‹ Les Samedis LitteraireChapitre 3 sur 7 · PAR JULIEN · texte numérisé non relu

PAR JULIEN

M. Edouard Champion est un jeune homme qui aime les grands écrivains. Je le crois digne de les aimer. Nous n'avons pas encore de lui une œuvre capable de nous le faire bien connaître. Lorsqu'il publia pieusement le Tombeau de Louis Ménardy où il réunissait les hommages les plus disparates de nos contemporains à cet heureux méconnu, il consentit à nous faire une confidence publique de ses projets littéraires. Il annonçait alors < un gros livre » sur Louis Ménard ; il donnait le titre sans tarder: Essai sur la vie^ l'action et l'influence littéraires de Louis Ménard. Nous n'avons encore que le titre. M. Edouard Champion a-t-il été dissuadé de pousser plus avant son travail par l'étude rapide et pourtant complète dont M. Philippe Berthelot a gratifié l'auteur des Rêveries d'un païen mystique ? Mais maintenant M. Edouard Champion nous annonce un autre dessein. C'est la biographie de Gérard de Nerval qu'il écrira. Il a déjà trouvé le titre : Gérard de Nerval. Sa vie, son œuvre^ son temps. C'est un beau titre. C'est un beau dessein. Ce peut être une belle œuvre.

Nous jugerons M. Edouard Champion à ce livre, que nous espérons, car, malgré tout, nous avons foi en ses promesses. Il se montre, en attendant, esprit curieux. Sans doute aime-t-il les lettres avec une jeune suffisance. Mais il est jeune, en efTet. Ses introductions aux documents qu'il met au jour sont à la fois un peu simples et un peu trop ambitieuses de ne le point paraître. Le style est contourné. Il a des façons de se guinder qui déplaisent par leur naïve affectation. Travers que M. Edouard Champion emprante d'écrivains de nos jours, qu'il admire, mais à qui il pourrait faire des emprunts plus judicieux! Vraiment M. Edouard Champion exagère. Il risque de manquer de goût. Il a des tours galants qui prêtent à sourire. Voyez ce dandinement... Il dédie à « M"*» la duchesse de la Rochefoucauld-Bisaccia » V Itinéraire de Paris à Jérusalem, par Julien, domestique de M. de Cha-' ieaubriand. Et il écrit d'une plume avantageuse : « Julien est un valet détestable et malicieux. Soyez assuré. Madame, que vous n'avez pas de serviteur plus fidèle que moi, si fier d'inscrire votre nom en tête de cette étude documentaire...» C'est du dernier gracieux, un peu bien rural néanmoins.

Mais ne cherchons pas à M. Edouard Champion de querelle méchante. Il saura un jour que la simplicité littéraire a son prix, et qu'elle trouve sa place même dans les dédicaces et les introductions. Il saura que les contorsions du style ne font pas son élégance. Ne devrait-il pas le savoir déjà, lui qui semble faire le plus grand cas du

talent de Laclos et probablement de son style. Il a publié des fragments d'un Traité sur VÉduca,-tion des Femmes où on aurait tort peut-être de chercher des préceptes de pédagogie, mais que Ton doit lire parce qu'ils sont d'un bon écrivain.

On se demande quel attrait peut avoir le journal du domestique de Chateaubriand. Si Julien a noté les villes où il accompagna son maître de Paris à Jérusalem, que nous importe I Publier des agendas banaux, n'est-ce point céder un peu légèrement à la manie que nous avons encore d'accroître l'importance de tout ce qui est inédit, au point de le vouloir éditer sans délai et d'augmenter ainsi le fatras des livres inutiles ?

Sainte-Beuve dit que Chateaubriand a la prétention d'aller à Jérusalem en pèlerin et presque comme le dernier des croisés ; mais il y va en réalité comme le premier des touristes. Et il est un touriste éclatant. On sait que son livre imposant résulte des travaux préparatoires auxquels se livrait avec ampleur Chateaubriand pour la préparation des Martyrs. Il allait chercher en Orient des émotions et des images, beaucoup plus que des faits. Sainte-Beuve (M. Edouard Champion nous le rappelle) demeure convaincu que Chateaubriand ne cherchait que cela : « Des images, toujours des images ; il les veut nobles sans doute, brillantes, à effet, glorieuses, partout où il les trouve ; il les veut faites pour parer et rehausser celui qui s'en revêt et qui en blasonne son écusson ; mais il les veut par-dessus toute chose ; il les moissonne avec leur panache en fleur ; il

en fait trophée et gloire. Trouver la plus belle phrase sur les descendants de Saint Louis et de Robert le Fort, la plus belle phrase sur Napoléon à Sainte-Hélène, la plus belle phrase sur le tom* beau de Jésus-Christ, la plus belle phrase sur la république future éventuelle, la plus belle phrase sur la ruine et le cataclysme du vieux monde ; qu'il y ait réussi et il sera content. »

Nous aussi nous serons contents, et en vérité le contrôle de l'honnête domestique Julien ne nous est pas indispensable. Lisez ce livre de Chateaubriand. Il est l'origine de toute la littérature de voyages qui nous fut prodiguée pendant un siècle, où les paysages sont considérés dans leurs rapports avec l'âme humaine, où les voyageurs se montrent en môme temps peintres, philosophes et moralistes. Ce livre est sublime, pittoresque et quelquefois riant. Il daigne parfois être simple. Il est plus varié qu'aucun livre de Chateaubriand. Et il est écrit en phrases alertes, s'il le faut, et nombreuses, étincelantes, éloquentes, harmonieuses. Nous éprouvons à le lire des sensations d'art extrêmement fortes, et que peut nous faire le témoignage de Julien, le domestique ?

Nous le mépriserions complètement si Chateaubriand n'avait déclaré, par surcroît, qu'il faut considérer Ultinérairey € moins comme un voyage que comme des mémoires d'une année de ma vie... C'est Fhomme beaucoup plus que l'auteur que l'on verra partout. Je parle éternellement de moi, j'en parlerai avec sûreté puisque je ne comptais pas publier ces mémoires. Mais comme je

n'ai rien dans le cœur que je ne craigne de montrer au dehors, je n'ai rien retranché de mes notes originales... > Dès lors, nous pourrons prendre intérêt au Journal de Julien dans la mesure où il mettra en relief la personnalité de Chateaubriand. Son récit nous retiendra, non point s'il corrobore le récit de Chateaubriand, mais s'il le contredit. Alors nous pourrons apercevoir plus nettement le caractère de Chateaubriand| marquer plus profondément sa psychologie. Il est tels faits que Chateaubriand a dénaturés ou qu'il a travestis, il est tels incidents que Chateaubriand a supprimés ou surajoutés pour nous apparaître en beauté : Julien rétablit froidement la réalité. Nous pouvons remercier ce bon domestique d'avoir trahi son maître pour servir la vérité. Son pâle itinéraire n'est pas superflu, à cause qu'il suggère deux ou trois comparaisons piquantes avec l'œuvre grandiose du grandiose Chateaubriand...

Du reste nous ne voulons rien savoir. Sans doute est-il dans Vltinéraire de Chateaubriand beaucoup de détails inexacts. Mais nous ne faisons pas à ce poète, à ce peintre, la mauvaise plaisanterie de chercher en son œuvre un document de géographie ou d'histoire. C'est tout au plus si nous pouvons nous amuser un instant de ses erreurs à demi volontaires, ou de ses mensonges artificieux qui donnent plus de magnificence au décor, ou à sa personne plus de grandeur imposante. Nous en rions parce qu'il a écrit dans Vltinéraire : « J'ai un maudit amour de la vérité et une crainte

de dire ce qui n'est pas, qui l'emportent en moi j

sur toute autre considération. » Tout ce qui était noble lui paraissait vrai.

