‹ Les saltimbanquesChapitre 2 sur 16 · DE RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DE RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE

L’incendie.

C’était minuit, et les habitants du hameau de Combe-Fleurie dormaient profondément. Tout à coup leur repos fut troublé par un roulement de tonnerre épouvantable, suivi d’un second, puis d’un troisième, et enfin de grondements formidables qui se succédèrent sans interruption. La montagne était en feu, et ses échos répétaient les éclats de la foudre menaçante.

Les hommes se levaient, tandis que les femmes

et les enfants se cachaient sous leurs couvertures ou se mettaient à genoux, les yeux fermés pour ne pas voir les éclairs qui sillonnaient le ciel, jetant une lueur blafarde jusqu’au fond des chambres. En même temps le vent s’élevait, chassant devant lui des tourbillons de poussière, faisant trembler les chalets de la cave au grenier, brisant les fenêtres ouvertes qui s’émiettaient dans un fracas de vitres cassées, démolissant tout sur son passage, arrachant des toits anselles et tavaillons, qui s’envolaient au loin comme des fétus de paille.

De tous les habitants de ce hameau, que l’ouragan semblait vouloir mettre en pièces, le plus misérable était sans contredit la pauvre Maria, qui avait perdu son mari l’année précédente, et qui était restée sans ressources avec cinq enfants.

Elle se tenait debout, depuis le commencement de l’orage, auprès des berceaux de ses trois derniers, qui tremblaient de peur et criaient de toute la force de leurs poumons. Les deux aînés, Hermine et Sylvain, s’étaient levés et l’aidaient à consoler Lina, Marc et Pierre; mais leurs efforts réunis n’aboutissaient pas, tant les pauvres petits étaient affolés par l’orage.

« Si nous les promenions un peu, maman? dit la petite Hermine.

*— Tu as raison; c’est une bonne idée!» lui

L’INCENDIE

répondit sa mère en enlevant Lina de son lit; elle la choisissait comme étant la plus lourde.

Petit Pierre ne voulait jamais se laisser bercer que par sa Mine chérie, et celle-ci le prit dans ses bras, laissant Marc à Sylvain.

Mais Maria était épuisée par les privations de toute sorte qu’elle s’imposait pour donner le plus possible à ses enfants ; bientôt elle dut s’asseoir avec Lina sur ses genoux. L’orage fatiguait beaucoup les nerfs affaiblis de la pauvre femme; elle se sentait défaillir.

« Sois bien sage, Lina, fit-elle en embrassant sa petite fille; je n’ai plus la force de te porter dans mes bras; tu es trop grande.... »

Mais elle n’en rput dire davantage, brusquement secouée par une commotion étrange qui lui enleva l’usage de ses sens.

En même temps la maison craquait de toutes parts, les meubles se déplaçaient, les enfants tombaient pêle-mêle dans la chambre.

L’aînée de la famille, celle que sa mère et ses frères appelaient Mine, par abréviation, fut la première à se relever et à retrouver son sangfroid. Elle n’avait que neuf ans, mais elle était bien au-dessus de son âge par la raison.

D’après ce qu’elle avait souvent entendu raconter à propos des orages, elle pensa tout de suite que la foudre venait de tomber sur la maison*

Cette idée lui sembla épouvantable, et elle crut la situation désespérée. Mais ce ne fut que l’affaire d’un instant; tout de suite elle songea qu’il fallait fuir le chalet, qui pouvait d’un instant à l’autre les ensevelir sous ses décombres.

« Sylvain! maman! cria-t-elle, relevez-vous vite, et sauvons-nous avec les enfants.... C’est le tonnerre qui est tombé chez nous.... »

Son frère seul lui répondit; il était encore tout abasourdi.

« Et maman qui ne dit rien!... Oh! mon Dieu!... » s’écria Hermine en se dirigeant à tâtons vers l’endroit où elle l’avait vue assise avant la catastrophe.

Elle la cherchait en vain, quand, tout à coup, une grande lueur envahit la chambre.

Hermine courut à la fenêtre et reconnut avec un effroi indescriptible que c’était la grange voisine qui brûlait.

« Le feu! le feu! » dit-elle tout éperdue, en se retournant vers les siens.

Alors elle vit d’un coup d’œil, à la 1 imière rouge des flammes, ses petits frères et sa sœur qui s’agitaient par terre, en criant, et sa mère, toute pâle, sans mouvement : tombée de sa chaise, la pauvre femme restait étendue et comme morte sur le plancher.

Instinctivement la petite fille courut à la porto

L’INCENDIE 5

donnant sur le dehors, l’ouvrit et se mit à crier de toutes ses forces :

« Au secours! au secours!... »

Mais les gens qui passaient devant elle, à demi vêtus, ne songeaient qu’à préserver de l’incendie ce qu’ils avaient de plus précieux, et ils n’écoutaient point les appels de la pauvre enfant.

Hermine comprit tout de suite qu’il ne fallait compter sur aucun secours, et, rentrant dans la chambre, elle cria à Sylvain de prendre un des petits et de la suivre.

Son frère semblait ne rien comprendre à ce qui se passait autour de lui. Elle dut le secouer et lui mettre un enfant dans les bras; ayant pris elle-même le petit Pierre, elle entraîna Sylvain dehors, par son bras resté libre, et courut ainsi avec lui jusqu’au milieu du pré voisin.

« Tu vas t’asseoir et rester là, dit-elle en lui mettant sur les genoux les deux bébés; moi, je vais chercher Lina. »

Quelques instants après, elle était de retour avec sa petite sœur, plus morte que vive.

« Es-tu mieux maintenant, Sylvain? demanda-

t-elle.

— Il me semble que je me réveille d’un lourd sommeil, répondit-il.

— Secoue-toi, je t’en prie; il y va de la vie de notre mère.... Elle est toujours sans connais-

sance.... Il faut que lu viennes m’aider pour que nous la transportions jusqu’ici; sans quoi elle périra dans les flammes : le toit brûle maintenant! »

Ces paroles, qu’elle prononçait très vite, avec la terreur fébrile qui l’agitait, achevèrent de rendre à Sylvain les forces dont il avait besoin en ce moment. Il se leva et suivit sa sœur, qui n’oublia pas de recommander aux trois petits de l’attendre là sans bouger.

« On va revenir tout de suite! » leur disaitelle en les quittant pour voler au secours de sa mère.

La pauvre femme était encore incapable de se mouvoir quand ses deux enfants arrivèrent auprès d’elle, pour la sauver d’un péril imminent : déjà les vitres volaient en éclats, et les flammes léchaient l’intérieur de la chambre par la fenêtre béante.

Sylvain prit sa mère par les jambes, tandis qu’Hermine la soulevait par les épaules, et tous deux, haletants d’inquiétude et à moitié asphyxiés, se dirigèrent au plus vite vers la porte, que le feu n’avait pas encore atteinte.

Portant avec précaution leur précieux fardeau, ils rejoignirent enfin leurs petits frères, qui pleuraient et sanglotaient.

Leurs cris rappelèrent à la vie la pauvre

L’INCENDIE

femme, qui ne savait plus où elle en était; elle fondit en larmes en apprenant ce qui venait de se passer, et serra sur son cœur Hermine et Sylvain.

En se retrouvant avec ses cinq enfants, elle oubliait la misère noire qui œs menaçait tous.

Avant de pouvoir se rendre compte que l’incendie était en train de lui dévorer ses dernières ressources, la malheureuse femme eut un autre souci qui l’absorba entièrement. A peine commençait-elle à se remettre qu’elle eut à soigner à son tour la courageuse fillette qui venait de sauver toute la famille; maintenant que le devoir ne la soutenait plus, Hermine ressentait le contrecoup de tantd’émotions poignantes, et sous l’elfct d’une réaction nerveuse elle tremblait et sanglotait à présent, dans les bras de sa mère.

En ce moment la pluie commençait à tomber, et Maria ne s’en apercevait pas en voyant souffrir sa fille bien-aimée.

« Galme-toi, Mine, mon enfant », lui disait-elle en l’embrassant.

Mais une autre voix répondit à la sienne :

« Tu es donc là, Maria?... Et tes enfants, les as-tu?... je vous cherche partout!

— Ah! c’est l’oncle L’heureux... Venez vite!... nous sommes ici. »

Bientôt s’approcha d’elle un grand vieillard,

encore droit et vigoureux malgré ses cheveux blancs. Aux lueurs de l’incendie qui rougissait l’atmosphère, il vit tout de suite que sa petitenièce avait une crise de nerfs.

Il courut chercher de l’eau dans son chapeau, à la source voisine, puis s’empressa de revenir et d’aider à soigner la malade, tout en écoutant le récit de son dévouement que Maria lui faisait en pleurant.

Enfin Hermine se remit peu à peu, et, après une nouvelle scène d’attendrissement, qui se termina par des baisers, toute la famille se calma.

Dévouement.

L’heureux et Maria se consultèrent alors tristement pour savoir où trouver un asile.

Tous les chalets du hameau, groupés les uns auprès des autres, flambaient comme un feu de la Saint-Jean, au milieu des cris de désolation des habitants.

Il n’y avait pas moyen d’arrêter l’incendie, qui gagnait toujours. Tous ces malheureux allaient se trouver sans refuge.

Une seule habitation, située un peu à l’écart, était restée intacte; entièrement construite en pierres, cette maison, qu’on appelait dans le pays le Château, semblait défier les atteintes du feu, et les flammèches que le vent apportait jusqu’à elle s’éparpillaient en vain sur les quatre faces

du toit pyramidal, et s’éteignaient dans la nuit,

n’ayant aucune prise sur la couverture d’ardoises.

Une vieille femme, à moitié paralysée, habitait seule cette grande maison, qui aurait pu, au besoin, donner asile à tous les habitants du hameau. Célèbre par son avarice à dix lieues à la ronde, la Richarde était la propre sœur de L’heureux, et par conséquent la tante de Maria.

Ce fut chez elle que le vieillard voulut conduire Maria et sa petite famille, pour les mettre à l’abri.

Mais elle jeta les hauts cris en les voyant arriver dans sa maison, qui pouvait cependant les loger tous sans la gêner.

L’heureux se fâcha, Maria supplia, les enfants se mirent à pleurer : rien ne put toucher cette vieille aVare qui n’aurait su se remuer dans son lit, mais qui avait du moins la tête assez libre pour faire souffrir ceux qu’elle aurait dû secourir.

« Cinq enfants!... cinq enfants! s’exclamaitelle, je ne veux pas de toute cette marmaille.... Est-ce q*ie les aînés ne pourraient pas du moins gagner leur vie?... Quels petits fainéants! »

Elle les aurait volontiers envoyés mendier sur les routes; mais elle se retenait, pour ne pas trop mécontenter Maria, qui serait partie avec eux, et elle avait absolument besoin de ses services, car sa cupidité l’empêchait de se donner

DÉVOUEMENT

une domestique. Si son frère et sa nièce n’avaient pas voulu se partager les soins que réclamait son état, elle serait morte de faim dans son lit.

L’heureux coupa court aux injures de la vieille femme en emmenant coucher Maria et ses petitsneveux dans trois des nombreuses chambres vides de la maison. Le repos leur était absolument nécessaire, et il se réservait de veiller sa sœur et de chercher à la calmer.

Malgré cette précaution, Hermine et Sylvaiïi, pas plus que leur mère, ne purent fermer les yeux de la nuit. La pluie tombait maintenant à torrents;' mais il était trop tard : le feu avait accompli son œuvre, et la ruine était irréparable.

Dès qu’il fit jour, la veuve et ses deux aînés s’empressèrent de sortir pour voir l’étendue de leur désastre. Hélas! il ne pouvait être plus grand! De leur chalet rien n’était resté. Plus de linge, de vêtements, de provisions. Maintenant il n’y avait à la place de la maison qu’un amas de poutres noircies, de meubles éventrçs, de lits calcinés et de débris de toute sorte, dont il était impossible de reconnaître la forme, et, jetés çà et là dans les décombres, de la vaisselle cassée, des couvertures brûlées et noircies, n’ayant plus de consistance. A des clous étaient encore attachés des chiffons informes qui indiquaient

que là se trouvait suspendue avant l’incendie la garde-robe de la famille. Maria aperçut son grand chaudron de cuivre gisant au milieu de la cuisine, tout bosselé par le feu et les chocs qu’il avait reçus. Autour de lui se trouvaient éparpillés casseroles et poêlons, dans le plus piteux état.

De tant d’objets amassés pièce à pièce par les grands parents, et conservés avec un soin pieux par Maria, aucun n’avait été épargné. Les choses indispensables, aussi bien que celles qui étaient précieuses à la veuve par les souvenirs qu’elles retraçaient à son cœur, en lui parlant des êtres aimés et disparus, tout s’était anéanti dans cet épouvantable sinistre.

La pauvre femme ne put supporter le spectacle de sa ruine. Vieillie de dix ans, le front baissé et la taille courbée, se soutenant à peine, elle retourna en pleurant vers la demeure de sa tante, pour y retrouver ses petits enfants qu’elle avait laissés endormis.

Elle était si troublée qu’elle oublia de rappeler Hermine et Sylvain, et les abandonna sur le théâtre de l’incendie, sans y faire attention.

Lina, Marc et Pierre dormaient encore, calmes et souriants, quand elle arriva auprès d’eux. Leur tranquillité inconsciente faisait un tel contraste avec l’horreur de la situation qu’elle ne put s’empêcher de fondre en larmes; ils se

DÉVOUEMENT

réveillèrent au bruit de ses sanglots, et alors elle les pressa sur son cœur, ce qui lui fit du bien et ranima son courage. Elle songea qu'elle ne devait pas se laisser abattre, pour avoir la force de soutenir sa famille, et commença par retenir ses larmes en voyant que ses chers petits se mettaient à pleurer aussi, sans savoir pourquoi, simplement parce qu’ils lui voyaient du chagrin.

Hermine et Sylvain tardaient à rentrer, et Maria se fit encore des reproches à leur sujet. Pourquoi les avait-elle abandonnés à côté des décombres? Ils pouvaient être écrasés, ou tout au moins blessés, au milieu de ces ruines calcinées, toutes prêtes à tomber.

Elle partait pour les chercher, quand ils apparurent, et, à son grand étonnement, elle leur trouva l’air presque joyeux.... Que s’était-il donc passé?...

