un seul portrait du roi Charles X; mais, cette fois, on ne comptait pas au Louvre moins de douze portraits du roi Louis-Philippe et de dix bustes de ce prince. M. le duc d'Orléans était également reproduit plusieurs fois, soit en colonel de hussards, soit en artilleur de la garde nationale, le mousqueton à la main. Puis venaient les grandes

scènes politiques : Louis-Philippe prêtant serment à la nouvelle Charte; Louis-Philippe passant, en compagnie du général la Fayette, une revue de la garde nationale ; la toile de Delacroix représentant la Liberté guidant le peuple aux barricades ; enfin des scènes épisodiques telles qu'un Bivouac dans la cour du Louvre, l'Enterrement des victimes de Juillet, etc., etc.

Il y avait un contraste assez piquant entre les tableaux de ce genre et ceux qui, commandés par l'ancienne liste civile, reproduisaient des scènes de la Restauration, telles que le Combat de Navarin, la Prise d'Alger, ou le Dévouement de l'héroïque Bisson. D'un côté, le drapeau blanc; de l'autre, l'étendard tricolore qui lui avait si inopinément et si rapidement succédé. Les portraits particuliers présentaient aussi une mêlée assez curieuse : M. de la Fayette, Adolphe Nourrit, quatre fois reproduit; le maréchal Soult, l'avocat Déquevauvilliers, lieutenant-colonel dans la garde nationale ; le célèbre Quiroga, Debureau, M. Agier, Labbey de Pompières, madame Anatole de l'Opéra, le comte de Flahaut, mademoiselle Minette,

le maréchal Maison, M. Cousin, mademoiselle Léonline Fay, M. de Laborde, le duc de Fitz-James, et tant d'autres bien surpris de se trouver ainsi rapprochés et confondus.

L'Exposition avait été ouverte au mois de mai. Le roi Louis-Philippe la visita plusieurs fois. C'était après quatre heures que ces visites avaient lieu. Le roi, dès le premier jour, parut enchanté et disait à toutes les personnes qui, ministres, généraux ou hauts fonctionnaires, étaient témoins de sa vive satisfaction :

— Vous devez être content ; quelle magnifique Exposition !

11 avait bien raison ; chacun devait ressentir un mouvement d'orgueil national en parcourant ce Salon de 1851. On va en juger :

Paul Delaroche, ce peintre sage, habile dans le choix de ses sujets, suffisamment coloriste, suffisamment dessinateur, dont les tableaux iront toujours en augmentant de valeur, Paul Delaroche avait là ces deux charmantes toiles vulgarisées par la gravure et connues sous le nom de Richelieu et de Mazarin. On sait avec quel esprit

de composition, avec quel éclat de couleur ces deux tableaux étaient exécutés. Ils ont passé depuis dans la galerie Pourtalès. Une autre toile fort importante de Delaroche attirait vivement l'attention, et à bon droit, assurément : c'était le Cromwell ouvrant le cercueil de Charles 1 er , peinture large, d'un ton vrai, à laquelle on n'aurait pu reprocher qu'un peu de froideur. Cela tenait à ce que l'artiste avait dessiné la figure de son Olivier Cromwell d'après un plâtre moulé sur nature, et que la ressemblance cherchée dans la mort donne toujours un résultat identique, par rapport à la vie, à celui que donnerait le plus beau clair de lune par rapport à la lumière du jour. Delaroche exposait encore cette année-là son charmant tableau des Enfants d'Edouard.

Léopold Robert avait au Salon son magnifique tableau des Moissonneurs, et jamais peut-être peinture n'avait aussi bien fait comprendre l'Italie que celle toile éclatante avec ses femmes brunes et sévères, ses têtes si expressives, ses terrains calcinés dont les contours se découpaient si nettement sur l'azur du ciel. Ary Scheffer était

représenté au Salon par sa splendide Marguerite. Horace Vernet exposait, avec une ou deux toiles officielles, le portrait de sa fille, non mariée encore, et qui devait être un jour madame Paul Delaroche. C'était un superbe portrait, exécuté avec un art et un goût infinis, et le peintre y avait habilement surmonté une difficulté suprême, celle de peindre le personnage en pleine lumière, sans ombre aucune.

