L'EUROPE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Par Albert Sorel
Et c'est certainement une grande œuvre, une très grande œuvre que celle dont M. Albert Sorel vient de terminer tous les développements. Arrivant à la dernière page du dernier des huit volumes de cette imposante histoire de V Europe et la Révolution française^ il se laisse aller à des déclarations sentimentales un peu poncives et qui ne sont nullement dans sa manière habituelle. Il se retourne vers les héros de la gloire française et il s'écrie : « C'est vers eux que je me reporte au moment de fermer ce livre, compagnon de ma jeunesse, ami de mon âge mûr, où j'ai mis trente années de mon existence, et tâché de traduire en paroles mon amour pour mon pays, mon admiration pour son génie, mon culte pour son histoire, ma tendresse pour ses illusions, ma pitié pour ses infortunes, ma fierté de ses triomphes et ma foi inébranlable dans ses destinées.» Tous ces sentiments se balancent et se nuancent on ne peut mieux. Il y a dans la phrase une certaine solennité que les circonstances justifient. L'œuvre de M. Albert Sorel est
colossale. Il peut, au moment de la clore, r«69eatir quelque orgueil.
L'historien a montré dans Napoléon l'exécuteur et l'ordonnateur de la Révolution française en Europe ; Napoléon a posé les jalons, ouvert les avenues, dressé les fondations, aplani le sol ; les nationalités ont prévalu en Italie, en Allemagne, et plus tard dans les pays chrétiens de l'Orient, selon des directions qu'il leur avait disposées. Napoléon tombé parut immense ; le conquérant et le despote disparus, on découvrit le prodigieux laboureur de la terre d'Europe, l'œuvre de l'homme d'État et ses retentissements infinis dans Thistoire. « L'auréole que les journalistes, les historiens et les poètes ont répandue autour de Napoléon disparaît devant l'implacable réalité de ce livre », disait Goethe en 1827, après la lecture d'un recueil de mémoires < mais le héros n'en est pas diminué, au contraire, il grandit à mesure qu'il devient plus vrai. »
Et Albert Sorel proteste en parlant de son œuvre : < Je souhaiterais que cet ouvrage laissât la même impression, non seulement du grand homme qui y occupe tant de place, mais encore et surtout de la nation française qui le remplit et qui en est l'âme. » Laisser l'impression d'unhomme et d'une nation : voilà bien exactement ce qu'Albert Sorel eut dessein de faire. Cela exige justement des qualités d'écrivain qui sont indispensables à un historien, je dis des qualités d'écrivain sans lesquelles l'érudit le mieux intentionné du monde ne parviendra jamais à être un historien.
l'eUROPE et la révolution FRANÇJSlSfi 101
Un jeune romancier d'aujourd'hui, Paul Acker, alla jadis questionner Albert Sorel ; et le récit de sa visite est fort agréable. Après s'être émerveillé congrûment qu'Albert Sorel ait commencé par écrire un roman : La Grande Falaise^ Paul Acker lui fait dire — est-ce qu'il n'a pas trahi quelque peu ses paroles en les traduisant ? —
« Mon Dieu 1 en me consacrant à l'histoire, je n'ai pas abandonné le roman. L'historien est aussi un romancier : il raconte. Quand vous écrivez un roman — je ne parle pas d'un roman de pure fantaisie — vous dépeignez des hommes dans un milieu, à une époque donnés... Ce milieu, cette époque, il faut que vous les connaissiez ; ces hommes vous les avez vus, tout au moins vous savez comment ils pensaient, quels étaient leurs goûts, leurs vices, leurs vertus. Eh bien I l'historien fait-il autre chose que de dépeindre des hommes à une époque donnée? Cette société que le romancier reconstruit avec des personnages d'imagination, lui la reconstruit avec ceux-là mômes qui la constituaient... » Retenons ceci seulement: alors même que l'on est un observateur scrupuleux et impartial des documents, on ne peut être tout à fait un historien. Il faut, en outre,*je ne sais quelle exaltation d'esprit pour apercevoir et ressusciter une époque. Si on ne l'a point, on dénombre les mouvements des hommes, sans les comprendre ni les expliquer, mais on ne dépeint pas les hommes. Et l'historien doit en effet les dépeindre. Il ne sera jamais superflu de répéter que l'historien peut quelquefois approcher de la vérité aussi sûrement
par le concours de Thypothèse et l'aide de Timagination que par rinvestigation minutieuse des archives. Il y a la recherche scientifique — aussi scientifique que possible enfin I -*- des faits. Il y a rintelligence historique qui classe, ordonne, rétablit, complète, conjecture, imagine. N'en doutons pas. Je veux que l'histoire ne soit que vérité et que science. Mais accordez-moi que môme dans le contrôle de documents classés avec le désintéressement passionné du savant, Térudit, à son insu, laisse travailler son esprit sur ces documents, et quelquefois c'est dans cette mesure môme où s'accomplit ce travail intellectuel que l'érudit approche de la vérité et se transforme en un historien digne de ce nom.
