M. DE LANCY
A l. A BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIEVE
La bibliothèque Sainte-Geneviève et M. de Lancy. — La marquise de Talaru et sou pouf. — L'Américain et sa religion. — liiners du dimanche. — Deux journalistes différents. — Le demandeur de places, et sa comédie. — Les corbeaux. — Amitiés fidèles.
C'était près du Panthéon, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, renfermée alors dans les vieux bâtiments de l'ancien couvent des Génovéfins, qu'on se réunissait le dimanche chez cet aimable M. de Lancy. Un vieil escalier de pierre avec des rampes eu fer habilement travaillées, un long corridor qui ressemblait à un cloître, transportaient voire pensée dans un monde disparu, pendant que vos pas vous conduisaient à ce salon où vous ap-
paraissait un monde tout animé du feu vivant dt* l'intelligence. M. de Lancy est peu connu du public, et son nom ne se rattache à aucune œuvi"e qui doive le porter à la connaissmice de la postérité; mais il était pourtant du nombre des êtres privilégiés qui ont de l'importance pour tout ce qui les approche, de l'inlluence sur tous ceux avec qui ils sont en rapport, et de l'intérêt pour tous les esprits qui savent apprécier une nature distinguée.
D'ailleurs, M. Balard de Lancy tenait aux lettres de plus d'une manière, il les cultivait, les aimait, et recevait à ses réunions du dimanche des écrivains remarquables. Il ne se passait même pas de soirée sans qu'il y fût récité quelques beaux vers anciens ou modernes.
M. de Lancy, avant d'être administrateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, occupa trente ans un poste important au ministère de l'intérieur. Sa carrière avait commencé dans d'autres conditions, car il faisait partie de l'aventureuse expédition de Saint-Domingue sous le Consulat. Revenu en France, présenté à madame de Staël, protégé par le prince de Talleyrand, il cnUw au ministère dos
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affaires étrangères pour passer ensuite au ministère de l'intérieur, où il fut longtemps chef de la division des arts et des lettres. Tous ceux qui eul'ent affaire à lui dans cette importante situation se louèrent constamment de son caractère aimable et ('onciliant, de son esprit d'équité et de son active bienveillance; mais que sa vive sagacité recueillit d'observations piquantes dans ce poste délicat ! que de fois son esprit ingénieux et charmant tint tout un auditoire attentif aux récits pleins d'intérêt, qu'il faisait avec grâce, de mille anecdotes sur toutes les personnes avec lesquelles ses fonctions l'avaient mis en contact! M. de Lancy animait tout lin salon. Je l'ai vu parfois venir an milieu d'une réunion composée de gens remarquables par leur esprit, mais dont la conversation languissait faute peut-être d'un sujet intéressant pour chacun. Eh bien, du moment où M. de Lancy était arrivé, il n'y avait plus de vide, plus d'intervalle entre les paroles, plus de langueur dans les esprits, tant il savait les éveiller. Non qu'il fût de ces discoureurs qui accaparent l'omnipotence et font de la causerie un monologue; il ne faisait pas de discours, pas même de phrases, mais tout ce qu'il disait poi'-
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tait coup et ranimait la pensée engourdie des autres; soit qu'il s'adressât à l'homme sérieux occupé des grands intérêts du pays, soit qu'il lit parier l'homme de lettres ou l'homme de science, soit encore qu'il s'occupât de quelque jeune femme indifférente à toutes les choses graves, ou à la jeune fille qui n'y a pas encore pensé, les paroles qu'il leur adressait savaient faire naître leur intérêt, mettre en relief ce qui devait leur être favorable aux yeux des autres, et surtout ce qui pouvait les rendre satisfaits d'eux-mêmes.
Jugez, d'après cela, combien on l'était de lui ! La gaieté venait donc toujours à sa suite, et, pour moi, je ne m'inquiétais pas dos amusements de ma société, quand je p«u\ais dire : « J'aurai ce soir M. de Lancy! »
Il serait difficile d'analyser le genre d'esprit qui lui était particulier; la tournure de sa conversation, comme celle de sa personne, n'appartenait qu'à lui seul; sa figure elle-même ne ressemblait à aucune autre ; il avait la tête grosse et carrée, et des traits peu réguliers, avec une finesse aimable et intelligente qui plaisait infiniment; sa toilette était un composé naturel et sans affecta-
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tioii des modes acluelles et des modes passées; il semblait que rinsouciance et non le calcul eût présidé à cet arrangement; ce n'était pas comme la marquise de Talaru, portant en 1815 les modes de 89, et la coiffure avec laquelle on l'avait tant admirée le jour de sa présentation à la cour de Louis XVI; elle croyait, en remettant chaque matin la rose aussi fraîche, le pouf en ruban aussi nouveau, la poudre aussi légère sur ses cheveux bouclés de même, que ce qui avait produit un si charmant effet autour du visage de la jeune femme le garderait de l'atleinle du temps; qu'd n'oserait effleurer en passant ce délicieux assemblage, et croirait qu'il en était encore à son premier jour. Mais le temps, hélas ! ne se laisse pas tromper aux objets matériels. Je pus en faire l'observation quand je vis la marquise de Talaru; on avait eu beau renouveler les accessoires dans leurs vieilles formes, le visage avait reçu l'empreinte de ce temps inexorable, dont l'activité, plus cruelle à notre époque qu'à toute autre, détruit la puissance plus vile encore que la beauté, et qui n a trouvé sa faux inutile que contre quelques gloires impérissables !
Pour en revenir à noire aimable causeur, M. de Lancy, nous dirons encore c[u'arrivé à une espèce de dictature de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, l'esprit de justice, chose si rare, marqua tous les actes de son administration paternelle; la justice, cette vérité en action qui produit autour d'elle Tallection et la paix, était une conséquence du bon esprit de M. de Lancy. Une intelligence éclairée et droite, une Ame paisible, l'avaient prèseiTé des exagérations de parti et des utopies bizarres qui s'agitaient autour de lui; il vivait au milieu des mouvements plus ou moins désordonnés de notre époque, les examinait avec intérêt, les jugeait avec impartialité et n'y prenait nulle part active, non par crainte ou par calcul, mais peut-être par insouciance; car il était un peu sceptique, mais à la manière de Montaigne, avec finesse et bonhomie, doutant un peu parce (fuil observait beaucoup, et n'osant se prononcer sur rien parce qu'il tiouvait du bien connue du mal pai-tout. 11 racontait que, faisant la traversée de Saint-Domingue en France, il avait rencontré sur le vaisseau un nombre assez considérable d'étrangers appartenant à des religions différentes et fnrl