vs considérations, si minutieuses et confiantes en
Iles-mêmes, de Robert de Souza, par exemple
sur la technique du vers libre... ce ne sont là ni
i}o^ \ov< ni de la poésie...
One Robert de Souza critique, et Viélé-Griffin — faut-il dire : poète ? — s'obstinent dans leur erreur, cela n'écarte qu'eux seuls des grands
courants litléraires qui ne sont pour cela guère moins abondants et guère moins impétueux.
Au surplus, cela ne dissuade personne de reconnaître l'apport du symbolisme dans la littérature de notre temps. Oui, il est vrai que le symbolisme a été une réaction idéaliste efficace contre le naturalisme excessif ; il est vrai que l'influence du symbolisme a dépassé la poésie e[ s'est répercutée dans toutes les formes littéraires. Il ne me déplaît pas d'emprunter, au moins en partie, la formule de Robert de Souza :
t( Le symbolisme conserve la gloire d'avoir repris {et de soutenir) la force ascendante de In poésie pure dans V intimité des âmes. )>
Oui, il est vrai que le symbolisme, comme le dit Georges Pellissier (Robert de Souza, qui a la manie bien symboliste de la persécution universitaire, est obligé de citer le juste témoignage de cet universitaire), il est vrai que le symbolisme a rompu avec ce réalisme et ce « mécanisme » parnassiens qui auraient fini par retrancher de l'art toute idée et tout sentiment ; il est vrai que le symbolisme a affranchi la métrique de règles tout artificielles et par là donne au poète la liberté d'accorder sa prosodie aux mouvements de sa sensibilité propre... On ne saurait rien dire de plus précisément exact.
Mais Robert de Souza prétend que « d'où il en est le symbolisme ayant traversé depuis long-
temps sa période impressionnisle peut poursuivre avec une magnifique conscience son évolution consfructive. » Il le prétend et il ne le prouve pas. Et je suis enclin à penser que le symbolisme ne peut évoluer sans cesser d'être le symi)olisme. Le symbolisme se meurt, ayant accompli sa tâche utile mais éphémère. Les grands symbolistes pour continuer d'agir se transforment entièrement : ils se renouvellent.
La destinée du vers libre est unie à celle du symbolisme. Le symbolisme se meurt. Le versiibrisme est mort. Ou bien il s'amende pour se régénérer. Robert de Souza conserve toutes les héroïques présomptions du temps passé. Il ne voit rien en dehors du symbolisme et de luimême. Il ne compose pas. Il n'abdique rien. Il juge faux. Son œuvre n'est qu'un pamphlet qui date. C'est pourquoi, malgré la netteté impérieuse du livre de Robert de Souza, le symbolisme, qui est entré dans l'histoire, n"a pas on core son historien.
PAR J.-K. IIUYSMANS
Que je suis content de te retrouver, ô Juris- Karl Huysmans !
Huysmans qui est un homme singulier, un catholique bien à part, et qui ne ressemble pas. Dieu merci, à tous les autres catholiques, Huysmans romancier ne fait rien comme les autres romanciers. C'est pour cela que nous l'aimons. Nous sommes d'autant plus pressés de lire ses ouvrages qu'il est m.oins impatient de nous en gratifier. Huysmans est original à ce point qu'il n'improvise pas deux livres par an, mais qu'il travaille consciencieusement, lentement, chacune de ses œuvres. Les autres écrivains nous importunent par leurs obsessions. Huysmans se laisse attendre. H se fait désirer. Et ce n'est pas coquetterie d'artiste malin. Il n'a cure du public. Aussi longtemps que Huysmans écrit, le public se confond pour lui avec la masse informe des bourgeois qu'il méprise. Il \il tout entier dans son œuvre et par elle et pour elle. Et cela le console d'être en ce bas monde.
Pourtant il subit lui aussi l'influence des hom-
mes et des choses contemporaines. Son évolution est celle de son temps. Si en lui, elle s'accomplit à rebours, il ne faut pas s'en étonner trop, car l'imprévu est en Iluysmans ce qu'il \ a ce plus naturel.
Comme ses livres sont peu comparables à ceux (les autres écrivains de notre époque ! Inspiration et style : tout les sépare du reste des livres. La vie littéraire de Huysmans est unique. Néanmoins, il est entraîné dans les grands couranis auxquels les personnalités les plus fortes ne résistent guère. Il va à Lourdes comme tout le monde y est allé.
