MADAME LEBRUN
Trois siècles dans la inoitic d'un. — Madame Lelirnii, sa beauté, son talent, son esprit, son salon. — l'ortrails faits avant la Révolution. — Marie-Antoinetle. — M. do Galonné. — Madame Lebrun est à la mode. — Réunions brillantes et joyeuses chez elle. — Di! grandes dame-;. — De trùs-grands seigneurs. — Le maréchal de iNoailles. — M. de la l'ieyoïèro et son toupet. — Le comte d'Espm(hal et le mari qui a perdu sa femme. — Mot de David. — Mdt de Champcenetz. — Le souper grec. — Madame Lebrun en Russie. — Société russe. — Retour en Fiance. — Essais de léunion. — Éléments nouveaux, vieux débris. — Cela ne peut reformer un tout, et s'éparpille en 1850. — Madame Lebrun survit aux amis de sa jeunesse; un seul lui resie, i'iirl. — La vieillesse de madame l.cljrun, appuyée sur lui, est vaillante jusqu'au dernier jour.
Les personnes qui, sous la Restauration, ont pu voir et conipreiiflre ce qui se passait et qui
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voient ce qui se passe à présent, en 1857 , ont, pour ainsi dire, vécu trois fois dans trois siècles différents.
A chaque révolution , il se fait en quelques jours des changements tels, qu'un siècle paisible eût à peine suffi pour les accomplir.
Ce ne sont pas seulement les hommes au pouvoir qui changent ; ceux qui arrivent n'ont renversé les autres qu'au nom d'idées nouvelles ou du moins différentes, et, comme tout se tient dans les sociétés, œuvres des hommes, de même que dans la nature, œuvre de Dieu, la loi politique exerce son influence sur les mœurs, sur les usages et même sur les modes, à plus forte raison sur les salons, réunions de plaisir, où chacun se produit et s'exprime avec ses passions, ses principes, ses idées et ses intérêts.
Quand nous parlons de salons, il est bien entendu que ce que nous appelons un salon n'a rien de comnnm avec ces fêles nombreuses où l'on entasse des gens inconnus les uns aux autres, qui ne se parlent pas, et qui sont \h momentanément pour danser, pour entendre de la musi([uo et pour montrer des toilettes plus ou moins somptueuses.
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Non, ce n'est, pas là ce qu'on appelle un salon.
Un salon est une réunion intime, qui dure de^ puis plusieurs années , où l'on se connaît et se cherche, où l'on a quelque raison d'être heureux de se rencontrer. Les personnes qui reçoivent servent de heu entre celles qui sont invitées, et ce lien est plus intime quand le mérite reconnu d'une femme d'esprit l'a formé ; mais il en faut encore d'autres pour former un salon; il faut des habitudes, des idées et des goûts semblables ; il faut cette urbanité qui établit vite des rapports, permet de causer avec tous sans être connu, ce qui était jadis une preuve de bonne éducation et d'usage d'un monde où nul n'était admis qu'à la condition d'être digne de se lier avec les plus grands et avec les meilleurs. Cet échange continuel d'idées fait connaître la valeur de chacun ; celui qui apporte plus d'agrément est le plus fêté, sans considération de rang ou de fortune, et l'on est apprécié, je dirais presque aimé; pour ce (pi'on a de mérite réel ; le véritable roi de ces espèces de républiques, — c'est l'esprit !
11 y a eu autrefois en France plusieurs salons
de ce genre, qui ont donné le ton à tons les salons de l'Europe.
Les salons qui ont été le plus cités ont été ceux où l'on a porté le plus loin l'art de bien dire de bonnes choses, de prodiguer l'esprit, de le répandre pour le faire renaître et de le multiplier par le contact. Plu.sieurs de ces salons ont été célèbres, et, si de notre temps ils ont été moins nombreux et moins en évidence, c'est que l'on a donné, en général, un emploi plus actif à l'intelligence, et que d'ailleiu-s la politique a fait tant de bruit, qu'elle empêchait de rien entendre.