MM. Raymond Guyot et Pierre Muret, ardents comme de jeunes érudits, ne veulent pas croire que l'imagination s'insinue fatalement môme dans l'effort le plus sévère de l'érudition, et d'autre part cependant les documents, les moindres documents prennent à leurs yeux une importance énorme, et surtout s'ils n'ont pas été consultés et surtout s'ils sont inédits, ils révèlent la vérité tout entière, et le reste est pour ces archivistes exubérants comme s'il n'était pas. Ils ont dressé la liste des défaillances documentaires de M. Albert Sorel. Ils ont porté leur recherche sur un seul volume, celui que M. Albert Sorel consacre à Bonaparte et au Directoire. Est-ce le volume capital, comme le disent ces savants, qui déjà se permettent ainsi une appréciation qu'ils ne justifient pas ? En tout cas, c'est le volume central. Jusque-là Albert
jl'europe et la révolution française 103
Sorel a étudié la formation et le développement de la diplomatie révolutionnaire. Il étudiera plus tard la politique extérieure de Napoléon. Le tome V montre le passage de Tune à Tautre. Et c'est à propos de ce volume que M. Raymond Guyot et M. Pierre Muret ont voulu prouver que la documentation de M. Albert Sorel est insuffisante, et que sa critique n'est point rigoureuse. Ils reprochent à M. Albert Sorel de n'avoir point étudié directement les documents français inédits des Affaires étrangères et des Archives. Du moins, ils constatent qu'aucune trace n'existe de ces documents dans le livre sur Bonaparte et le Directoire. Suivant les relations du Directoire avec l'Autriche et FEmpire, avec la Prusse, avec l'Angleterre, avec l'Espagne, avec la Suisse, avec le Piémont, avec les Républiques italiennes, ils s'empressent d'attester que l'auteur n'a consulté la plupart du temps que des documents publiés et des livres de seconde main, que Texamen rapide des documents d'archives montre que beaucoup d'éléments d'appréciation lui ont manqué pour justifier les conclusions qu'il présente, que ces documents, à plusieurs reprises, paraissent contredire ses appréciations. Ensuite, la méthode de M. Sorel n'est pas, d'après eux, assez rigoureuse, ni sa critique assez exacte pour le garder des interprétations douteuses et des affirmations contestables où, comme ils le disent, « la pente de sa thèse l'incline parfois ». J'avoue que leur réquisitoire — car il s'agit là d'un réquisitoire — est excessif en la brutalité de ses conclusions. Car si ces érudits
acrimonieux démontrent, en effet, que sur certains (aifs historiques, qui sont en somme des événements accessoires, M. Sorel n'a pas consulté tous les documents, ils ne font pas la preuve que d'autres documents, ajoutés aux siens, les anéantiraient. Consultés de plus près, ils eussent complété son œuvre. Et quelle oeuvre ne peut être complétée I Est-ce que ces avocats de l'érudition à outrance ne ruinent pas à peu près toutes leurs accusations, lorsque, ayant énormément attaqué, ils se retirent en disant : « Assurément beaucoup des jugements d'Albert Sorel pris à part semblent justes et seront sans doute ratifiés après enquête ! » Faites donc l'enquête d'abord, et vous discuterez après I Je ne vois guère l'intérêt scientifique qu'il peut y avoir à affaiblir la portée d'une œuvre dont on ne peut affirmer définitivement qu'elle ne mérite point sa gloire et son influence.
S'il y a quelques lacunes dans l'œuvre totale d'Albert Sorel et si elle est fragile par endroits, c'est parce que ces proportions sont gigantesques, et peut-être bien que, étant constatée la progression croissante des documents indispensables à l'élaboration d une œuvre historique, on ne tentera plus d'écrire ces grands ouvrages qui embrassent toute une époque ou la vie intégrale d'un homme par qui l'Europe entière et presque tout l'univers furent intéressés. Peut-être, mais il reste à M. Albert Sorel d'avoir réalisé la dernière de ces œuvres immenses et sans doute la plus proche de la perfection. D'autres étudieront à fond dans les Archives Nationales la série A F III ou la série F 7.
l'europe et la révolution française 105
Et sans doute M. Guyot et M. Muret en tireront-ils la matière de beaux livres spéciaux. Ils ne seront goûtés que dans la mesure où M. Albert Sorel, par exemple, aura préparé les esprits à les apprécier, et s'ils nous font connaître plus complètement la vérité — mais qu'est-ce au juste que la vérité et surtout la vérité historique? — c'est peut-être parce que M. Albert Sorel les aura engagés, par ses généralisations toujours prudentes, dans la route où ils ne feront plus que de petits pas assurés et fermes!...