« Ne te tourmente plus, maman ! s’écria Hermine en lui sautant au cou pour l’embrasser.... Nous venons de rencontrer Mosco, qui est très ému de notre malheur, et qui nous plaint beaucoup. Il dit que tu ne pourras jamais te tirer d’affaire si l’on ne vient à ton secours, et pour sa part il veut bien se charger de Sylvain et de moi. Il nous prendrait en service, de sorte que nous pourrions t’aider, en t’envoyant nos gages, au lieu d’être une grosse charge pour toi, et aussi

un embarras, puisque la grand’lante ne cesserait de te faire des reproches à notre sujet, comme ce matin.... Si nous travaillons, au contraire, elle ne pourra plus dire que nous sommes des petits fainéants! »

La physionomie de Maria, tandis que sa lille

parlait, n’exprimait pas la satisfaction que celle- ►

ci avait cru lui causer. Elle éprouvait au contraire un grand serrement de cœur en apprenant la proposition de Mosco, un Italien qu’elle savait depuis la veille à Combe-Fleurie, où il était venu voir sa sœur Tolia, mariée à un homme du pays. Pourtant Mosco avait la réputation d’être un brave homme et de gagner beaucoup d’argent en exerçant le métier de marchand de bestiaux.

Sur ces entrefaites, L’heureux arriva, et la petite fille lui raconta ce qu’elle venait de dire à sa mère.

Le vieillard avait la meilleure opinion de l ltalien, et puis il pensa qu’il n’aurait aucune peine à décider sa sœur à garder Maria et les trois derniers, du moment que les aînés seraient placés ailleurs et gagneraient leur vie.

« Il faut apprendre cette nouvelle à la tante! » dit-il en entraînant toute la petite famille dans la chambre de l’infirme.

A peine avait-il répété le récit d’Hermine à la

DÉVOUEMENT 15

vieille avare que Mosco entra lui-même dans la pièce, où il les trouva tous ensemble.

Alors, d’un air bon enfant qui lui était habituel, il leur dit qu’il était bien fâché du malheur qui frappait Maria et sa famille.... Une si excellente femme!... de si braves enfants!... On ne pouvait faire autrement que de chercher à les aider... et justement il avait besoin en ce moment d’une jeune bonne pour garder un petit neveu sans parent qu’il avait recueilli; quant à Sylvain, il. J’utiliserait pour soigner les bêtes qu’il achetait pour les revendre.

« On ne peut mieux parler, ma nièce, fit L’heureux, et je t’engage à accepter les propositions de cet honnête homme.

— Ah! s’ils étaient plus âgés, s’écria Maria, je ne demanderais pas mieux que de confier mes enfants à Mosco; mais ils sont si jeunes!... Et puis, encore, si c’était pour vivre dans un village voisin!... mais Mosco demeure très loin!... les pauvres petits seraient malades que je ne pourrais me rendre auprès d’eux pour les soigner!... Non! malgré tout le désir que j’aurais de profiter de sa bonté, je ne crois pas que ce soit possible.

— Vous vous effrayez bien à tort, riposta Mosco avec bonhomie, je ne demeure pas si loin que cela : on est encore bien vite arrivé

i6 LES SALTIMBANQUES

chez nous, allez!... Et puis Mine et Sylvain seront trop bien soignés pour tomber malades : nous adorons les enfants, ma femme et moi, et, comme nous n’en avons que deux, cet accroissement de famille sera un vrai bonheur pour nous. Quand je les ramènerai ici, l’année prochaine, en venant faire une visite à ma sœur, vous verrez quelle santé superbe ils auront.... C’est qu’on ne manque de rien à la maison : on a tout à gogo, au contraire.

— Tu vois bien, ajouta L’heureux, que les enfants seront mieux avec Mosco qu’avec toi!... Si tu t’obstines à les garder, par une sorte d’égoïsme maternel, ce ne sera pas bien, vraiment!... Tu perdras dans mon e: ime : on ne doit aimer ses enfants que pour eux. »

La pauvre veuve ne trouvait rien à répondre et ne protestait plus que par ses larmes. Malgré sa répugnance instinctive, elle dut enfin céder aux instances de L’heureux, et autoriser Mosco à emmener les enfants.

L’Italien parut enchanté de cette première victoire, mais il ne s’en contenta point; il déclara aussitôt qu’il fallait préparer tout de suite les enfants pour le départ, car il comptait se mettre en route aussitôt après le dîner de midi. J1 paraissait maintenant très pressé de quitter Combe- Fleurie.

DÉVOUEMENT

« Oh! pour le coup, c’est impossible! s’écria la pauvre mère avec des sanglots, et les mains jointes, pour supplier.... Non! je ne puis leur permettre de partir immédiatement!... 11 faut au moins me les laisser quelque temps encore, pour que je puisse m’habituer à l’idée de cette séparation....

— Au contraire! fit L’heureux, je trouve qu’il vaut mieux brusquer les choses.... Plus elles traîneront, plus tu souffriras.

— On voit bien que vous n’avez jamais eu d’enfant, mon oncle!... Mais vous, Mosco, qui en avez et qui les aimez, vous devez mieux me comprendre.... Vous pouvez vous imaginer la douleur que j’endure en pensant que je n’aurai plus auprès de moi les chers enfants dont l’afîeclion me rend seule la vie moins amère, depuis que j’ai perdu leur père.... Et vous devez trouver avec moi qu’il serait trop cruel de me les enlever aujourd’hui, quand je suis encore sous le coup d’un nouveau malheur, quand je viens de voir brûler mes dernières ressources, le toit de mes enfants !... »

La pauvre femme n’en put dire davantage, tant elle était suffoquée par les larmes.

« Je compatis à votre douleur, et je suis désolé de vous faire de la peine, reprit Mosco dès qu’elle fut en état de l’entendre; si je le pouvais,

je me ferais un plaisir de retarder mon voyage de quelques jours pour vous être agréable; mais ma femme m’attend impatiemment en Italie, où des affaires pressantes me réclament aussi.... C’est le moment d’acheter les troupeaux de moutons, pour les envoyer dans les pâturages des montagnes. Malgré tout mon déçir de vous contenter, je ne saurais faire autrement que de partir tout à l’heure.

— Cela se comprend! dit L’heureux.... Allons, ma bonne fille, continua-t-il en se tournant vers sa nièce, un petit effort de courage, je t’en supplie!... Sacrifie-toi une fois de plus pour tes enfants.... Vois combien Mine et Sylvain sont raisonnables! Ils te donnent l’exemple!... Ils sont enchantés de pouvoir se dévouer pour la famille, car, s’ils vont gagner leur vie avec Mosco, ta tante te gardera chez elle avec tes derniers, tandis qu’elle ne pourrait se décider à vous avoir tous les six... »

Aces mots Sylvain et Hermine se jetèrent dans les bras de leur mère :

« Ah! maman! laisse-nous partir, nous t’en supplions! s’écrièrent-ils ensemble.... Pense à nos petits frères et à Lina, qui seraient obligés de tendre la main, puisqu’ils ne peuvent pas travailler....

^ Est-ce qu’ils ont raison, ma tante? demanda

DÉVOUEMENT 19

la pauvre femme à l’avare; est-ce que vous ne voulez pas absolument nous permettre à tous de rester avec vous; nous vous aimerions tant! nous vous soignerions si bien!...

— Assez! assez! fit la vieille impatientée.... Tu devrais le savoir : je ne te permettrai jamais d'élever tes enfants dans la paresse.... Que ceux qui sont en âge de gagner leur vie se mettent au travail, n’importe où. »

La malheureuse mère sentait son cœur se briser en voyant s’envoler sa dernière espérance. Maintenant elle était complètement vaincue!... Elle n’avait plus qu’à solliciter la bonté de Mosco pour ses enfants.

« Vous en aurez bien soin, vous me le promettez? s’écria-t-elle.... Pensez donc, ils ont toujours été si aimés!... Que feraient-ils s’ils ne rencontraient pas de l’affection dans votre famille?... Et puis ils ne sont pas forts!... Sylvain surtout!... J’ai eu tant de peine à l’élever, si vous saviez.... Il faudra bien les ménager?

— Tu ne te rappelles plus qu’il t’a déjà dit qu’il les traiterait comme ses enfants? fit L’heureux d’un ton de reproche.... Excusez-la, Mosco....

— Oh! je ne m’offense pas des craintes si naturelles de cette pauvre mère, riposta l’Italien avec un accent bien senti.... C’est si naturel!... Du courage! et soyez pleine de confiance en moi, dit-il

encore à Maria, en lui tendant la main ; je reviendrai tout à l’heure chercher vos enfants. »

11 partit, et Maria, tout éplorée, s’empressa de faire manger Hermine et Sylvain, et de leur préparer quelques provisions de route, que L’heureux sut arracher à l’avarice de sa sœur.

Ses préoccupations pour les petits voyageurs calmèrent un moment cette excellente mère; mais quand vint le moment du départ on ne put les- lui arracher sans peine.

Ce fut une scène déchirante, qui coûta bien des larmes à la malheureuse veuve et aux deux enfants, quoique ceux-ci eussent pris la résolution de se dévouer avec courage au salut de la famille.

Enfin L’heureux prit Hermine et Sylvain par la main et les remit àMosco, qui s’éloigna bien vite. Celui-ci était visiblement pressé de partir. Les pauvres enfants durent donc se mettre en route tout de suite avec leur nouveau maître, qui les fit marcher très vite et bien longtemps sans s’arrêter.

Il faisait nuit déjà quand l’Italien et les deux orphelins arrivèrent à Saint-Alban-des-Neiges, un hameau situé sur la montagne. Ils s’y arrêtèrent dans une misérable auberge, où tout le monde dormait déjà.

Mosco réveilla la vieille hôtesse, pour lui de-

Ce fat une scène déchirante.

DÉVOUEMENT

mander quelque chose à manger; puis il fit coucher le frère et la sœur sur une paillasse. Mais les deux enfants étaient si agités qu’ils dormirent fort mal, quoiqu’ils fussent harassés de fatigue.

Ils commençaient à sommeiller, quand Mosco vint les chercher, avant le lever du jour, pour continuer leur voyage. Ils le suivirent et furent bien étonnés de le voir rejoindre, sur la route, une voiture et des animaux, qu’ils ne distinguèrent pas très bien, dans le brouillard du matin. Ils virent mieux un garçon et une fille, qui s’approchèrent d’eux pour les regarder. Mosco leur dit que c’étaient son fils et sa fille.

Un ours, un âne et des chiens, autour d’une voiture traînée par une maigre haridelle, et qui contenait des singes et bien d’autres choses, voilà ce que découvrirent Hermine et Sylvain en s’approchant du groupe qu’ils avaient vu d’abord confusément.

Mosco, le prétendu marchand de bestiaux, n’était en effet qu’un saltimbanque, un montreur d’animaux savants! Il avait laissé à Saint-Albandes-Neiges tout ce qui pouvait trahir son métier, afin de faire honneur à sa sœur, mariée à Combe- Fleurie, où il avait prétendu toujours qu’il s’occupait du commerce des bestiaux.

En voyant que leur maître avait un tout autre

état, le frère et la sœur furent très surpris. Ils se demandèrent pourquoi Mosco avait caché la vérité à leur mère; mais ils ne s’en émurent pas autrement, car, dans leur naïve ignorance, ils ne savaient pas ce que c’était qu’u n saltimbanque.

Deux apprentis.

« Halte! » cria Mosco en s’arrêtant; et tous se hâtèrent de l’imiter.

Ce fut d’abord le pauvre cheval poussif, presque aveugle, qui traînait la voiture; il n’avait pas besoin d’entendre deux fois cet ordre, qu’il salua d’un hennissement timide. Le petit âne savant, qui suivait librement, poussa deux ou trois braiements joyeux et, sans perdre un instant, allongea sa lèvre gourmande vers une touffe de chardons qui se dressait devant lui, sur le bord du chemin.

L’ours, qu’Antonio conduisait en laisse, voulait seul continuer à marcher, et son petit conducteur dut tirer violemment sur la chaîne pour le forcer

à s’arrêter. Mosco vint à son aide, et eut facilement raison de l’animal, qu’il attacha derrière la voiture à un anneau de fer.

Laissant son père s’occuper de l’ours, Antonio s’ empressa de dételer le cheval efflanqué, maigre au point que ses os semblaient vouloir percer sa peau. Il n’avait plus qu’un œil, l’autre ayant été crevé par accident, et celui qui lui restait était si mauvais qu’il voyait à peine devant lui. Le jeune garçon dut le conduire sur le pré voisin où l’âne broutait avidement. Les deux chiens s’y trouvaient aussi; ils cherchaient des herbes tendres qu’ils mâchaient du bout des dents.

« Laurella, dors-tu? cria Mosco.

— Je descends », répondit une fillette de douze ans, la sœur cadette d’ Antonio. Puis elle passa la tête sous la bâche de la voiture et regarda autour d’elle.

« Eh bien, papa, tes nouveaux pensionnaires, où sont-ils?

— Un peu en arrière, ils ne vont pas tarder à nous rejoindre.... Je les aperçois là-bas qui traînent la jambe.... Ce n’est pas étonnant! voilà quatre heures qu’ils marchent, et c’est long pour des enfants qui n’ont jamais quitté leur village, surtout après la grande étape que nous avons faite hier.... Et toi, pourquoi ne descends-tu pas?

— Faut-il te passer les singes?

DEUX APPRENTIS 27

— Non! tout à l’heure. Pour le moment viens nous aider à préparer le dîner. »

Pendant ce dialogue, Mosco et son fds avaient déjà descendu un petit fourneau et une marmite.

Laurella sauta de la voiture, et au même moment les deux retardataires rejoignirent le gros de la troupe.

« Vous êtes donc très fatigués, leur dit Mosco en riant.... Allez-vous avoir la force de nous aider à ramasser du bois mort pour cuire la soupe? »

Hermine se mit à sourire en faisant de la tête un signe d’assentiment, et Sylvain souleva son chapeau de feutre grossier en disant :

« Oui, monsieur!

— C’est bien! je vois que vous êtes courageux.... A la bonne heure!... Maintenant, tous en route! »

ils n’avaient pas à aller loin. A une centaine de pas se trouvait une forêt où le bois mort foisonnait, car on était au commencement d’avril. Au milieu des fourrés épais on voyait même encore des flaques de neige, quoique sur la route ensoleillée il fît très chaud, à présent que midi approchait.

Les petits Valaisans se distinguèrent par leur ardeur à chercher les morceaux de branches sèches; ils les choisissaient en connaisseurs; on

voyait que c’était bien leur affaire, qu’ils avaient

l’habitude de cette besogne-là.

Ils eurent vite fait deux fagots qui pouvaient suffire à cuire le repas.

Mosco et son fils en avaient ramassé autant qu’eux; quant à Laurella, elle s’était amusée à regarder la végétation naissante.

« Retournons au fourneau, dit Mosco; nous ne manquerons pas de combustible pour faire la soupe. »

Les petits montagnards prirent leurs fagots, à l’exemple du maître et de son fils. Seule Laurella resta les mains vides, derrière les autres, en cherchant des yeux dans les hauts sapins, comme si elle eût voulu voir les oiseaux qui chantaient le printemps.