Depuis, les traits de mademoiselle Horace Vernet, devenue la femme du grand artiste, ont été reproduits sous un costume d'emprunt dans la belle peinture murale de l'hémicycle du palais des Beaux-Arts, ainsi que ceux de son amie d'enfance, la belle et sympathique duchesse de Fitz- James, morte si déplorablement, brûlée, à sa villa de Saint-Germain.

Gudin exposait en 1851 quelques-unes de ses meilleures marines. On admirait alors avec quelle variété de tons il passait du ciel et de la mer d'Afrique aux brumes des climats septentrionaux. Les tableaux du Gudin d'alors ne ressemblaient guère à ceux du Gudin d'aujourd'hui. II y a pour

les peintres comme pour les artistes dramatiques un moment où il faudrait se retirer de la lice pour demeurer entouré de son auréole cl conserver tout son prestige. Camille Roqueplan avait, lui aussi, de fort belles marines au Salon de 1831. De plus, il avait exposé de charmants pastels.

Il serait trop long d énumérer toutes les œuvres remarquables que réunissait celte Exposition de peinture et de sculpture, où Foyatier avait son Spartacus, Dantan des bustes superbes, Antonin Moyne ses Démons luttant sur un cheval.

Ah! le roi Louis-Philippe avait raison d'être content. On pouvait Pétre à moins.

touchait de près ou de loin au gouvernemen

Le parti légitimiste et les châteaux. — Mazarinades du temps. Pèlerinages des fidèles en Écosse. — La cour d'Holy-Rood. — Existence de la famille exilée. — Correspondances et offres singulières. — Intrigues. — Opinions personnelles de Charles X et de la Dauphine. — La duchesse de Berry. — Son courage aventureux. — Mission de M. de Blacas. — La duchesse à Bath et à Londres.

La société légitimiste, retirée dans ses lerres, et qui n'avait point encore pour occupation les conspirations armées de la Vendée, amusait ses loisirs en frondant et en ridiculisant tout ce qui touchait de près ou de loin au gouvernement

nouveau. Voici un assez curieux spécimen de ces plaisanteries de lepoque dont le feu incessant était dirigé sur les fonctionnaires de 1850 :

On avait imaginé de grouper des noms réellement pris sur la liste des 4,997 décorés et médaillés de Juillet, parmi lesquels se trouvaient plusieurs femmes, et d'en faire des phrases de ce genre :

— Caen, Napoléon Gouvernet, Paris, Jacques Publicain, Mutius-Scévola Monchy, Messidor- Brutus Rudeau, Yivion, Tranquille, Cosme, Baptiste, Maix, Carrion-Nysas, Barginet, Mérimés, Chabannes, Onmiz, Lafrance, Amal.

— Oyer, Brayer, Lechanteur, Ducoing, Delavignc, Apollon Buse, Haveck, Mille, Sainsans, Mazet, Anroué, Tubleu , Qua y, Lheureux, Acquord.

— Perrier, Malin, Compère, Berne, Girod de l'Ain, Nestor Delafolie, Maix, Seigneur, Cîisimir, Leblanc, Lerouget, Lebleu, Redouté, Lenoir.

— Autoy, Modeste-Aglaé Pinot, femme Quillet, Simple, Asperge, Verte, Aubin Marie, Hétu f Hébé, Die, Lemoye, llélu, Houry, Céleste-Aglaé Quillet, née Pinot.

sous Lons-ruiMPPE i".

— Quantat, Marguerite Landragin, Lecomte, Sébastiani, Lacharme.

On disait que M. Thiers était un députe de poche et que la rue du Petit-Hurleur allait prendre définitivement son nom ; qu'il serait surintendant des menus, tandis que M. Séné serait préposé à la pharmacie du palais, que M. Barbet garderait la porte, et que le maréchal Lobau (lequel avait récemment dispersé des rassemblements en faisant jouer des pompes) serait investi de la surveillance de tous les jels d'eau des Tuileries ; que les employés de M. Casimir Péricr avaient grand soin de ne jamais lui tourner le dos et venaient de signer une pétition pour qu'il ne portât que des pantoufles.

