‹ Les samedis littéraires (volume 2)Chapitre 16 sur 42 · THÉODORE TRONCHIN · texte numérisé non relu

THÉODORE TRONCHIN

principe qui les lait naître ? La troisième raison enfin c'est que, pour comble de malheur, tout manque ici, mœurs et manières. »

Armé de ces principes, Tronchin juge d'ailleurs sans indulgence les hommes, les nations. Son jugement est dur à \'oltaire comme à Rousseau, à la France et même à Genève, comme à la Hollande. Tronchin est implacablement vertueux. Et son cosmopolitisme essentiel lui ôle toute partialité.

Un homme que la vertu seule dirige est un homme rare. Heureusement, malgré une opinion trop répandue, la vertu est toujours récompensée, puisqu'il se trouva que les intérêts de Tronchin ne furent jamais contrariés par ses principes, ou que ses principes ne le furent pas par ses intérêts.

Ce cosmopolite jouissait d'une telle gloire que, quel que fût le lieu où il résidait, les malades y devaient affluer. Les réputations étaient rapides et sûres au xvin' siècle. La presse aujourd'hui les divise et les rend incertaines en les multipliant. Je ne crois pas qu'elle les fasse plus rapides qu'elles n'étaient jadis. Au reste en ce temps-là les renommées passaient aisément les frontières. Qu'il serait curieiix d'étudier la propagation d'une gloire !

M. Henry Tronchin note les progrès de la gloire de Théodore Tronchin. Il ne les explique pas. Ces progrès sont mystérieux. Ces progrès sont foudroyants.

Tronchin n'a que trente ans. Déjà sa réputation n'est plus seulement hollandaise, elle est européenne. On le tient pour une autorité dans la science, il est « le digne successeur de Boerhaave. »

Plus tard, à Genève, Tronchin est « le médecin à la mode ». Tout le monde veut être malade pour aller à Genève consulter Tronchin. L'engouement est extrême dans l'aristocratie française. J\lme d'Epinay vient une des premières... la marquise du Muy, la princesse de Beauvau, la marquise de Valence, la marquise d'Aubeterre, la comtesse d'Usson, la comtesse de Beaujeu... Voltaire écrit : u Esculape-Tronchin nous attire ici toutes les jolies femmes de Paris, elles s'en retournent guéries et embellies ». Mais tous les suivent à Genève. Avec les aristocrates, arrivent les magistrats, viennent les bourgeois. M. Henry Tronchin le dit tout net. C'est une mode, c'est un snobisme. l\ est à la mode d'aller consulter Tronchin, mode qui dure, mode qui résiste, mode qui s'étend.

L'aristocratie anglaise arrive à son tour. Genève est la capitale du monde malade. Voici la duchesse d'Hamilton, la duchesse de Grafton,

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lord et lady Montestuarl, le comte et la comtesse Slanhope, d'autres encore, beaucoup d'autres... Voici le comte Tripolo, ambassadeur de Venise à la cour de France, Mlle Clairon, d'autres, tant d'autres !...

Mais Tronchin consulte aussi par correspondance, la médecine n'existe guère ; la gloire inattaquable de ce médecin est d'autant plus singulière. A cette époque, nous dit M. Henry Tronchin, la médecine ne disposait que de moyens d'investigations fort incomplets, et le diagnostic se posait presque exclusivement sur l'exposé des faits et des sensations subjectives indiquées par le malade. Aussi Tronchin n'exprime-t-il que rarement le désir de voir le patient... Le patient n'est pas moins confiant pour cela. Tronchin soigne, faut-il dire qu'il guérit ? par correspondance, la reine de Suède, le roi de Danemark, Frédéric le Margrave de Bayreulh, l'Electeur palatin, le prince de Meckîembourg, les princesses de Hohenzollern, d'Anhalt, de Stolberg, le duc de Savoie, le prince de Piémont, le pape Clément XIV. A Paris on lui reste fidèle. On reste malade pour rester fidèle à Tronchin. Lorsque en 1766 Tronchin arrive au Palais-Royal où il devient médecin du duc d'Orléans, il trouve partout des malades cmpres.sés à l'accueillir, les malades se font une fête de le recevoir. La vue de Tronchin est pour eux le commencement de la gucrison. Et lorsque

Tronchin, ayant épuisé tous les succès, sinon toutes les joies que cette terre peut procurer à un homme, prend le parti de mourir, on s'étonne qu'il se soit résolu à la mort et qu'il ne se soit pas sauvé.