Enfm il reste toujours quelque chose des bonnes habitudes, et nous avons encore vu plusieurs réunions aimables qui présentaient l'agrément de ce que nous appelons un salon.
Mais, ces réunions nous ayant paru prendre, comme nous l'avons dit , un caractère diffèrent chaque fois que le gouvernement a changé , nous diviserons nos observations en trois, d'après la diversité des époques :
Les salons sous la Restauration ;
Les salons sons le règne de Louis-IMiilippe ;
Les salons de nos jours.
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Nous dirons ce qu'il y a eu de différence entre eux et ce qui leur fut commun.
Au milieu de ces trois époques distinctes, il y a liien eu un intermède de république, où quelques maisons ont été ouvertes et ont présenté de curieux ^ijets d'observation; mais ce court espace de temps produit un peu l'effet de l'entr'acte dans une pièce de théâtre ; ce n'est ni sans intérêt ni sans importance. Cependant le spectateur paisible n'est pas appelé à en juger ; ce serait trop vif pour (juelqu'un qui n'est venu chercher qu'un innocent et doux passe-temps.
Nous n'en parlerons donc guère, si nous en parlons .
Mais ce dont nous parlerons avec plaisir, parce que nous nous en souvenons avec bonheur et avec sympathie, c'est des salons ouverts sous la Restauration. Nous étions jeune, et notre esprit était ardent à toutes les choses de l'intelligence ; un nom célèbre nous faisait battre le cœur ; la vue d'une personne supérieure nous faisait tiembler d'émotion, nous nous trouvions incapable de dire un mot, tant le respect et l'admiration nous troublaient.
Alors la jeunesse était ainsi! Lorsqu'elle arrivait dans les salons, elle y portait un intérêt puissant, l'attrait du bien, le culte du beau. On sortait de l'Empire, qui avait exalté le sentiment de la gloire ; on rentrait sous la puissance des descendants de Louis XIV qui l'avait tant aimée, et tous les esprits, éblouis et cbarmés par cette vive lumière, ne pensaient encore nullement à cet or qui devait plus tard tout éclipser.
C'était le temps où Chateaubriand, Lamennais, de Bonald, de Maistre, étaient dans toute la grandeur morale de leur génie et de leur renommée.
C'était le temps aussi où Lamartine, Soumet, de Vigny, Ancelot, Casimir Delavigne, Hugo et plusieurs autres commençaient leur brillante carrière, et rien n'avait terni le piu^ éclat de ce lever de soleil.
Tous ces hommes supérieurs se retrouvaient dans les salons !
Et ce que ces salons si riches en grandes renommées de tout genre avaient encore de particulier, c'est que la haine et l'envie ne s'y montraient pas.
Nous ne parlons ici que des écrivains, et pour-
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lant il ne faut pas oublier que la peinture possédait alors, pour ne citer que les plus illustres, Gérard, Gaérin , Gros, Girodet ; les sciences avaient un Laplace, un Cmier, et plusieurs autres!...
Que de richesses intellectuelles pour la vie de salon ! que de trésors pour la science ! Alors les plus célèbres vivaient dans la société et y trouvaient un délassement à leurs travaux. Ce fut encore une chose remarquable de la Restauration que cette urbanité des gens distingués. Ils se cherchaient pour échanger de bonnes idées, de bons sentiments et de bons procédés. L'amour commun du beau et du bien est le meilleur lien des esprits, et, grâce à lui, la société était une, malgré les nombreux salons où elle pouvait se réunir.
Ainsi l'on recevait chez M. le comte de Chabrol, alors préfet de Paris, tout ce qu'il y a^•nit d'écrivains en renom, d'hommes éminents dans les arts, dans les sciences, et aussi les gens de la coui' et de la ville, qui se plaisaient avec eux.
Chez madame la duchesse de Duras, auteur de quelques romans pleins de grâce et d'esprit, il y avait plus d'éléments aristocratiques qu'ailleurs;
mais toutes les supériorités y élaiont reçues comme des naturels du pays.