Je devine que d'autres Muret ou d'autres Guyot pourront attaquer tour à- tour le sixième et le septième et le huitième volume de V Europe et la Révolution française, et attester que M. Albert Sorel n'a pas épuisé toutes les ressources de la série A F IV ou de la série F 8. Mais probablement leurs témoignages fragmentaires n'annihileront que peu de chose d'une œuvre où la vérité générale d'une époque est sûrement révélée. Et je sens bien que M. Sorel est très disposé à se référer le plus souvent à des livres déjà publiés. Il me semble que ce défaut serait négligeable si tous ces livres étaient constitués avec la rigueur scientifique que M. Guyot et M. Muret sont certains de posséder. Évidemment, dans une œuvre comme celle d'Albert Sorel, seules devraient compter les pièces officielles et les enquêtes contradictoires parmi les témoignages des contemporains ; qu'importe toutefois, pourvu que les livres auxquels M. Albert Sorel se réfère soient établis avec cette méthode vraiment scientifique I
Mais on regrettera que M. Albert Sorel fasse état presque à chaque page des livres de Frédéric Masson, qui sont la construction arbitraire d'un esprit assez trouble et où n'est admise nulle référence. M. Frédéric Masson peut jouir de quelque autorité dans certains milieux — mais comme Guyot et Muret doivent rire de lui I L'influence étrange de Frédéric Masson sur Albert Sorel entraîne d'aventure celui-ci à des erreurs, à des contradictions.
Ainsi, c'est d'après Frédéric Masson qu'Albert Sorel adopte pompeusement la théorie du système dynastique^ succédant au système ou parti du clan corse. Est-elle donc exacte cette théorie?
Napoléon envisage le problème de la succession à l'Empire. Il ne voit qu'une solution à ce problème : un héritier direct. Et, nous dit Albert Sorel, dès qu'il s'y arrête, Napoléon en découvre toutes les conséquences, en veut tous les moyens; il entend que cet héritier soit le seul maître de l'Empire, il entend le débarrasser de ces appendices gênants et dajagereux dont il l'a imprudemment garni, qui menacent, s'ils croissent, de l'étouffer de leurs végétations parasites ; s'ils dégénèrent, de l'empoisonner. Du même coup surgit en son esprit le dessein de reprendre, pour l'héritier de son sang, ce qu'il a trop largement distribué entre les compétiteurs de sa succession ; de substituer après lui à la désastreuse division de l'empire de Charlemagne, l'unité de l'Empire romain^ au morcellement de la France entre les apanages de saint Louis et des Valois, la centra^
l'europe et la révolution française 107
lisation politique de Louis XIV. < Je me suis fait un empire, je veux le conserver », disait-il à un émissaire de Lucien. Les nécessités du blocus l'obligeaient à la tutelle des royaumes de ses frères ; la création d'une dynastie va l'amener à réunir ces royaumes à sa couronne. Ainsi parle M. Albert Sorel lorsque Frédéric Masson le domine. Mais n'est-il donc pas plus juste de dire que Napoléon songea à détrôner ses frères seulement le jour où ils s'obstinèrent, malgré toutes les objurgations de l'Empereur, à se considérer non plus comme les serviteurs de l'Empire français, mais comme des rois autonomes, rois par droit de naissance, maîtres d'agir dans ce qu'ils croyaient être leur propre intérêt ? L'exposé d'Albert Sorel le prouverait amplement (voir tome Vil). Et puis, est-ce qu'Albert Sorel n'a pas déjà exprimé les volontés de Napoléon concernant ses frères, volontés qui rendent superflue, si elles n'excluent pas, la conception du système dynastique. Napoléon voulait simplement que ses frères fussent les défenseurs des Marches de V Empire. « Qui t'a fait roi? C'est Téternelle réponse (de Napoléon) à l'éternelle antienne de leurs réclamations. Comme si prenant le titre de roi, ils s'étaient du coup imprégnés de la prodigieuse niaiserie des dynasties qui s'éteignent, ils se croient puérilement appelés par la Providence à gouverner les hommes : la Révolution ne s'est faite que pour les conduire là, l'Europe n'a été conquise que pour leur payer des listes civiles, leur découper des principautés et des royaumes.