« Allons! viens donc, paresseuse! «lui cria son père dès qu’il fut arrivé près du fourneau avec les trois autres enfants.

Mais elle dédaigna de répondre. Il fallut que Mosco l’appelât plusieurs fois pour la décider à revenir.

« A quoi penses-tu? lui dit-il. Dépêche-toi d’éplucher les pommes de terre avec ta camarade, pendant que, les garçons et moi, nous allons chercher de l’eau et nous occuper de nos bêtes.

— Je ne veux pas faire la cuisine maintenant que nous avons une servante. Elle ne s’y

DEUX APPRENTIS

prend pas mal du tout, regarde;... et toute seule elle viendra bien à bout d’éplucher quelques légumes. »

Mosco ne répondit rien et s’éloigna en sifflant.

A peine avait-il tourné le dos que Laurella s’occupait de sa toilette. Elle sortit un peigne de sa poche et se mit à se coiffer. Ses beaux cheveux noirs, qui frisaient naturellement, s’étaient emmêlés pendant son sommeil; il s’agissait de les lisser et de les enrouler autour de ses doigts, ce qui suffisait pour en former de longues boucles brillantes.

Puis elle brossa et défripa sa robe, qui était en velours rouge. Ce n’était plus qu’une vieillerie, que ses parents avaient dû acheter à quelque chiffonnier, mais sa couleur et ses reflets soyeux seyaient bien à la petite Italienne, qui compléta sa toilette en posant sur sa tête un grand chapeau de velours nacarat.

Ensuite elle se tourna vers sa compagne, qui épluchait toujours les pommes de terre.

« Suis-je bien coiffée, Mine? » lui demandat-elle.

L’enfant, qui n’osait parler, lui fit oui par signe, tandis que ses yeux lui montraient bien qu’elle la trouvait superbe.

Laurella avait une de ces beautés étranges qui excitent l’admiration sans attirer la sympathie.

Aussi la petite paysanne baissa-t-elle promptement la tête sous le regard un peu dur des grands yeux de l’Italienne, que surmontaient de longs cils et d’épais sourcils, noirs comme ses prunelles.

Mosco et les deux garçons revenaient en ce moment. Ils rapportaient de l’eau dans tous les vases de l’établissement.

Bientôt la soupe fut sur le feu et confiée aux soins d’IIermine, pendant que Mosco et les garçons menaient boire le cheval et l’âne.

Laurella les suivit pour se rafraîchir les mains et le visage.

Ce ne fut pas sans une vive émotion que l’orpheline resta seule auprès du grand ours brun, qui l’effrayait beaucoup. Il était attaché à la voiture par une chaîne de fer, mais cette précaution ne la rassurait qu’à demi. S’il allait la rompre et se précipiter sur elle! Instinctivement elle se leva et s’éloigna, en fixant toujours l’animal avec la plus vive inquiétude.

Gosacco n’avait aucune méchanceté dans le caractère, mais il était probablement susceptible, car il parut choqué de la frayeur d’Hermine et se mit à grogner.

Alors la pauvrette eut une peur atroce; se figurant qu’il allait s’élancer et la dévorer, elle se jeta de côté pour s’enfuir, sans le quitter des

DEUX APPRENTIS

yeux, ce qui l’empêcha de regarder où elle mettait les pieds, si bien qu’elle roula dans le fossé; elle voulut se relever pour courir plus loin, mais sa jupe se trouvait accrochée à un buisson : elle crut que c’était l’ours qui la retenait par la robe, et, jetant un grand cri, elle perd’t connaissance.

Quelle ne fut pas la surprise de Mosco et des deux garçons, quand ils revinrent avec les bêtes, de ne plus voir l’enfant auprès du fourneau abandonné. La marmite bouillait si fort que l’eau débordait, et le chef de la troupe, qui tenait à son dîner, commença par calmer le feu.

« Nous avons là un fameux cordon bleu ! » murmura-Uil.

Un cri déchirant répondit à son exclamation ; c’était Sylvain qui venait de voir Hermine étendue dans le fossé : épouvanté de la pâleur et de l’immobilité de sa sœur, il s’était jeté à genoux auprès d’elle et pleurait de tout son cœur.

En deux enjambées son maître le rejoignit, très effrayé de ses cris.

c Elle est morte, monsieur! elle est morte lui dit l’enfant en sanglotant.

— Povera! » fit Mosco en examinant la fillette.

Puis, au bout d’une seconde, il dit à Sylvain :

« Calme-toi, elle n’est qu’évanouie.... Nous allons la faire revenir à elle.... Apporte-moi dè l’eau. a- »

Antonio, qui était accouru aussi, comprit mieux ce qu’il fallait faire. Il courut chercher la cruche, puis une fiole de vinaigre. La petite fille, que Mosco avait étendue sur la route, ne tarda pas à reprendre connaissance. En ce moment ses souvenirs lui revinrent, et d’une voix faible elle demanda : « L’ours?... où est l’ours?... vous l’avez tué?...

— Ah çà ! que veut-elle dire? » s’exclama Mosco, qui n’était pas éloigné de croire qu’elle délirait.

Il fallut quelques minutes pour que tout s’expliquât. Quand le saltimbanque eut compris ce qui s’était passé, il fut pris d’un rire inextinguible.

Enfin il se remit peu à peu, et, allant vers son ours :

« Cosacco, mon pauvre Gosacco, lui dit-il en le flattant, crois-tu que tu as manqué de tuer deux personnes : Mine, de peur, et moi, de surprise!... Vrai! tu ne t’en serais jamais douté, toi qui es la douceur même!... Cette enfant t’a méconnu, mon bon. Il faut que tu fasses plus ample connaissance avec elle. »

Puis, se tournant vers la petite fille : « N’aie pas peur, Mine, et viens caresser le brave Cosacco, qui est incapable de te faire du mal, j’en réponds. »

Pour lui donner confiance il mettait lamain dans

DEUX APPRENTIS

la gueule de son ours, lui lirait les oreilles, le taquinait, et la grosse bête abrutie, qui n’avait réellement plus rien de son naturel sauvage, se laissait faire comme un chien.

« Sais-tu ce que me dit Gosacco? reprit le maître en s’adressant à l’enfant, qui n’avait pas osé faire un pas.... Eh bien, il vient de me raconter que Mine lui a fait peur en le regardant de travers, et qu’il a grogné pour la prier de ne pas le battre, comme il le craignait. »

La petite fille se mit à sourire, mais ne bougea pas.

« Amène-la-moi, Tonio, dit Mosco à son fils,... je veux absolument qu’elle n’ait plus peur de Gosacco. »

Le jeune garçon, qui était plus grand et plus fortqu’Hermine, l’amena toute tremblante auprès de l’ours. Alors Mosco prit sa petite main et la plaça sur le dos de l’animal. Quoiqu’elle fût très effrayée, elle n’osait résister.

« Eh bien, se fâche-t-il?... Vois donc comme il est content!... je lis dans ses yeux qu’il trouve que Mine est bien gentille. Il la croyait méchante. A présent il l’aime beaucoup. Tu n’as plus peur, hein?... »

L’enfant fit non, en riant silencieusement Elle se sentait réellement rassurée.

« Allons dîner maintenant! » dit Mosco en la laissant libre.

Il mit la marmite par terre pour la laisser refroidir. Puis les enfants et lui-même s’assirent en rond tout autour, en attendant que la soupe fût bonne à manger.

Alors, à brûle-pourpoint, Mosco dit à Sylvain :

« Tu m’as l’air bien lourdaud, mon pauvre garçon; je me demande à quoi je vais pouvoir t’utiliser.... Voyons, que sais-tu faire?

— Garder les vaches et les chèvres, ramasser du bois, sarcler les pommes de terre....

— As-tu fini! interrompit Mosco.... Nous ne sommes pas des cultivateurs!... je te demande si tu sais faire quelque chose qui puisse augmenter l’attraction de ma ménagerie?... Ainsi, par exemple, sais-tu arracher les dents sans douleur? »

Sylvain resta interdit.

« Sais-tu jouer du clairon comme mon fils et ma fille?... ou bien du trombone, du hautbois, de l’ophicléide, du tambour, de la grosse caisse?

— Je saurais peut-être bien tambouriner, dit l’enfant en rougissant.

— Tu crois savoir!... Tu penses qu’il n’y a qu’à taper avec deux bâtons sur une peau tendue!... C’est plus difficile que ça, mon bonhomme.... Cherchons autre chose.... Tu as dû acquérir de la souplesse en courant dans les rochers? C’est une bonne gymnastique!... Fais-

DEUX APPRENTIS

moi voir si lu sais bien grimper à un arbre. »

Sylvain s’élança vers un des peupliers qui bordaient la roule. Avec une adresse qui étonnait, de la part d’un enfant à l’air si rustaud, il fut en haut très lestement.

« Descends-le aussi vite que tu pourras, maintenant! »

Sylvain dégringola de l’arbre en moins d’une minute, sautant à pieds joints les trois derniers mètres, les jarrets pliés, d’une façon gracieuse et légère.

« Bravo! mon garçon, nous pourrons briller au trapèze,... je suis content de toi.... Maintenant dînons. »

Laurella voulut d’abord aller chercher les singes dans la voiture.

Puis on mangea la soupe à la gamelle, chacun plongeant tour à tour sa cuillère dans la marmite.

Cette façon de manger parut bien sauvage aux deux petits Yalaisans. Pourtant ils n’osèrent manifester leur répugnance. Ils furent d’ailleurs distraits de toute préoccupation par les chiens et les singes, que la vue du repas mettait en liesse. Rien de drôle comme l’expression de gourmandise qu’avaient prise leurs têtes intelligentes. Les deux caniches s’étaient d’abord assis aux côtés deMosco* tandis que les singes se met^

taient à droite et à gauche de Laurella; mais bientôt un des chiens, voyant que son maître ne lui donnait plus rien, se tourna vers l’orpheline et lui toucha le bras avec sa patte, ce qui signifiait qu’il lui demandait à manger.

« Puis-je lui donner une bouchée? demanda la petite fille à son maître.

— Il ne la prendra pas; il ne veut manger que de ma main. »

Hermine n’osa répliquer, mais elle se demanda pourquoi le chien s’adressait à elle, s’il en était ainsi. Croyant donc que Mosco plaisantait, elle tendit au caniche une petite bouchée de pain.

A sa grande surprise il s’éloigna aussitôt, quoiqu’il eût les yeux brillants de convoitise.

« Quand je te disais que Polluce, ainsi que son frère Castore, d’ailleurs, ne voulait manger que de ma main.

— Et il prendrait ce que je veux lui donner si c’était voiis qui le lui offriez?

— Certainement! »

S’emparant alors du petit morceau de pain que tenait l’enfant, il le garda dans sa main en disant au caniche :

«L’as-tu gagné?»

Cette demande parut remplir Polluce de confusion.

« Eh bien, fais le beau et tu l’auras. »

DEUX APPRENTIS 37

Le brave chien s’exécuta, et son maître lui offrit le morceau de pain, sur lequel il se jeta avidement. Aussitôt Gastore, la queue frétillante, s’empressa de faire le beau à son tour, en attirant l'attention de son maître par un aboiement significatif.

« Tu ne veux pas que je fasse de préférence, hein ! Castore? et tu te mets à travailler avant que j e te le dise .... Mais il fallait attendre mes ordres. . .. Allons, fais le mort, et tu seras récompensé à ton tour. »

L’intelligent animal obéit à l’instant et reçut son salaire.

Ravis de ce qu’ils venaient de voir, Hermine et Sylvain essayèrent tour à tour d’agir comme Mosco. Ils disaient à l’un des chiens de faire le beau, l’animal obéissait, mais ne voulait pas accepter sa récompense. Ils n’y comprenaient rien, et leur air abasourdi excitait les rires de Laurella.

« Vous ne devinez pas le vrai motif de leur refus? demanda Antonio.

— Mêle-toi de ce qui te regarde ! » lui dit Mosco sévèrement.

Gela n’en donna pas moins à réfléchir aux petits Yalaisans, surtout à Hermine, qui brûlait de savoir le mystère qu’Antonio allait certainement dévoiler quand son père l’avait fait se taire.

Le repas fini, chacun s’était levé. Puis Mosco

avait allumé sa pipe, et, tout en fumant, il fit faire aux singes une répétition de leurs exercices. Paolo savait très bien manier son petit fusil, en vrai soldat, et Virginia le servait à table comme si elle n’eût fait que cela de toute sa vie. Une fois habillés, l'un en troupier et l’autre en cantinière, ils étaient vraiment très drôles.

Ensuite Mosco fit danser l’ours, puis l’ûne, toujours pour les exercer.

« Vous voyez, disait-il aux deux orphelins, ce n’est qu’à force de travail que nos animaux conservent leurs talents et les perfectionnent chaque jour.... Il en est de meme pour les enfants. Il faudra que vous ayez de la patience pour apprendre quelque chose.... Mais, par compensation, le travail vous amusera si vous y prenez goût. Pour le moment nous n’avons pas le temps de commencer notre apprentissage. Il faut nous mettre en route, afin d’ètre sûrs d’arriver avant la nuit au gîte que j’ai en vue. »

Premiers essais.

La deuxième étape devait être moins longue que la première.

Mosco voulut que l'orpheline montât dans la voiture, et Laurella fut obligée de marcher à son tour. Le saltimbanque trouvait que l'une des deux fillettes était une charge suffisante pour sa bête.

Hermine n’était pas fâchée de pouvoir se reposer. Assise sur des couvertures, et la tête dans ses mains, elle regardait vaguement la route qui traversait maintenant une belle forêt de sapins, ou bien elle fermait les yeux en essayant de dormir, mais sans pouvoir y parvenir,

Tout à coup elle ne put retenir un cri en se sentant tirer Tune de ses grandes nattes blondes.

S’étant retourné'', elle se rassura bien vite : c’était Virginia qui avait sauté jusqu’à elle pour s’amuser à lui faire cette plaisanterie.

« Qu’y a-t-il encore ? lui demanda Mosco en se retournant vers la voiture, car il marchait alors à la tête de son cheval.

— J’ai été plus surprise qu’effrayée! » fit la petite fille en riant. Puis elle lui expliqua ce qui s’était passé.

« Si les singes t’ennuient, tu n’as qu’à les corriger.

— Ils sont amusants, au contraire; je les gronderai s’ils ne sont pas sages. »

L’attention d’Hermine fut ensuite excitée par un char de paysans qui venait vers elle ; mais, au moment de croiser la voiture de Mosco, le cheval, qui arrivait au petit trot, se cabra subitement, ce qui fit jeter de grands cris de frayeur aux femmes qu’il traînait. En même temps le conducteur jurait et tempêtait après sa bête, sans soupçonner la cause de son effroi, et les chiens ne perdaient pas cette bonne occasion d’aboyer.