Chez madame la comtesse Baraguay-d'IIilliers, la gloire militaire dominait par ses souvenirs de famille et par la présence d'un assez grand nombre de maréchaux et de généraux de l'Empire. Parmi ces grands liommes de guerre, plusieurs ont écrit depuis ; ils se plaisaient déjà aux travaux de l'esprit et accueillaient les jeunes écrivains avec un intérêt qui empruntait quelque chose à la curiosité.
Le salon du grand peintre Gérard réunissait un plus grand nombre d'artistes, comme celui de -M. de Lacrelelle et notre petite retraite voyaient arriver plus d'écrivains. l'uis, chez madame Gay, se trouvaient des débris du Directoire, qui avaient bien aussi un véritable intérêt pour l'observateur. Dans chacun de ces salons il y avait un peu de tous ces éléments divers, et cela cependant formait un tout, un esprit général, dont les idées étaient sans cesse en communication. C'étaient <'omme les rayons dispei-sés d'un loyer plein de lumière et de chaleur.
Si nous n'avons j)as nommé encore madame
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Lebrun, dont le salon réunissait les conditions nécessaires pour être remarquable, c'est (jnenous allons d'abord vous en parler.
Mais on a peut-être oublié déjà ce que c'était que madame Lebrun ; nous allons le dire en quelques mots.
Elle fut célèbre par son talent, par sa beauté et par l'agrément de son esprit.
Son talent lui valut d'être admise aux académies de peinture de France, de Rome, de Parme, de Bologne, etc. ; il fut même question de lui donner le cordon de Saint-Michel ; la Révolution empêcha seule cettehonorable distinction d'être accordée. On a bien écrit , bien parlé depuis en faveur desfemmes^ et pour une prétendue émancipation qu'elles ne demandent pas ; mais elles n'ont plus part à rien, cl le temps ancien, bien calomnié de nos jours, faisait plus pour les femmes que celui d'aujourd'hui.
La beauté de madame Lebrun lui valut d'être une femme à la mode, et l'agrément de son esprit de garder longtemps cette faveur, qui l'entourait des gens les plus distingués de son siècle.
Tout ceci se passait avant la première Révolution.
Cette beaiilé, ce talent, cet esprit, furent dans tout l'éclat de leur brillante jeunesse sous le règne de Louis XVI, et la manière dont on accueillit et fêta ses avantages chez les princes et chez le roi prouve une fois de plus que l'on rendait alors justice à tous les genres de mérites, et que les faveurs de la cour venaient avec empressement en reconnaître et en rehausser l'éclat.
Madame Lebrun était fille de Vigée, peintre médiocre, et sœur du poète Vigée, qui a laissé des vers charmants. Elle épousa M. Lebrun ; c'était un honune qui faisait le commerce des tableaux : malheureusement il était prodigue, désordonné dans sa vie, ami des grossiers plaisirs, et dépensait pour lui seul ce qu'elle gagnait par ses portraits, qui furent innombrables et presque toujours magnifiquement payés.
De beaux portraits de madame Lebrun se voient dans les musées, dans les galeries particulières, et se conservent dans les familles : ils ont tons un charme pai-ticulier, sont composés avec un goût parfait, malgré la bizarrerie des toilettes de cette époque, où le rouge, la poudre, les mouches et les paniers , si contraires aux arts, défiguraient la '
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beauté ; car toutes les fois que la parure altèie les formes et les couleurs naturelles, elle est de mauvais goût.
Il y a bien au Musée des portraits de la reine .Marie-Antoinette en costume de cour; mais ce sont des portraits officiels, comme on dit, et la toilette est ajustée avec tant de goût, qu'elle n'a rien de choquant et s'accorde bien avec la majesté royale. Dans tous les tableaux de madame Lebrun où l'ajustement put être arrangé au gré du peintre, les cheveux sans poudre, les draperies élégamment jetées, laissent à la nature toute sa beauté.
Le succès immense qu'eurent les portraits de la reine et de toute la famille royale mirent bien vite en vogue le talent de la jolie femme; elle eut aussitôt des amis, des admirateurs, des adorateurs, des envieux et des ennemis, ce cortège obligé de la gloire.