Napoléon les appelle au service et leur confie les Marches de V Empire ; ils ne veulent, servir qu'eux-mêmes et ne voient dans les Marches que des auberges joyeuses et somptueuses, des théâtres à secouer son panache pour Murât ; à distiller son hypocondrie et à la dissoudre en humanité pour Louis ; à déployer ses vertus de philanthropie et à étaler sa modestie de roi philosophe, couronné malgré lui, pour Joseph. » Voilà la vérité, et c'est M. Albert Sorel qui l'expose. A quoi bon combiner ensuite un système que rien ne justifie I On remarque cette combinaison aventureuse d'Albert Sorel parce qu'il subit là la suggestion, l'envoûtement de Frédéric Masson, et s'il est quelquefois comme à la merci de cet historien sans réserve, le plus souvent, les jugements d'Albert Sorel sont libres et sûrs.
Consentez, comme il est sage, à négliger les détails qui, dans cette œuvre vaste, doivent raisonnablement être négligés, vous serez bien obligés de reconnaître qu'elle est à peu près toujours d'une science prudente et sage. Par hasard, vous discernerez quelques flottements, quelques contradictions. Elles résultent seulement de l'immensité de l'œuvre. Et Albert Sorel, ramené à la vérité par sa science même, ne manque jamais de fournir un correctif à ses affirmations excessives.
Quand il arrive en 1810, à l'apogée du grand empire, lorsque Napoléon est « au faite des choses humaines », Albert Sorel s'enthousiasme. Et, s'enthousiasmant, il devient un apologiste. On admettait jusqu'à maintenant que Napoléon
l'eUROPE et la RJÉVOLUTION FilANÇAISE 109
cédait glorieusement à des fatalités et que la France était malheureuse. Mais voici que tout est adniirable pour Albert Sorel et que le blocus môme est une source de fortune pour la France !
« De plus, le peuple se sent prospère : le blocus continental n'est pas impopulaire en France. La rivalité traditionnelle avec l'Angleterre, la haine séculaire de l'Anglais ont fait endurer les pires souffrances aux temps du blocus révolutionnaire ; maintenant la France souffre peu et profite beaucoup. Les inconvénients pèsent sur les peuples annexés et sur les alliés. La France ne recueille que les avantages. Les licences sont une source d'agio, de spéculations, de grosses affaires. Les denrées dont on est privé, le peuple en a rarement joui, n'ayant encore l'habitude ni du sucre, ni du café à bon marché. Les riches payent plus cher, mais ils sont plus riches. L'industrie se fonde et promet pour l'avenir tout un renouveau de richesse. L'agriculture protégée se relève. Le système, môme prohibitionniste, n'est pas une nouveauté, la République n'en a jamais connu d'autre. Il semble à la plupart des consommateurs un mal nécessaire, aux producteurs un bienfait » (VII, 465.)
Exagération passagère 1 Albert Sorel nous a mis en garde contre elle lorsqu'il nous a montré, à la fin de 1809, Napoléon se heurtant dans sa cour, dans son gouvernement, dans le pays, à la môme résistance des choses qu'il rencontrait en Europe, la France lasse de la guerre^ et môme de la plupart des conquêtes, l'opposition grondante,
Decrès, le ministre de la Marine, disant: « Voulez-vous que je vous dise la vérité, et que je vous dévoile l'avenir ? L'Empereur est fou, tout à fait fou, et nous jettera tous autant que nous sommes cul par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe. » (VII, 412).