Au milieu de ce vacarme Mosco ne put d’abord s’expliquer. Enfin, à force de gesticuler, il réussit à se faire écouter de ceux qui arrivaient.

PREMIERS ESSAIS

« Reculez un peu et tranquillisez-vous, leur cria-t-il alors;... votre cheval a senti Tours qui marche derrière ma voiture; je vais l’emmener dans la forêt, et vous pourrez continuer votre chemin. »

En effet, dès que Mosco eut fait disparaître Cosacco derrière les sapins, le cheval se calma comme par enchantement, et les paysans se rassurèrent. Les femmes envoyèrent des remerciements à Mosco, à travers les arbres; puis l’homme fit claquer son fouet, et la voiture partit.

Cet incident ne laissa pas de procurer à Hermine une certaine satisfaction. Puisqu’un cheval avait éprouvé une telle frayeur de Tours, il n’était pas étonnant que cet animal eût fait peur à une petite fille comme elle, qui n’avait jamais quitté son village et ne savait pas qu’un ours pût être doux comme un mouton.

Aussi souriait-elle d’un air de triomphe, quand Mosco sortit de la forêt avec Cosacco.

Le saltimbanque devina bien vite ce qu’elle pensait, à l’expression de sa physionomie.

« Cela te fait plaisir, petite, de voir qu’un cheval n’a pas eu plus de courage que toi. Il ne faut pas trop t’en glorifier, pourtant. Ne sais-tu pas que le cheval est un animal fort ombrageux, qu’il se fait peur d’un rien!... Aussi n’ai-je pas

été surpris de ce qui s’est passé tout à l’heure. Chaque fois, pour ainsi dire, que nous croisons une voiture, il faut que je fasse faire un détoura Cosacco. Il a bon caractère, comme son maître, heureusement!... Ces petits incidents ne nous ennuient ni l’un ni l’autre; cela fait diversion à la monotonie de la route. »

Mosco termina sa phrase par des : « hue ! hue ! » à n’en plus finir. Son vieux cheval se trouvait bien dans le chemin ombragé de la forêt et ne voulait pas démarrer.

Pourtant il fallut que la pauvre bête se décidât à repartir, traînant la voiture, qui était lourde pour son corps usé.

Mosco réussit à l’entraîner en lui tirant la bride près de la bouche, et, une fois que ses jambes ankylosées eurent repris leur mouvement, elles marchèrent comme une mécanique qu’on vient de remonter.

Hermine ne se sentait plus fatiguée maintenant. Elle s’amusait à regarder les épais rideaux de sapins qu’elle voyait à droite et à gauche, de chaque côté de la route. Sans analyser ce qu’elle ressentait, elle était dans l’admiration devant les colonnades gigantesques s’élevant toutes droites vers le ciel, presque caché par leurs rameaux retombants, d’un vert sombre, qui faisait paraître plus délicates les nuances de la superbe nappe de

PREMIERS ESSAIS 43

mousse dont le sol était recouvert. Des ruisseaux coulaient sur de petits cailloux avec de joyeux murmures, et se croisaient en tous sens. On les voyait briller et miroiter dans la verdure. Et puis la solitude était animée par les courses folâtres * des caniches et de Nello, que le beau temps égayait. Enfin les grimaces des singes procuraient aussi quelque distraction à la petite Yalaisane quand elle se retournait vers le fond de la voiture.

En sortant de la foret elle aperçut le Rhône, roulant ses eaux bouillonnantes de torrent tumultueux.

Mosco ne tarda pas à faire arrêter sa troupe dans une combe qui renfermait une grange abandonnée, dans laquelle il comptait passer la nuit.

Mais avant de souper il tenait à bien employer les dernières heures du jour. 11 tira de la voiture un trapèze, qu’il suspendit à deux branches d’arbre; puis il fit devant Sylvain quelques rétablissements, qui stupéfièrent cet enfant. Chargeant Antonio de continuer la leçon il s’occupa de la petite fille.

« Je vais t’enseigner à faire de la musique », lui dit-il, et, comme elle ouvrait de grands yeux:

« Tu dois connaître l’orgue de Barbarie?... Tu en as vu sûrement passer un de temps en temps, dans ton village?... Eh bien, je veux t’apprendre à te servir de cet instrument.... Ce sera toi, à

l’avenir, qui feras danser Cosacco et mon petit

âne Nello. »

Ces explications ne rassuraient pas du tout la pauvre enfant. Elle se demandait comment * elle s’y prendrait pour faire une choss qui lui semblait très difficile.

Sans se préoccuper de ce qu’elle pensait, Mosco enlevait la pièce de bois mobile qui formait la paroi du fond de sa voiture, et laissait apparaître l’orgue de Barbarie enveloppé d’une housse. Il l’en débarrassa et releva suffisamment la bâche. Maintenant on pouvait jouer de l’instrument sans le Changer de place.

Soulevant la fillette dans ses bras, le saltimbanque la plaça dans la voiture, puis se mit à tourner la manivelle de l’orgue, et lui dit :

« Tu vois que ce n’est pas difficile, et que tu vas bientôt en faire autant que moi. »

Elle ne l’espérait pas.

Aussi fut-elle agréablement surprise, en tournant la manivelle comme Mosco le lui indiquait, d’entendre sortir de l’instrument une série de sons qui lui parut charmante.

« C’est très amusant de jouer de l’orgue! » pensa-t-elle.

Mais elle ne fut pas aussi enthousiasmée quand Mosco lui eut fait observer qu’il fallait tourner plus vite et surtout avec une grande régularité,

PREMIERS ESSAIS

que certainement il n’y aurait pas moyen de danser au son de la valse qu’elle jouait beaucoup trop doucement et sans mesure.

« Tu ne réussiras pas tout d’un coup, expliquat-il; tu seras forcée de t’exercer quelque temps auparavant. Pour commencer, tu vas tourner ainsi jusqu’au souper. Naturellement, quand tu seras fatiguée d’un bras, tu te serviras de l’autre; mais que j’entende toujours ta musique. »

Puis il la laissa seule à son travail, pour aller donner une répétition à ses animaux.

Hermine resta donc abandonnée à ses propres efforts. Elle était remplie de bonne volonté; malheureusement la force lui manquait. Quand son bras droit lui fit défaut, elle essaya de le remplacer par l’autre; mais cela lui semblait peu naturel et très incommode; elle ne tarda pas à se sentir dans l’impossibilité de continuer.

Elle recommença donc à se servir de la main droite, jusqu’à extinction de force, n’alternant avec l’autre que le temps de se remettre, et luttant avec énergie contre une souffrance très pénible.

Gela tenait au manque d’habitude, qui lui faisait mettre trop de raideur dans ses mouvements.

Sylvain ne se trouvait pas mieux de son apprentissage au trapèze. Il avait pris l’habitude de faire manœuvrer ses jambes dans la montagne,

mais ses bras s’étaient beaucoup moins exercés dans son métier de berger; aussi fut-il bientôt à bout de forces sans oser l’avouer. Il n’en continuait pas moins à essayer de faire ce que lui disait Antonio. Ses efforts étaient d’ailleurs excités par les moqueries de Laurella, qui s’était assise à quelque distance. Elle riait sans pitié des maladresses de Sylvain, et aussi des imitations ridicules qu’en faisaient les singes, qu’elle avait mis en liberté.

Les malignes bêtes avaient compris que la méchanceté de leur petite maîtresse leur permettait de s’amuser aux dépens du novice ;^les grimaces expressives qu’ils lui faisaient étaient vraiment fort drôles et bien faites pour exciter la gaieté. Aussi Mosco ne put-il s’empêcher de rire luimême, tant il trouvait comiques leurs mauvaises inventions. Antonio seul gardait son sérieux, par compassion pour son élève, qu’il voyait rouge de honte et de fatigue.

Le pauvre Sylvain sentait ses forces l’abandonner, et pourtant il tenait à montrer qu’il n’était pas aussi maladroit qu’on paraissait le croire. Le trapèze étant en mouvement; il se trouvait très loin de la terre quand il essaya de faire un réla^ blissement; mais il ressentit en même temps des crampes dans les mains, si bien qu’il lâcha tout et tomba lourdement sur le sol.

Il n’en continuait pas moins à essayer de faire ce que lui disait Antonio.

PREMIERS ESSAIS 49

« Ce n’est rien! » dit-il d’une voix faible en se voyant entouré de Mosco et de ses enfants.

11 avait pourtant heurté une grosse pierre, et ses mains étaient couvertes de sang. Les deux caniches, qui s’étalent approchés de lui, semblaient vouloir le soigner à leur façon.

« A bas, Castore! à bas, Polluce! » cria Mosco en les chassant. Il avait peur que Sylvain ne se trouvât mal, comme sa sœur. Mais ce garçon n’était pas nerveux, et il ne perdit pas connaissance. Au contraire, il montra le plus grand courage, disant toujours que ce ne serait rien.

Antonio s’était assis par terre et soutenait sur ses genoux la tête du blessé; Sylvain se sentait vivement touché de l’intérêt que lui témoignait son nouveau camarade. Il le regardait d’un air reconnaissant, et caressait les deux caniches qui lui léchaient les mains.

L’idée que sa chute inquiéterait sa sœur le préoccupait beaucoup. Il recommandait avec instance qu’on ne l’avertît pas de son accident.

« Mais, lui dit Mosco, elle verra bien aux blessures de tes mains que tu t’es laissé choir, petit imbécile, ce qui va t’empêcher de travailler pendant quelque temps.

— Soyez tranquille! il n'y paraîtra bientôt plus », fit Sylvain. Puis, songeant ciu’il n avait

pas répondu à la première partie de sa phrase,

il ajouta :

« Elle ne saura pas que je suis tombé d’aussi haut si personne ne le lui apprend; quand je serai debout, je lui ferai moins peur : elle comprendra bien que je n’ai rien de cassé. »

Lui-même avait eu d’abord la crainte de s’être fait quelque fracture; mais il s’était rassuré, voyant qu’il n’avait que des contusions, ce dont il se réjouissait en pensant à ce qui aurait pu lui arriver.

Bientôt il se releva, sans pouvoir éviter l’aide d’Antonio, qui le croyait trop faible pour se rendre seul à la fontaine voisine, où il voulait se laver les mains et le visage à grande eau.

Antonio ne ressemblait pas du tout à Laurella. En les voyant, personne n’aurait cru qu’ils étaient frère et sœur.

Ce jeune garçon était loin d’être beau comme la petite Italienne, mais en revanche il avait un cœur tendre et généreux qui le rendait beaucoup plu^sympathique. Grâce à lui, Sylvain se remit très vite de la violente secousse qu’il avait reçue.

La leçon de gymnastique, si mal commencée, en resta là pour le moment.

Devenu simple spectateur, Sylvain put se reposer à son aise, et il eut alors la distraction de voir travailler merveilleusement les singes,

PREMIERS ESSAIS

les caniches, l’âne et l’ours. Les premiers mimaient des scènes fort amusantes auxquelles se mêlaient Gastore et Polluce. L’ours et l’âne dansaient, et de plus Nello savait lire et écrire, s’exprimer par signes et dire la bonne aventure.

Antonio s’était mis, de son côté, à faire du trapèze; il fit ensuite les exercices de dislocation qu’il devait répéter chaque jour pour entretenir la souplesse de ses mouvements.

Pendant ce temps l’orpheline continuait à ignorer l’accident de son frère, qu’elle n’avait pu voir de la voiture, où Mosco semblait l’avoir oubliée complètement. Elle tournait toujours la manivelle, non sans se reposer une minute de temps â autre, quand elle n’en pouvait plus.

Enfin le crépuscule vint la délivrer de son travail, qui à la longue était devenu un martyre Mosco l’appela alors ; il voulait que chacun mît la main à l’œuvre pour soigner les animaux et préparer tout pour la nuit. La besogne la plus facile échut aux petits Yalaisans : ils durent d’abord bouchonner l’âne, qui avait très chaud, par suite de l’ardeur qu’il avait mise à son travail. Ce n’était guère l’ouvrage d’une fillette! Hermine comprit néanmoins qu’on le lui fît faire quand elle vit les blessures de son frère, qui lui raconta son accident, en le réduisant à une chute d’un

mèlre au plus sur des pierres qui avaient produit

ses écorchures.

Ncllo était si doux et si obéissant que c’était d’ailleurs un plaisir de s’occuper de lui, surtout pour ces deux petits montagnards qui avaient vécu au milieu des chèvres, des moutons, des vaches et des chiens, et qui aimaient beaucoup les animaux domestiques. Aussi ne furent-ils pas contrariés d’entendre Mosco leur dire qu’ils devraient le lendemain matin étriller et brosser Nello, puis peigner Gastore et Polluce.

Antonio, qui était plus fort, avait la charge du cheval et de l’ours; Laurella s’occupait des singes, et Mosco se contentait de fumer sa pipe en surveillant son monde. Il voulait qu’on se pressât, pour que les animaux fussent couchés avant la nuit. Il fut satisfait : bientôt les singes furent réintégrés dans leurs cages, sous la bâche de la voiture, tandis que l’ours, le chevalet l’âne étaient mis à l’abri dans la grange qui allait servir d’auberge aux gens comme aux bôtes.

Alors Mosco dut allumer la lanterne pour qu’on pût terminer l’installation et préparer le souper. Puis, après le repas, chacun s’étendit tout habillé sur la paille.

Hermine et Sylvain se serraient l’un contre l’autre pour avoir moins froid, car, malgré toutes les précautions qu’avait pu prendre Mosco on

PREMIERS ESSAIS

sentait l’air du dehors qui entrait de tous côtés dans cette grange mal close. Cela aurait suffi pour tenir éveillée la petite Yalaisane, qui était habituée à une chambre chaude. Elle fut la seule à ne pas s’endormir; Mosco s’élait mis tout de suite à ronfler, et les trois autres enfants joignirent peu à peu leurs ronflements à ceux du saltimbanque. Sylvain, brisé de fatigue et souffrant de sa chute, fut un des premiers à faire sa partie dans ce chœur nocturne.

Hermine en fut distraite un moment par les chiens, qui s’étaient d’abord tenus tranquillement à l’écart, dans la peur des coups de pieds, tant que Mosco et ses enfants n’avaient pas été endormis. Ne craignant, au contraire, ni Hermine ni Sylvain, qui les avaient caressés pendant la journée, ils s’approchèrent d’eux très doucement en les flairant. Tout à coup la petite fille eut la surprise de se sentir lécher la main; elle pense que c’était Polluce, celui qui n’avait pas osé manger au dîner son morceau de pain. Elle se mit à caresser la tête du chien, ne trouvant que ce moyen pour arrêter ses démonstrations d’amitié, car elle n’osait le gronder, de crainte deréveiller quelqu’un.

