‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe IerChapitre 3 sur 7 · M** DE STAËL · texte numérisé non relu

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L'Abbaye-sux-Bois. — Sa fondation. — Ses vicissitudes. — L'abM Maury. — Un bon mot de madame de Brancos, duchesse de Céreste. — Madame Récamier. — Son salon. — MM. de Chateaubriand, de Lamartine, Balzac, Villcmain, Ampère, Ballanche, Briffault, Lebrun, de Kératry. — Groupe d'écrivains, d'hommes politiques et de journalistes du temps.

Il y avait pourtant, à Paris, en dehors de la société bruyante et militante, certains salons permanents, calmes et, pour ainsi dire, inaccessibles aux grandes émotions mondaines, sur lesquels les révolutions, les émeutes et les guerres civiles ne pouvaient avoir qu'une influence lointaine et qu'une action de contre-coup.

De ce nombre était celui de madame Récamier, à l'Abbaye-aux-Bois.

Un soir, durant ma première année de quartier latin, étant venu faire visite à l'une de mes tantes qui habitait le faubourg Saint-Germain, je la trouvai se disposant à se rendre, ainsi que sa fille, à l'Abbaye-aux-Bois. Elle connaissait une dame anglaise qui s'y était retirée et avait ellemême de fréquents rapports avec la célèbre madame Récamier. C'était chez cette dernière que ma tante devait retrouver son amie.

Comme elle ne pouvait me recevoir, la voiture étant déjà à la porte, et que, d'ailleurs, j'étais moi-même en toilette du soir, ma tante me proposa de l'accompagner à l'Abbaye-aux-Bois : ce que j'acceptai avec empressement, curieux, comme je l'ai toujours été, de voir de près les choses et les hommes en renom.

L'Abbaye-aux-Bois, située, comme on sait, à l'entrée de la rue de Sèvres, dans un quartier jadis très-isolé et désert, a été fondée par saint Bernard et dépendait de l'abbaye de Clairvaux. Ses deux dernières abbesscs, avant la révolution de 1789,

furent mesdames de Richelieu et de Chabrillant. Lorsque l'empereur Napoléon I er favorisa le rétablissement en France des maisons religieuses, l'Abbaye-aux-Bois fut une des premières reconstituées'par les soins et sous la direction de madame de Navarre, qui en fil une maison d'éducation pour des jeunes filles appartenant à des familles distinguées. C'était d'elle que le cardinal Maury, homme d'esprit, comme l'on sait, disait un jour : « Quand madame de Navarre est dans son jardin, entourée de ses religieuses et de ses jeunes filles, il me semble que je vois Calypso au milieu de ses nymphes.»

Ce nom du cardinal Maury qui n'était autre que le célèbre abbé Maury de la Constituante, me rappelle, en passant, une petite anecdote.

Un soir, aux Tuileries, après un cercle impérial, le cardinal s'approchant du bufiet et ne se souvenant probablement plus que l'on était un vendredi, se fit servir du pâté de gibier et de la galantine. Près de lui se trouvait une dame de petite taille, légèrement contrefaite, mais dont l'esprit et les mordantes saillies avaient une répu-

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tation quasi européenne, car toute l'Europe passait alors par la cour de Napoléon I er . C'était madame de Brancas, duchesse de Céreste.

— Voilà, dit-elle à haute voix, ce qui s'appelle pratiquer les libertés de l'Église gallicane.

L'empereur entendit le mot.

— Est-ce que madame de Brancas, dit-il, réclamerait la liberté d'aller dans ses terres?

L'effet, cette fois, ne suivit pas la menace. Mais il ne fallait pas s'y fier, témoin ce qui advint à l'illustre madame de Staël.

Madame Récamier avait voulu accompagner son amie au château de Coppet, lieu de son exil, et cet acte de dévouement lui valut une disgrâce qui, pendant sept longues années, la lint éloignée de son pays. Elle avait enfin obtenu d'habiter Lyon, sa ville natale, où ses amis de Paris se rendaient, pour la voir, comme en péleri nage.

— Vous devez vous ennuyer? lui disait-on.

— Je ne m'ennuie jamais, répondait-elle ; je re •

çois des lettres de mes amis, je leur réponds, je pense à eux. Puis, quelquefois le courage faillit,

et je pleure... Vous voyez que je n'ai pas le temps de m'ennuyer.

Ce ne fut qu'après la chute de l'Empire que madame Récamier rentra dans Paris, et peu de temps s'écoula avant qu'elle vint s'installer à l'Abbaye-aux-Bois, dernier refuge auquel, battue par tant d'orages et après une existence plus brillante qu'heureuse, cette charmante femme vint, à la fin de sa vie, demander un peu de repos. Elle habita d'abord un petit appartement au troisième étage dont les étroites fenêtres se faisaient voir au-dessus des croisées du grand escalier; et bientôt cette modeste retraite fut littéralement assiégée par tout ce que Paris comptait d'illustrations en tout genre, terrain neutre où toutes les opinions se rencontraient, où Chateaubriand coudoyait M. de Kératry, et Mathieu de Montmorency Benjamin Constant.