Qu'aujourd'hui on n'écrive qu'un seul livre — et complet — sur un seul sujet, cela n'est pas possible. Les livres naissent des livres. Les livres sont prétextes à d'autres li\Tes. Un ouvrage rur Lourdes, cela nous promet, cela nous impose beaucoup d'autres ouvrages sur Lourdes. J.-K. Huysmans est allé à Lourdes non seulement parce que son catholicisme inquiet et go- <4iienard l'y poussait, mais parce que Zola y élail allé avant lui. El en ce même temps, Jean de Bonnefon étudiait lui aussi Lourdes el ses Icnanciers. C'était de l'histoire et de la polémique. Jean de Bonnefon parait de métaphores condescendantes les bas marcb.andages de la ville des saintes affaires. Il serait curieux de comparer le pittoresque magnificent de Jean de Bonne-
300 LLS SAMEDIS LITTERAIRES
fon avec le pittoresque volontiers trivial de Huysmans. Jean de Bonnefon considère, et il exprime les choses de haut. Huysmans les observe avec une sorte de soumission déférente, mais en même temps gamine, — une soumission qui ne désarme pas.
C'est que J.-K. Huysmans est fort gêné. Il veut être cathoHque et perspicace. Il sent bien que sa perspicacité nuit à son catholicisme. Et son catholicisme ne parvient pas à nuire à sa perspicacité. Alors il s'humilie pieusement, et il demande sans cesse pardon à Dieu et à la Sainte Vierge du mal qu'il est obligé de dire de leurs représentants sur la terre pyrénéenne...
Ce brave catholique clairvoyant et fantasque, est venu là pour exalter Lourdes... Peut-être son livre est-il, en fin de comipte, plus funeste à cette ville exceptionnelle que ne le fut le livre de Zola, que ne peut le devenir celui de Jean de Bonnefon. Il a pris le train pour célébrer la Vierge chez elle, dans son sanctuaire de prédilection... \'oici que, sur place, il oublie presque complètement ■\Iarie Immaculée. Il est tout occupé du soin de chasser les marchands du Temple. S'il ne prenait le parti de s'éloignor. il formerait le temple lui-même.
LES FOTI.rS nF. TnrnT)F<
Où en est Huysmans de ses relations avec Dieu ? A-t-il toujours la même confiance en lui ? Peut-être, mais du moins son entourage lui déplaît de plus en plus.
Xous avons suivi avec une attention passionnée l'évolution de Huysmans vers le catholicisme. Un Bourget allait toul droit au catholicisme pour les élégances sociales qu'il prolonge ou qu'il accuse. La plupart des écrivains d'aujourhui s'écartaient des catholiques par désir de liberté intellectuelle et morale. Huysmans hésitai!, balançait, mais ne consultait que son ûme, et enclin à se fier à Dieu, lui faisait déjà reproche des incertitudes où Dieu le laissait encore malicieusement. Son évolution fut sincère et troui)lée. Dans ses élans vers le ciel, Huysmans fut loujours rattaché à la terre ; mais il s'élançait de son mieux. Il fut catholique grondeur et loyal. Xaturellement on a étudié ses aspirations reliuieuses. Xaturellement on les a étudiées plusieurs lois. Tant mieux ! Cela prouve donc que nous ne manquons pas de critiques. Jean Lionnet fut préoccupé surtout de savoir si le catholicisme de Huysmans était bien orthodoxe. Jules Sageret déprécie les conversions des Grands Convertis. Il analyse avec précision, mais son ironie est
pesante. Et ces critiques très estimables ont souci d'eux et de leurs idées. Ils n'ont pas souci de riiomme lui-même qu'ils étudient. Pourtant, l'évolution des idées de Huysmans est d'autant plus intéressante que l'on y cherche davantage les manifestations de la personnalité de Huysmans.