L’autre caniche fut jaloux de son frère et vint se placer auprès d’elle. Il repoussa même un peu Polluce pour mettre sa tête sous la main d’Her-

mine. Il ne pouvait mieux lui exprimer son clésir. Elle s’empressa donc de le satisfaire en le caressant à son tour, très touchée de la préférence que lui témoignaient ces chiens.

Bientôt Castore et Polluce songèrent à se recoucher, et, après quelque hésitation, ils tournèrent plusieurs fois sur eux-mèmes et s’arrondirent l’un auprès de l’autre, aux pieds d’Hermine et de Sylvain, de façon que leur épaisse fourrure ne pouvait manquer de réchauffer le frère et la sœur.

La fillette n’en fut pas fâchée, car elle était glacée.

Quand les chiens eurent cessé de remuer, elle ressentit de nouveau l’impression désagréable que lui causaient les ronflements sonores de ses voisins

Elle aurait bien désiré que le sommeil s’emparât d’elle à son tour pour l’empêcher d’entendre; mais elle ne pouvait dormir, tant elle était agitée par le chagrin d’avoir quitté sa mère, sa sœur, ses petits frères et son pays.

En route pour l’Italie.

Sylvain et sa sœur avaient passé dans la grange une nuit fort agitée par des rêves pénibles : l’un s’était cru, à plusieurs reprises, précipité de trapèzes situés à des hauteurs incommensurables, tandis que l’autre n’avait cessé d’être obsédée par les refrains monotones d’un véritable orchestre d’orgues de Barbarie.

Les deux enfants furent réveillés en sursaut par la grosse voix de Mosco qui leur criait aux oreilles : « Allons, debout, fainéants! » Ils se frottèrent les yeux dans un premier moment de surprise, étonnés de se trouver couchés sur la paille, dans une grange inconnue qu’éclairait à peine de ses lueurs rougeâtres la lanterne

fumeuse allumée par le saltimbanque. Il fallut un nouvel appel de Mosco pour les rappeler à la réalité, et tous deux se levèrent aussitôt, craignant de le mettre en colère : il s’impatientait de les voir s’attarder, tandis queLaurella et Antonio commençaient déjà les préparatifs du départ.

Hermine et Sylvain s’empressèrent d’étrilleqet de brosser l'âne, en se rappelant les ordres qu’ils avaient reçus la veille. Puis le petit garçon courut aider Antonio qui allait atteler. 11 le fit à tâtons, car le jour ne paraissait pas encore. De son côté Hermine s’était mise à porter les couvertures et la batterie de cuisine dans la voiture, où Laurella se trouvait déjà pour tout ranger à sa place habituelle.

Grâce aux admonestations de Mosco, qiii avait hâte de partir, pour pouvoir exécuter le long programme de sa journée, la petite caravane ne tarda pas à se mettre en route, sous un ciel étoilé dont la lumière incertaine donnait un aspect fantastique aux êtres et aux choses.

Les jeunes montagnards en ressentaient une certaine frayeur. A moitié endormis, et fermant a marche comme la veille, ils se tenaient par la main, avec l’idée inconsciente de ne pas se perdre et de se soutenir en cas de danger. Rapprochés l’un de l’autre, ils tremblaient de froid aussi bien que de peur, et marchaient silencieusement, sans

EN ROUTE POUR L’ITALIE

^échanger une parole; leurs réflexions n’étaient pas gaies, et ils ne voulaient pas se les communiquer.

Bientôt parut l’aube blanchissante, qui ramena le courage et l’espérance dans le cœur des orphelins. La nature reprit peu à peu son aspect riant, à mesure qu’elle se débarrassait des noires ténèbres qui l’enveloppaient pendant la nuit.

La joie au cœur, les deux enfants regardèrent un premier nuage teinté d’un rose frais et charmant. C’était l’aurore : le ciel prit une teinte d’un vert clair adorable; puis, sur ce fond de couleur tendre, se groupèrent çà et là de jolis nuages floconneux et rougeâtres, légers et vaporeux comme des panaches de plumes; ensuite et peu à peu les nuances s’accentuèrent, les couleurs devinrent plus foncées; enfin le soleil parut, montrant son brasier aveuglant dont la chaleur allait réchauffer le monde.

Hermine et Sylvain se sentaient tout ragaillardis. Les bêtes comme les gens n’étaient plus les mêmes maintenant : le petit âne bondissait vers les chardons, puis galopait ensuite pour rattraper le temps perdu, et les chiens faisaient retentir l’air de jappements joyeux, en prenant leurs ébats dans la campagne.

Grâce au départ matinal, la troupe arriva de bonne heure à Bricg. On mangea une bouchée à

la hâte; puis sans perdre un seul instant, car il ne voulait pas s’arrêter longtemps, Mosco fit sonner du clairon par ses enfants, à la grande stupéfaction des habitants, qui s’étonnaient de voir une fille souffler dans un instrument de cuivre. Laurella était habituée à ce genre de succès, qui contribuait beaucoup à faire venir les spectateurs. Aussi Mosco eut-il bientôt un public assez nombreux pour commencer la représentation.

Sylvain n’v brilla pas, naturellement, mais il se rendit utile à tout le monde, même à sa sœur, dont il prit la place quand elle fut fatiguée de tourner l’orgue de Barbarie.

Mosco eut sa recette ordinaire doublée grâce à l’orpheline, qui fit la quête avec Laurella, et dont la gentillesse plut à tout le monde.

Enchanté de ce résultat, Mosco alla aux provisions et offrit un déjeuner qui parut succulent aux petits montagnards. Puis la troupe s’engagea sur la route du Simplon, qui devait la conduire en Italie.

Les deux orphelins regrettèrent de ne pas rester plus longtemps à Brieg. N’ayant jamais vu que de petits villages, ils trouvaient superbe cette première ville qu’ils rencontraient.

« Vous en verrez de vraiment belles plus loin, leur dit Mosco. Personne ne ferait attention â

EN ROUTE POUR L’ITALIE 59

celle-ci , sans l’aspect original que lui donnent les clochetons de ses églises et les boules en fer- # blanc de ses tours. »

Les petits Yalaisans n’en virent pas moins avec regret que leur maître dirigeait sa voiture vers la montagne. Pour eux, qui avaient toujours vécu dans les Alpes, les sapins et les rochers, même les plus pittoresques, ne leur causaient aucun étonnement; c’était un spectacle auquel ils étaient habitués. Mosco, qui marchait auprès d’eux, vit leurs figures déconfites et chercha à les distraire en leur faisant admirer la route qu’ils suivaient. Il leur apprit que cette route du Simplon n’avait pas coûté moins de dix-huit millions.

Mais ce chiffre ne produisit pas l’effet qu’il espérait. Dix-huit millions, qu’est-ce que cela voulait dire?

Leur physionomie naïve le lui demandait.

Alors il tacha de le leur expliquer. Il prit des comparaisons, calculant le poids de cette somme énorme en argent, puis ce qu’elle ferait de mètres en pièces de cinq francs et en sous. Et à chacun de ses raisonnements les petits Yalaisans ouvraient de grands yeux.

Les explications de Mosco furent interrompues par le passage de la voiture de poste venant de Domo-d’Ossola. Elle était remplie de voyageurs.

Toute la troupe s’était rangée pour la laisser passer. Antonio môme avait eu soin, par pruj dence, de s’écarter avec son ours et de le cacher * derrière un rocher. Mosco tenait le cheval, Laurclla Nello ; Sylvain et sa sœur maintenaient les chiens par le collier, sans pouvoir les empêcher d’aboyer contre les chevaux de la voiture de poste, qui passèrent au grand trot devant eux.

La caravane des saltimbanques se remit alors en route, et Mosco, se rapprochant de ses nouveaux pensionnaires :

« Vous avez vu ces voyageurs? s’écria-t-il.... Eh bien, ils viennent de payer beaucoup d’argent pour effectuer le voyage que vous allez faire gratis!... C’est un des avantages de notre métier: on voit du pays sans être millionnaire, et d’une façon plus amusante que les gens riches, car l’on n’est pas forcé de se presser comme eux; ils sont aux ordres des conducteurs, et nous autres, au contraire, nous allons à petites journées; nous prenons le temps de tout voir à notre aise.... Ah ! je ne voudrais changer d’état pour rien au monde! »

Ils rencontrèrent aussi des touristes à pied. C’était chaque fois une nouvelle occasion de rire! Mosco leur trouvait à tous des ridicules qu’il singeait d’une façon très bouffonne.

Il y avait d’ailleurs des voyageurs de toutes

EN ROUTE POUR L’ITALIE

sortes, qui laissaient voir leurs faiblesses ou leurs ridicules, car à la montagne on ne se donne pas la peine de composer sa physionomie, surtout en passant devant les pauvres gens.

« C’est notre tour d’être à la comédie, maintenant! » disait Mosco en se frottant les mains.

La personne qui amusa le plus toute la troupe fut une dame voyageant seule : longue, anguleuse, le nez rougi par les coups de soleil, elle marchait à grandes enjambées, sac au dos et pique en main, comme un homme.

Jamais encore Mosco n’avait vu ce type assez rare de voyageuse solitaire. Il avait seulement rencontré jusque-là des Anglaises et des Américaines voyageant par petites caravanes, et le plus souvent sous la conduite d’un guide.

« En voilà du nouveau! s’écria le saltimbanque en se retournant; c’est tout de même assez farce! »>

Il en rit pendant un bon moment.

Un peu plus loin il se moquait encore d’un voyageur tellement couvert de sueur qu’il semblait transformé en fontaine, et d’un autre qui avait l’air de marcher sur des œufs. Et puis il prenait en pitié tous ceux qui portaient un sac, se trouvant bien supérieur à eux, lui qui avait une voiture pour ses bagages.

« Non ! ce n’est pas une manière de voyager

pour son agrément! Il faut marcher à son aise, ou rester chez soi si l’on n’a pas les moyens de se payer un porteur. »

Il riait aussi des touristes qui voyagent avec des figures impassibles, sans môme regarder le paysage pour se distraire, et il disait :

« C’est sans doute par hygiène que ces genslà se promènent ! »

Grâce à son bavardage, le temps passait très vite. Les petits Yalaisans ne se sentaient pas fatigués comme la veille. Ils prenaient d’ailleurs l’habitude de la marche. C’était fort heureux, car, sur cette route montante, on ne pouvait surcharger la voiture, déjà lourde à traîner pour le pauvre Coco.

Quoique Laurella se plaignît d’être obligée de marcher toujours, son père fut inexorable. Quand il était assez en avant pour ne pas la voir, elle se faisait tirer par Nello, dont elle empoignait la queue, et le petit âne se laissait faire, tant sa douceur était grande.

Le soleil commençait à décliner lorsqu’on arriva à Bérisal.

« Nous nous reposerons un peu plus loin, dit Mosco aux enfants; notre bourse ne nous permet pas de nous rafraîchir ici. »

Mais, en passant, il s’entendit appeler par une joyeuse société de Français qui mangeaient de-

EN ROUTE POUR L’iTALIE G3

vant l’hôtel. Leurs voilures les attendaient tout attelées.

Le saltimbanque fit arrêter sa troupe et vint demander ce qu’on lui voulait.

« Une représentation tout de suite! répondit le monsieur qui l’avait appelé.... Dites-nous ce que vous avez à nous montrer, et faites votre prix. »

Quand Mosco eut énuméré ce qu’il pouvait faire, les voyageurs décidèrent qu’ils se contenteraient des exercices de l’âne. Puis ils conclurent le marché, qui était fort avantageux pour Mosco.

L’âne savant.

Ayant été chercher son âne, Mosco l’amena devant les voyageurs et lui dit de saluer la société.

Aussitôt, en âne bien élevé, Nello remua de haut en bas sa tête intelligente, et esquissa une révérence vraiment gracieuse pour un animal de son espèce.

Inutile de dire qu’il fut remercié par des applaudissements.

« C’est le moindre de ses talents! fit Mosco; Nello est mon élève, et vous verrez si je puis en être fier, ajouta-t-il avec une nuance d’orgueil.... Vous allez d’abord juger de son instruction. »

S’arrêtant sur cette parole, il étalait par terre,

aux pieds de l’âne, une quantité de carrés de bois sur chacun desquels était tracée en noir une des lettres de l’alphabet.

« Dis ton nom à ces messieurs et dames. »

Les assistants observaient avec une curiosité visible tous les mouvements de l’animal, qui se mettait en devoir d’obéir à son maître.

Les petits Valaisans, qui se tenaient à l’écart, n’étaient pas les moins attentifs.

Le cœur palpitant, ils regardaient l’âne faire tous ses efforts pour ne pas se tromper. Avec un air d’application concentrée, l’intelligent animal cherchait celles des lettres étalées qui lui étaient nécessaires pour composer son nom. Sans hésiter, il ramena d’abord un N devant lui avec son pied, puis un e \ ensuite il sembla réfléchir : son front se plissa et ses oreilles s’abaissèrent tandis que ses yeux parcouraient les lettres éparses de l’alphabet. Il trouva enfin les deux l qu’il lui fallait, et tout de suite, comme s’il eût hâte d’en finir, il mit un o au bout de son mot.

Nello, écrit en toutes lettres, s’étalait maintenant devant la société ravie, dont les bravos couvrirent presque la voix du petit âne qui s’était mis à braire de joie, tandis que ses oreilles se redressaient fièrement.

Hermine n’y tint plus; elle ne put s’empêcher

L’ANE SAVANT 67

(le se glisser derrière Mosco, jusqu’au gentil animal. Alors elle lui caressa doucement le dos de sa petite main, ce qui parut le flatter beaucoup, car il tourna la tête de son côté comme pour l’en remercier.

Le saltimbanque ne surprit pas ce mouvement, ou bien il fit semblant de ne pas voir la fillette, qui se retira bien vite.

Quand le bruit des bravos eut cessé, Mosco annonça qu’il allait faire continuer a Nello ses exercices d’orthographe.

« Quel mot désirez-vous que je lui fasse écrire? de manda- t-il.

— Comment! s’écria l’une des jeunes dames, votre âne sait véritablement lire les lettres et former des mots?... Il connaît l’orthographe?... Nous avions cru qu’il n’écrivait son nom que machinalement et par habitude.

— C’est une erreur, affirma Mosco; mon Nello en sait plus que beaucoup de gens qui ont passé leur jeunesse à l’école.... D’ailleurs vous allez en juger....

— Eh bien, qu’il nous écrive le nom de cette montagne?...

— Courage, mon ami, dit alors le saltimbanque à son âne, tout en le flattant de la main.... Contente ces messieurs et dames qui admirent tes talents et qui nous ont appelés si courtoi-

sement.... Écris Simplon, el pour ta peine je demanderai à notre hôte de te donner une de ces bonnes carottes que tu aimes tant. »

Aussitôt l’animal regarda son maître d’un air plein d’intelligence, comme s’il le comprenait; puis il baissa les yeux sur les lettres et amena une à une devant lui celles qu’il fallait, non sans efforts visibles d’attention pour ne pas se tromper, ce qui le rendait encore plus intéressant.