Que M. Barthe se faisait chanter des Te Deum pour tenir tôle aux serpents de l'envie.

Que M. de Schonen, lequel eût été capable, s'il eût vécu de leur temps, de faire divorcer Philémon et Baucis, espérait, du moins, à la fin de sa vie, obtenir le paradis... de Mahomet.

Que M. Vigier, à l'occasion de son élection, venait de recevoir d'Angleterre l'ordre du Bain,

et que ce jeune député ne comptait parler que' sur la dette flottante ; mais que, si le juste-milieu venait a périr, il s'en laverait les mains.

Que le dey d'Alger, en ce moment à Paris, voulant remonter sa maison, avait fait demander à M. Casimir Périer dix députés du centre pour en faire des muets.

Que la Chambre se plaignait de ne voir jamais Du pin tendre, et qu'elle préférerait alors qu'il fût plus rassis.

Que le maréchal Mortier ne parviendrait jamais 5 cimenter l'alliance de la France et de la Russie.

Que l'expédition contre la Hollande à propos de la Belgique ne pouvait avoir rien de sérieux, puisque cela se passait entre la poire et le fromage.

On disait encore une foule de choses de ce genre qui prouvaient que les mazarinades ont toujours clé dans le goût français, et c'est ainsi qu'au fond des châteaux et des villes de province la société légitimiste amusait ses loisirs en attendant les grandes aventures et les coups de fusil de la prochaine expédition de la Vendée.

SOUS LOUIS-PHILIPPE l".

Parfois un membre jeune ou vieux de quelque famille dévouée prenait un passe-port pour l'Angleterre et, de Londres, se rendait en Écosse pour offrir à la famille exilée l'hommage de sa fidélité.

Dans les premiers jours de leur exil, Charles X et la famille royale avaient habité le château de Lulworlh. Le gouvernement anglais avait, peu de temps après, mis à leur disposition le vieux palais d'Holy-Rood, séjour triste, mais très-convenable, qui n'avait que le défaut de rapprocher d'une façon trop saisissante les malheurs des Bourbons des malheurs des Stuarts.

Cette résidence royale des souverains écossais, toute remplie encore des souvenirs de l'infortunée Marie, la contrée même dont la belle ville d'Edimbourg forme la capitale, cette Écosse que Walter Scott avait tellement popularisée en France par ses compositions si ingénieusement remarquables, concouraient à donner quelque chose de poétique et de romanesque à ce séjour des descendants de Louis XIV dans un des palais de Jacques II.

Et pour le dire en passant, puisque je viens de parler de sir Walter Scott, Pinfluence des écrits de ce romancier antiquaire sur la société française fut immense dans les dernières années de la Restauration. Elle fut certainement beaucoup plus grande qu^on ne Ta jamais supposé. La masse d'idées qu'il a, en quelque sorte, imposées à cette époque ou qu'il a refoulées, rend son action d'écrivain très-curieuse ù signaler. Ses évocations du moyen âge, ses peintures séduisantes des cours d'autrefois, son goût si vif et si éclairé pour les vieux monuments, les vieux livres, les armures, les costumes, les meubles du passé ont singulièrement influé en France sur le goût en général, sur la littérature et la peinture en particulier. Il est môme assez remarquable que l'action de ce grand écrivain se soit fait sentir beaucoup plus chez nous que dans sa propre patrie.

L'Ecosse était donc, en France, un cadre trèspoétique pour les infortunes des Bourbons. Le fidèle serviteur qui traversait le détroit pour aller saluer ses anciens maîtres, ou le jeune et aventureux légitimiste qui portait à Holy-Rood

ses espérances et ses serments, admirait tout d'abord, en arrivant à Edimbourg, la situation pittoresque, les archileclures diverses, les vestiges des vieux temps et les splendeurs modernes qui font une ville à part de la capitale de l'Kcosse.

Puis il se dirigeait vers le but de son pèlerinage, vers ce bâtiment d'une apparence un peu claustrale, dont la façade était ornée de quatre tours groupées deux par deux à ses extrémités. C'était de onze heures à midi qu'avaient lieu les réceptions des étrangers qui avaient demandé audience. Le roi Charles X vivait à Holy-Rood comme un gentilhomme vivrait dans sa terre.