Huysmans, rapproché de Dieu par son inquiétude et son dégoût de vivre, se retenait à la religion par égoïsme. La religion le rendait plus quiet. Celte bonne Mme Bavoil le dirait comme moi : quand Huysmans était oblat il y avait de l'allégresse en lui. l\ priait gaiement. l\ se targuait d'être simple encore que psychologue. Hélas! maintenant il est beaucoup moins gai. H semble qu'il soit beaucoup moins croyant. On ne sait plus s'il croit. Il ne le sait plus lui-même. Etudiant Lourdes, sa critique historique annihile presque sa religion. El il s'en rend compte. Et il n'est pas content. Alors il s'acharne à prouver le miracle, mais c'est surtout parce qu'il est disposé à ne point s'y fier. H prouve le miracle par esprit de contradiction contre nous incrédules, contre lui-même sceptique. Il atteste furieusement le miracle. Mais il a des retours qui suppriment toutes ses attestations. Il se bat les flancs, dirai- je à sa manière, pour exalter sa foi... C'est en vain. Et quand il s'écrie : « Fous qui ne liles point de miracle ici-bas de voire vivant vous en laites maintenant... Lumière de Bonté qui ne
connaît pas les soirs, Havre des pleure-misère. Marie des compatissances. Mère des Pitiés '.... En vérité ce mysticisme semble de pacotille, comme ce lyrisme est de contrefaçon.
Iliiysmans a cette habitude de donner son opinion avec une énergie vigoureuse. Il affirme donc les apparitions, les miracles. Il n'est pas fort éloigné de traiter de sots ceux qui doutent des une ou des autres.
Mais soudain il se retire. Il se livre à des enquêtes un peu désordonnées, mais complaisantes et minutieuses. Et sa précision historique se fait soupçonneuse. Il examine. Il surveille. Il contrôle. Il jure ses grands dieux que rien ne lui paraît suspect... Mais la véhémence même de ses protestations, affaiblies aussitôt par une érudition qui ne renonce pas, est presque offensante...
Et sa foi n'est pas un barrage pour sa raillerie. Iluysmans a toujours été un réaliste satirique. Il advient maintenant que sa vive satire s'acharne surtout contre les choses de la religion. Il pourrait à Lourdes railler surtout les hôteliers avides et pieusement ridicules. Cela ne lui suffit pas. Il oJiserve impitoyablement tous ceux qui font métier de la religion. Sa psychologie es! cruellement pénétrante. Elle atteint ceux qui sont à l'nffùl des bienlails de la Vierge. Elle atteint Dieu lui-même, car il ne peut supporter les guérisons soudaines qui ne durent pas. Et il
s'en faut de très peu qu'il ne blasphème le Dieu (( qui tolère les parodies ou qui se reprend ». Son observation est tcM acrimonieuse contre les prêtres confesseurs qui renvoient les paysannes plus vite que les bourgeoises. Il est implacable, bien entendu, contre la piété affectée, « secourable à l'écoulement des soldes ». Une seule fois, sa psychologie, très exacte et profonde, se traduit en faveur des pratiques religieuses, c'est lorsque ce dévot narquois parle — familièremcn[, d'ailleurs, — • de la confession.
« Ça y est ! cest étonnant ce qu'une conlession allège, ce qu'on se sent frais et dispos après ; la sensation est presque physique, »
Mais presque toujours ce sceptique incurable poursuit de ses plaisanteries sincères les hommes et les dogmes. D'abord il est comme timide. Il sourit seulement de l'innombrable variété des pèlerinages, et de tous ces pèlerins qui vont de Lourdes à Notre-Dame de Bétharram, (( afin de changer leur piété de place. » Puis il s'enhardit, et délibérément vulgaire pourvu qu'il soit drôle, il accable de ses sarcasmes le bedeau qui s'occupe des cierges à la grotte : (c Cette vestale en pantalon est donc aussi une Danaïde en culotte, car cette grotte est un puits de flammes sans fond. » Il s'éjouit, contemplant avec ahurissement la pauvre effigie de la Merge peinte sur un carreau ou moulée dans du plâtre. — Ah ! ce
que ce nest pas elle ! — Il tutoie l'Immaciilée- Conception qui a déclaré : Ceux qui me lont connaître auront la vie éternelle... Je le voudrais bien, Sainte Vierge ! s'écrie aussitôt le zélé Iluysmans. Son ironie est effrojablement juste. Elle suit jusqu'à la piscine les maris trompés et les femmes trahies. Il se demande, en bon Parisien de Paris, de combien de chagrins de ménage ces milliers de cierges en ignition sont Temblèmc. Son ironie est quelquefois d'une « rosserie », à laquelle Satan lui-même a collaboré. Il parle de l'exploitation de Lourdes par les moines, et il cite le père Sempé qui voulut éviter autant que possible la simonie. Ces atténuations redoutables sont rarement son fait. Il aime mieux s'égayer avec des facéties et dire qu'une grosse dévote ressemble <( plus à une montgolfière qu'à une femme ». Et sa verse devient écrasante.