Les spectateurs étaient enchantés, et d’autant plus qu’ils ne voyaient pas l’artifice dont se servait Mosco pour faire écrire son âne, fort intelligent certainement, mais pas autant que son maître le faisait croire. Son savoir — bien extraordinaire déjà pour un âne — consistait à connaître toutes les lettres de l’alphabet, qui se rapportaient pour lui à des nombres déterminés de petits coups que Mosco lui donnait sur le dos avec les doigts, en jouant sur son échine comme sur le clavier d’un piano : un coup voulait dire a, deux coups û, etc. Ce n’était pas plus compliqué que cela, mais personne ne s’en doutait en voyant Mosco laisser sa main posée sur son animal savant, comme s’il l’eût caressé.

Cet exercice, qui forçait l’âne à concentrer toute son attention sur les lettres, n’en était pas moins fatigant pour lui. Son maître ne l’ignorait pas;

L’ANE SAVANT

aussi le fit-il comprendre au public ravi, tout prêt à redemander une nouvelle expérience à Nello. Il s’écria :

« Permettez-lui d’abord, messieurs et dames, de se reposer l’esprit en vous dansant une sarabande, qu’il a apprise d’un maître de ballet espagnol des plus célèbres. »

Sans attendre de réponse, Mosco fit des recommandations à son âne comme s’il eût été une personne. Il devait mettre ses soins à satisfaire les aimables voyageurs, en dansant avec toute la grâce possible.

Le plus drôle était que Nello semblait l’écouter attentivement; il hochait la tête d’un air d’approbation très comique, si bien que tout le monde riait en le regardant. Sur un signe de son père, Antonio avait sorti l’orgue et s’était mis à jouer.

Aux premières notes qu’il fit entendre, Nello s’empressa d’exécuter légèrement une danse qui ressemblait plus ou moins à une sarabande, mais qui du moins était fort gentille à voir.

Au bout de quelques minutes, Mosco s’arrêta tout à coup :

« Tu dois t’ennuyer à danser tout seul, Nello; choisis donc une danseuse, mon ami. »

A chaque représentation, Mosco lui faisait la même remarque et la même recommandation,

qui étaient suivies d’une invitation en règle faite par Ncllo à Laurella. Celle-ci, croyant savoir ce qui Pattcndait, s’apprêtait en conséquence à recevoir l’âne. Quels ne furent pas son étonnement, celui de Mosco et des deux petits garçons en le voyant s’approcher d’Hermine et lui faire sa plus belle révérence! Plus surprise que personne, la petite fille en était toute confuse : rouge comme une cerise, et fort embarrassée, elle tourna les yeux vers Mosco qui la regardait en riant, tant son angoisse l’amusait.

« Comment! lui dit-il en reprenant avec peine son sérieux, ne voulez-vous pas répondre au désir du chevalier Nello, qui vous prie de danser avec lui?

— Je n’ose pas! » répondit la pauvrette d’une voix tremblante, à peine distincte.

Mosco devina ses paroles plutôt qu’il ne les entendit, et il n’en tint aucun compte.

« Allons! reprit-il, exécutez-vous!... Ce ne serait pas gentil de faire de la peine à Nello, qui vous préfère à la charmante Laurella.... Dansez donc avec lui, je vous prie, cela fera plaisir ô tout le monde. »

Des applaudissements confirmèrent l’asserlioi de Mosco.

« Vous le voyez, le public le veut; il faut toujours lui obéir! »

Il lui fit sa plus belle révérence

L’ANE SAVANT

La fillette n’osa pas résister plus longtemps, quoique son cœur battît bien fort. Elle avait vu Laurella danser avec Nello le matin, et savait donc qu’elle devait simplement regarder toujours l’âne en face et lui faire des révérences tandis qu’il dansait autour d’elle : ce n’élait pas difficile. Néanmoins elle s’appliqua à bien imiter malienne, ce qui lui fit oublier sa nouvelle situation, et, comme elle était naturellement gracieuse, elle paraissait de plus en plus gentille à mesure qu’elle s’enhardissait.

Tout le monde s’amusait à la regarder, excepté Laurella qui paraissait furieuse. Ses yeux noirs lançaient des éclairs de colère sur l’innocente Hermine, depuis que son père avait fait remarquer la préférence de Nello. Elle se considérait comme ayant subi un affront impardonnable, et son humeur vindicative s’aigrissait contre la pauvre enfant.

L’humilité d’Hermine aurait dû cependant empêcher sa rivale de lui en vouloir. Elle ne se doutait même pas du succès que lui valait sa gentillesse, et se croyait l’objet d’une mystification, qu’elle avait dû subir par obéissance.

Aussi fut-elle ravie quand la musique cessa. Elle courut se remettre à sa place ; mais à peine fut-elle assise qu’elle dut recevoir encore la réyérence de l’âne, qui excita de nouveaux bravos,

Ce fut une véritable délivrance pour celle enfant modeste quand elle vit l’attention des spectateurs se détourner d’elle pour se reporter exclusivement sur Nello.

Elle pensait : « Au moins c’est naturel, car il vaut la peine d’être regardé. »

Nello exécutait en effet des choses difficiles : il comptait avec son pied, et de la même façon il faisait des additions et des soustractions.

Hermine et Sylvain, assis l’un à côté de l’autre dans un coin, soupiraient de regret en se disant qu’ils seraient bien heureux s’ils possédaient le quart de l’instruction de cet âne, eux qui n’avaient pu aller à l’école, et qui n’auraient même pas su écrire leurs noms.

Pendant ce temps Mosco continuait :

« Vous croyez peut-être, messieurs et dames, connaître tous les talents de mon jeune artiste aux grandes oreilles? Détrompez-vous! il ne vous a montré jusqu’ici que son instruction, et vous ignorez encore les dons extraordinaires qu’il a reçus de la nature. Pour ne pas vous faire languir plus longtemps, je vous dirai que Nello lit dans l’avenir mieux que les meilleurs nécromanciens; c’est un devin extraordinaire! Il sait le passé, le présent et l’avenir; rien ne lui est caché!... On ne peut lui reprocher que d’être intéressé. 11 ne veut faire l’oracle qu’à prix

L’ANE SAVANT

d’argent. On ne peut guère l’en blâmer; c’esl pour s’amasser de quoi vivre dans ses vieux jours afin de n’etre à la charge de personne. Chacun de nous ne cherche-t-il pas à en faire autant?... D’ailleurs il n’est pas exigeant; pour cinq centimes, un sou, il répond oui ou non, d’un signe de tête; pour dix centimes, deux sous, il écrit le mot qui peut donner un renseignement utile; de plus il me communique souvent bien des choses dans un regard, car il a sa manière de parler que je comprends, et je m’empresse alors, pour rien, bien entendu, de transmettre aux intéressés ce qu’il m’a confié.... Pour cette fois, j’espère qu’il voudra bien vous montrer gratis comment il opère.... Tu consens, n’est-ce pas, Nello, à faire ce plaisir à l’aimable société?... Pour ta peine, on te laissera choisir la plus jolie personne à ton goût, pour lui dire la bonne aventure. »

Puis Mosco le regarda comme pour lui demander une réponse.

L’âne fit aussitôt plusieurs fois oui, de la tête, en la baissant et la relevant alternativement.

Son maître en parut charmé :

« Eh bien, tant mieux! Tu es très gentil et je t’en remercie, tant en mon nom qu’en celui de l’honorable société. Maintenant, Nello, du courage!... Ne nous fais pas languir.... Va chercher la personne qui te plaît le mieux. »

C’était encore un des exercices que Mosco faisait répéter chaque soir à son âne, et toujours, invariablement, Nello allait faire une révérence à Laurella, comme pour lui dire qu’il la choisissait entre toutes. Sa beauté incontestable, quoique fort étrange, la rendait digne d’une telle distinction.

« Cette fois, pensait-elle, Nello ne commettra plus l’étourderie d’aller trouver Mine; on ne se trompe pas doux fois ainsi. »

Elle avait fini par se persuader que l’âne n’avait invité Hermine à danser que par erreur.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction de lui voir montrer encore sa préférence pour l’orpheline en allant s’incliner devant elle!

La petite montagnarde ne put s’empêcher de rire, trouvant drôle le choix persistant que faisait l’âne. Mais Mosco s’en amusa davantage, en voyant l’air humilié de sa fille, dont la vanité l’agaçait.

« Ah! ce diable de Nello! s’exclama-t-il. Il s’adresse toujours à la petite blondine qui est nouvellement parmi nous.... Maintenant, Mine, il faut nous dire ce que vous souhaitez de connaître sur votre sort à venir. »

Là-dessus il se pencha vers l’enfant, qui avait suivi l’âne.

N’osant répondre tout haut, elle lui parla tout

L’ANE SAVANT

bas, ce qui convenait (railleurs à Mosco, qui voulait répéter ce qu’elle lui dirait en l’arrangeant, s’il le fallait, à sa façon. Il s’écria alors :

« Écoute-moi, Nello, et réponds, je te prie : Mine veut savoir si elle retournera bienlot dans son pays?

— Oui! oui! » fit de la tête le petit âne.

Alors Mosco se baissa de nouveau vers la fillette, ce qu’il devait faire après chacune des réponses de l’âne, qu’il provoquait en lui touchant le dos d’une certaine façon, sans le laisser voir au public, qui devenait de plus en plus sa dupe.

Après avoir écouté l’enfant, Mosco dit tout haut : «Mine te demande si elle jouira de grandes richesses à son retour? »

Cette fois il changeait la question de la petite fille, qui prenait le jeu au sérieux et voulait savoir si son absence serait vraiment utile à sa mère.

A la grande joie des assistants, qui s’intéressaient à la jolie enfant, l’âne fit encore : « Oui! oui ! oui! »

Une salve d’applaudissements le remercia de cette promesse.

« Sera-t-elle heureuse? » reprit l’imprésario après avoir feint encore de consulter la petite fille.

Alors, très posément, l’âne fit oui et non, alternativement, et plusieurs fois de suite.

« Vous ne comprenez peut-être pas ce qu’il veut dire par ces signes contradictoires? demanda Mosco.. . Ce n’est pas étonnant, puisque vous n’êtcs pas habitués à son langage. Sachez donc que cela signifie que Mine aura des peines et des joies, comme tout le monde, hélas ! puisque dans la vie les jours malheureux succèdent aux jours heureux, et réciproquement, ce qui est très fâcheux pour ceux qui n’ont pas à se plaindre de leur sort, et très heureux au contraire pour les autres.... N’est-ce pas la vérité? »

Des bravos lui répondirent.

« Merci, messieurs et dames, merci d’avoir approuvé la réponse de Nello. Je lis dans ses yeux qu’il est fier de vos applaudissements, et que tout son désir est de les mériter encore. » Puis, après s’être baissé vers la fillette :

« Allons, Nello, dis-nous maintenant dans combien de temps Mine sera de retour dans son pays?»

L’âne ne pouvait plus répondre par oui et par non, cette fois, et c’était même pour cela que Mosco lui avait fait cette question. Il voulait lui faire employer les lettres de l’alphabet qu’il s’empressait d’étaler devant lui.

11 lui mit ensuite la main sur le dos, et, tout le temps qu’il l’y laissa, l’âne prit une à une un certain nombre de lettres, et les amena devant lui, en formant ces deux mots :

L’ANE SAVANT

« Six mois. »

Mosco lut tout haut : « Six mois », et, en l’écoutant, Hermine tressaillit et regarda Sylvain avec clés yeux humides d’émotion. Si Nello disait la vérité, pourtant! si dans six mois elle pouvait retourner avec son frère auprès de leur mère, et qu’à ce moment ils eussent assez d’argent pour vivre ensemble sans jamais se séparer?... Cette belle espérance réconfortait le cœur de l’orpheline, et son frère, qui comprenait sa pensée, la partageait complètement. Ils se communiquèrent aussitôt leurs sentiments d’espoir; rien ne les empêchait de se parler à voix basse en ce moment, car personne ne s’occupait d’eux, tandis que Mosco faisait des frais d’éloquence pour engager les dames à se laisser dire la bonne aventure par Nello.

Mosco eut lieu d’être content, car les sous qu’on déposait devant son âne, et sur lesquels l’animal mettait la patte avant de répondre, formèrent bientôt un petit tas respectable.

Les voyageurs s’amusaient beaucoup. Mosco leur expliquait toujours d’une façon favorable les courtes prédictions de Nello, sans trop se compromettre toutefois. Comme les oracles de tous les temps et de tous les pays, il avait l’art de répondre d’une manière ambiguë qui pouvait s’interpréter selon les désirs de chacun.

D’ordinaire il ne se donnait pas tant de mal pour arranger les prédictions de son àne, car il renvoyait ceux qui voulaient en savoir plus long sur leur sort à sa femme, « la signora Stella, l’étoile de la troupe, la plus fameuse somnambule extra-lucide de l’univers !...» C’est ainsi que Mosco l’annonçait à son public ordinaire.

Le saltimbanque fut très content dr. succès de sa représentation, qui lui rapporta beaucoup plus qu’il ne l’avait espéré.

Non seulement on lui paya le prix convenu, mais les jeunes dames donnèrent des pièces de monnaie aux enfants, et leurs maris commandèrent à l’hôtelier un régal pour toute la troupe, y compris l’âne qui avait si bien travaillé.

Ils voulurent môme payer le coucher de ces pauvres saltimbanques à l’auberge, pour qu’iis fussent mieux que dans le refuge où Mosco avait compté passer la nuit.

Celui-ci se fit prier pour accepter cette offre ; mais il dut céder quand on lui fit observer qu’à l’altitude de plus de 1500 mètres, où l’on se trouvait déjà, il était dangereux pour des enfants de passer la nuit ailleurs que dans une maison chaude et confortable.

S’étant rendu à ces bonnes raisons, il exprima les remercîments les plus chaleureux aux généreux voyageurs ; puis il dit quelques mots à ses

L’ANE SAVANT

enfants, et, quand les deux messieurs et leurs femmes remontèrent en voiture, Laurella et Antonio saluèrent leur départ d’une brillante fanfare de clairons.

« Vivent les Français! » cria Mosco d’un élan spontané, en agitant son chapeau en l’air.

« Il est certain que c’est du brave monde, pas regardant et facile à contenter! » appuya l’aubergiste qui était venu sur sa porte pour souhaiter bon voyage aux touristes.