Pourquoi cette vogue exceptionnelle et, à parler net, inexplicable ? Virgile Rossel, dans son grand ouvrage complet et si utile sur VHisioire littéraire de la Suisse romande, déclare sans barguigner que Théodore Tronchin devait ses sucsès d'abord au charme de sa personne. Les beaux médecins ont toujours obtenu la confiance des jolies malades. <( Le docteur, gratid, bien fait, rapporte Casanova, bien de figure, poli, éloquent sans être parleur, savant physicien, élève de Boerhaave qui le chérissait, n'ayant ni le jargon, ni le charlatanisme, ni la suffisance des suppôts de la faculté, m'enchanta. »

Mais la beauté d'un médecin, si elle peut à la rigueur expliquer ses victoires sur les malades, ne pourrait expliquer ses triomphes sur la mort. Troncliin, qui était un beau médecin, était-il un savant médecin ?

La science du moins n'engendra pas chez lui le matérialisme accoutumé des médecins qui ont de la science. Le médecin Tronchin est un savant très religieux. Voilà une originalité que note en passant son biographe, m.ais sur laquelle il convient d'insister... Ce médecin, ce savant du xvni°

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siècle, cet Esciilape et cet ami des philosophes, ce cosmopolite fieffé, est un esprit profondément religieux. C'est un croyant dont la foi demeure invincible. Son biographe peut le représenter comme le type du Genevois calviniste, à la piété vivante, un peu rigoriste, volontiers prêcheuse, mais rendue large et tolérante par l'expérience de la vie. Le fait est que ses études le rapprochent de Dieu, de qui rien ni personne ne le peut écarter. Les malades guérissent : Dieu est tout puissant. Les malades meurent : preuve toute différente, mais également péremptoire de la puissance de Dieu. Il n'y a même point de vertu sans religion :

'( // ny a point de bonheur sans vertu et il ny a point de vertu qui puisse subsister sans sanction. Douter de V existence d'un Dieu c'est en détruire la sanction, car de tous les romans le plus romanesque est celui de la vertu des athées. »

Tous ses autres raisonnements ne sont ni moins simplistes, ni moin« énergiques et sereins que celui-ci :

« Que te donneront ces prétendus philosophes d'équivalent à ce qu'ils auront la cruauté de Voter ? Je les ai vus plus d'une fois malheureux ou mourants ; dans Vun et Vautre cas, ils m'ont toujours fait pitié. Fuis, comme on fuit la peste, le commerce de tout homme qui ne croit pas en Dieu. ArgUmenlc-t-on contre la peste ? .Yon, sans doute, on l<t [•■■'

Cet homme décidément n'est point ami des nouveautés. Et ce croyant n'a pas prévu qu'un jour on pourrait argumenter contre la peste ! Son regard était net, mais sa vue était courte. Sa foi absolue en un Dieu effroyablement puissant ne le contraignait-elle pas de penser qu'il est justement certains fléaux qui frappent les hommes de stupeur, par où se manifeste nécessairement la puissance de Dieu dans son horrible splendeur ? On est bien obligé de constater que c'est au moment où il proclame sa foi qu'il exprime l'idée la plus contraire à la science.

Aussi bien, ses conceptions médicales étaientelles moins d'un savant que d'un homme simplement sensé. Il n'avait point de système. Il était éclectique au delà du possible. Il était empirique délibérément. Grimm écri\ail de Tronchin : » Jamais médecin ne consulta plus la nature, n'en saisit avec plus de sagacité tous les mouvements, toutes les indications, jamais médecin n'employa plus heureusement et le secret d'attendre la nature et de la secourir avec le moins de peine, le moins d'effort possible. » Tronchin fut un grand médecin parce qu'il attendait très patiemment la nature, il observait le malade et la maladie et n'intervenait qu'avec discrétion. Il professait que le plus sage pour un médecin est de ne rien faire. Mais il recommandait l'hygiène. Il la recommandait toujours. Et c'é-