Non, décidément non, nous ne nous attarderons pas volontiers aux erreurs découvertes dans Vltinéraire avec l'aide de Julien. M. Edouard Champion, qui a de l'esprit, a bien senti que nous éprouverions quelque répugnance à prendre Chateaubriand en flagrant délit de tromperie sur les paysages ou les mœurs, ou les événements, grâce à la dénonciation du domestique Julien, espion loyal et désintéressé pour le compte de la vérité historique. Et il évoque avec plus d'habileté que de justesse la littérature américaine de Chateaubriand et la critique malicieusement savante et férocement documentaire qu'en a faite M. Joseph Bédier. Érudit implacable, M. Joseph Bédier a pris un plaisir sévère à rappeler le voyage de Chateaubriand en Amérique. « Le voyage de Chateaubriand en Amérique, s'est-il écrié, est mémorable à jamais puisque Atala a été écrite sous les huttes des sauvages », puisque la Muse inspiratrice des Natchez « a marché devant les pas du voyageur à travers les régions inconnues du Nouveau-Monde, pour lui découvrir les secrets ravissants des déserts », puisque René aimait à s'asseoir au soleil couchant sur les rochers qui borde le Meschacebé, puisque Chateaubriand est revenu de la Louisiane et des Florides tout frémissant encore des harmonies de la solitude et que, les orchestrant dans le Génie du Christia-nismCj dans le Voyage en Amérique^ et dans Pad-

mirable VI® livre des Mémoires d'Outre-Tombe^ il a, g«çlon la formule d'Emile Faguet, < renouvelé pour uu siècle l'imagination française » I Puis, ayant dit, M. Joseph Bédier se demande gaiement 4c si pourtant ce voyage était presque tout entier fictif? Si Chateaubriand n'avait pu voir de ses yeux, ni la Louisiane, ni la Floride, ni les savanes que traversèrent en leur fuite Ghactas et Âtala, ni le village des Natohez, ni le grand Meschacebé? N'y aurait-il pas lieu é^ rechercher ses humbles sources livresques? Alors, le savant professeur du Collège de France conduit avec une méthode formidable sa terrible enquête.

Il prouve à son tour les erreurs qu'avait révélées dès 1832 le voyageur qui signe René de Mersenne, et que les hérons bleus de Chateaubriands ses flamants roses, ses perroquets à tête jaune, voyageant de compagnie avec des crocodiles et des serpents verts sur des îles flottantes de pistia et de nénuphar ; plus son vieux bison à la barbe antique et limoneuse, dieu mugissant du fleuve ; plus ses ours qui s'enivrent de raisins au bout de longues avenues, où il n'y a pas d'avenues ; plus ses cariboux qui se baignent dans des lacs, où il n'y a pas de lacs; plus la grande voix du Meschacebé qui s'élève en passant sous les monts, où il n'y a pas de monts; plus les mille merveilles de ces forêts, qui font du Meschacebé l'un des quatre fleuves du paradis terrestre sont des contes à dormir debout et que les bords de la Garonne eux-mêmes n'auraient pu inspirer... Il prouve que Chateaubriand n'a eu ni le temps ni les

moyens de faire le voyage qu'il dit avoir fait, qu'il n'a pu voir les pays qu'il dit et qu'il croit sans doute avoir vus. Il retrouve « la triste matière, sèche et terne, dont les Chateaubriand font des chefs-d'œuvre ». Il cite les ouvrages que Chateaubriand a consultés sans songer seulement qu'il les consultait. Il cite môme beaucoup de passages que Chateaubriand a empruntés à des voyageurs à qui il fit quelque honneur en les plagiant.

Vraiment il est fâcheux que le peintre de Chactas, d'Outougamiz, de Mila, d'Atala, de Celuta n'ait vu ni les Algonquins, ni les Chipowais, ni les Natchez, ni les Siminoles, ni les Chikkasas, ni les Muscogulges, et qu'il n'ait môme pas vu le général Washington, alors qu'il nous donne un récit proprement merveilleux de la visite qu'il lui fît, devançant ainsi et préparant les plus célèbres interviewers de notre temps... Au fond cela est plus amusant que cela n'est fâcheux. Le sagace et narquois Joseph Bédier en conclut simplement que le mode favori de création de Chateaubriand est le remaniement et que < l'imagination de notre poète requiert d'une page déjà écrite le premier ébranlement et que nous sommes là en présence d'une véritable méthode d'invention poétique. » Mais l'imagination lui reste, et l'invention, et la poésie I

Certes, il a dû lire beaucoup de livres pour en verser la substance dans Vltinéraire de Paris à Jérusalem. Et ces lectures lui donnaient l'exaltation nécessaire à la création poétique. Peut-être

môme les voyages dans les lieux dépeints ne lui étaient-ils nullement indispensables. Lorsqu'il remercie M™« de Beaumont de tout le plaisir et des commodités qu'elle lui donnait dans son château de Savigny, il confesse : < Je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du Nouveau- Monde. » Alors à quoi bon y aller? Si nous en croyons Mérimée, son livre Z.A Gazla^ où l'on^ voulut voir tant de couleur locale, ne fut qu'une mystification. Mérimée et Jean-Jacques Ampère avaient envie de voyager dans l'Europe orientale, mais ils manquaient d'argent. « L'idée nous vint d'écrire notre voyage, de le vendre avantageusement et d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions. » On se partagea la besogne. Mérimée eut à < recueillir > les chansons populaires de l'IUyrie. « Pour me préparer, dit-il, je lus le voyage en Dalmatie de l'abbé Fortin et une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigées, je crois, par un chef de bureau au ministère des Affaires étrangères. » Avec ces documents et cinq ou six mots de slave, il composa en quinze jours la collection des ballades qui forment La Guzla. Et pourtant il y a de la couleur, et même de la couleur locale dans La Gnzla I

Combien de chefs de bureaux du ministère des Affaires étrangères Chateaubriand a-t-il mis à contribution, M. Joseph Bédier seul le sait. Mais tout de môme il est sûr que Chateaubriand a fait V Itinéraire de Paris à Jérusalem^ en allant par la

Grèce et revenant par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne. Et le carnet du domestique Julien a cette utilité subalterne — mais en l'espèce non complètement négligeable — de prouver la réalité minutieuse du voyage, et si le récit de Chateaubriand contient, nous le savons, la compilation de beaucoup d'auteurs, il rapporte aussi beaucoup de < choses vues » ; et là, moins qu'ailleurs, Chateaubriand semble avoir eu besoin des livres pour donner le premier ébranlement à son imagination.

Et quel gré nous saurons à Chateaubriand d'avoir modifié la vérité à sa guise quand la vérité n'était point suffisamment belle! Lorsque Chateaubriand et Julien voguèrent de Constantinople à Jaffa pour aller à Jérusalem, Julien écrivit : « Notre trajet, qui n'a été que de treize jours, m'a paru très long par toutes sortes de désagréments et de malpropretés qui existaient dans le bâtiment, surtout pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus qui rendaient les femmes et les enfants malades.. .(etc.») Chateaubriand ne dit point tout à fait la même chose: «Nous étions sur le vaisseau à peu près 200 passagers, hommes, femmes, enfants, vieillards. On voyait autant de nattes rangées en ordre des deux côtés de l'entrepont. Chaque pèlerin avait suspendu à son chevet son bourdon, son chapelet et une petite croix... On entendait de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait. Tout le monde était dans la joie. On me disait: Jérusalem I en me montrant

le midi; et je répondais: Jérusalem 1... > Évidemment c'est Julien qui dit la vérité. Mais supporterions-nous que Chateaubriand fût allé à Jérusalem pour nous confier que la mer était mauvaise et que les passagers avaient le mal de mer?