Légères incertitudes, et combien rares dans un récit qui s'avance majestueux et fort, dont l'érudition est évidemment solide et pénétrant le sens historique. Généralisateur extrêmement circonspect, extrêmement prévoyant, il a su le premier rattacher la Révolution française à Fhistoire de l'Europe, et montrant dans la Révolution la suite nécessaire de l'histoire du vieux monde, appliquer comme on Ta dit, la loi de continuité et d'enchaînement qui régit Tunivers moral comme Punivers sensible et que l'étude attentive des phénomènes doit immanquablement confirmer. Tout se continue, évolue et porte ses effets, dit Albert Sorel. Tout se détfilche du passé, tout se rattache à l'avenir et l'époque que l'historien croit saisir n'est jamais qu'un entre-deux. Du moins, à l'instant de voir finir cette période et d'en voir commencer une nouvelle, il est permis de s'arrêter au tournant, de considérer, dans son ensemble, la région parcourue, de chercher les lignes directrices et continues, de dégager dans la transformation ininterrompue de la vie, ce qui subsiste de permanent, ce qui apparaît de particulier, en un mot les caractèi'es par où cette période découpée par l'historien dans l'histoire générale y rentre cependant et en forme un moment. C'est ce
l'europe et la révolution française 111
qu'Albert Sorel a su faire merveilleusement. Et il a su montrer, dans la fin comme au début de son œuvre que, en cette histoire d'un quart de siècle qui met toute l'Europe aux prises, le permanent, c'est la lutte pour les limites. « C'est par là que rhistoire de l'Europe et de la Révolution française se relie aux luttes antérieures de l'Europe et de la France et contribue à expliquer la suite des luttes à venir. La France veut conquérir les limites de César. » Avec la môme ténacité que la France poursuit ce dessein de croissance, les autres Etats de l'Europe poursuivent leur dessein de compression ; ils apportent à refouler la France dans ses « anciennes limites » autant d'obstination que la France met d'élan à en sortir afin de se donner ses « limites naturelles ».Et c'est ainsi qu'Albert Sorel aboutit une fois encore aux mômes conclusions qu'Arthur- Lé vy dans ce livre fondamental qui est à bien des égards un livre initiateur : Napoléon et la Paix. Arthur- Lévy a montré que ce n'est ni par une conception subite, ni par une élaboration méditée, c'est pas à pas, attiré par des provocations répétées, que Napoléon se trouva un jour maître ou protecteur d'une partie de P Europe et en situation de comprimer le reste. Les souverains de l'Europe eurent, plus que Napoléon, un plan systématique: marcher tous contre un seul, ne se tenir jamais pour battus, considérer des traités comme des trêves permettant de rallier et de ramener en ligne les armées dispersées... Aussi, chaque coalition nouvelle contraignit Napoléon à étendre ses con-
quêtes pour tenir en respect, loin de France, ses ennemis opiniâtres.
Albert Sorel confirme une fois de plus ces conclusions. Il voit « cette guerre de ruines entre les alliés qui veulent toujours refouler la France au delà des limites qu'ils lui avaient reconnues en 1795, 1797, 1801 ; et la France amenée sans cesse à pousser ses têtes de pont, ses avancées, ses forts détachés au delà de ces mêmes limites, si elle veut les défendre contre la marée contraire dont le flux, incessamment, vient les battre...» Et voilà la preuve que Napoléon, cherchant partout la paix, est voué à la guerre, et que jamais il n'est complètement victorieux, lui qui, aspirant à la paix sur tous les champs de bataille, est conduit de victoires en victoires, de guerres inévitables en guerres fatales, à la catastrophe suprême...
Voilà comment nous faisons peu à peu la conquête de la vérité historique. Ils viendront maintenant ceux qui, choisissant un petit domaine, le cultiveront en entier, et nous en savons déjà plusieurs dont l'érudition a fouillé profondément des étendues restreintes, et ils pourront compléter cette œuvre si belle par ses vastes proportions. Albert Sorel a eu la hardiesse de concevoir une œuvre géante, à l'heure où ces œuvres sont de plus en plus difficiles ; il a eu la persévérance héroïque de l'accomplir telle qu'il l'avait conçue. Aujourd'hui les œuvres improvisées passent à la hâte et succombent... Celle d'Albert Sorel sera durable parce qu'elle fut lente. Le résultat sera
l'europe et la révolution française 113
considérable parce qu'il mérite d'être proportionné à reiBfort qui fut gigantesque. L'œuvre solide et grandiose de cet historien fait honneur à la littérature de notre temps.
10 décembre 1904.
Ce n'est pas la vie d'un « gendelettre » que Texistence à la fois mouvementée et calme de Paul Harel, excellent poète français d'Echauffour dans le département de l'Orne.
Constant amour de la littérature soigneusement cultivé au coin du feu ou le long des routes normandes, molles agitations à demi romanesques, sans drames, où se dépense Fardeur d'un poète ami de la liberté : la vie de Paul Harel évoque celle de quelques poètes d'autrefois, indépendants, fiers et pourtant modestes par leurs goûts, modérés dans leurs ambitions, qu'il aime encore et dont, érudit cordial, il a lu profondément les œuvres. Sans doute, l'activité intellectuelle croissant dans tous les petits centres provinciaux, l'existence de Paul Harel fait présager aussi celle que couleront dans les âges prochains beaucoup d'écrivains de terroir adonnés à faire de leur village une discrète capitale des lettres rurales et qui, par leur fantaisie, encore que assez pondérée, troubleront un peu la monotonie des jours des bourgeois leurs voisins... La vie de Paul Harel est riante. Elle est bonne. Elle excite la sympathie.
