‹ Les salons de ParisChapitre 4 sur 23 · IF. SAI.O.N · texte numérisé non relu

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aussi cntendait-on souvent chez elle d'excellents artistes. De ce nombre était madame Grassini, belle encore, bonne toujours, ayant conservé cette admiral)le voix de contralto qui l'avait rendue célèbre. Madame Grassini mériterait bien à elle seule une petite notice ; reçue partout, aimée de tous, ayant im naturel bienveillant, spontané, vrai et original, parlant une espèce de jargon mêlé d'italien et de français, qui n'était qu'à elle, qui lui permettait de tout dire, et dont elle profitait pour faire les plus drôles de remarques et les plus drôles de confidences, rejetant la fîuite do ses paroles sur son ignorance de la langue, quand cela pouvait choquer ou blesser quelqu'un.

Les réunions de madame Lebrun avaient lieu le samedi soir, et l'on peut dire que ce salon présentait quelque chose de particulier qui ne se trouvait dans aucun autre. Là, les débris de l'ancienne cour étaient réunis après trente années, et Dieu sait ce qu'il peut rester dune société après trente années pareilles de troubles, d'exil, de dangers et de malheurs ! Ces exilés se retrouvaient et pouvaient encore parler des jours heureux qui avaient précédé tant d'infortunes et les avaient

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VUS réunis chez la mèinc personne, dans Téclat de la jeunesse et de la joie ! Jamais navigateurs n'avaient ramené au port leur navire, après plus d'orages, plus de dangers, plus d'avaries !... Mais on revoyait le sol français et les rois auxquels ou était resté fidèle !

Parmi ceux qui rentrèrent en France avec les princes, étaient quelques membres de la noble famille de la Tour du Pin. Je n'oublierai jamais l'un d'eux, le comte de la Tour du Pin de la Charce, beau, aimable, de belles manières, pleines de grâce : il est resté dans mon esprit comme le type de l'élégance gracieuse et digne des grands seigneurs, chez qui tout respirait la grandeur et l'urbanité.

Je vis là aussi le marquis de Boufllcrs ; mais il était vieux, court, gros, mal habillé; et jai regretté de l'avoir vu ainsi : cela me gâtait l'image que je m'étais faite de ce charmant cavalier d'autrefois, si élégant, si spirituel et si gracieux. Il en était de même pour son beau-fds, le marquis de Sabran : rien non plus en lui ne faisait valoii' son esprit distingué. Cependant, dès que l'un et l'autre parlaient, on reconnaissait des natures su-

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pùrieiires ; c'était coiiiiiie un paifuiii, s'écliappanf d'un vase grossier, qui révélerait à l'intérieur quelque chose de précieux.

On voyait aussi là lo comte de Langcron et le comte de Saint-Priest , émigrés français, ayanf pris du service en Russie.

Enfin, tout ce que madame Lebrun put retrouver de son ancienne société fui réuni avec quelques personnes nouvelles. De ce nombre était k' marquis de Custine, jeune et spirituel ; il a depui? voyagé dans toutes les parties de l'Europe et pul)lié d'intéressants ouvrages sur les pays qu'il a parcourus ; la vivacité de son esprit, la sagacité do ses observations, la justesse de ses aperçus et la manière piquante dont tout cela est exprimé ont fait un écrivain distingué d'un homme aimable.

Madame Lebrun, ayant ainsi réuni une société assez nombreuse, essaya de ramener les plaisirs qui jadis avaient amusé sa jeunesse; on voulut jouer des proverbes, des charades, on tenta même de petits jeux umoccnts. Tous les amusements de la brillante éioque de sa vie furent tour à tour évoqués ; mais les efforts de ce monde écroulé pour se reconstruire restèrent infructucu.x : il y

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avait bien encore des grands seigneurs aimables, il y avait toujours des artistes et des écrivains distingués, il y avait comme jadis un roi, un Bourbon, un bomme d'esprit sur le trône, Louis XVIII; mais, de même qu'il se mêlait aux droits de la royauté des cbartes et des constitutions inconnues de l'ancienne monarcbie, il s'était introduit dans les salons une espèce d'esprit nouveau, apportant avec lui des idées, des souvenirs, des espérances qui dissolvaient l'unité ; puis il manquait à tout <îela la jeunesse. Nous étions bien là quelques Jeunes fennnes et quelques jeunes gens, mais nous y étions en étrangers au monde antérieur, nous ne pouvions nous identifier à un passé qui nous était presque inconnu, car on l'avait caclié à la plupart d'entre nous, et ce que nous en connaissions ne nous était appris que par les passions de répoque, qui le défiguraient. Le soir d'un jour il'orage, ceux qui y assistèrent, après avoir vu la campagne dans sa tranquille prospérité, peuvent seuls connaître les ravages qu'il a produits; mais nu lendemain matin ceux qui n'ont vu ni la tempête ni le calme qui la précéda ne peuvent s'en faire une idée bien juste, et ne participent guèie