Au moins le récit de Julien est piquant en un endroit où il nous révèle innocemment la belle vanité de Chateaubriand et son sens des attitudes. Chateaubriand s'endormit sur la route de Jérusalem. « Comme il était 5 heures du soir, dit Julien, lorsque nous avions quitté Jérusalem, nous avons marché toute la nuit dans des chaînes de montagnes où les chevaux ne pouvaient aller que l'un après l'autre ; il y faisait si obscur qu'à peine si l'on pouvait voir la tête de son cheval, mais par l'habitude qu'ils ont de ces chemins-là, et de bonnes jambes, ils ne font que les soutenir du bridon et les laisser aller à volonté sans avoir rien à craindre, malgré les précipices qu'il y a de droite et de gauche. J'en ai vu la preuve sur M. de Chateaubriand qui s'était endormi sur son cheval et a tombé sans se réveiller ; aussitôt son cheval s'est arrêté, ainsi que le mien qui suivait. Je descends de suite de mon cheval, pour en savoir la cause, car il m'était impossible de la voir à la distance d'une toise. Je vois M. de Chateaubriand tout à moitié endormi à côté de son cheval dont il se trouve étonné de se trouver à terre... » Chateaubriand ne veut pas admettre qu'il se soit endormi aussi vulgairement en Terre Sainte, devant «cette terre des prodiges » devant « ces lieux où, même humainement parlant, s'est pa^sé le plus grand

événement qui ait changé la face du monde.» Et il atteste que cet accident lui est arrivé au sortir de Pergame: « Nous sortîmes de Pergame le soir à 7 heures ; et faisant route au nord, nous nous arrêtâmes à 11 heures du soir, pour coucher au milieu d*une plaine. Le 6, à 4 heures du matin, nous reprîmes notre chemin, et nous continuâmes de marcher dans la plaine qui, aux arbres près, ressemble à la Lombardie. Je fus saisi d'un accès de sommeil si violent qu'il me fut impossible de le vaincre et je tombai par-dessus la tête de mon cheval. J'aurais dû me rompre le cou ; j'en fus quitte pour une légère contusion. » Ou bien, Chateaubriand décrit de grandes tempêtes alors que Julien n'a pas vu le plus petit orage. De Stampalie à Tunis un ouragan terrible « fondit sur le navire et le fit pirouetter comme une plume sur un bassin d'eau. Le tourbillon semblait nous soulever et nous arracher des flots ; nous tournions en tous sens plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues...» Julien n'a rien aperçu de ces mouvements violents. Il rédigeait peut-être sur le pont, dans le calme d'un beau soir, son Itinéraire.

Voilà ce que nous apprend le domestique Julien, presque rien. Il nous donne à son insu deux ou trois documents psychologiques, mais nous en avons à foison par ailleurs. Et je soupçonne M. Edouard Champion qui a l'amour des belles lettres et des œuvres glorieuses, d'avoir publié — avec quel soin scrupuleux I — V Itinéraire du valet seulement pour donner à plusieurs per-

sonnes l'idée de relire Vltinérsdre du maître. Il n*a donc pas perdu complètement son temps.

Julien non plus.

29 octobre 1904.

Pénétrer tous les charmes de cette vie de société qui fit la gloire française, en apercevoir aussi les faiblesses, les rudesses, les vices, distinguer les progrès réels de la sociabilité contemporaine en dépit des apparences moins attrayantes, maintenir la tradition néanmoins en reconstituant les exemplaires les plus parfaits de la sociabilité d'autrefois, c'est ce qui importe surtout à notre âge, car il entre, si je ne me trompe, dans la mission de la littérature, de perpétuer, dans les temps nouveaux et d'adapter à eux la politesse des mœurs anciennes.

Le comte Adrien de Plancy fut un préfet de l'Empire, Il fut « le préfet de l'Empire ». Aristocrate privilégié, il groupa dans sa famille et dans sa vie tous les éléments d'une société bouleversée. Il fut conduit à aimer l'Empire, non moins que la monarchie. Autour de lui ses parents pratiquaient la politique, l'administration, la littérature, la finance. Il était fils de Claire Poisson, cousine de la marquise de Pompadour, et de Claude Godard d'Aucour qui n'avait pas été moins remarqué dans les marchés aux vivres que dans les belles-lettres. Claude Godard d'Aucour avait écrit de jolis con-

ieSf Les Mémoires Turcs^Y Académie militaire y Thémidore. II avait fait des vers et des pièces. Marié, cet homme galant ne voulut plus faire que sa fortune. II y réussit comme il réussissait à tout, et ne la perdit qu'à moitié, durant la Révolution. Après quoi il se résolut à quitter, en 1795, ce monde sans délicatesse.

Il laissait à son fils cadet Adrien Godard d'Aucour de Plancy un appréciable patrimoine, le goût du monde et le sens des élégances. Aussi bien, rien ne lui fut d'abord défavorable dans cette société trouble. Il était placé pour tirer de tout des avantages. Ce jeune homme, dont les lettres et la finance avaient accentué la noblesse, était à cette heure plus privilégié qu'il n'eût pu l'être dans un monde où les privilèges seraient demeurés les lois. Jeune, il put même se donner sans péril l'émotion joyeuse de visiter les hommes en disgrâce. Il avait 20 ans, se sentait devenir ambitieux et pourtant fréquentait chez Barras à Grosbois. Quelles que soient les mœurs d'une époque, les sentiments de l'adolescence gardent toujours la même force et, peut-on dire, la même pureté. Adrien de Plancy rencontrait à la Cour de Barras la belle M°*« Tallien que l'ancien directeur appelait Tallita. C'est à peine s'il veut se souvenir de la légèreté de Tallita. Impudence souriante de la femme qui méprise la bonne renommée, considère comme un hommage l'insolente grossièreté d'un muscadin qui la lorgne avec insistance un jour qu'elle entre dans un salon couverte des bijoux donnés par Barras.

— Que regardes-tu, citoyen ? demande-t-elle.

— Je regarde les diamants de la couronne, répond-il.

Elle sourit. Cette injure est pour elle un triomphe. Mais Adrien de Plancy ne veut point se souvenir de la légèreté de Tallita.

