‹ Les samedis littéraires (volume 2)Chapitre 11 sur 42 · UN PRÊTRE SOCIOLOGUE · texte numérisé non relu

UN PRÊTRE SOCIOLOGUE

cernent, presque solitairement, dans l'ombre. Mais nous ne sommes pas complètement coupailes. Henri de Tourville recherchait lombre. Il Ij. cherchait par modestie et par tactique. Il écrivait, et cette pensée n'est pas dépourvue de finesse : « Plus je vais et plus je vois que c'est une j:rande chose de posséder pour soi la lumière .1 de se contenter de la donner aux enfants de lumière... Vouloir lui faire une siiualion reteniisanle, un éclat public, un triomphe reconnu, c'est inutile. Cela vient après, et de soi. Xous .'-Tardons beaucoup de notre formation française qui ne croit rien de conquis que ce qui est prof lamé et acclamé. » Henri de Tourville était donc irès modeste, mais il savait aussi que c'est une f.'rce que de pouvoir être méconnu. Vouloir lui hiire une situation retentissante, un éclat public, c'est inutile, cela vient après, et de soi.

Cela vient maintenant pour les idées de Henri 'le Tourville. Cela vient non pas de soi, mais par l'effort d'un petit nombre de disciples ardents groupés autour de la Science Sociale ? Est-ce que Henri de Tourville va être compté bientôt comme l'un des grands théoriciens et des grands apôtres de la sociologie ? Est-ce que sa gloire va s'imposer au monde — enfin a\erti ; — sa gloire avec sa pensée ?

Le rôle du critique est de rechercher partout les hommes qui ont essaye, fût-ce vainement,

d'enrichir la littérature d'une idée originale. Le rôle du critique est de faire entrer dans la littérature des œuvres écartées jusqu'alors. Le rôle du critique est de diversifier les éléments, les aliments de la pensée universelle. C'est pourquoi il faut agréger l'œuvre d'Henry de Tourville à celles où nous avons accoutumé de venir renouveler nos forces. S'il n'a point prévu et fixé les lois de la vie des sociétés modernes, comme ses disciples un peu téméraires le prétendent, Henri de Tourville était du moins un esprit généreux.

Disons sans relard que Henri de Tourville était un prêtre catholique. Les uns en concluront que sa pensée était forcément bien étroite, d'autres s'étonneront qu'elle ait pu être aussi large. Débat secondaire. Il importe seulement de remarquer que si Henri de Tourville s'adonne à la régénération de la société, c'est pour que l'Eglise domine cette société régénérée. H l'avoue loyalement — mais pourrait-il donc le dissimuler ? — « La science sociale ne fait que de naître ; ceux qui aiment l'Eglise peuvent commencer à lui en apporter le tribut. Et c'est ce que j'ai fait pour ma part : il ne sera pas dit que cette science

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soil née sans que quelqu'un de l'Eglise l'ait accueillie et élevée. » Il professe que la sociologie doit fortifier la foi, et qu'en observant de près les groupements humains et les lois qui les gouvernent, en n'agissant qu'à titre de savant esclave de ses recherches et de ses conclusions, il continue en somme l'apostolat catholique. Et c'est dans les séminaires d'ecclésiastiques — à Ivrysur-Seine — par exemple, qu'il se plaît à prêcher sa doctrine. El quand il fait le bilan de ses travaux et le dénombrement de ses découvertes, il s'enorgueillit de posséder un système complet du mondo rdl'/iiMiv mdrant avec son système social.

Si ce théoricien ne s'abuse pas sur la corréla-

fion entre son système social et son système

du monde religieux, sur la dépendance de son

système social de son système du monde reli-

icux, on ne peut donc devenir l'adepte de sa

)ctrine qu'en ayant d'abord la foi religieuse et

orticulièrement la foi catholique. En fait, il a

es disciples. Et ces disciples sont presque tous

•'S croyants catholiques, sinon des prêtres. Tous

nïïi préoccupés de la religion, de l'Eglise, avant

o l'être de la société.

Mais peut-être que sa doctrine n'est pas aussi

igiquement établie qu'il le suppose, et peut-être

qu'elle est constituée simplement par un ensem-

l)le d'idées plus ou moins solidement enchaînées

qui sont bonnes surtout pour exciter les esprits, leur donnner le souci des lois sociales, pour les approcher de Dieu. Peut-être qu'elle consiste surtout en un ensemble d'idées plus ingénieuses quo fermes et plus généreuses que probantes, et dor.l tout le monde, sans être nécessairement animé par la foi catholique, peut accepter l'une ou l'autre. Peut-être que sa doctrine n'est pas tout à fait une doctrine, mais fournit seulement aux esprits habiles une méthode pou.r juger des défectuosités de notre organisation sociale et pour trouver quelques moyens de l'améliorer.

Toutefois sa préleniicn est plus vaste, son ambition est plus générale.

Henri de Tourville veut constituer une science sociale, la science sociale. Lui qui doit avoir des disciples, a des maîtres. Il ne s'en cache pas. La science sociale, il l'a devinée d'abord, il l'a apprise à l'école de Le Play. Mais (son biograpî; ■ si sincère nous en donne le témoignage) il l'a développée ensuite, il l'a pourvue d'une discipline plus rigoureuse et bientôt par là-même renouvelée en ses premiers résultats, grâce à ses propres investigations.