Cet homme était joyeux de toutes les dépenses que ces voyageurs avaient faites dans son hôtel, et les saltimbanques s’en ressentirent. Comme il n’attendait plus de voyageurs à cette heure avancée, et que personne n’était resté pour coucher à l’auberge, il voulut que la troupe de Mosco lui fit passer une soirée divertissante ainsi qu’à sa famille.

« Si vous nous faites rire, vous ne vous en repentirez pas », dit-il au saltimbanque.

Mosco ne se fit pas prier et donna une représentation complète, où tous les acteurs exhibèrent leurs talents.

Pour les récompenser on leur offrit un excellent souper, puis de bons lits où ils se reposèrent de leurs fatigues.

Cette soirée devait rester parmi les bons souvenirs des petits Valaisans.

Déjà ils se sentaient presque entièrement rassurés sur l’existence que leur ménageait le métier de saltimbanque, et ils pensaient, en se couchant, que, s’ils avaient souvent des journées aussi agréables, ils ne seraient vraiment pas malheureux avec Mosco; leur mère n’aurait donc pas à regretter de les lui avoir confiés, malgré la supercherie dont il avait usé en se donnant comme un marchand de bestiaux.

Passage du Simplon.

Il faisait grand jour déjà quand Mosco vint ré* veiller sa jeune troupe. Le froid ne l’avait pas empêché de dormir, comme l’autre nuit, et il s’était levé plus tard que d’habitude.

Les enfants se trouvaient très bien de ce repos qu'ils avaient pris après une journée fatigante. Ils étaient tous gais et dispos.

On partit donc joyeusement après avoir échangé des souhaits de bonne santé avec les hôteliers.

Les saltimbanques allaient parcourir maintenant la partie supérieure de la roule, si riche en travaux d’art.

Mosco faisait remarquer à ses compagnons les ponts jetés sur les torrents* les galeries, les re-

fuges, les abris faits pour préserver les voyageurs

de la tourmente pendant la mauvaise saison.

Et puis il parlait d’accidents arrivés à des piétons égarés par les brouillards et perdus dans la neige, que les chiens de l’hospice du Simplon avaient retrouvés et sauvés, en faisant preuve d’une intelligence et d’un dévouement extraordinaires.

Ces récits émouvants faisaient trembler les petits Yalaisans, qui sefélicitaientd’avoir le beau temps pour faire cette traversée du Simplon, si souvent dangereuse; elle ne leur «procurait à eux que d’agréables distractions, causées par la vue de paysages grandioses.

Après avoir traversé trois galeries, la quatrième ne servant que pendant l’hiver, et côtoyé six refuges et autant d’abris, la petite caravane se trouva auprès de la croix qui marque le point culminant du passage, haut de deux mille deux cents mètres. Là on s’arrêta un moment pour admirer une vue superbe sur les Alpes bernoises et les montagnes et glaciers plus rapprochés. Hermine et Sylvain étaient enthousiasmés; ils n’avaient pas encore joui d’un panorama splendide comme celui-là.

Un quart d’heure plus tard ils arrivaient à l'hospice. Là ils turent bien étonnés de se voir servir gratuitement, ainsi qu’à Mosco et à ses

PASSAGE DU SIMPLON

enfants, un repas copieux qui leur parut excellent. Ils apprirent en même temps que tous les passants reçoivent ainsi l’hospitalité aux frais des religieux du Saint-Bernard, auxquels appartiennent l’hospice du Simplon et ses dépendances. Mosco leur dit aussi qu’il y avait trente lits pour les voyageurs que la fatigue ou le mauvais temps obligeait de séjourner.

Tout en mangeant, Hermine apprit une autre chose qui lui tenait plus au cœur : elle découvrit pourquoi Gastore et Polluce prenaient du pain de la main de Mosco et non de la sienne.

Depuis P avant-veille elle observait son maître chaque fois qu’il leur donnait quelque bouchée; enfin elle finit ce jour-là par s’apercevoir que ce n’était jamais que de la main gauche.

Alors elle essaya, fit comme lui, et aussitôt les deux caniches acceptèrent, à sa grande joie.

Elle regarda Antonio, qui lui souriait d’un air entendu; puis elle s’écria triomphante :

« J’ai trouvé !

— C’est bon! fit Mosco; maintenant je te défends de leur rien offrir. Et puis tu auras soin de me garder le secret! Toi et ton frère, tenezvous pour avertis que personne, excepté moi, ne doit donner à manger à mes chiens. »

Après le repas, qui sembla d’autant meilleur à

Mosco qu’il ne lui coûtait rien, la troupe commença la descente de la montagne.

Désormais le voyage devait être moins fatigant, et l’on eut vite franchi les deux lieues qui séparent l’hospice du village du Simplon, situé dans un vallon où aboutissent six glaciers.

Mosco tint à y donner une représentation, mais elle fut de courte durée. Ce village était petit et pauvre ; il ne fallait en montrer aux habitants que pour leur argent.

Après quoi l’on se remit en route. 11 y avait encore quelques lieues à faire avant le souper, dans une contrée sauvage qu’il était dangereux de traverser la nuit.

Mosco ne se sentait pas à l’aise dans cette région où l’hiver, qui dure huit mois de l’année, Unissait à peine. Il avait hâte de se trouver dans un pays plus clément.

Bientôt, au sortir de la première galerie que l’on rencontre après le village du Simplon, la caravane entra dans la gorge de Gondo, pittoresque au possible et vraiment surprenante pour les admirateurs des beautés de la nature. C’est merveilleux de grandeur! Il n’en est pas moins effrayant de se voir dans ce chaos d’immenses rochers qui semblent prêts à s’écrouler, ou de marcher le long de précipices que l’œil ne peut sonder. Familiarisés avec la nature sauvage des

PASSAGE DU SIMPLON

Alpes, les petits Yalaisans regardaient sans frémir ces effets d’une révolution partielle du globe: mais ils eurent peur quand ils durent s’engager dans la longue galerie de Gondo, taillée entièrement dans le roc.

Quoiqu’ils eussent traversé déjà plusieurs tunnels, ils ne s’habituaient pas à ces passages.

Les récits de Mosco ne parvenaient pas à les distraire de leur frayeur. Ils n’éprouvèrent du soulagement qu’en se retrouvant en plein air, et ils furent encore plus satisfaits lorsqu’ils aperçurent les quelques maisons du village de Gondo, le dernier du Valais.

Près de là, à une demi-lieue, Mosco leur montra la colonne de granit marquant la frontière de la Suisse et de l’Italie, et ensuite ils passèrent à la douane, qui se trouve à Isella.

Puis ils longèrent encore de superbes rochers; enfin ils arrivèrent à Yarzo, où Mosco avait résolu de passer la nuit, après avoir donné une petite représentation aux habitants du village. C’était une façon lucrative de faire répéter à chacun ses exercices.

« Je vous laisse encore tranquilles, mes petits, dit-il aux orphelins, puisque vous ne savez rien faire; mais votre éducation sérieuse va bientôt commencer. Demain, quand nous aurons quitté les mauvais chemins, j’apprendrai à Mine la

manière de se tenir sur la corde, et je chercherai

quelque chose qui puisse convenir à Sylvain. »

Les enfants ne répliquèrent pas un mot; mais, le soir, quand ils se trouvèrent couchés côte à côte, et que les autres furent endormis, Sylvain dit tout bas à sa sœur, en se servant du patois valaisan pour lui exprimer ses appréhensions :

« Ah ! mon Dieu ! encore du nouveau ! Pourvu que tu ne te blesses pas en tombant de la corde où l’on veut te faire danser.

— N’aie donc pas peur d’avance, répondit Hermine d’un ton résolu; je dirai au maître de ne pas mettre la corde bien haut pour commencer, de sorte que je ne risquerai rien.... Il me semble que cela m’amusera beaucoup, si je puis parvenir à danser comme Laurella.... Et pourquoi, après tout, n’arriverais-je pas aussi à m’élancer bien haut pour retomber gentiment sur la corde d’où je rebondirais de nouveau?... Je ne serai peut-être pas plus maladroite qu’elle?... En tout cas je mettrai toute ma bonne volonté à l’imiter... et si j’y arrive, cela me fera un plaisir très grand.... Tu ne peux croire combien j’en serais glorieuse!... Tu serais fier de moi, n’est-ce pas, si tu me voyais en belle robe bouffante, étoilée d’or?... Et moi je serais contente!... Je n’ai qu’une peur, maintenant, c’est de ne pas réussir.

— Je ne serais pas étonné que tu réussisses,

PASSAGE DU SIMPLON

au contraire, fit Sylvain rêveur; tu as toujours été adroite et légère. Aucun enfant chez nous ne savait marcher comme toi sur une perche; je me rappelle même t’avoir vue te risquer sur une planche de sapin qui n’était pas beaucoup plus grosse qu’une corde, une fois que le torrent de l’eau noire avait grossi, et qu’il fallait le passer sur des planches; toi, tu as voulu montrer ton adresse, et tu as réussi, ma foi, à le franchir très bien, d’une façon qui aurait fait perdre l’équilibre à tous les autres.

— Oui, je m’en souviens; c’est ce qui me donne de l’espoir,... je n’ai pas peur facilement, et je crois que c’est la première condition pour danser sur la corde.

— Tu y arriveras, je le pense ; seulement, je ne sais pas pourquoi, j’aimerais mieux te voir soigner le petit garçon, comme c’était convenu avec notre mère.

— Cela ne m’empêchera pas de m’occuper de ce poupon; je l’aime d’avance!... D’ailleurs, que tu le désires ou non, il faut que nous obéissions à notre maître, pour gagner l’argent qu’il a promis d’envoyer à la maman s’il était satisfait de nous. »

Ce bavardage finit par réveiller Mosco, qui n’en fut pas content. Que se disaient donc ces enfants dans leur patois qu’il ne comprenait pas?... Ne

formaient-ils pas un complot contre lui?... S’ils avaient l’envie de s’enfuir, maintenant qu’ils connaissaient en partie ses projets à leur égard?.. C’est que ce ne serait pas du tout son affaire!... 11 avait trop besoin d’augmenter le personnel de sa troupe pour tolérer leur départ!... Tourmenté par ces réflexions, qu’il fit en quelques instants, Mosco intima au frère et à la sœur l’ordre de se taire, d’un ton sec qui n’admettait pas de réplique. Hermine et Sylvain restèrent alors bouche close, tout honteux de s’être fait réprimander, et bientôt un bon sommeil changea le cours de leurs idées.

Le lendemain matin, au départ, la caravane fut égayée par des vues riantes de jardins en terrasses, de vignes en berceaux, de chapelles blanches parseméessur les hauteurs cultivées ; les couleurs voyantes des costumes des habitants, éparpillés dans les champs, chatoyaient çà et là dans le paysage; c’était gracieux et charmant à regarder.

Tout joyeux, Hermine et Sylvain se mirent à gambader en agaçant le petit âne, qui leur témoignait une grande préférence depuis qu’ils prenaient soin de lui avec douceur et bonté; les chiens se mêlèrent de la partie. Cette course se faisait derrière la voiture, autour de Cosacco, toujours calme, dont le regard suivait l’action d’un airbienveillant et paterne. Antonio, qui tenait l’ours

PASSAGE DU SIMPLON

en laisse, pour l’empêcher de marcher trop vite, aurait voulu, lui aussi, partager ce jeu.

Attirés par la joie expansive des enfants et les aboiements des chiens, les singes les regardaient avec envie, de dessous la bâche de la voiture où ils étaient attachés, en compagnie de Laurella, qui s’y reposait paresseusement. Restant seule insensible à la contagion de la gaieté, elle laissait errer ses yeux au hasard, sur l’horizon que lui montrait l’ouverture arrondie du véhicule. Elle ne se mit à sourire qu’en voyant les autres ennuyés quand changea l’aspect de la route, qui devint sévère tout à coup : les montagnes se resserraient, le chemin s’enfonçait dans une aride vallée, ne présentant plus aux regards que d’immenses parois de rochers abrupts. Dans cet étroit défilé, la gaieté abandonna le groupe si joyeux tout à l’heure.

Mais cela ne fut pas pour bien longtemps; trois quarts d’heure après avoir traversé la galerie de Crevola, les saltimbanques arrivèrent aux célèbres carrières du même nom, dont ils virent la magnifique exploitation de marbre blanc.

Bêtes et gens redevenaient joyeux. Nello, tout content, se mit à braire et à se rouler dans la poussière de la route. Il fallut même que Mosco se fâchât pour l’arracher aux douceurs de cet exercice. Mis en gaieté, les chiens couraient en

avant, faisant des pointes dans les champs environnants, et revenaient ensuite trouver leur maître. Les singes, qui s’étaient cachés frileusement sous une couverture, montraient de nouveau leurs figures grimaçantes. Hermine et Sylvain causaient avec Antonio. Enfin Laurella, qui d’ordinaire restait silencieuse et maussade, se décida, sous l’influence de cette belle matinée, à se départir de ses habitudes de mutisme en chantant, de sa voix pure et légère, une romance italienne.

Hermine aussitôt s’approcha d’elle pour mieux l’entendre, car Laurella chantait d’une façon vraiment ravissante, comme une fauvette des bois, et la petite paysanne, qui adorait la musique, s’extasiait de tout son cœur. D’ailleurs elle était remplie d’admiration pour Laurella, malgré ses airs dédaigneux.

Danseuse de corde.

Mosco fît arrêter la voiture devant une vue superbe sur le vallon d’Ossola; il était de bonne humeur et s'écria :

« Nous allons faire un petite halte ici, mes enfants, et nous Tutiliserons en travaillant un peu.... Je veux voir d’abord si Mine a des dispositions pour danser sur la corde. J'espère qu’elle n’en a pas moins que pour tourner l’orgue de Barbarie. «

Aussitôt les chevalets furent dressés et la corde tendue. Antonio aida son père dans cette installation.

« Maintenant, dit Mosco, veux-tu bien, Laurella, donner une leçon à Mine?

— Ma foi non!... Pourquoi me fatiguer à faire une chose inutile? Autant vaudrait montrer è

danser à une torlue !... Je sais bien que cette petite ne réussira pas mieux sur la corde que son frère au trapèze. »

Mosco ne répliqua rien. Il paraissait admettre que Laurella n’en fit qu’à sa tête, et n’avait pas l’habitude de chercher à combattre ses actes de rébellion.

« On se passera de toi », reprit-il. Puis, s’adressant à Antonio : « Mon garçon, tu vas montrer à Mine comment elle doit poser ses pieds et tenir le balancier. »

Mosco essaya lui-même à la petite fille les chaussons dont Laurella se servait pour monter sur la corde; ils lui allaient à merveille.

Ensuite il la regarda et vit dans ses yeux qu’elle avait quelque chose à lui demander.

« Parle, voyons, lui dit-il ; tu es trop timide, à la fin. »

Alors elle lui avoua qu’elle eût été bien plus rassurée s’il avait placé la corde moins haut.