Elle était belle et cela lui sufSt. Il était jeune et je crois bien qu'il Taimait. Lorsque quarante ans après, il écrit ses mémoires, il reste dans l'enchantement. II voit encore la femme la plus accomplie dô Paris. « Ses grâces ressortaient avec une distinction sans pareille lorsqu'elle apparaissait vêtue à la grecque, les bras et les épaules nus, dans une simple robe de mousseline que retenait négligemment une ceinture. Âspasie ne devait pas être plus belle: son port, son ensemble et ses formes étaient d'une déesse. » Un jour, il se trouva seul dans une petite chambre du rez-de-chaussée, seul avec jyjmo Tallien, avec la plus belle femme de Paris, dit-il, et il se conduisit comme un véritable enfant. Il perdit contenance, fut timide, embarrassé, gauche. Il avait déjà la retenue d'un futur préfet. Mais il se sait gré de la modestie de ses attitudes et avec l'humilité d'un amoureux véritable, il répète encore que la beauté, la grâce, l'amabilité de Tallita ensorcelaient tous ceux qui l'approchaient € au point que je ne pense pas qu'un homme fût sorti d'auprès d'elle sans penser qu'elle était la personne la plus accomplie qui fût au monde ! >

Banalité des expressions, puissance des sentiments : Adrien d'Aucour de Plancy n'aura point

les belles manières de langage de ce charmant Godard d'Aucour qui fut son père. Il se révèle correct et gris, excellent aux préfectures difficiles I II quitte, en eflFet, l'enchanteresse Tallita et Barras l'exilé, pour entrer dans Tadministration. Il est des hommes qui d'avance se façonnent pour leur vie !

Et dans ce monde en perpétuel mouvement Adrien de Plancy s'affirme encore comme privilégié. Aristocrate sans éclat, il a le prestige de l'aristocratie, mais non point la gêne d'un nom trop illustre. Il a cette richesse modérée qui est un avantage dans les sociétés de tous les genres. Il épouse la fille d'un homme à qui Napoléon ne pourra rien refuser pour son gendre, la fille de l'ancien consul Lebrun. Adrien de Plancy sent vibrer mollement en lui une âme préfectorale. Il pourrait figurer à la cour. Napoléon veut le nommer chambellan, mais ce jeune homme de vingtsix ans demande une préfecture. Il l'aura et conduit par le prince Lebrun, le comte de Plancy parcourt rapidement, aisément, la carrière où se poursuivent les préfets de tous les temps. Il passe vite de la sous-préfecture de Soissons, à la préfecture de la Seine-et-Marne. Alors la Restauration jette à bas cet homme incertain.

Il est un préfet comme tous les autres préfets. Il n'est point inégal à sa charge : il ne lui est pas non plus supérieur. Mais qu'est-ce donc qu'un préfet à cette époque où la vie régulière d'une nation se réforme ? M. Frédéric Masson qui a aussi peu que possible l'état d'âme d'un historien

— et cela est fâcheux de la part d'un homme qui écrivit vingt volumes d'histoire — établit un parallèle ingénu entre le préfet de l'Empire et une autre espèce de préfet qui doit être, je pense, le préfet de la République. Je le veux ciler car il n'est pas un seul mot de ce parallèle qui n'exprime une erreur. « Le préfet de l'Empire n'était pas un médiocre personnage et on ne doit point juger la fonction sur des impressions contemporaines ; il faut se reporter au moins d'un demi-siècle en arrière lorsque la magistrature administrative était dans tout son éclat, qu'elle se recrutait dans les classes élevées de la société, qu'elle demandait un apprentissage, qu'elle exigeait des aptitudes et qu'elle se Butiisait comme carrière. En ce temps là, on faisait les affaires du pays avant de faire les siennes, on acquérait par un long séjour dans le même chef-lieu la connaissance des besoins des habitants... » Arrêtons-nous ici et marquons à la hâte que l'apprentissage du comte de Plancy s'accomplit sans lenteur, puisque Adrien de Plancy fut préfet à vingt-six ans, après avoir été seulement au Conseil d'État. Marquons aussi que les séjours dans un même chef-lieu n'étaient pas extrêmement longs, et que les préfets devaient plutôt deviner que connaître les besoins des habitants, si nous jugeons d'après l'exemple du comte de Plancy qui, en dix ans, changea quatre fois et faillit même changer cinq fois de département, d'ailleurs resta en Seine-et-Marne pour faire les affaires du pays, mais pour faire aussi les siennes, puisqu'il possédait là un château et des terres...

Faut-il continuer ? A quoi bon ! Mais M. Frédéric Masson, en son introduction, s'y prend assez mal pour inspirer confiance en la rectitude de documentation et de jugement de ses livres...

En vérité, le préfet de 1805 est à la fois plus puissant et plus humble que le préfet de 1905. Les moyens de règne sont pour lui les mêmes ; les causes de servitude sont les mômes pour lui. En ce temps-là, il régnait et il servait plus qu'il ne fait maintenant.

En 1805, Napoléon annonça, par la lettre suivante, au prince Lebrun, la nomination préfectorale de son gendre.

« Mon cousin, j'ai nommé M. de Plancy, souspréfet de Soissons, préfet du département de la Doire. Je désire qu'il s'y rende le plus tôt possible et qu'il y déploie le zèle, l'assiduité et les talents que je suis en droit d'attendre de votre beau-fils.

< Il arrive dans un pays où il y a du bien à faire, dans un pays où l'on est extrêmement sensible à la bonne administration, à la sévère probité et aux bonnes manières.

« Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde.

« Signé : Napoléon. »

La bonne administration, la sévère probité, les bonnes manières, c Pour ce qui est des bonnes manières, dit le comte de Plancy, je me figurai

que l'Empereur entendait par cette expression qu'il fallait recevoir gracieusement, donner des fêtes, des dîners, avoir môme un bon cuisinier, un convive satisfait étant presque toujours un ami. Mon beau-père m'avait appris, lui aussi, que les fêtes ou les dîners servent à réunir, en l'amusant, la société trop souvent divisée ; qu'il faut écouter avec une bienveillance amicale et môme palernelle le citoyen le plus humble, le plus modeste, ou le plus timide d'un département, lui donner de l'assurance, le consoler, le calmer, et le congédier content, soit qu'on lui ait accordé ce qu'il désirait, soit qu'on se soit vu dans la nécessité de le lui refuser. » Ces principes sont tellement raisonnables qu'ils pourraient presque paraître naïfs — et il n'est rien en eux qui signifie une époque. — Mais tout dépend de la façon dont on les applique. Nous voyons que le comte de Plancy manifesta toujours cette obligeance extrêmement empressée par laquelle les chefs de l'administration montrent moins leur autorité que leur bonne volonté. Adrien de Plancy arrive à Soissons. Son beau-père l'y accompagne. Comme le comte de Plancy consulte devant le prince Lebrun la loi sur les préséances pour savoir quelles visites il aurait à faire et à recevoir, le prince Lebrun prend le bras de son gendre et lui dit : < Allons voir tout le monde 1... » Allons voir tout le monde 1 c'est le devoir de tous les préfets 1 II leur est depuis un siècle recommandé de gouverner par la persuasion.

Au siuplus, le préfet de l'Empire n'est rien

devant ses chefs. Sur un signe il passe de l'Aisne à la Doire, revient à la Nièvre, remonte en Seineet-Marne, prépare ses bagages pour redescendre aux Bouches-du-Rhône. A peine s'il peut discuter. En 1812, l'Empereur fait convoquer un grand conseil aux Tuileries, les préfets des cinq départements les plus rapprochés de Paris. Il s'agit de l'organisation des subsistances. Le comte de Plancy émet une opinion. « Monsieur, lui répond l'Empereur avec vivacité, le sublime est à côt6 du ridicule. » Et il regarde sévèrement son préfet, qui se tait...