PAUL HAREL ll5
Il est fils d'un avocat de Saint-Lô. Mais son grand-père maternel tenait à EchaufTour une auberge très achalandée à l'enseigne du Grand Saint-André. Ce grand père était de souche bourguignonne. vous ! qui savez à merveille les combinaisons puissantes et mystérieuses de l'hérédité, dites-nous ce que devait être le poète Paul Harel, bourguignon et normand tout ensemble !
Enfant, il fut moins désireux de fréquenter Técole que de vivre dans la nature. Il courait les chemins et les champs. On sut bien Tarrôter.
Quand il eut 14 ans, on le mit chez le pharmacien de Monlreuil-l'Argillé où il vendait des onguents, cependant qu'il faisait un peu de latin chez le curé de Tendroit. De 16 à 19 ans, on le voit typographe à Nogent-le-Rotrou où il imprime les œuvres de Paulin Paris, de Gaston Paris, de Paul Meyer. Il est soldat pendant un an. Il revient et ce brave jeune homme, qui se sent déjà poète, décide d'être aubergiste à la place de son grandpère... Tous ses livres, avec beaucoup d'art dans la forme, seront l'expression sincère de ses impressions les plus spontanées. Déjà, il a des impressions dignes d'être chantées en vers. Il se marie à 23 ans, avec une jolie villageoise. Il chante simplement la joie des fiançailles.
Joie banale, vers banaux, mais une grâce bien aimable. Les académies de province ne sont pas insensibles à cette banalité et tous les Jeux Floraux du monde couronnent Paul Harel. Il s'épanouit dans la campagne. En 1886 paraît un livre
Aux Champs. C'est le printemps avec du rythme et des rimes. Livre précieux, pimpant, amoureusement ouvré et ciselé. Mirbeau découvre le livre et l'auteur. Il ne garde pas pour lui seul ses découvertes. Paul Harel est célèbre pendant six mois. Il reste aubergiste pour rester poète. Il publie alors des vers culinaires. Rimes de broche et d^épéej Gousses d^ail et Fleurs de Serpolet,,. Aux Champs a dépassé les académies de province. C'est TAcadémie française qui, maintenant, veut distinguer le poète d'Echauffour. Elle lui donne une part du prix Archon-Despérouses, de ce prix, cause de tant de combats récents qui sont d'un si plaisant comique. François Fabié a Tautre part, François Fabié, Tauteur de la Bonne Terre, Ainsi sont célébrées à Paris les saines inspirations provinciales.
Harel publie maintenant La Hanterie, recueil de contes paysans où sa jeunesse est impétueuse, ses Souvenirs d'Auberge^ où le littérateur exerce un contrôle sur Taubergiste et discipline une verve toujours facile, toujours aimable. Harel est heureux d'être écrivain, heureux d'être aubergiste parce que son auberge lui fournit le moyen d^inviter sans dérangements les amis qu'attire le bon compagnon d'Echauffour. On chasse. On fait de plantureux repas. On dit des vers. On boit des vins choisis et des vieilles eaux- de- vie. Cela dure douze ans,, durant lesquels le poète, aidé de l'aubergiste, mange un peu de son fonds avec son revenu. Le voici marchand de vins. Les éleveurs, les hobereaux de Normandie invitent ce joyeux
commensal aux yeux clairs et quelquefois il songe à leur proposer des vins de crus éprouvés ou des alcools en quoi Ton peut avoir confiance.
Il est auteur dramatique cependant. L'Odéon, en 1891, joue sa comédie en vers UHerbager^ que la presse critique sans pitié. La pièce succombe après cinq représentations. Tout n'est qu'heur et malheur. Harel est égal et même supérieur à sa destinée. Il devient chef de troupe et avec une troupe où se réunissent, sans se battre, les artistes de la Comédie-Française et ceux de TOdéon, lui jouant le principal rôle, il parcourt la Normandie, accueillante à ses fils; il représente victorieusement son œuvre à Rouen, à Caen, au Havre, à Évreux, à Elbeuf, à Fiers, à Alençon, à Seez, ville épiscopale, à Argentan et presque dans tous les villages. Le soir on dépense les recettes en de joyeux festins.