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tait une grande audace. Tronchin était un novaleur, ne l'oublions pas, en recommandant l'hygiène. Ses remèdes étaient l'air pur, l'exercice, le séjour à la campagne. Il était d'ailleurs la sagesse même. Il disait : Promenez-vous. Il ajoutait : Ne vous promenez pas trop. Il laissait au malade le soin de décider à partir de quel instant il s'était assez promené et où il commençait à se promener trop. Il disait : Montez à cheval et, dès que la mauvaise saison ne le permettra plus, sciez votre bois. Il engageait la femme à prendre l'exercice le matin. Il y réussissait, car il réussissait à tout auprès des femmes, encore que sa vertu le portât à ne rien exiger d'elles ; et les '< trotteuses » de cette époque, les robes courtes et sans paniers furent appelées « les tronchines ». Il conseillait aux écrivains d'écrire debout, non pas pour écrire de plus belles pages, mais pour que le sang circulât mieux... Il souhaitait que l'on aérât les appartements des malades pour qu'ils redevinssent bien portants et des bien portants pour qu'ils ne tombassent pas malades. Il prescrivait une alimentation saine. Il ordonnait de boire de l'eau. Et il était ainsi un hygiéniste des plus hardis. Ces vérités d'hygiène ne sont plus bonnes à dire aujourd'hui, car on nous les a trop répétées. En ce temps-là c'étaient des vérités nouvelles. Les \érités nouvelles font souvent un peu peur. Mais Tronchin savait les répandre avec autorité et avec grâce.

Un savant ? Un grand savant ? Non. Pns une découverte. Pas une étude profonde. Mais une observation exacte des faits, et point de partipris. Il préconisa l'inoculation de la variole parce que l'expérience avait démontré le bienfait de cette inoculation. Mais ce n'est pas lui qui eût découvert la vaccine. Il ne songea même pas à la chercher, ni à chercher quoi que ce fût. Et au surplus, comme le dit justement son biographe, il s'appliquait à fortifier l'organisme pour augmenter sa force de résistance plutôt qu'à traiter les maladies elles-mêmes. Cette conceplion de la médecine était, avouons-le, d'un Genevois extrêmement setisé.

Tronchin est, en somme, le meilleur médecin qui nous apprenne la différence entre un savant et un médecin. Nous comprenons mieux Tronchin et sa vogue, quand nous savons bien que Tronchin n'est pas un savant. Nous comprenons mielLx aussi toutes ses idées étroites et traditionnelles sur la société. Les principes de la religion dictent tous ses jugements. Et ses jugements sont sévères. Il est impitoyable à Voltaire, à Rousseau, dont il fut pourtant l'arni. Homme vraiment vertueux, il se complaît à marquer la bassesse de caractère de ces philosophes que n'élève point la fréquentation de Dieu. Il vitupérait naguère la Hollande démoralisée, maintenant il gémit furieusement sur la France. Il lui a convenu de soigner la Pompadour, je veux dire

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d'augmenler la force de résistance de son organisme, mais le règne de Mme du Barry offusque sa moralité... Il n'y a plus ici ni religion, ni patriotisme... Toutefois il ne désespère pas complètement de la France parce que le Dauphin est pieux. Il est aussi mécontent de Genève qui est un peu bien radicale. Et il pleure avec aigreur sur le i< renversement » de sa patrie : « Il sera jusqu'à mon dernier soupir l'amertume de ma vie, écrit-il. Que serais-je devenu si j'y fusse resté ? Je n'y pouvais déjà plus tenir quand je suis parti. Je voyais dès lors tout ce qu'on a vu depuis. » Et il est de plus en plus désolé parce qu'il voit " la confiance réciproque disparue, l'orgueil et l'irréligion triompher, le roman de l'égalité poindre à l'horizon... »

Que voilà donc un conservateur véhément ! C'est en quoi Tronchin est le plus admirable. Habile médecin, sachant conduire sa fortune à travers la société qui se transforme : fréquentant les écrivains qui précipitent cotte transformation, il ne subit aucunement leur influence ; il résiste à cette influence ; il la combat ; il voudrait la ruiner. Ce faisant, il témoigne d'une personnalité a.ssez forte. Et si par hasard on oublie un jour le médecin Théodore Tronchin, si même on ne se souvient guère qu'il fut l'ami sans indulgence de Voltaire et de Rousseau, on pourra toujours l'étudier comme le type le plus complet du bourgeois traditionnaliste au xvra* siècle.

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