Des attributions immenses I c'est le moment qui les impose. Le pouvoir central est éloigné, les rapports avec lui ne peuvent être fréquents. Le fonctionnement de l'administration est irrégulier. La guerre est partout. Il faudra ici construire des routes, aider à la pacification du Piémont. Ailleurs, il faudra organiser la conscription, protéger les ministres du culte. Ailleurs il faudra faire face aux obligations créées par la guerre dans un département que plusieurs batailles ensanglanlent... Et cette extension des pouvoirs par les circonstances est funeste au préfet, homme habile à faire de l'administration, mais non pas à faire de l'histoire.

Le comte de Plancy le constate mélancoliquement : « Le département de Seine-et-Marne est la dernière étape à franchir pour arriver à Paris. C'est à Fontainebleau que l'Empereur signa son abdication, c'est à Fontainebleau qu'il s'arrêta lorsqu'il revint en 1815. >Que de drames recèlent

ces trois lignes, je veux dire : que de drames dans la vie d'un préfet I

Voici concentrés tous ces drames en quelques anecdotes. Napoléon est vaincu. Il abdiquera demain. Il est maintenant à Fontainebleau. Le comte de Plancy se présente devant TEmpereur qui déjeune avec le prince Bertier. L'Empereur tient de la main droite un gigot par le manche et de la main gauche, il enlève avec un couteau tout le rissolé qui enlevoppe le gigot. Il mange de bon appétit. Il cause gaiement. Plancy se tient debout dans une attitude qui doit plaire à Frédéric Masson, le chapeau sous le bras, Tépée au côté. Il est persuadé qu'on ne parlera que de choses graves puisque l'Empereur vient de perdre sa capitale, que Fontainebleau est son seul asile, et qu'à tout moment, il risque d'y être pris sans pouvoir môme se défendre. Mais on parle tout uniquement des anciennes amours du prince Eugène de Beauharnais et de la danseuse de l'Opéra Bigottini... Puis Napoléon, s'étant levé de table, passe auprès de Plancy et lui donne sur la joue un petit soufflet d'amitié. « Vous êtes en faveur, Plancy », lui dit M. de Mesgrigny. « C'est un peu tard », répond le préfet.

Quelque temps après, Louis XVIII, sur le trône, a jugé bon que les princes visitassent la France et se fissent connaître des Français. Le duc de Berri est délégué à Meaux. Plancy court le recevoir. Toutes les autorités s'empressent. Chacun est armé d'un discours. Mais le prince a seulement l'intention de changer de relai à l'entrée de la ville. Le maire cependant, tenant à ce que le

Prince se rendît compte des frais faits pour le recevoir, vît les arcs de triomphe dressés en son honneur, la belle tenue de la garde nationale avec ses armes luisantes, entendît tous les compliments, avait fait amener à Tautre extrémité de la ville les chevaux de poste de rechange. Et le prince reçut tous les discours en maugréant: puis il partit furieux... Le maire se lamentait de son infortune, car il avait été acquéreur de biens nationaux. Le général craignait la défaveur, car il avait débuté aux gardes françaises. L'évêque pleurait sa disgrâce, car il était parent d'un ancien ministre de TEmpire, Plancy ne disait rien... Il sut bientôt que si M^le duc de Berri avait bousculé à ce point ses sujets depuis peu fidèles, c'est parce qu'il voulait rejoindre une voiture où se trouvaient de fort jolies femmes.

Peu de jours après. Le comte d'Artois recommence avec plus d'application le voyage du duc de Berri. Il invite au dîner le préfet de Plancy. Le concierge du château qui, comme le préfet, est le môme que du temps de l'Empereur, se tient debout derrière la chaise du comte d'Artois. Et d'Artois croit perpétuellement reconnaître les objets qu'il avait vu là naguère ; dessus de porte, lit de M™° Adélaïde, petite table incrustée de camées, candélabres... et le concierge lui répond scrupuleusement que tous ces objets ont été placés là par Napoléon. Le concierge est heureux de son érudition. Le préfet souffre le martyre. D'Artois semble ne pas comprendre...

Quelques mois après. Napoléon a débarqué au

Golfe Juan ; le 20 mars, il arrive à Fontainebleau qu'il a quitté depuis onze mois. Il fait donner au préfet de Plancy l'ordre de s'y rendre. Il l'embrasse, lui exprime tout son plaisir de le revoir... le charge de réorganiser tous les services dans le département... Plancy sur ces entrefaites vient à Paris. Place de la Concorde, il rencontre M. Decazes qui lui dit : < Il y a quelques mois j'ai condamné un homme pour avoir crié : Vive le Roi ! Il y a huit jours j'en ai condamné un pour avoir crié: Vive l'Empereur! Il faut que j'en condamne d'autres encore aujourd'hui qui viennent de crier Vive le Roi! Ma foi, en sortant du Palais, j'ai déchiré ma robe en deux, je l'ai jetée du haut de l'escalier, et je pars! »

Partir! Il fallait partir à temps! Decazes, pour l'avoir su faire, devint duc et pair et premier ministre. Plancy, pour ne l'avoir pu faire, fut voué au pire destin. A la nouvelle du débarquement de Napoléon, il avait envoyé sa démission à son beau-père pour qu'il la transmit au ministre. Il faisait observer à Lebrun que la position délicate dans laquelle il allait se trouver lui commandait cette résolution car, étant préfet du Roi, il ne pouvait administrer pour l'Empereur et, placé entre deux prétendants qui viendraient probablement se disputer le pouvoir à Fontainebleau, dans son département môme, il ne pouvait manquer d'être écrasé par l'un ou par l'autre... Le prince Lebrun, bon observateur des faits, mais conseiller mal avisé, répondit à son gendre que les préfets avaient pour mission de faire les affai-

res de l'État et celles des citoyens, mais non de faire des rois; qu'avec de la prudence et de la sagesse, on se tirait de toutes les situations ; que dans tous les changements de gouvernement les fonctionnaires devaient être à leur poste et que beaucoup en France étaient en exercice depuis 1790... Plancy resta et, comïne il l'avait prévu, il fut écrasé. En ce temps-là, écrit M. Frédéric Masson, « la magistrature administrative était dans son éclat, elle se recrutait dans les classes élevées de la société, elle demandait un apprentissage, elle exigeait des aptitudes et elle se suffisait comme carrière... »

Sort misérable d'un préfet, Fouché régicide et duc d'Otrante devenait ministre de la police royale. Le comte de Plancy, coupable d'avoir fait son devoir avec précaution et sans grandeur, était menacé d'emprisonnement. Il était écrasé. En butte à toutes les haines, cet homme estimable n'eut aucun héroïsme. Il voulut se couper la gorge. Il se précipita du haut de la tourelle de son château de Plancy. Arrêté par les branches d'un arbre, on put le sauver. Il vécut quarante ans encore dans la solitude, un peu fou s'il faut tout dire, assez sage néanmoins pour écrire des Mémoires bien capables de faire réfléchir les gens sérieux sur les malheurs nécessaires d'un pauvre préfet dans des temps lamentables et glorieux.

Ainsi périclitait l'aristocratie française à l'aurore de la vie contemporaine. Les uns, comme le comte de Plancy, descendent dans radministration, où ils montrent des qualités d'honnêtes gens

et même quelques prudents scrupules, puis ils sont vaincus par la fortune injuste. Les autres, de bassesse en bassesse, et de fuite en fuite, montent à la Chambre des Pairs. Ils prolongent encore un peu leur domination sociale qui se retire d'eux chaque année...

19 novembre 1904.

Charles-Louis Philippe est un romancier doux et bon. Parce qu'on lui a brutalement attribué du génie, il n'est point devenu méchant. Et il ne porte pas sa jeune gloire comme Tâne portait les reliques.