Ce n’était pas possible, à cause de la longueur des chevalets.

Mosco le lui expliqua, en ajoutant qu’elle n’aurait rien à craindre parce qu’il se tiendrait auprès Pelle, tout prêt à la recevoir dans ses bras au premier faux pas.

Sylvain écoutait ces paroles les yeux démesurément ouverts, très pâle et les lèvres trem-

DANSEUSE DE CORDE

biantes, mais sans trouver le courage d’ouvrir la bouche pour protester.

11 fit pitié à Antonio, qui lui dit :

« N’aie donc pas peur; je te réponds d’elle! » Hermine, au contraire, ne se troublait pas du tout ; elle se laissa enlever dans les bras de Mosco, qui la plaça sur la fourche d’un des chevalets.

Tout de suite elle y fut très à l’aise, et, faisant ce qu’elle voyait faire par Antonio, qui était monté sur le chevalet en face du sien, elle se frotta les semelles sur la planche au blanc, comme si elle n’eût fait que cela de sa vie.

« Très bien, petite ! très bien ! cela ira tout seul ! s’écria Mosco.... Regarde-la donc, Laurella! » Mais celle-ci ne répondit pas et tourna le dos malhonnêtement en haussant les épaules.

Les chiens eux-mêmes s’occupaient d’Hermine ; ils se mirent à aboyer furieusement après elle en se dressant contre le chevalet où elle s’appuyait.

« Eh ! de quoi se mêlent-ils ces deux-là? s’écria Mosco.... Ils trouvent sûrement que Mine empiète sur les droits de leurs jeunes maîtres. »

Puis il les chassa, ce qui ne les empêcha pas de revenir à la charge, mais plus craintivement, dans la peur d’un nouveau coup de pied.

Leurs aboiements avaient attiré l’attention des singes, qui firent des grimaces peu encoura-

géantes à la débutante, tandis que fane la regardait curieusement. Seuls le vieux cheval et l’ours restaient impassibles.

Toute àson affaire, Hermine ne faisait pas attention à cela. Elle écoulait les explications de Mosco et regardait Antonio, qui venait de quitter son chevalet et s’avançait maintenant sur la corde audevant d’elle, en lui détaillant ses mouvements.

11 lui porta ainsi le balancier, qu’elle prit à son tour. Puis Mosco lui dit :

« Du courage, en avant!... Tu n’as rien à craindre : que tu lombes à droite, que tu tombes à gauche, l’un de mes bras sera toujours à ta portée et te rattrapera sûrement. »

Hermine lui lit un signe de tête pour lui dire qu’elle comprenait; puis, très sérieuse, se rappelant tout ce qu’on lui avait recommandé, elle s’avança sur la corde à mesure qu’Antonio reculait, en faisant un pas chaque fois qu’il s’arrêtait.

Mosco marchait en arrière, les bras tendus, la suivant ainsi sans la perdre de vue. Personne ne disait mot; on aurait entendu voler une mouche jusqu’au moment où, toute rouge d’attention et de joie, la petite fille mit le pied sur le chevalet opposé à celui d’ou elle était partie.

Antonio, qui l’y attendait, la reçut en l’embrassant sur les deux joues, la traitant comme une sœur pour la première fois, tant il était émer-

DANSEUSE DE CORDE

veillé du sang-froid et de la hardiesse dont elle avait fait preuve.

« Très bien! s’écria Mosco,... saute dans mes bras à présent.... Te voilà artiste! et tu iras loin, je te le promets !... »

Puis il l’embrassa aussi avant de la déposer à terre.

« Tu vois que j’avais raison, Laurel la! » criat-il en mettant ses mains en porte-voix pour se faire entendre de sa fille, qui s’était éloignée de mauvaise humeur et qu’il ne voyait plus.

Mais il n’eut pas de réponse.

Une fois en bas, Hermine s’élait empressée de courir vers Sylvain, et elle avait vu avec chagrin que sa figure était inondée de larmes.

« Pauvre frérot, lui dit-elle, pourquoi pleurer ainsi?... Sois gai au contraire puisque j’ai réussi, et embrasse-moi comme tout le monde.

— Qui me dit que tu ne tomberas pas une autre fois, et que tu ne te blesseras pas ? lui répondit-il en l’entourant de ses bras.

— Non! non! fit-elle; tant que je ne serai pas sûre de moi, le maître se tiendra sous la corde,

tout prêt à me recevoir. »

Mosco, s’apercevant de l’attendrissement de Sylvain, eut peurque son influence ne nuisit à la confiance d’Hermine.

« Voilà un poltron ! s’écria-t-il... Comme si

c’était malin de se tenir sur la corde. Tu ne sais donc pas qu’on a vu des éléphants y marcher? C’étaitchose assez commune dans l’ancien temps. . . Et puis, d’ailleurs, est-ce que cela compte, quelques mètres de corde à franchir?... Ce n’est rien du tout. A Milan j’ai vu un funambule descendre toute la longueur du corso Vittorio-Emanuele sur une corde tendue qui partait de la plus haute aiguille du Dôme, celle que surmonte la statue de la Vierge, en cuivre doré. Et pourtant cet artiste est bien loin d’être le plus fort qu’on puisse citer. On voit bien que tu ne sais rien, mon pauvre garçon. »

Humilié par les paroles de son maître, Sylvain n’osa plus rien dire, et sa sœur put à son aise demander à monter une deuxième fois sur la corde. Elle réussit mieux encore; c’était prévu. Mosco n’en exprima pas moins une très grande satisfaction.

« A ton tour, Sylvain, dit-il d’un air joyeux; je vais t’apprendre la manière d’avaler des sabres, ce qui est une façon économique de se nourrir, l’acier ne sc digérant pas et pouvant reparaître à chaque repas. »

Il continuait cette plaisanterie d’un goût douteux, pour jouir plus longtemps de l’eproi de Sylvain, qui le regardait avec des yeux hors de la tête et reculait d’horreur, quand Antonio,

DANSEUSE DE CORDE

qu’il avait chargé de ranger la corde et les chevalets avec Hermine, accourut tout pale et très agité, avec une physionomie annonçant un malheur.

« Qu’y a-t-il?... Parle vite! lui commanda le saltimbanque très inquiet, car Antonio n’était pas un garçon à s’émouvoir pour peu de chose.

— L’ours s’est échappé!

— Per Baccho! est-ce possible?... Tu dois te tromper.

— Il a rompu sa chaîne, et je ne le vois nulle part.

— Nous allons le retrouver; il ne peut être loin.... Mais, j’y pense, il est sans doute avec Laurella, puisque personne de nous ne l’a vu partir.... Allons, aidez-nous à explorer les environs, Mine et Sylvain. »

Tous les quatre se mirent en quête de Gosacco. Laurella fut bientôt réquisitionnée par son père, qui la retrouva couchée au soleil; elle s’était placée de façon à ne pas voir les exercices de l’orpheline, qui l’agaçaient.

« Paresseuse! lui dit Mosco.... Au lieu de dormir n’aurais-tu pas dû garder mon ours?... Il s’est sauvé pendant que Tonio et moi nous faisions la leçon à Mine.... Dépêche-toi de te lever et de le chercher avec nous. »

Tous les recoins du voisinage furent visités, et

bientôt il n’y eut plus de doute : Cosacco était

parti!... Mais de quel côté?

« Il doit être allé vers Domo d’Ossola, opina Antonio. S’il était retourné en arrière, nous l’aurions vu passer de l’endroit où nous étions; Laurella aussi. Au contraire il a pu filer le long de la voiture sans qu’aucun de nous l’ait aperçu.... Et puis d’ailleurs il a la manie de vouloir toujours aller de l’avant. Quand on s’arrête, cela l’ennuie; il le montre assez. »

Ces remarques paraissaient justes à Mosco; mais néanmoins il avait peur de laisser son ours derrière lui, retournant seul au Simplon, s’il allait vers Domo d’Ossola.

« Cherchons sa piste avec les chiens; c’est bien simple ! » dit encore Antonio.

Alors il prit le bout de la chaîne de l’ours, resté à la voiture, et il le fit sentir à Castore et à Polluce en leur disant :

« Cherchez, mes bons chiens, cherchez. » Aussitôt tous les deux se mirent à flairer par terre, puis d’un commun élan s’élancèrent sur la route de Domo d’Ossola.

Mosco les siffla pour les rappeler auprès de lui. 11 ne voulait pas les laisser s’éloigner, de peur qu’on ne les lui volât, et puis il tenait à leur mettre une muselière; on ne pouvait pas savoir si cette précaution n’était pas exigée à Domo

DANSEUSE DE CORDE

d’Ossola, où l’on devait se rendre au plus vite, puisque Tours en avait pris la direction, ce qui était un point établi maintenant.

Mosco était fort agité. Il se préoccupait justement de la manière dont son ours serait reçu par les habitants, qui le prendraient sûrement pour un animal dangereux.

« Diavolo! pensait-il, pourvu que ces gens aient l’esprit de lire ce qui est écrit sur la plaque de son collier!... S’ils prenaient peur, ils seraient capables de me tuer Cosacco ! »

L’inquiétude lui faisait trouver intolérable la lenteur de son cheval. Il finit par se décider à laisser derrière lui Antonio et Laurella avec le reste de la ménagerie, et il dit avec insistance à sa fille :

« Tu auras soin de tenir Nello par sa longe pour l’empêcher de me suivre.... N’oublie pas que tu dois travailler comme tout le monde! »

Ayant ordonné à ses enfants de l’attendre à l’entrée de Domo d’Ossola, sur le bord de la route, Mosco se mit à courir au pas gymnastique vers cette ville, précédé de ses deux caniches et suivi des petits Valarsans, auxquels il avait dit de l’accompagner pour l’aider s’il le fallait.

Ceux-ci n’avaient pas besoin que le saltimbanque excitât leur zèle, car la fuite de Cosacco

les bouleversait presque autant que leur maître. Ils comprenaient bien quel effroi Tours devait inspirer à ceux qui le rencontreraient, et ils craignaient, avec raison, que cette équipée ne causât de fâcheux incidents.

JS

L’ours échappé.

Pendant que le saltimbanque et les enfants se pressaient le plus possible, pour tâcher de rattraper Cosacco, celui-ci faisait des siennes à Domo d’Ossola, et mettait les habitants en émoi, sans se douter qu'il y risquait sa peau.

D’abord, sur sa route, il avait vu fuir en criant tous ceux qu’il avait rencontrés; cela ne le troublait nullement et ne l’empêchait pas de continuer à marcher toujours de son pas tranquille et allongé, qui ne s’entendait pas.

Cette allure silencieuse lui avait permis de rejoindre une petite paysanne qui portait, en chantant, un tonnelet de lait sur la tête.

Cosacco avait flairé le laitage, et, ne voulant

pas perdre cette occasion de se rafraîchir d’une façon agréable, il s’était levé tout droit prestement, avait saisi la fillette par la taille, et, sans s’émouvoir de ses cris, avait plongé son gros museau dans le tonnelet.

Malheureusement la petite fdle, en se débattant, laissa choir par terre liquide et vase ensemble.

Alors Cosacco abandonna l’enfant, qui en profita pour se sauver, et, au lieu de se fâcher, il tâcha de ramasser par terre le précieux breuvage. Mais la terre le lui disputait et l’eut bu la première.

En philosophe pratique, il prit son parti de ce déboire et continua son chemin, en quête d’une nouvelle aubaine; mais jusqu’à la ville il ne vit qu’hommes et femmes courant à toutes jambes et jetant des cris, sans parler des chevaux qui se cabraient et prenaient le mors aux dents en l’apercevant, au grand effroi de leurs conducteurs; il passait outre, avec son calme imperturbable, sans se laisser troubler par de pareilles vétilles.

Il arriva ainsi jusqu’aux premières maisons de la ville, et là, dans une rue étroite et assez fréquentée, il produisit un effet déplorable : les gens criaient et rentraient dans leurs maisons, les boutiques se fermaient, les chiens hurlaient. On aurait dit un jour d’émeute; c’était un tohubohu épouvantable.

11 ne perdit pas la tète.

L’OURS échappé

Cosacco ne comprenait rien à cette agitation, à laquelle sa conduite raisonnable ne donnait aucun prétexte. Il avait l’air de se dire : « C’est donc une ville de fous! »

Il ne perdit pas la tête pour cela, et, voyant l’intimidation qu’il produisait, il en profita pour prendre sans le marchander un pain très appétissant, qu’il aperçut à l’étalage d’un boulanger.

L’ayant avalé en quelques bouchées, il continua d’avancer dans la rue devenue déserte, ce qui ne laissait pas de le chagriner, car il aimait la société des hommes.

Aussi éprouva-t-il une véritable joie en apercevant un groupe de têtes qui le regardaient à travers la porte vitrée d’une salle basse d’hôtel.

Tout content il s’approcha de ces gens qui ne se sauvaient pas, et, rencontrant l’obstacle de la porte, il l’eut bientôt renversé d’un coup d’épaule.

Sans se soucier du bruit de vitres cassées, il entra majestueusement dans cette pièce où se trouvait une noce.

A son grand regret, le pauvre Cosacco vit alors se reculer, avec des faces convulsées, les invités et les mariés, dont il troublait la joie sans le vouloir; les malheureux ne se doutaient pas qu’il ne demandait qu’à festoyer en ami. Loin de là, ils s’attendaient tous à le voir se jeter sur eux pour les dévorer, et se croyaient au dernier jour de

leur vie. Ils s’acculaient contre le mur du fond et s’écrasaient mutuellement. La mariée s’évanouissait, son mari et son père étaient obligés de la soutenir; les autres femmes et les enfants poussaient des cris déchirants, et les hommes attiraient à eux les tables volantes, pour se barricader dans cette espèce de camp retranché, où la peur les avait bloqués. Cosacco n’avait nulle envie de les y poursuivre, et trouvait qu’il avait mieux à faire. Voyant sur la table des petits gâteaux et des biscuits, il se campa sur ses pattes de derrière, et, se tenant droit comme au port d’armes, il les prit un à un très délicatement.

Quand il eut vidé les deux assiettes, ce qu’il avait fait assez lestement, il vit une porte ouverte sur un escalier, où se trouvaient des voyageurs et des sommeliers effarés, qu’avaient attirés les cris de la noce, et qui regardaient l’ours sans oser descendre.

Cosacco se dirigea tout droit vers ces gens qui lui paraissaient désireux de le voir. Monter l’escalier n’était rien pour lui, et il fit bien vite rebrousser chemin aux curieux, jusque dans la salle à manger du premier étage, où il les rejoignil avant qu’ils eussent refermé la porte; et tout de suite il s’empara d’un petit pot de miel qui était placé sur la table pour le déjeuner des voyageurs, et qui avait flatté son odorat.

Page 1