Mais Harel, qui vend toujours du vin ou fait semblant d'en vendre, rencontre en 1893 le curé de Montligeon. Ce curé original lui propose de fonder une revue. Il accepte et lance, en effet, une revue qui, au bout d'un an, a réuni 1.600 abonnés; mais il se brouille avec les bailleurs de fonds au moment où, pour sa revue catholique — car il est catholique Paul IJarel, et ne s'en cache pas — il songe à solliciter la collaboration de Clemenceau et de Zo d'Axa. En 1894, poète comme devant, il publie les Voix de la Glèbcy d'une éloquence inégale, d'un éclat presque toujours splendide. Puis deux romans: Georgeansac, n'insistons pas; le Demi-Sang où Ton remarque un observa-
leur très pénétrant de la vie rurale et un psychologue maladroit des âmes féminines, et de la vie des « gens du monde », enfin en 1903, Les heures lointaines^ recueil de vers qui sont ses plus beaux vers.
Ainsi va dans la vie Paul Harel, poète d*Echauffour, en Normandie, toujours jeune, toujours gai. Il a cinquante ans tout juste et il fait un bouquet des fleurs les plus variées de son œuvre poétique, car il ne faut apercevoir en lui qu'un poète. Il nous offre aujourd'iiui ce bouquet champêtre au pafum délicat et profond.
En peu de mots, il fallait dire sa vie, sa belle vie charmante au large sourire, car sa vie c'est son œuvre. Suivez ce poète dans les péripéties pittoresques de son existence assez libre, vous suivrez en môme temps sa poésie.
Ce qui retient à Paul Harel dès qu'on fut attiré vers lui, c'est qu'il est un bon et brave garçon, heureux assurément de vivre, de contempler le ciel et la terre, et riche de santé, optimiste toujours, môme s'il éprouve les mélancolies des soirs et des hivers, et qui, franchement, vigoureusement, chante son bonheur franc et vigoureux.
II est bon, et sa poésie est un hymne incessant à la bonté. Sa bienveillance s'épand sur toute la nature. Il est pitoyable aux miséreux, aux gens et aux bêtes qui souffrent, aux êtres et aux choses. Il est bon sans effort, sans réflexion, par instinct. Il est bon parce que Dieu est bon et parce que lui se porte bien... Il est bon sans calcul et sans égoïsme. Il est bon.
Pour tous les porteurs faméliques
De besaces et de reliques
Moi, je voudrais que nos maisons
Fussent, dans toutes les saisons
Des auberges évangéliques .
Je voudrais que les pèlerins
Qui vont, qui fuient sous les chagrins
Dans Tespoir des miséricordes.
Chez moi dénouassent les cordes
Qui ceignent leurs flancs et leurs reins.
II est bon ; il est bon. Et c'est pourquoi lui qui vit toujours avec intensité, lui dont la force est toujours dans sa plénitude par les nuits d'hiver, par les midis d*été, il chérit le printemps, le bon printemps favorable aux gueux.
Ouvriers sans travail, hommes sans feu ni lieu. Artistes du plein air, chanteurs, traineurs de loques, Baladins, joueurs d'orgues, aveugles, ventriloques. Bienheureux fainéants, nos frères devant Dieu ; Sur vous de chauds rayons descendent du ciel bleu, Aux ronces des chemins brillent vos pendeloques Le babil des oiseaux se mêle à vos colloques Les vergers sont en fleurs : couchez-vous au mUieu. Gueux des champs et des bois, gueux des monts et des
[plaines.
Tendez vos clairs bidons sous nos futailles pleines Suppez le poiré blond, lampez le cidre d'or, Grandgousiers, dont le bec réchaufferait les marbres Mélez-vous aux truands, buvez, trinquez encor. Grisez-vous 1 Le printemps titube dans les arbres I
Bon et joyeux. Bon parce que joyeux. Joyeux parce que bon. Il sait chercher la joie où elle doit se trouver. Et son évangélisme plus agissant que prêchant sera, s'il convient, quelque peu
terre à terre. Il sait bien qu*aux gueux qui ont le ventre vide, il n'est pas bon de chanter l'heureuse résurrection de la terre au printemps. Il dit car il est sage :
Tendez vos clairs bidons sous nos futaiUes pleines.
Sa poésie est une invitation allègre à la fraternité des hommes. Et lui-môme ne force pas plus son sentiment qu'il ne force son talent. Il n'est point le chantre de l'âme uniquement. Il sait que bien manger et bien boire, c'est aussi un des bonheurs de l'homme, et il saura vanter les joies de la nourriture succulente qui prédispose les hommes à la bonté...
Les dindes vont aux champs où quelque faim les pousse. Chaque poule picore et parfois le coq glousse. Branlant sa caroncule énorme, aux tons vineux. Nous autres vUlageois, nous sommes bien heureux : Los dindes aux pieds noirs qui vont par les contrées. Demain, nous les verrons fumantes et dorées, Appesantir la broche et dans leur tendre chair. Se pâmer sous le rire amoureux du feu clair.