Il est demeuré fidèle à lui-môme, fidèle à sa douceur et à sa bonté. Il est demeuré fidèle à ses premiers sujets, fidèle à ses premiers romans. Et ses livres se répètent un peu. Sa conception du monde ne s'affirme pas mieux dans Le Père Per^ drix ou dans Marie Donadieu, qu'elle ne s'était affirmée dans La bonne Madeleine et la pauvre Marie, dans la Mère et V Enfant^ et dans Bubu de Montparnasse, inconnu et célèbre, mais elle ne se renouvelle pas^ au surplus, il n'est point nécessaire qu'elle se renouvelle si elle est noble et belle — et elle se répète un peu.

Je parle de Buba de Montparnasse, et je dis qu'il est inconnu et célèbre. Le public, le « grand public », ne s'est point empressé à lire cet ouvrage d'un naturaliste apostolique. Il n'a pas encore prêté à son auteur l'attention qu'il méritera un jour. Mais dans les milieux littéraires, il a paru convenable d'exprimer une admiration sans bor-

nés pour ce livre que signalait un litre heureux. Quelques charlatans ont bramé leur enthousiasme, comiïie ils ont accoutumé de faire toutes les fois qu'ils jugent à propos de prouver au monde que rien ne leur est étranger du mouvement de la jeune littérature, et d'excuser leur réputation usurpée, en applaudissant la naissance de réputations qui seront mieux justiGées tôt ou tard. Ces éclats de voix ne furent point funestes à Charles- Louis Philippe, parce qu'il suivait seulement son inspiration, et ne voulait pas d'autre guide, et parce que cette inspiration, réellement humaine, le protégeait contre les influences pernicieuses des cercles dits littéraires. Il lui a suffi d'être encouragé par le suffrage amical des jeunes écrivains de sa génération. Il l'est encore, et il l'est justement. Charles-Louis Philippe retient les curiosités qu^attire son talent, tendre et grave, parce qu'il reçoit presque tout seul le bénéfice de cette solidarité de sympathie qui unit les écrivains d'un môme âge. Aucun de ses contemporains des lettres ne s'applique à le méconnaître. Tous consentent à l'exalter... Cet accord est agréable à constater parce que Charles-Louis Philippe vit avec noblesse la vie littéraire. Cependant, il appartient au critique de dire que l'auteur de Marie Donadieu et du Père Perdrix demeure encore l'auteur de Buba de Montparnasse ^ de La bonne Madeleine et la pauvre Marie^ de La Mère et V Enfant.,.

Je cite ces petits contes touchants, où un jeune homme, attristé sans amertume par l'injustice de

la vie, répandait son âme goutte à goutte ; je cite La Mère et VEnfant, je cite La bonne Madeleine et la pauvre Marie, parce qu'il faut toujours chercher dans leurs premières œuvres obscures, les caractères essentiels des écrivains, j'entends des écrivains inspirés, et non de ceux qui se mettent à écrire à Finstar des autres, pour faire comme tout le monde, et imitent simplement, en aggravant leurs défauts, les écrivains qui les précèdent... Je cite La Mère et VEnfant, je cite La bonne Madeleine et la pauvre Marie, et je vous convie à les lire. Ah 1 qu'il est doux, qu'il est résigné Charles-Louis Philippe, dans ces premiers petits volumes de villageoise, rêveur et psychologue, sensible à la méchanceté de la vie I Mais il est tout entier dans ce Bubu de Montparnasse^ fleur du pavé parisien I

Il n'est personne qtii, lisant Bubu de Montparnasse,ne se persuade que Charles-Louis Philippe est le disciple attardé, très attardé, du naturalisme, mais non pas du naturalisme redondant et fort de Zola, au contraire, du naturalisme étriqué et méticuleux de ceux qui étaient eux-mêmes des disciples et, minutieusement, élaboraient des livres précis et douloureux sur des sujets spéciaux bien pénibles et bien laids. 5uj6h de Montparnasse est, en somme, le roman de la syphilis. Et c'est le roman du souteneur. Et c'est le roman de la prostituée, de la pauvre prostituée du trottoir. Et c'est le roman de tout ce monde sinistre, j'allais dire macabre, qui vit autour et en dépit de la syphilis, autour des souteneurs, autour des pros-

tiiuéeSy des pauvres prostituées du trottoir. Ne vous indignez pas, ne soyez point choqués, ne soyez point dégoûtés, soyez émus. Bubu de Montparnasse ne peut susciter aucune indignation, froisser aucune délicatesse morale, soulever aucune répugnance. C'est un livre sévère, grave, vertueux, émouvant.

« Maurice Bélu naquit et vécut dans le quartier de Plaisance, où sa mère tenait un petit commerce. Jusqu'à Fâge de seize ans, il resta à l'école parce qu'il vaut mieux avoir un peu plus d'instruction et parce qu'on a le temps d'envoyer les enfants en apprentissage où ils contractent de mauvaises habitudes. Il reçut une éducation soignée, sortit de l'école avec son brevet simple et fréquenta les garçons de son âge^ qui lui donnèrent le surnom de Bubu. Il apprit le métier d'ébéniste chez un patron du faubourg Saint-Antoine. On l'appelait Maurice. Un jour qu'il sortait de Tatelier, un de ses anciens camarades d'école qui l'avait aperçu s'écria : < Tiens, voilà Bubu l » Ceci ne fut pas perdu, puisque rien ne se perd. Maurice redevint < Bubu. »

Bubu était petit mais costaud. Il apprit à connaître la rue comme elle est pour ceux qui rôdent, avec des étalages où l'on peut exercer son adresse et avec des aventures. Il apprit aussi à manier les femmes. Et ce qui devait arriver arriva. Un jour Bubu, âgé de dix-neuf ans, fit la connaissance d'une grosse fille de la rue de la Galté. Comme elle travaillait la nuit, pour que Bubu pût se livrer à son amour, il fallait qu'il disposât de sa jour-

née. Avec sa promptitude de décision, Bubu annonça à Talelier qu'il quittait le métier d'ébéniste pour celui de déménageur. Il l'annonça avec orgueil parce qu'on le plaisantait sur sa petite taille et parce que ceci montrait à tous que Bubu était fort comme un déménageur. 11 fut content de son nouveau métier où la journée est bien payée, où le chômage est abondant et où un liomme adroit peut se faire des bénéfices supplémentaires. Et, peu à peu, il devint un individu sans aveu, comme il disait plus tard en raillant le langage judiciaire ; il le devint, parce que ce qui doit arriver arrive toujours, parce que Charles-Louis Philippe est fataliste et parce que, dans son livre, la fatalité supprime toute responsabilité humaine.

Il devint souteneur, et cela commença par une idylle. Un soir de 14 juillet, il rencontra la petite Berthe Méténier, fleuriste, vers un bal de la rue de Vanves. Elle avait dix-sept ans. * Ses bandeaux noirs autour de son visage lui donnaient un air pâle, mais ses yeux vivaient avec beaucoup de douceur. » Bubu invita Berthe « à prendre quelque chose », mais elle refusa, parce qu'elle était avec ses deux sœurs. Alors Bubu se fit montrer la grande sœur, Marthe, et s'avança en soulevant son chapeau :

— Pardon, Mademoiselle, mais puisque vous accomplissez les fonctions de mère, je m'en vais vous adresser une demande. Voulez-vous me permettre d'offrir un verre de limonade à mademoiselle votre sœur, et me faire le plaisir d'accepter quelque chose aussi ?