Mais elle était d'humeur douce et aimable ; elle avait du naturel, de la simplicité, de l'esprit, de la bonté ; elle fut très-entourée ; elle reçut et la cour et la ville. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquants dans les lettres, les arts et les sciences, tout affluait dans un petit logement
qu'elle occupait rue de Cléry. C'était à qui serait de ses soirées, où souvent la foule était telle, que, faute de sièges, des maréchaux de France s'asseyaient par terre, et le maréchal de Noailles, très-gros , avait la jilus grande peine à se relever. On causait et on faisait de la musique ; la marquise de Groslier, la marquise de Sabran, la marquise de Rougé, la comtesse de Ségur el une foule d'autres parmi les grandes dames et les plus grands seigneurs se retiouvaient chez la jeune artiste ; les hommes les plus aimaljles, tels que le comte de Vaudreuil et ce charmant prince de Ligne, ce Belge qui eut plus qu'aucun autrehomme l'esprit français, dont les bons mots sont célèbres, et qui a laissé quelques volumes fort goûtés des esprits délicats. Diderot, d'Alembert, Marmontel el la Harpe partageaient aussi tous les plaisirs des grands seigneurs qui se réunissaient chez madame Lebrun. L'égalité n'était pas encore dans ia loi, mais clic était dans les mœurs beaucoup plus qu'elle n'y est maintenant que la loi l'a tant de fois proclamée.
Parmi les personnes qui fréquentaient alors le salon de madame Lebrun, était un fermier général
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lorl riche, appelé Grimod de la Reynière, dont la feiiime se donnait de grands airs qui faisaient dire : Elle est attaquée de noblesse. Quant à lui, (i'était un homme d'esprit, quoiqu'il se plût à se montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne posait son chapeau sur sa tète ; mais, comme il avait prodigieusement de cheveux , son valet de chamhre en construisait un toupet d'une hauteur démesurée. Un jour qu'il se trouvait à l'amphitéâtre de l'Opéra, où l'on représentait un nouveau hallet, un homme de petite taille, placé deiriéro lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espèce qui lui cachait entièrement le théâtre. Las de ne rien voir, le petit homme commença par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et finit par former ainsi une espèce de lorgnette, à laquelle il appliqua son œil... Sans doute il fut fort étonné que le possesseur du toupet n'eût pas hougé et l'eût laissé faire sans dire mot.
Mais, le spectacle fini, M. delà Ueynière se lève, arrête d'une main le monsieur qui s'apprêtait à sortir, et, de l'autre, tirant un petit peigne de sa ] oche :
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— Monsieur, lui dit-il avec un grand sang-froiil, je vous ai laissé voir le ballet à votre aise pour ne pas nuire à votre plaisir, maintenant c'est à vous à ne pas nuire au mien : je vais souper en ville ; vous sentez qu'il ne m'est pas possible de me présenter dans l'état où vous avez mis ma coiffure, et vous allez avoir la bonté de me la raccommoder, ou demain nous nous couperons la gorge.
— Monsieur, répondit l'inconnu en riant, à Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant que vous l'avez été pour moi ; je vais faire de mon mieux.
Et, prenant le petit peigne, il rapprocha et arrangea les cheveux tant bien que mal. Après quoi ils se séparèrent très-bons amis.
Le comte d'Espinchal, qui fréquentait alors assidûment la maison de madame Lebrun,, avait un autre genre d'originahté. Il ne vivait que poincourir tout le jour après les nouvelles de salons, de théâtre, d'amour, de scandale ou depolili(|ue, au point que, si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût, on disait : « 11 faut s'adresser à d'Espinchal. » Il était mieux au fait de tout que le lieutenant de
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police. Une nuit, au bal ilo lOpéra, où il reconnaissait toutes les femmes de la société qu'il fréqpientait alors, comme il se promenait dans la salle, à la grande frayeur des dominos qui le fuyaient, il rencontra un homme qui lui était inconnu et qui courait de côté et d'autre, pâle, effaré, s'approchant de toutes les femmes en domino bleu, puis s'éloignant aussitôt d'un air désespéré. Le comte n'hésite pas à l'aborder, et lui dit avec intérêt qu'il serait heureux de l'obliger. L'inconnu lui apprend alors qu'il est arrivé le matin même d'Orléans avec sa femme, qu'elle l'a supplié de venir au bal de l'Opéra; qu'il l'a perdue dans la foule, et qu'elle ne sait ni le nom de l'hôtel ni celui de la rue où ils sont descendus.