Ses appartements personnels étaient situés au premier étage du vieux palais. Après avoir traversé un vestibule assez vaste conduisant à la chapelle, puis une galerie et une salle de billard, on arrivait à une pièce assez sombre, garnie d'une table ovale et de sièges très-simples : c'était la salle à manger ; et cette pièce communiquait à un grand salon dont l'ameublement tout aussi simple lui donnait l'apparence du parloir d'un

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gentleman f armer des comtés. C'était là que le roi recevait ses visiteurs, et aussi que la famille royale se réunissait après le dîner jusqu'à dix heures, moment précis de la retraite.

Charles X était ordinairement vêtu d'un frac bleu sans aucun insigne. Un pantalon de drap foncé et un gilet blanc complétaient son costume. Il n'avait rien perdu dans l'exil de la grâce et de la dignité qui ne lui ont jamais été contestées. Aucune trace de regret ou d'amertume n'apparaissait sur son visage, et jamais non plus le plus petit mot d'aigreur contre les hommes ou contre les choses ne s'échappait de sa bouche.

Il disait volontiers aux Français qui venaient le visiter (et c'était la sincère expression de sa pensée) :

— J'aurais cru manquer à moi-même comme aux Parisiens en prenant, pour la promulgation des ordonnances, des précautions que je regardais comme inutiles ; rien ne m'a plus étonné que cette opposition formidable, et je ne pouvais me persuader qu'elle durât. Je n'ai jamais eu l'intention de renverser la Charte, non-

seulement parce que je l'avais jurée, mais encore parce que je voyais fonctionner avec plaisir les institutions qu'elle avait fondées. C'est même la crainte que ces institutions ne . fussent faussées par les prétentions omnipotentes de la Chambre des députés appuyées par une presse très-violente qui m'a fait exécuter ce que l'on a nommé un coup d'État. Je ne voulais, par une nouvelle loi électorale et par des mesures restrictives contre la presse, qu'empêcher l'empiétement de la Chambre des députés sur la Chambre des pairs et sur moi-môme. Si j'avais réussi, on l'aurait bien vu. Aujourd'hui même, je ne me reproche qu'une chose, c'est ma trop grande confiance.

Tel était le résumé des conversations du roi proscrit.

Le Dauphin, tout aussi résigné que son père, pour lequel il avait un respect filial des plus touchants, ne laissait jamais, lui non plus, échapper une parole d'aigreur, un murmure contre les hommes ou contre la destinée. Il lui arrivait même assez souvent, dans l'impartiale abnégation qui le caractérisait, de rappeler complaisam-

ment, en causant avec des visiteurs, les mérites de certains officiers, jadis ses favoris, et qui n'avaient môme pas attendu qu'il fût sorti de France pour aller offrir leur épée au gouvernement nouveau.

La Dauphine, cette martyre de nos révolutions, que l'on se plaisait, en France, à représenler comme une femme vindicative et pleine de fiel, puisait, au contraire, dans ses sentiments profondément religieux une sérénité pleine de dou-

ceur et l'oubli chrétien des grandes comme des petites injures.

La duchesse de Berry (je parlerai d'elle tout à l'heure) n'avait séjourné que quelques semaines, et dans les premiers temps de l'exil, à Holy- Rood, séjour dont elle ne pouvait supporter la tristesse et la monotonie. Les deux enfants, Mademoiselle, depuis duchesse de Parme, et M. le duc de Bordeaux, ressentaient matériellement la différence de situation qui leur avait été faite, mais ne laissaient jamais échapper la moindre plainte. Le jeune prince, dont l'éducation historique et littéraire était confiée à un homme in-

slruit, M. Barande, avait pour gouverneur le baron de Damas. Il recevait des leçons religieuses de l'abbé de Méligny, écrivait et parlait déjà plusieurs langues, apprenait le dessin sous la direction de M. d'Hardivilliers, enfin montait tous les jours à cheval, faisait des armes et tirait le pistolet, exercices deslinés à lui donner de la force, tout en stimulant son adresse naturelle. Son éducation était alors très-intelligemment dirigé e. Plus tard, après l'expédition de madame la duchesse de Berry dans la Vendée et sa captivité au fort de Blaye, lorsque la famille royale, retirée en Bohême, semblait accablée par ses nouveaux malheurs, la trop habile compagnie de Jésus a cherché à placer un de ses membres auprès du jeune prince. Mais le professeur jésuite, homme fort savant du reste, qu elle était panenue à faire agréer, ne resta que deux mois auprès de son royal élève.