Limonade I Idylle ! « Marthe savait que l'on ne court aucun danger en acceptant l'invitation d'un jeune homme bien élevé. On s'assit. On causa. Il était ébéniste et pouvait faire des journées de sept à huit francs. Marthe était blanchisseuse et travailait dans l'atelier où Blanche faisait son apprentissage. Comme elle le disait, on avait voulu que Blanche pût blanchir les autres. Elles avaient quatre frères. Il y en avait deux qui devaient être en train de courir, par là. Leur père était veuf. Il était peintre en bâtiments, il avait parfois des coliques de plomb et n'était pas toujours commode. On donna beaucoup de détails. La gosse Blanche en était heureuse et riait en buvant son sirop de grenadine. »

Et ce furent des rendez-vous entre Bubu et Berthe. Bubu se promenait sous les fenêtres en sifflant d'une façon particulière : Fouillofu, fouillofu ! Berthe entendait cela dans le plus profond de son cœur comme une voix qu'elle espérait depuis longtemps.

Le père finit par tout apprendre, déclara que Bubu était un propre ébéniste et n'avait pas l'air de grand'chose de bon. Mais il ne s'inquiéta pas davantage parce que, étant père de sept enfants, il avait eu beaucoup de mal, et ce peintre en bâtiments, fataliste, avait appris que la vie est plus forte que nos volontés.

Alors Berthe quitta la maison paternelle pour aller vivre avec Bubu. La sœur Marthe était alors enceinte. La gosse Blanche avait volé cent sous à sa patronne... Le temps passa, et Bubu, qui avait

le sentiment des réalités, dit, un soir, presque tendrement à Berthe : « Ma petite femme, si quelqu'un te fait des propositions quand tu sortiras de l'atelier, vas-y, ça nous fera toujours un peu d'argent. » Et Berthe devint une prostituée dont Charles-Louis Philippe devait retracer l'histoire. C'était écrit.

Et voici toutes les conséquences nécessaires de la décision prise par Bubu et Berthe : la dégradation croissante pour l'un et pour l'autre, l'hôpital pour Berthe, la prison pour Bubu, et le reste pour tous les deux et tant d'autres, tant d'autres... Cependant, au cours de ses pérégrinations^ car Berthe se promène beaucoup, Berthe a rencontré Pierre Hardy, qui a pour ami Louis Buisson, et qui est, comme son ami, un bavard bien intentionné... Tous deux, ont lu Tolstoï, Dostoiewski. Us sont pitoyables aux misères humaines. Ils sont réformateurs des misères sociales. Ils ont des idées plein l'esprit, et, dans le cœur, ils ont de la bonté et de la jeunesse. Aussi bien, comme Pierre Hardy est jeune, il tire avantage de l'injustice sociale et Berthe devient sa maltresse, mais il la traite avec aménité, et, lorsque Bubu est en prison, Berthe, après des crises, oublie sagement les heures de prostitution désordonnée, elle arrive doucement à une petite prostitution sage et tranquille, pour vivre, pour vivoter, et souvent, elle vient voir Pierre Hardy. Elle passerait chez lui ses jours, ses nuits. Mais, une nuit, libéré conditionnellement, Bubu, accompagné d'Adèle et du frère Jules, frappa à la porte de Pierre Hardy,

et il emmena Berthe, car le souteneur est le propriétaire de la fille qu'il a jetée au trottoir.

Où conduisent ces sujets-là? Est-ce parce que rhéroïne de Buba de Montparnasse s'appelle Berthe Méténier? Mais il me souvient tout à coup d*un roman-feuilleton, que j'ai lu naguère, il y a longtemps, il y a bien longtemps, qui doit avoir pour auteur Oscar Méténier, et qui est intitulé : Madame la Boule, Madame la Bonté est une prostituée comme la petite Berthe. Pendant que le souteneur, dont elle a accepté l'empire, est en prison, dans la prison tutélaire aux pauvres femmes. Madame la Boule se marie et mène une vie régulière et bourgeoise ; mais le souteneur, enfin libre, retrouve M°»« la Boule, et l'emmène, à moins qu'il ne la tue... Je ne me souviens plus au juste et me pardonnerez-vous de ne plus me souvenir exactement d'un roman qui doit être d'Oscar Méténier et que j'ai lu il y a beaucoup d'années... Mais, j'ai voulu indiquer à quelles extrémités l'on s'expose lorsqu'on traite certains sujets et que l'on entre délibérément en concurrence avec les feuilletons.

Sans doute, se demandera-t-on si l'étude des souteneurs et des prostituées et des maladies auxquelles ils n'échappent guère, peut être la matière d'une œuvre d'art, si cet étalage des laideurs les plus ignobles de la vie sociale peut être esthétiquement justifiable I Âh I Charles-Louis Philippe est fort érudit des mœurs spéciales de ses héros. Il ne cache nullement son érudition. Il nous conduit volontiers des bouges des halles

aux bars des quartiers lointains, où les souteneurs s'assemblent. Il nous fait tout entendre, et il veut que nous soyons admis à tous les spectaclesr Pourtant, il a du goût, j'allais dire le goût le plus raffiné. Parmi toutes les laideurs dont il est témoin, il opère un choix. Il retient celles seulement qui sont indispensables, pour que nous pénétrions au profond de Pâme de la pauvre Berthe et de Maurice Bélu qu'on appelle aussi Bubu de Montparnasse. Il a le souci de la réalité intérieure. Il ne veut être que psychologue et moraliste... La psychologie est précise, la morale est simple. Il est visible que, pour lui, le bien et le mal sont des produits comme le vitriol et le sucre. Les hommes sont des malheureux plutôt que des criminels. La fatalité pèse sur eux. Nul effort n'est possible contre la fatalité. Les instincts sont tout puissants. Les prostituées, les souteneurs obéissent à leurs instincts, presque sans comprendre, ou s'ils comprennent, ils ne peuvent résister... Dans tous les livres de Charles-Louis Philippe, voyez ce pessimisme facile. Son roman, Marie Donadieu n'est que la démonstration, par l'exemple, que telle enfant de province, élevée à la campagne, par des grands-parents vertueux, sera fatalement conduite à la prostitution parisienne... Tous ces livres, avec des dissertations autour, seraient abominablement tristes, s'ils n'étaient comme éclairés par la poésie et par la pitié.

Charles-Louis Philippe est un romancier iniSniment pitoyable. La société lui paraît injuste, les hommes lui semblent malfaisants. Et il s'afflige

toujours, car il y a toujours lieu de s'affliger. Son affliction est douce, très douce, sereine. Il est le moins agile des apôtres. Je dis, en effet, qu'il est un apôtre, mais un apôtre sans autre doctrine que la bonté. Il ne prêche ni la violence, ni la haine. Il ne songe pas aux révoltes. Mais ce romancier misé^ ricordieux montre seulement la vie telle qu'elle est. Il voit dans la vie de petits héros qui font le bien ou qui font le mal, plutôt le mal, inconsciemment et qui ne sont pas coupables, qui souffrent et qui ne méritent pas de souffrir. Il a de la tendresse pour ces petits héros infortunés. On distingue une certaine préméditation de les rendre sympathiques. Mais c'est qu'ils ne sont pas méchants ; ils sont victimes I Concluez qu'on devrait améliorer la vie de tous par la bonté universelle. Charles-Louis Philippe aime trop les humbles pour ne pas les dépeindre le mieux du monde.