Quelques années plus tard, madame Récamier occupait un appartement un peu plus vaste et plus commode à celte Abbaye-aux-Bois dont sa présence avait rendu le renom européen. Beaucoup de ses anciens amis n'existaient plus alors ;

mais elle avait su s'en faire de nouveaux, et son salon était assurément l'un des plus intéressants de Paris. D'autres petits cénacles s'étaient groupés autour de ce grand centre intellectuel à PAbbaye-aux-Bois. C'étaient le salon de madame d'Hautpoul, qui avait des prétentions littéraires, et celui beaucoup plus grave que tenaient en commun deux amies, madame de Séran et madame de Gouvello : centre où se réunissait un assez grand nombre d'ecclésiastiques distingués, appartenant à toutes les paroisses du faubourg Saint-Germain. Madame Eugène d'IIautefeuille présidait aussi de petites réunions consacrées à des lectures de productions nouvelles ; mais rien ne pouvait approcher, comme intérêt et importance, des soirées de madame Récamier.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion que je franchis le seuil de ce salon célèbre, et mes regards se portèrent immédiatement vers la maitresse de maison, dont la célébrité était bien de nature à concentrer, en effet, la curiosité ar* dente d'un débutant dans la vie du monde*

Au centre de l'appartement et dans un fauteuil

à dossier élevé, madame Récamier était assise, entourée de quelques femmes, mais d'un nombre beaucoup plus grand d'hommes, assis comme elle ou causant debout, et dont les groupes se prolongeaient jusqu'à la cheminée sur le marbre de laquelle plusieurs étaient appuyés.

Je fus d'abord, je dois le dire, un peu désappointé : le renom de beauté dont avait joui et dont jouissait presque encore madame Récamier m'avait fait supposer quelle conservait des vestiges éclatants de cette beauté spéciale et hors ligne dont nous avaient entretenus deux générations d'admirateurs ; je vis dans ce fauteuil, sur lequel mes regards s'étaient avidement portés, une assez petite et mince vieille femme, toute de blanc habillée, dont les traits extrêmement fins semblaient avoir eu beaucoup de régularité, mais ne conservaient, par le fait, aucune trace de cette beauté traditionnelle que j'avais espéré y trouver encore. J'ajouterai que pourtant une sorte de grâce languissante distinguait à un haut degré ce que je nommerai cette apparition d'un autre temps; et qu'elle eût suffi, quand même toutes les atlen-

lions et tous les yeux ne se fussent point concentrés sur la maîtresse de la maison, pour désigner sur-le-champ à l'observateur la déesse aimée (comme eût dit M. de Jouy) dont le temple attirait encore tant d'adorateurs et tant d'hommages.

Mes souvenirs me rappelèrent aussitôt, du reste, que les contemporains de jeunesse de madame Récamier, dont les récits et les éloges l'avaient tellement popularisée, ont toujours beaucoup plus parlé de sa distinction et de sa grâce que de sa beautés

La grâce avait survécu.

A côté d'elle, sur un fauteuil adossé, pour ainsi dire, au sien, était un homme dont l'âge avancé ne pouvait en quelque sorte pas être appelé vieillesse, tant ses yeux avaient encore de feu, et sa physionomie d'énergie apparente. Ce personnage, aux épaules larges, à la charpente corporelle osseuse comme les vieux Celtes, à la tête carrée, un peu chauve, aux traits anguleux, portait un nom dont le prestige ne sera pas de longtemps effacé.

C'était Chateaubriand.

A part ses œuvres que j'avais dévorées, je ne connaissais de lui que le portrait qui le représente méditant dans la Campagne de Rome et appuyé sur quelques débris tapissés de feuillage. Je ne pense pas que ce portrait ait jamais été très-ressemblant. Chateaubriand avait une de ces têtes dont l'expression, difficile à rendre, fait le désespoir des peintres. Je ne l'aurais pas reconnu si on ne me l'avait désigné. Il est vrai que les grands troubles de la vie apportent aussi de grands troubles dans notre pauvre nature humaine, et produisent souvent sur elle plus de ravages encore que les années.