Le soir, la famille exilée se rassemblait, après un diner auquel le roi invitait d'ordinaire deux ou trois étrangers, dans le grand salon dont j'ai parlé. Le roi faisait son whist, jeu qu'il affection-

LES SALO>S DE PARIS

naît beaucoup, ou quelquefois passait dans la salle de billard, et y faisait quelques parties avec M. le Dauphin. Dans le salon, le duc de Bordeaux et Mademoiselle se livraient à des jeux de leur âge, tandis que la Dauphine, assise avec ses dames autour d'une table ronde, travaillait à des ouvrages d'aiguille.

Aucune étiquetle ne régnait dans ce cercle, et la conversation, à laquelle les invités prenaient part en toute liberté, se généralisait souvent. A dix heures, comme je l'ai dit, tout le monde se retirait.

Une calèche louée au mois et trois chevaux de selle composaient les équipages et l'écurie des princes exilés. Leur suite, relativement assez nombreuse, car ils n'avaient point voulu abandonner des gens qui ne les abandonnaient pas, se composait, en hommes et en femmes, d une quarantaine de personnes. C'était une de leurs plus lourdes charges.

Rien de plus curieux, de plus instructif surtout, que les rapports et les correspondances échangés entre la famille royale et ses partisans

SOUS LOUIS-PUILIPI'E I er .

de France, ou, pour parler plus exactement, provoqués par eux.

Ainsi le fameux Dubourg, héros de Juillet, bien connu pour s'être improvisé général et avoir, en cette qualité, revêtu de l'uniforme, conduit le peuple contre la garde royale, mécontent d'avoir été mis de côté par le nouveau gouvernement auquel il demandait un emploi, écrivait à Holy- Rood pour proposer de rallier tous ses amis républicains à la cause de Henri V, offrant, à la fin de sa lettre, de se rendre personnellement à Dieppe, point de débarquement, pour poser luimême la planche d'abordage sous les pieds du jeune héritier du trône.

Certain personnage qui avait marqué sous le premier Empire avait dépêché en Angleterre un agent chargé d'offrir ses services aux princes exilés pendant que, d'un aulre côté, il se mettait aux ordres des membres de la famille Bonaparte* Il est devenu pair de France sous Louis-Philippe.

De vieux serviteurs écrivaient pour donner des conseils, énumérer les fautes commises, offrir leurs bras et leurs fortunes, brns usés, fortunes

VI LES SALONS DE PARIS

délabrées. D'autres expédiaient des plans de conspiration, des listes de conjurés inconnus, et garantissaient le succès; mais, avant tout, ils demandaient de l'argent.

11 s'est trouvé un ancien fonctionnaire qui a eu l'impudeur d'écrire à un des familiers du roi :

« Je suis sans argent et sans place ; ma position dans le gouvernement de Charles X m'a permis de connaître une foule de choses secrètes, et les libraires achètent très-cher le scandale, parce que cela se vend bien. Si Ton ne m'envoie pas vingt-cinq mille francs dont j'ai absolument besoin, je me verrai forcé d'avoir recours à celte ressource et de divulguer beaucoup de secrels politiques qui édifieront les gouvernements étrangers. »

Ces correspondances de toute nature, ces offres, ces conseils, ces plans, laissaient très-froids et très-indifférents les princes exilés. Jadis, durant les années de la République, du Consulat et de l'Empire, ils avaient été à même d'apprécier tous ces projets irréalisables, tous ces dévouements véritables, mais souvent aveugles. Ils

étaient, pour ainsi dire, blasés sur la situation particulière que le malheur a fait de tout temps aux princes détrônés. On répondait à tout avec une grande politesse, en s attachant à ne mécontenter, à ne froisser personne, mais d'une façon qui, au contraire, pût, dans une certaine mesure, coïncider avec les idées émises par chacun.