Comme il est habile, en effet, à faire paraître dans leur nouveauté les réalités les plus modestes de la vie 1 C'est près de la nature qu'il cherche ses héros. Toutes les fois que sa sympathie est émue par le spectacle de la vie, toutes les fois que son âme a vibré au contact des êtres et des choses, toutes les fois qu'il peut faire parler son cœur, il écrit les pages les plus touchantes et, franchement, les plus belles. Si vis me flere dolendum est primum ipse libi. C'est parce qu'il a frémi lui-môme que nous frémissons. Et nous aimons, à notre tour, les héros frustes que Charles- Louis Philippe anime avec tendresse. Lisez la simple histoire de la pauvre Marie I La pauvre Marie est une fillette infirme, dont les

jambes vont par saccades. Elle a de beaux yeux douloureux dans un visage que les convulsions ont tordu. Â seize ans, elle est couturière dans son village chez M"*® Félicie qui emploie quatre ouvrières. Antoinette, qui sourit toujours quand on lui parle. Louise, dont le visage, sous les cheveux nattés, rappelle les fontaines claires sous les feuillages sombres, Berthe, qui a de grandes lèvres de chair et des yeux bleu sombre brillants, et puis Marie, la pauvre Marie. Toutes rêvent en travaillant. Marie, comme ses compagnes songe au bonheur.

Un jour Berthe doit se marier avec Pierre. Et toutes pensent aller à la noce, ô douceur ! Marie songe, songe : « Elles donneront pendant deu^ jours le bras à un jeune homme. Il y aura un bal, il y aura des promenades par la ville, il y aura un dîner pendant lequel il sera permis de s'embrasser. Antoinette se fera faire une robe bleue garnie de dentelle crème, Louise une robe grenat garnie de velours marron, et Marie sera en bleu I Peut-être aura-t-elle pour cavalier André le cordonnier, qui se promène toujours avec Pierre. Il a Pair très doux et modeste, on ne le voit pas comme beaucoup de jeunes gens aller de cabaret en cabaret, il travaille bien et il gagne beaucoup d*argent. Il est possible encore que Marie lui plaise et qu'il vienne bientôt la demander en mariage. » Marie songe, songe, mais elle ne pense pas qu'elle est infirme et que toutes les joies de ses compagnes lui sont interdites. Toutes ses compagnes auront des amoureux, mais elle n'en pourra point avoir. Elle

devra vivre seule et sans amour. Il n'est pas de bonheur pour la pauvre Marie I Tous les matins monotones elle arrive à l'atelier et se met sur la chaise la plus éloignée de la fenêtre, à sa place. « C'est une pauvre petite place sombre, d'où l'on ne voit pas le ciel et les beaux jours s'y devinent seulement, parce qu'une partie de la rue est à l'ombre et l'autre partie au soleil. Elle enfile son aiguille : certains jours, elle coud des robes brunes, d'autres jours des robes noires ou des robes bleues ou des robes grises, ou des robes roses. Cela se suit comme les jours sur le calendrier pendu au mur et dont chaque matin M"» Félicie enlève une feuille. » Marie a vingt ans. Elle a vingt-cinq ans. Elle a trente ans... Elle est la vieille fille infirme du village, vouée au chagrin de la solitude.

Simple et grave et triste histoire I Charles- Louis Philippe fait passer en nous l'émotion qu'il a ressentie I Mais il aime tous les humbles, et les intimités douces de leur vie mélancolique et bonne. Et ses humbles héros sont tous admirables. Ils le sont, car Charles-Louis Philippe sait introduire la poésie jusque dans les réalités quotidiennes de leur médiocre existence, et l'âme môme de la petite fleuriste Berthe Méténier, que Bubu de Montparnasse a condamnée à la prostitution, est toute poésie I

Tendres sentiments qui germent dans tous les cœurs sincères I C'est le charme de presque tous les livres de Charles-Louis Philippe et môme du Père Perdrix et de Marie Donâdieu ^ de nous faire

saisir les différences de la vie sentimentale dans les petits centres provinciaux et dans Paris. Quelques mots, presque rien, et ce romancier nous fait deviner qu'il a laissé dans un village, dont la douceur l'enchantait, toutes les affections fami* liales et leur réconfort si bienfaisant à l'homme qui entreprend à son tour la grande lutte de la vie et que, perdu dans Paris, il y redoute extrêmement la solitude, mauvaise conseillère. Cela est discret ; je ne sais rien de plus pénétrant et je ne me rappelle pas avoir vu ailleurs une observation aussi forte et aussi loyale de l'influence de Paris sur les esprits et sur les âmes de province. Malheureusement, ceux qui subissent le plus complètement cette influence sont aussi chargés dans les livres de Charles-Louis Philippe de « tirer la morale de l'histoire ». Comme ils ont des lectures et des études, ils sont extraordinairement dissertants. Malgré leurs intentions louables, ils ne laissent pas que d'être un peu agaçants. Ils sont, d'ailleurs, contradictoires. Us expriment, par leurs paroles et par leurs actes, les contradictions inévitables auxquelles sont condamnés les hommes de bonne volonté dans une société mauvaise. Ils font le mal sans s'en apercevoir et ils sont au plus haut point généreux. Ils savent aussi que leur générosité est vaine. Je ne vous aurais mis en garde, ni contre Pierre Hardy, ni contre Louis Buisson, ni contre Jean Bousset... Mais ils accaparent trop de place. Ils parlent de plus en plus. Ils exercent sur les autres héros, chers au cœur de Charles-Louis Philippe, une influence fâcheuse.

Maintenant, ils dissertent tous ; et dans Marie Donadieu, Marie et sa mère échangent de longs propos, dont je dirais peut-être qu'ils sont incohérents si je n'étais averti que Charles-Louis Philippe est doué d*une sorte de génie et qu'il distingue entre les choses des rapports que le commun des hommes ne saurait voir... Et, certes, je ne suis point surpris si Charles-Louis Philippe discerne des rapports que je n'aperçois pas, mais je m'étonne que Marie Donadieu et sa mère, personnes simples au demeurant, puissent, pendant cinquante pages, échanger des propos que je ne suis pas apte à comprendre, et cela est bien pis si les propos, qu'elles tiennent, manifestement les dépassent...

Dieu nous protège contre les idées profondes 1 N'aimons que la clarté et la simplicité. Là est la vérité de l'art. Nous la pouvons goûter dans les œuvres de Charles- Louis Philippe, et nous le savons déjà. Son style lui-même demeure simple et clair, et presque toujours pur, encore qu'il soit élaboré souvent avec des soins littéraires compliqués à l'extrême... Toujours ce mélange en lui est évident d'une sorte de spontanéité naturelle et d'un certain apprêt qui n'est pas exempt d'artifice 1 Quelquefois, les héros de Charles-Louis Philippe parlent comme des livres ; et d'autres fois disent sans prétention : Il lui causait... Faibles négligences d'un écrivain, dont les premières œuvres sont neuves et belles,, — maintenant, il les répète un peu avec moins de bonheur — et qui, par un amusant détour, ne tend qu'à nous

recommander la bonté... Il est ainsi assez représentatif d'une époque où la bonté est de mode, une bonté faite surtout d'indulgence aux fautes. . . J'ai vu l'autre mois dans une exposition de peinture et de sculpture, un « tronc pour les fiUesmères », et chacun l'admirait comme le témoignage d'une bonté sociale vraiment généreuse.

26 novembre 1904.

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