— Calmez-vous, dit M. d'Espinchal , votre femme est assise dans le foyer, à la seconde fenêtre. Je vais vous conduire près d'elle.
C'était la dame, en effet. Le mari, transporté, se confond en remcrcinienis.
— Mais comment se fait-il, monsieur, que vous ayez deviné?
— Rien n'est plus sini[ile, répond L' cunite d'Espinchal; madiune est la seule femme du bal
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que je ne connaisse pas; jai dû penser qu'elle était arrivée de province tout nouvellement.
Au milieu de ces gens titrés, de ces grands seigneurs et de ces riches fermiers généraux, madame Lebrun aimait et attirait particulièrement chez elle les artistes, et, à ce litre, David, le grand peintre, y avait été reçu avec empressement; mais il s'y déplaisait et reprochait à la femme à la mode de recevoir les grands qui venaient la chercher.
— Ahl lui dit-elle un jour, vous souffrez de n'être pas duc ou marquis; mais moi, à qui les titres sont indifférents, je reçois avec plaisir tous les gens aimables.
David ne revint point et fut peu bienveillant pour la jeune artiste; mais il aimait tellement son art, qu'aucune haine ne pouvait l'empêcher de rendi'e justice au talent. Ayant vu au salon d'exposition le beau portrait de Paësiello, que madame Lebrun avait envoyé de Naples, où elle l'avait fait, et ce tableau étant prés d'un portrait de lui dont il n'était pas content, il dit tout haut devant un grand noml)re de personnes :
— On croirait mon ouvrage fait par une fennne, et le portrait de Paësiello par un homme !
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Le comte de lîivarol, que son esprit avait rendu célèbre avant qu'il eût rien écrit, fréquentait aussi la maison de madame Lebrun. Il y amena son ami Cbampcenetz, qu'il appelait l'épigramme de la langue française. Cbampcenetz, condamné plus lard à mort par le tribunal révolutionnaire, demanda gaiement à ses juges s'il lui était permis de chercher un remplaçant comme dans la garde nationale.
Une des fantaisies de la charmante artiste fut de donner un soir à ses amis nn souper grec, où les costumes, les meubles, la vaisselle et jusqu'aux mets étaient imités des repas anti([ues; et ce souper eut un immense succès. Fut-il un encourag;ement donné à notre pays pour imiter aussi les gouvernements de la Grèce? Qui sait? Ce qui est sûr, c'est qu'aux premiers symptômes d'une république madame Lebrun, qui les aimait mieux sans doute en fiction qu'en réalité, quitta Paris et s'éloigna de la France. Elle se réfugia en Italie, cette terre des chefs d'œuvre, où elle trouva non-seulement un abri contre les dangers de la Révolution, mais les jouissances infinies qu'une imagination d'artiste devait éprouver dans cette patrie des arts .
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Madame Lebrun peignit à Rome quelques beaux portraits; mais il bii fallait refaire sa fortune, car elle n'avait rien apporté de France; tout ce qu'elle avait eu de ses nombreux ouvrages avait été perdu pour elle, et alors elle se décida à quitter la ville et le peuple des souvenirs pour un grand pays qui, en fait d'art, en était encore à l'espérance, la Russie. Mais dans ce pays on accueillait tous les travaux de l'intelligence de manière à les faire germer vite sur le sol, et madame Lebrun fut reçue à Saint-Pétersbourg avec autant de grâce et d'empressement que de magnificence par l'impératrice Catherine 11 et par toute sa cour. Madame Lebrun habita successivement Saint-Pétersbourg et Moscou ; puis elle quitta la Russie, comblée d'honneurs et de richesses.