Ce n'était pas que Charles X, son fils et la Dauphine n'eussent à certains égards des idées trèsarrêtées. Ainsi le roi, frappé des embarras et des difficultés dans lesquels se trouve naturellement jeté un gouvernement restauré par l'intervention étrangère, n'admettait pas le concours des souverains qui avaient participé aux traités de Vienne. Il comprenait que c'était en France même qu'un mouvement d'opinion devait se manifester, s'il y avait lieu, en faveur de l'idée légitimiste. Lorsqu'on lui parlait de guerre civile et qu'on lui développait des plans de campagne dans la Vendée ou dans le Midi, il ne les repoussait pas a priori par une sorte d'aversion pour les luîtes intestines, mais il objectait avec raison qu'à notre époque, et avec la force gouvernementale de la ccr.tr Ji-

salion, une guerre civile, en supposant qu'on pût l'entreprendre, serait très-probablement impossible à soutenir. Le triomphe d'une émeute dans Paris lui semblait plus facile (la suite lui a donné raison), et alors il ne s'agirait que de savoir en profiter. La grande émeute des 5 et 6 juin le frappa beaucoup en le confirmant dans son opinion.

Mais madame la duchesse de Berry ne pensait pas aussi sagement, el son abnégation était moins grande. C'était un caractère et une individualité complètement à part au milieu de la famille exilée. Regrettant qu'on ne l'eût pas laissée se présenter aux Parisiens le 30 juillet 1830 pour réclamer d'eux la couronne de son fils, elle brûlait d'impatience d'opérer une tentative à laquelle la conviaient bien des conseils téméraires et de se mesurer, pour ainsi dire, avec la destinée. Elle se rendit à Bath, sous le prétexte d'y prendre des bains de mer } mais, en réalité, pour y conférer avec ses partisans et y préparer l'expédition qu elle projetait. Cette princesse avait un caractère entreprenant, le courage d'un homme et des vues poli-

tiques d'une hardiesse qui en font un personnage historique d une grande importance relative. La petite cour d'Holy-Rood n'avait pas vu sans regrets et sans appréhensions l'éloignement de madame la duchesse de Berry, car elle connaissait l'esprit romanesque qu'elle apportait dans les plus sérieuses combinaisons de la politique. Le duc de Blacas reçut de Charles X la mission assez difficile de suivre les traces de la duchesse et de s opposer dans la mesure de ses forces à « la politique d'aventures » que Ton redoutait de la part de l'intrépide mère du duc de Bordeaux.

Mais M. de Blacas, découragé, ne tarda pas à revenir auprès de son vieux maître.

Au printemps de 1831, un grand nombre de Français se rendaient individuellement à Bath ; et voici ce qu'écrivait un des plus spirituels visiteurs de la courageuse et romanesque princesse:

« A Bath, c'est encore la France qu'elle cherche, l'auguste exilée! Force lui a bien été de fuir quelque temps le ciel froid et pluvieux d'Édimbourg. Elle est donc venue sous ce ciel meilleur, aussi beau pour elle que le ciel d'Italie, moins

beau que celui de France! A Bath, la duchesse est l'objet de tous les respects et de toutes les sympathies. Nous avons voulu, nous aussi, lui présenter nos hommages. Le matin, au commencement d'une belle journée, habillés de notre mieux, en voyageurs cependant, nous nous rendions à la maison de Madame, car elle n'a plus de palais, dans Johnston-Street. Nous étions entrés dans la rue qu'elle habite, et déjà nous cherchions le numéro de son hôtel, quand tout à coup, appuyée sur un balcon et la tête penchée vers la rue, dans toute la fraîche simplicité d'une toilette du malin, nous apercevons une jeune personne que nous saluons involontairement. Figurez-vous, mon ami, que c'étaient les cheveux en bandeaux, la tête enfantine et le calme sourire de Mademoiselle elle-même; oui, elle-même; et si nous n'avions pas laissé Mademoiselle à Holy-Rood, nous n'en aurions fait aucun doute. Eh bien, cette femme penchée, l'œil fixé sur nous, Français, c'était sa mère; c'était Madame, et, à notre vue, elle donna des ordres pour qu'on nous introduisît près d'elle, après quoi elle nous