M. de Chateaubriand était alors dans cette phase toujours militante de sa vie où il s'efforçait de rétablir avec sa plume ce que sa plume elle-même avait un instant contribué à ébranler, ce qu'une révolution soudaine avait renversé. Saisi de dégoût et de tristesse, il avait d'abord résolu d'aller finir sa vie comme il l'avait commencée, sur les chemins du monde; « car, disait-il, refusant mon assentiment à l'ordre de choses actuel, je ne suis plus qu'un ilote à Lacédémone. » Presque tous

les journaux avaient témoigné de son absence des regrets dont il s'était senti honoré et touché. Béranger lui avait adressé ces strophes :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir notre amour, notre encens et nos soins?

N'entends-tu pas la France qui s'écrie :

Mon beau ciel pleure une étoile de moins î

Où donc est-il? se dit la tendre mère.

Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas ! au seuil de l'étranger.

Et Chateaubriand répondait au poète : « Vous me conjurez de m'atlacher au peuple qui « m'empor- « tait dans ses bras vainqueur aux barricades. » Ah ! c'est l'heure illustre de ma vie! aussi ce peuple, je le servirai toujours; c'est pour lui, pour son honneur, pour sa prospérité, pour sa liberté, que je donnai ma voix à la couronne d'un enfant lorsque j'exerçai ma part de souveraineté individuelle Comment serais-je invulnérable à la

flatterie d une muse qui a dédaigné de flatter les rois? Quand cette muse me somme <Tun prompt

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retour, je me sens très-disposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie. »

Chateaubriand revint à Paris, en effet, et, fidèle à tous ses souvenirs, il visita souvent, à PAbbayeaux-Bois, le salon de son amie. De temps en temps il lançait une de ses éloquentes brochures en forme de protestation au nom du principe de la légitimité, dont Papparition était un événement littéraire tout autant que politique. Ces luttes de la plume et la dernière mission de famille qu'il accomplit auprès du roi Charles X en Bohême, mission qu'il a si bien racontée dans les Mémoires d' outre-tombe, furent les derniers actes publics de sa vie si bien remplie.

Souvent aussi, de concert avec madame Récamier, il complottait des actes de charité privée, et un grand nombre de bonnes actions ont été dues à cette collaboration anonyme. Ce fut à elle que le jeune Thémistocle Canaris, fils du célèbre amiral grec, fut redevable de recevoir une éducation civilisée. C'était ce même enfant qui, dans les premiers temps de sa présence à Paris, avait un jour excité une hilarité générale chez madame

Récamier, en montrant le poing avec fureur au portrait de madame de Staël, laquelle y était représentée coiffée du traditionnel turban, et en s'écriant : « Oh! le vilain méchant Turc! »

Autour de M. de Chateaubriand se groupaient beaucoup d'écrivains d'un talent plus ou moins célèbre, d'un renom plus ou moins grand. C'étaient M. Villemain, aux épaules voûtées et un peu contrefaites, au sourire sarcastique, dont l'esprit si lucide devait un seul jour, succombant au travail et aux veilles, être vaincu par les fantômes d'une imagination surexcitée 1 , pour reprendre plus tard, avec toute sa sérénité, une grande partie de sa puissance; M. Ampère, l'ingénieux et savant chercheur des lois et de la littérature Scandinaves, esprit fin, gaieté naïve, qui

1 Un jour, alors qu'il était ministre de l'instruction publique, M. Villemain, venant aux Tuileries pour son travail hebdomadaire avec le roi, entra dans le cabinet de Louis-Philippe en disant d'un air égaré : « Ils me poursuivent, ils me poursuivent, ils sont làt — Qui cela? demanda le roi très-étonné. — Les jésuites, les jésuites ! ils sont là dans l'escalier I » Louis-Philippe le regarda avec douceur, et, au bout de quelques instants, lui dit : « Vous êtes fatigué, Villemain, il faut, aller vous reposer chez vous. Allez mon ami, allez. » Deux jours après, son portefeuille était confié à M de Salvandy.

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s'intéressait à un conte d enfant comme à la saga la plus curieuse et la plus émouvante, pour lequel on semblait avoir écrit :

Si Peau-d'Ane m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.

Ballanche, l'auteur à'Antigone et de la Palingéné- $ie> qui n'élait plus à cette époque qu'un vieillard très-cassé, mais dont le bon sourire trahissait encore la noble et belle intelligence ; l'académicien Briffault, maigre, mince, usé parla vie plus que par le temps, représentant un peu dans sa haute cravate blanche le « héron au long bec emmanché d'un long cou » du fabuliste; homme d'esprit et de grand sens, d'ailleurs, qui vivait tranquillement sur sa réputation, sans que personne se rappelât avoir lu quelque chose de lui; Lebrun, autre académicien, auleur des tragédies de Marie Stuart et du Cid d'Andalousie, nature honnête, réservée, pleine de convenance et destinée à faire un pair de France en opposition avec celle plus fougueuse de Victor Hugo ; Alexandre Duval, leur confrère, dont l'esprit, assez vulgaire en somme,

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