Lorsqu'elle arriva à Saint-Pétersbourg, on y parlait encore avec admiration de la grande luuiiilicence du prince Potemkin, dont on citait des tiaits dignes des Mille et une Nuits. .Ayant le désir de plaire à la princesse Dolgorouki, elle se noimnail Catherine comme l'inqiératrice, et, le jour de celle fèfe arrivé, le prince donna un grand dini'r. Il avait placé la jirincesse à côté de lui. hn dessert,
DE MADAME l.EBRU.N. ôt
on apporta des coupes de cristal remplies de «diamants, qne l'on servit aux dames à pleines cuillerées. La princesse remarquant cette magnificence, il lui dit tout bas :
— Puisque c'est vous que je fête, comment vous étonnez-vous de quekpie chose?
Plus tard, ayant appris qu'elle manquait de souliers de bal, qu'habituellement elle faisait venir de Pai'is, Potemkin fit partir un exprès, qui courut jour et nuit et rapporta les souliers.
L'on disait aussi que, pour offrir à cette princesse Dolgorouki un spectacle qu'elle désirait, il avait fait donner l'assaut à la forteresse d'Otsrakdfi plus tôt (jn'il n'était convenu et peut-être qu'il n'était prudent de le faire.
Potemkin était alors le favori de l'impératrice. Mais la princesse Dolgorouki avait aussi des magnificences du meilleur goût. Lorsque madame Lebrun eut fait d'elle un beau poitrail, l'artiste reçut une belle voiture et un bracelet fait d'une tresse de ses cheveux, sur laquelle des diamants étaient disposés de manière qu'on y lisait :
ORNK/ Cia.LE Ol'I ORNE SOX SltCLE.
Après avoir quitté la Russie, madame Lebruu parcourut encore le reste de l'Europe, s'arrêta à Vienne et à Berlin, et rentra en France sous le Consulat. Mais elle n'y resta pas longtemps : sollicitée de faire un voyage à Londres, elle quitta de nouveau la France, y revint ensuite et en repartit encore; car madame Lebrun trouvait en tous lieux un accueil brillant qui la cbarmait et des débris de l'ancienne société française, dispersée dans toute l'Europe depuis la Révolution. 11 lui fallait parcourir le monde pour retrouver une partie de ceux qui avaient été réunis cbez elle jadis..., et ceux qui manquaient avaient payé de leur vie leur dévouement ou leur puissance; enfin madantie Lebrun, après de longues années de pérégrinations glorieuses et fructueuses, se fixa définitivement à Paris et à Louveciennes, où elle acheta une délicieuse maison.
C'était sous la Restauration, et c'est alors que nous eûmes le bonlieur de faire sa connaissance. Un goût trés-vif pour la peinture, à laquelle nous consacrions chaque jour de longues heures, nous attirait vers cette célébrité aussi aimable que brillante; nous en fûmes reçue comme on ri'cevrait
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<juelqu'Lin de sa faiiiille. Elle était par nalurc empressée et bienveillante pour tous, et elle fut parliculièrenient affectueuse pour nous.
En me reportant à celte époque et en me ren- <lant compte de son âge, connu depuis, mais qu'elle pouvait parfaitement cacher, je vois qu'elle devait être alors dans sa soixante et dixième année, car elle est morte en 18-42, à quatre-vingtdix ans, vingt ans après.
Eh bien, elle me paraissait jeune, tant elle était vive, gaie, animée; et, si parfois, au milieu de son .salon quelle avait formé de nouveau, elle avait de douloureuses paroles sur ceux de ses amis qui avaient péri dans la tourmente révolutionnaire, c'était une interruption sans aigreur de sa bonne humeur naturelle, qui ne l'avait pas abandonnée. Ah 1 c'est qu'elle avait gardé ce goût des arts et des plaisirs de l'esprit, qui soutient et élève l'àme au-dessus des choses de la terre, et fait, pour ainsi dire, échapper à la vie matérielle, dont on ne sent pas l'atteinte. Madame Lebrun peignait encore, et cette chère passion de sa jeunesse, à qui elle devait sa fortune et sa gloire, charmait toujours sa vie. Elle aimait eiu^orc la mtisique ;