SOUS L0UIS-PHILI1M»E I".

salua de la main, puis elle vint au-devant de nous, bonne et vive comme toujours. Et que vous dirais-je? Mille questions de patrie, d'art et d'amitié : Que fait-on dans notre France? l'Exposition est-elle belle cette année? et nos pauvres amis isolés? Elle nous parla d'elle-même, de ses enfants, de tout l'exil d'Holy-Rood. On n'est pas femme, on n'est pas Française comme cela !

« Quand nous eûmes bien parlé et bien répété, mais surtout bien entendu les choses du cœur qui ne se rapportent pas, nous visitâmes la maison, véritable maison anglaise dont vos républicains ne voudraient pas. La maison est étroite, petite; et, si elle est élégante, elle le doit à la présence de Madame. La maison se compose de deux étages et de six pièces, deux au rez-de-chaussée, deux au premier, deux au second ; il y a loin de là au pavillon de Flore. La suite de la duchesse répond à l'habitation : le tout se compose de madame de Bouillé, d'une seule femme de chambre, d'un valet pour écrire et d'un autre pour faire la cuisine, car on ne peut pas appeler cela un cuisinier, à peine en a-t-il le tablier et le bonnet,

Mais qu'importe tout cela, pourvu que les pauvres de France doutent encore de son départ ; pourvu qu'on ne ferme pas son hôpital de Rosny; pourvu que ses serviteurs ne soient pas réduits à la triste position des serviteurs de Marie Stuart. Ainsi, pour la simplicité, la grâce franche et loyale, les tendres souvenirs, l'amour de la patrie d'adoption, le soin de l'indigence, pour toutes les vertus qui l'ont rendue si chère, madame la duchesse de Berry n'est pas changée. Mais pour la gaieté si vive, les saillies siciliennes et françaises en même temps, ce n'est plus la même. La princesse est grave et pensive. Elle se souvient que le malheur est celui de tous les rois de ce monde qui a le plus besoin de dignité. Une grande pensée, je ne sais laquelle, occupe son âme ; elle a cessé d'être celle que nous suivions des yeux dans nos promenades, dont nous adoptions toutes les modes, que nous applaudissions à son théâtre, le premier qui l'ait injuriée : c'est une sévère femme qui veut croire à un avenir meilleur, parce qu'elle est mère d'un enfant qui s'appelle Henri. En un mot, ce n'est plus Jeanne d'Albret, c'est Marie-

Diai

Thérèse el Blanche de Castilie; le ciel lui soit en aide au milieu de tant d'ingratitudes, de trahi sons, de calomnies et de malheurs. »

Le ciel ne vint pas en aide à la courageuse mais romanesque princesse. Dos amis imprudents la poussaient à cette expédition de la Vendée dont les principaux épisodes furent le combat du Chêne, la défense de la Penissière et la prise de la duchesse à Nantes, dans la maison de mesdemoiselles du Guigny. Un détail bien curieux de ces événements qui semblent déjà si loin de nous, bien qu'ils ne datent que de trente cinq ans, c'est qu'au nombre des combattants de la Pénissière se trouvait un des plus hauts dignitaires du second Empire, lequel cherchait alors sa voie et qui a fini par la rencontrer.

Les imprudents conseillers dont je parlais tout à l'heure avaient décidé la duchesse à emprunter des sommes considérables, en engageant les propriétés qui lui restaient encore, pour couvrir les frais de l'expédition projetée. C'était à Londres que devaient être pris les derniers arrangements relatifs à cet emprunt. Madame y fut conduite et

cachée à lous les yeux dans une petite maison isolée, et personne, pas môme les exilés d'HoIy- Rood, en dehors des membres du comité qui l'entourait, ne parvint à savoir ce qu'elle était devenue jusqu'au jour fixé pour rembarquement. Ce fut ainsi que se trouvèrent tout à la fois déjouées les précautions de la police française et la surveillance paternelle du roi Charles X.

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