aux émotions de ceux, qui en furent les témoins. Nos sympathies politiques, littéraires et artistiques nous faisaient aimer toutes ces personnes, mais sans les comprendre complètement ; elles avaient vécu dans d'autres idées, dans d'autres habitudes, et la société n'avait plus d'unité. Puis la joie s'éteignait au milieu de ces gens âgés, comme les rayons d'un soleil d'hiver se refroidissent en tombant sur la glace ; alors on parlait sérieusement du passé, de ceux qui n'étaient plus, et nous aimions mieux cela que les jeux enfantins essayés par des vieillards.

Mais un nouvel orage se formait, il éclata en 1850, et la pluparl de ces vieillards suivirent une seconde fois la monarchie dans l'exil.

A partir de ce moment, la société de. madame Lebrun ne fut plus ((u'une petite intimité de quelques personnes restées fidèles, malgré la différence des âges. Les vieux amis, tels que le comte de Yaudreuil et le marquis de Uivièrc, n'existaient plus ; chaque jour il en disparaissait ; cependant on essayait encore de se retrouver quelquefois le soir dans l'apparlemenl qu'occupait alors madame Lebrun, rue Saint-Lazare. C'était dans une

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grande maison avac jardin, où depuis on a bâti le manège qui est devenu une salle de coitcerl : cette vieille maison avait été construite sur l'emplacement du château du Coq, hors Paris, toute la Chaussée d'Antin étant de nouvelle construction, et c'est dans ce château du Coq que Henri IV^ coucha la veille de son entrée triomphale dans la ville de Paris.

Un très-grand salon réunit donc encore quelquefois, depuis 1850, un petit nombre d'amis de la célèbre artiste ; de ce nombre était M. Charles Brifaut, qui joignait à un talent plus sérieux l'art de faire des contes chai^nants et de les dire à merveille, portant, dans ce salon comme partout, avec l'agrément de son esprit, les manières aimables du plus grand monde.

Le salon où madame Lebrun recevait ses amis était orné de quelques-uns de ses plus beaux portraits ; ces tableaux joignaient souvent au mérite de la peinture l'intérêt qui s'attache aux personnages remarquables. Ainsi celui delà célèbre lady Hamilton (elle y était peinte en bacchante, les cheveux épars), se voyait à côté de celui de M. de Galonné, ce ministre qui ne trouvait rien d'impos-

sible, si ce n'est pourtant d'empêcher la Révoliilion ; la belle tête de Paësiello était peinte dans nue admirable expression d'artiste inspiré ; la (igure fière et grave de l'impératrice Catherine II représentait en même temps l'esprit, la dignité et la grâce ; en pendant, était le beau visage du roi do Pologne Poniatowski ; plusieurs autres tableaux attestaient encore là le talent rê.i de l'illustre peintre.

A côté des peintres et des artistes illustres, la (înanceaussi comptaitses représentants; de cenonibre était un M. Boulin. La lîévolution l'avait trouvé gai, spirituel, aimable et aimant les gens de talent, et les réunissant tous les jeudis à un dîner cpi'il donnait dans une charmante maison, située sur les hauteurs d'un magnifique jardin qu'il avait nommé Tivoli. A cette époque, la rue de Clichy n'était pas bâtie, ni aucune des rues environnantes, et ce Tivoli, dont il e.xiste encore une partie rue Saint-Lazare, était au milieu des arbres et pres((ue en pleine campagne. Le riche financier Boutin péril pondant la Révolution ; l'État s'empara de tout ce qu'il possédait ; l'on donna des t'êtes à Tivoli, ot, depuis, un êtalilissomont de