Prenons garde cependant ! Et qui sait s'il n'est

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enclin à des exaltations, donc à des exagérations qu'expliquent son caractère et sa foi. Ce doctrinaire est un mystique maladif. Prêtre, il montre un dévouement admirable et singulièrement inquiétant. Il se fatigue à son œu\re paroissiale. Et <( certains soirs, tombant de fatigue après une journée de confessionnal, il se croit tenu en entrant chez lui de réciter intégralement son office et il pousse le scrupule jusqu'à monter debout sur une chaise, un flambeau à la main, son bréviaire en face de lui, pour que la préoccupation de l'équilibre le tienne éveillé. » Toute raillerie serait choquante. Mais un peu de défiance ne messied pas.

D'autre part, une de ses pensées familières, que M. Paul Bureau exprime à son tour, est que la Providence a mis dans les lois naturelles qui régissent le monde plus d'amour, de douceur et de bonté que toutes les tendresses du cœur n'en sauraient mettre ou concevoir. C'est une belle pensée bien propre à fournir des développements utiles pour des prédications consolantes, mais est-il possil'lo qu'elle devienne la base d'une théorie sociale ? Surtout que, par ailleurs, il apparaît que Henri de Tourville est animé d'une surprenante ferveur d'apostolat., , C'est sans doute un apôtre à qui ses éludes sociales procurent des arguments plus neufs que ceux dont se scr\'cnt sans lassitude les autres apôtres, et dont

l'imprévu peut séduire. Il y va de bon cœur, selon sa parole elle-même. La marche est-elle très sûre ?

Du moins, il croit bien la conduire avec certitude. Il considère Le Play comme un initiateur, comme un précurseur, comme un des premiers explorateurs de la vie sociale. Mais il veut aller plus loin ,

Le Play est un des rares théoriciens sociaux, peut-être le seul théoricien social que le monde catholique admette. Il n'est pas superflu de remarquer que Henri de Tourville et ses amis semblent ne connaître parmi tous ceux qui ont disserté de la société et de ses lois que Le Play, l'unique Le Play. Ils le connaissent entièrement, trouvent en son œuvre tout ce qu'il y a mis et y trouvent plus encore, mais ils ne connaissent rien de plus, personne autre.

Henri de Tourville commence par découvrir Le Play — cette découverte lui suffit — pour découvrir la science sociale. Il est le disciple enthousiaste de Le Play jusqu'au moment où, ne s'étant servi que de Le Play pour observer la société, il conclut que la science sociale n'a reçu de Le Play, ni sa constitution essentielle, ni sa direction définitive.

Le Play appliquait invariablement la méthode d'observation aux faits sociaux, comme on l'avait depuis Bacon appliquée aux choses de la nature.

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Mais rien n'était plus complexe que les faits sociaux, et rien plus composile que les collections 'le ces faits. Le Play avait, entre les phénomènes, choisi pour base de toute analyse comparative l'élément qui classe les sociétés humaines, se présente comme le plus naturel, le plus constant, le plus central, c'est-à-dire la famille et la famille ouvrière. Et il avait concentré toute la description de la famille autour des particularités du hudgel domestique. Henri de Tourville accepta volontiers ce point de départ ; n'est-il pas expédient et expéditif de raisonner à fond sur un fait essentiel? Cependant il remarqua tout de suite que c'est à la condition de bien découvrir les attaches de ce fait avec d'autres faits de grave importance qui lui sont connexes. Tout de suite, il jugea que Le Play concentrant tout autour des particularités du budget domestique, -exposait à négliger les phénomènes qui ne .se euvent traduire par un momement d'argent, i^cette ou dépense. Henri de ïour\ille pensa que l'organisme familial pouvait être plus exac- 'ement analysé ; et il n'hésita pas à atteindre la léthode même de Le Play.

Il se dit — et ^L Claude Bouvier résume avec nutanl de fidélité que de clarté sa doctrine — il •' dit que la première question pour une famille !anl de vivre, on devait remplacer l'examen du budget par celui à la fois plus compréhensif et

plus simple des moyens cV existence, en commençant par étudier la dépendance plus ou moins étroite de la famille vis-à-vis du Lieu qu'elle habile, en continuant par le Travail qui, dans les sociétés déjà plus compliquées transforme ensuite les ressources naturelles de la Simple récolte ou de i Extraction par les différents modes de Fabrication ou de Transports... Et ne jugez pas que cette base est trop étroite pour qu'on puisse établir sur elle toute la théorie de l'organisation des sociétés. Henri de Tourville tient compte, et ne croit pas tenir compte exagérément de l'intime interdépendance des faits et de leurs conséquences les plus éloignées. C'est ainsi qu'après avoir décrit la famille ouvrière, toujours considérée comme la grande unité sociale, dans sa constitution intime, dans les modes et les phases de son existence, dans ses relations avec les groupements qui les complètent, dans son expansion au-dehors, il finissait par marquer le rang qu'un peuple occupe dans le monde et l'avenir qui lui est réser\^é.

Voilà déjà une différence notable entre les constructions sociologiques de Le Play et celles d'Henri de Tourville. En voici une autre, qui montre et la rigidité de Le Play et l'abdication d'Henri de Tourville.

Quand Le Play voulut définir la notion essentielle de la famille il s'arrêta à la notion de la

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