DU BARON GÉRARD
en poésie, en art comme en littérature, on essayait de tout.
Que de noms connus et dignes de l'être passèrent dans les salons et les rendirent intéressants ! C'était cet aimable de la Yille de Miremont, dont l'esprit juste, fui et vrai, peignit les mœurs de son temps avec une franchise qu'on lui fit payer cher. Ses comédies furent peu nombreuses. 11 mourut trop tôt.
On voyait encore chez Gérard M. Delécluze, ce juge éclairé des arts, écrivain consciencieux et de bon goût, à qui Gérard reprochait de manquer d'enthousiasme dans la louange, mais qu'il estimait, parce que sa sévérité tenait à son amour des arts, et que tous deux se retrouvaient sur ce noble terrain.
Puis quelques nouvelles réputations venaient remplir les vides que l'absence momentanée ou éternelle faisait chaque jour dans les rangs des amis de Gérard. Ce fut cette brillante et gracieuse renommée du comte Alfred de Vigny ; l'érudition aimable de M. Patin, ce savant si spirituel, cet homme du monde si instruit et dont la conversation apporte tant de charme dans un salon.
J'y présentai aussi M. Marlinez de la Rosa, cet homme d'État qui est un homme de lettres distingué, dont le caractère modéré fut souvent en butte aux exagérations des partis qui divisèrent l'Espagne, et dont la douceur naturelle trouva dans la vertu la force de leur résister.
Les révolutions amenèrent encore chez Gérard une foule d'illustres réfugiés. 11 y eut d'abord la belle princesse Belgiojoso, aussi remarquable par son esprit que par une beauté dont le caractère avait quelque chose de particulier qui frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie d'excentricités que sa figure présente de traits bizarres. — Sa vive imagination, excitée par les scènes tumultueuses de notre époque, ne pouvait se restreindre aux paisibles émotions et aux succès féminins que l'on trouve dans les salons. 11 lui fallait les émotions de la révolte et les succès du forum. Je dois citer encore le savant Orioli, l'aimable comte PepoH. le bon marquis Ricci, et cet esprit élevé, généreux, dévoué au bien, au beau, au bon, le comte Mamiani délia Hovère.
Outre les mercredis parisiens, j'étais invitée à aller les lundis à Auteuil, où Gérard avait une ma-
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gnificjue habitation, un parc royal et une maison splendide et élégante ; il y passait une partie de l'été, bien qu'il revint dans le jour à Paris, préférant peindre dans son atelier de la rue Bonaparte; de plus, toute la maison couchait à Paris le mercredi soir, car une des raisons qui firent du salon de Gérard une société admirable et exceptionnelle, c'est qu'elle se perpétua sans interruption pendant plus de trente années. On faisait le tour du monde, on restait dix ans absent, puis au retour c'était le même salon, où se retrouvaient de même les sommités de l'intelligence, et de même encore vous étiez accueilli comme si l'on vous eût vu la veille et que l'amitié n'eût pas eu de lacune.
Les réunions du lundi soir empruntaient un charme nouveau au beau lieu où l'on se réunissait. J'y dînai plusieurs fois avec l'élite de la société de Gérard, et ce furent dos journées délicieuses. Rossini y chanta un soir des morceaux de son Barbier avec une verve et un entrain qui clectrisérent tout le monde.
La vie de Gérard, comme celle de la plupart des gens d'étude, n'offre point de faits particuliers et d'événements importants. C'est une vie d'intelli-
gence, dont les belles idées sont les épisodes ; chaque tableau d'un grand peintre, chaque livre d'un grand écrivain, est l'intérêt de son existence et ce qui attache sur lui la curiosité publique. Cependant, si Gérai'd avait eu le loisir d'écrire ses Mémoires, ce dont il parlait quelquefois, ils auraient été fort piquants par ses aperçus ingénieux et ses conversations, s'il avait voulu les y consigner, avec les personnages les plus illustres de l'Europe, notamment avec l'empereur Alexandre, madame de Staël, le duc de Wellington, le prince de Talleyrand, etc., etc.
Pour le public qui ne voit que l'extérieur de la vie, Gérard mourut presque subitement le 12 janvier i 857 , à un âge peu avancé, il avait à peine soixante-sept ans ; mais, pour les quelques vrais amis qui restent à cet âge, Gérard a mis plusieurs années à finir. Ainsi, pour moi qui m'étais attachée du fond du cœur à cotte nature élevée et délicate, ses dernières années n'étaient plus qu'un sombre et triste crépuscule terminant dans les ténèbres un jour qui fut plein de chaleur et de lumière. Un grand nombre des amis de sajeiniesse avaient disparu ; son salon avait i)crdu en 1850 ses hôtes les
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plus distingués; sa gloire avait été attaquée, remise en question et même niée par le faux romantisme, qui triomphait alors. On affectait d'oublier ses derniers chefs-d'œuvre et ses derniers succès: la Peste de Marseille (1 852), le Sacre de Charles X (1829), et Louis XIV décîai'ant son petit-fils roi d'Espagne (1828). Gérard en souffrait ; on a beau avoir la conscience de son talent ou de sa vertu, si chaque matin on voit imprimer qu'on est stupide et méchant, on finit par douter de soi, surtout avec cette âme pleine de susceptibiUtés qui est celle des grands esprits, car ils n'ont si bien tout reproduit que parce qu'ils ont senti vivement toutes les choses de la vie.
Gérard, grâce à cette espèce de débordement de l'envie qui eut lieu vers cette époque, acheva péniblement sa belle et noble carrière ; il se joignit à ses peines morales des souffrances physiques, et, ce qu'il y a de plus cruel, des souffrances qui lui enlevaient la possibilité du travail : la goutte faisait trembler sa main, et ses yeux ne voyaient plus distinctement les objets. Sa pensée seule restait intacte, mais c'était une lumière qui n'éclairait plus que des ruines, et qui lui faisait mieux
sentir tout le malheur de survivre à ses facultés.
Cependant le ciel lui envoya pour le consoler de l'inévitable fin de cette vie la révélation de la vie qui ne finit pas. Gérard avait vécu insouciant de la religion, mais non pas incrédule ; un jeune poëte italien, le fameux improvisateur Céconi, lui communiqua, dans les derniers jours de sa vie, cette ardente foi d'un Romain convaincu et fervent, et Gérard lui dut de mourir consolé, en croyant à une vie nouvelle et meilleure.
J'ai su depuis par M. Céconi tous les tristes détails de ces derniers moments où l'âme se révèle en entier. N'ayant plus rien à faire avec les intérêts de la terre, elle y échappe pour reprendre sa nature véritable ; elle ne cherche plus à tromper personne ; les idées réelles se montrent, les passions dominantes se font jour, et ce qui fut la vraie condition, le vif intérêt de la vie qui va s'éteindre, apparaît comme la trame de l'étoffe usée qui se décliire.
Eh bien, dans celte dernière lutte de quelques heures entre la vie et la mort , qu'on appelle l'agonie et qui reflète d'ordinaire ce que l'existence eut de plus intime et de plus personnel, Gérard