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bains, une maison où logent et vivent encoimnun des personnes qui aiment à se trouver habituellement en société et en bonne compagnie, s'y sont établis ; une portion du jardin fait l'agrément de cette maison, et le reste est mi quartier tout entier. La foule s'amasse au lieu où d'autres ont vécu seuls et efface jusqu'au souvenir de leur nom. Un autre financier a mérité que le sien restât, c'est M. de Beaujon : il avait été le banquier de la cour sous Louis XV, avait amassé de telles richesses et déployait un tel luxe, qu'on allait voir par curiosité son hôtel, situé au faubourg Saint-Honoré, et connu maintenant sous le nom d' Elysée Bourbon. Un Anglais, jaloux de voir tout ce qu'on citail comme curieux à Paris, fit demander la permission de visiter ce bel hôtel. Arrivé dans la salle à manger, il y ti'ouva une grande table dressée couverte de mets succulents, et, se retournant vers le domestique qui le conduisait :

— Votre maître, dit-il, fait terriblement bonne chère !

— Hélas! monsieur, répond le serviteur, mon maître ne se met jamais à table, on lui sert seulement un plat de léginnes.

— Voilà du moins de quoi réjouir ses yeux, reprit le visiteur en montrant les tableaux.

— Hélas ! monsieur, mon maître est presque aveugle.

— Ah ! dit l'Anglais en entrant dans le second salon, il s'en dédommage en écoutant de la bonne musique.

— Hélas ! monsieur, mon mailre n'a jamais entendu celle qui se fait ici ; il se couche de bonne heure dans l'espoir de dormir quelques instants.

L'Anglais, regardant alors le magnifique jardin :

— Mais enfin votre maître jouit au moins du plaisir de la promenade.

— Hélas ! monsieur, il ne marche plus !

De questions en questions et d'hélas en hélas, l'Anglais apprit ainsi que le millionnaire Beaujon était le plus malheui'eux des honnncs.

Mais le nom de Ceaujon ne périra pas, et l'hôpital du faubourg du Roule qu'il fonda recommande ce nom comme celui du bienfaiteur de l'humanité.

Madame Lebruu nous racontait ainsi mille anecdotes sur toutes les persoimes dont elle avait fait les portraits, et sa conversation y gagnait un pi-

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qunnt et une vaiiélé qui la rendaient infiniment agréable.

Mais, de tous les ami.- qu'elle nous vantait, celui qui semblait lui être le plus cher, car elle n'avait que des éloges et dos admirations infinies pour lui, c'est le comte de Vaudreuil que nous vîmes chez elle, mais fort vieux. Il avait été aussi beau qu'aimable : les grâces de son esprit, les gi'àces de sa personne, en avaient fait un homme charmant, aimant les arts, se plaisant avec ceux qui les cultivaient. Dévoué aux princes avec une chaleur de cœur que les tristesses de l'exil et les glaces de l'Age ne refroidirent pas, il en était payé de retour. Vers la fin de sa vie, il eut une discussion assez vive avec le comte d'Artois, et à ce sujet il lui écrivit une longue lettre où il lui disait qu'il lui semblait cruel d'être ainsi brouillés après trente ans d'amitié.

Le prince lui répondit en deux lignes : « Taistoi, vieux fou, tu as \)cr(\\\ la mémoire, car il y a quarante ans qne je suis ton meilleur ami. j>

Nous continuâmes à visiter madame Lebrun jusqu'à la fin de sa vie. Nous aimions cette personne attrayante, malgré son âge, et dont le ca-

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ractère inspirait iiiio véritable sympathie à ceux qui l'approchaient. Elle était même encore agréable à voir jusque dans les dernières années ; sa beauté avait vieilli, mais ne s'était pas transformée en laideur; on la regardait avec plaisir.

Tous ses anciens anîis avaient disparu, et il ne restait plus rien autour d'elle des temps heureu.x et brillants, quand elle s'éteignit sans maladies vers la fin de sa quatre-vingt-dixième année.

Ce fut une noble vie, remplie de travaux honorables et d'illustres aiuitiés ; mais, comme toutes les vies qui atteignent à la vieillesse, l'apogée de sa gloire et de ses succès était derrière elle depuis longtemps quand elle mourut on 1842.

On peut comparer ces belles existences qui se prolongent à la courbe de l'arc-en-ciel, dont les commencements sont vagues et indécis, le milieu élevé, radieux et resplendissant; puis les vives couleurs s'affaiblissent à mesure que le demi-cercle s'abaisse, les nuances lumineuses s'effaceni, les teintes sombres prennent leur place, et le tout se perd dans l'obscurité.

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