Puisque Harel est bon, il le sera d'une bonté de bon vivant dont la table et le cœur sont pareillement accueillants. Il écrira dans Y Introduction à ses Œuvres choisies : « Maintenant, lecteurs, sll vous platt de vous souvenir que le poète fut une fois aubergiste à l'enseigne du Grand Sainte Andréy sur le bord de la route d'Ëchauffour, que mon œuvre soit pour vos ftmes, la Bonne Auberge. Et puissiez-vous y respirer les doux parfums des amitiés qui ont orné ma vie, amitiés dont le sou-
venir va s'étendre ainsi qu'une treille ornementale et robuste sur la maison que j'ai bâtie lentement avec mes rêves ! »
Le parfum qu'on y respirera d'abord, puissant et vivifiant, ce sera celui de la nature bonne et belle. Paul Harel est le chantre de la nature. Il est Vamant de la nature, et si sincère, et d'une loyauté si vibrante. Mais il est l'amant de la nature champêtre exclusivement. C'est celle qui parle 1® plus intimement à l'âme. Je viens de lire les vers que M. Amédée Prouvost consacre à la gloire d'une cité industrielle. Ils sont précis comme des théorèmes. Ils sont démonstratifs comme des syllogismes. Ils sont nets et persuasifs. Ils sont émus. Et pourtant, alors même que M. Amédée Prouvost chante chaleureusement la cité lilloise au cours de son Poème du Travail et du Rêve^ il aspire à la sereine beauté des champs. Il écrit et voyez comme il conclut :
Dans renchcvêtrement multiple des courroies Les longs arbres de couche alésés et brillants, Tournent le jour entier sur des paliers brûlants Et meuvent les volants qui sifflent et giroient ; Les cordes à tambour, qui laminent leur proie. Ont leurs rouleaux couverts d'un léger duvet blanc, Et la bobine au banc étire, en Tenroulant, La laine qui, dans l'air, en flocons fins poudroie. Et les fils, aUongeant leurs délicats réseaux S'envident peu à peu sur les minces fuseaux ;
Et, devant le travail des robustes têtières.
Entraînant sans répit les broches des métiers, Dans Teffluvo énervant des fiévreux ateliers, ... Je songe aux vieux rouets des paisibles grand'mèresl
Paul Harel, au contraire, a horreur des villes ; — des villes tentaculaires, Paul Harel ne veut rien connaître. Il conjure les paysans — la plebs rustica — depuis, Arsène Vermenouze a renouvel'é ces supplications — de s'écarter des villes mauvaises.
L'air ne retentit plus dos chansons de la plèbe.
Les modernes ruraux, fils de ceux qui luttaient
Ont refusé l'effort et déserté la glèbe.
Où sont les paysans, les vrais, ceux qui chantaient ?
Aux anciens il fallait la plaine et la charrue.
Le grand air dont le souffle ondoie au front des blés ;
Les jeunes ont quitté le sillon pour la rue
Et, jeunes, des désirs malsains les ont troublés.
Les pères étaient beaux tout brunis par le hûle
Leurs artères battaient, pleines d'un sang vermeil.
Les fils étiolés ont le visage pâle ;
L'ombre a pris ces enfants, nés pour le grand soleil.
Paul Harel ne se plaît que dans la nature champêtre. Mais d'elle il aime tout. Il saura saisir avec précision et avec délicatesse les plus fines nuances des saisons, des mois — il fait la poésie de chaque saison, de chaque mois — des matins et des soirs, des soleils, des nuages et des brumes. II sait quel langage chaque heure du jour tient au cœur de l'homme. Et toujours l'optimisme anime sa mélancolie. La neige elle-même n'est point pour toute la nature un linceul. Elle peut être douce et encourageante.
Et la claire forêt montre au-dessus des brandes Ses fauves au poil roux dans la blancheur des landes. Les biches et les cerfs descendent les coteaux. Couvrant le sol neigeux de leurs sombres manteaux.
PAUL HÂREL 123
Ils s'en vont çà et là, désunis dans leurs courses, Réchauffer leurs museaux à la tiédeur des sources ; Puis, relevant la tôte, ils portent aux champs clairs Leurs grands yeux où la peur allume des éclairs. Mais seul le bon soleil glisse à travers les branches ; Il règne sur les eaux, les bois, les plaines blanches ; Et la neige, aux rayons de cet après-midi.