(( Enfin la procession atteint un Saint Michel (le bronze qui valse sans grâce sur le corps renversé d'un vague notaire déguisé en démon et dépasse le monument du Calvaire... le prêtre qui tient la tête du cortège fnif hnllc et se retourne. le bétail limite. »
Vous sentez bien que celte plaisanterie n'est pas seulement superficielle. Fatalement elle va jusqu'aux réalités. Et on se demande si un bon catholique que la foi domine, peut être capable de les faire... Rien n'est sacré pour ce croyant
étrange et dangereux. Si d'abord il exalte Lourdes c'est pour abaisser les autres églises :
<( Lourdes est au point de rue de la miséricorde humaine une merveille ; ion ij constate mieux que partout ailleurs la mise en pratique des Evangiles, et Von y trouve des dévotes autres que celles qui surissent dans nos églises pour arranger leurs piètres aflaires avec les stcdues à tirelire de saints. »
Les miracles eux-mêmes l'amusent énormément. Une fillette aux pieds gangrenés passe pour guérie... « Lalillette va de mieux en mieux, évidemment ses pieds ne sont pas ce qu'on pourrail appeler de très lotis petons... nmis ils ont maintencmt la lorme de pieds. »
Il se moque des pèlerins comme des consommateurs hilares à la terrasse d'un café peuvent railler les passants des bouleiards :
<( Je n'ai pas de peine ù reconnaître, en considérant la dégcdne lourde et musarde de ces hommes et de ces femmes et en écoutant Vcdr bébête et gnan-gnan de ce cantique, que ces pèlerins appartiennent à la race subalterne du Poitou. »
Même quand il s'applique à prouver le miracle, il se moque du miracle autant que des miraculés. Une guérison s'effectue sans bain, sans verre d'eau, sans foule, sans cris, sans bénédiction du Saint-Sacrement. Une autre ne s'opère qu'après des bains nombreux.., Et Huysnaans tout guille-
ret conslale : « ce qu'en ions cas Von guérit, si Von doit guérir, d'une façon variée à Lourdes î»
Et il tire sur tout et sur tous comme à un jeu de massacre :
« C'est à Lourdes une telle hémorragie de mauvais goût que [orcément Vidée d'une intervention du Très Bas s'impose. »
La basilique tient du style d'hippodrome et de casino. Cette nef, celte crypte sont évidemment le produit de l'imagination d'un brelandier en vaine de gain et d'un bedeau et délire... On sent bien que pour Huysmans le délire d'un bedeau est nécessairement plus fou que le délire de n'importe quel homme.
Sa satire est d'une allégresse sans borne, précisément parce qu'elle s'applique aux choses et aux gens de l'Eglise, et que retenu par sa croyance, il est bien content de se venger sans retard, au plus près, de son esclavage déjà importun. Un prêtre espagnol traduit pour les « maugrabines » du pèlerinage le discours de l'évèque français. Iluysmans est convulsé de rire : « Je me demande stupéfié, ce qui le prend celuilà ! car il bouleverse son masque olivâtre, peint avec un rasoir sur les [oues en bleu, se frappe la poitrine, cogne à coups de poing le rebord de la chaire, jette les bras au ciel, hurle tel qu'un énergumcnc. >■ Et en bon voyou parisien il tourne en ridicule je ne sais quel évèque de Palestine
qu'il appelle « un romanichel violet ». Il ricane devant la dégaine sournoise des bigots, devant des cagotes de province inouïes qui errent, jabotent, remuent leurs rosaires, ainsi que des juments leurs gourmettes... Franchement, quand on a lu ce livre mystique et joyeux, on se demande si Huysmans n'est pas revenu au catholicisme par l'ardeur de tourner en dérision un monde qu'on ne voit que dans les églises et qui est plus ridicule que tous les aulres mondes.
Certes il est peu probable que ce pieux écrivain attire des pèlerins à Lourdes ; car dans son livre il n'est pas une seule page où la satire réaliste ne soit éclatante et triomphante.
Dieu et la Vierge Marie ont permis que jamais le style de Hm^smans n'ait plus de ressources de pittoresque, de ce pittoresque à quoi rien ne résiste, même la piété la plus vaillante et la mieux armée.
Lourdes est la chambre de chauffe de la piété.
— Ce sont des hurlements ininterrompus d'/Ue.
— Les nonnes font leur entrée par le côté cour et par le côté jardin. — Une petite miraculée se garde à carreau envers la Vierge. — Le gentilhomme et le bourgeois deviennent les bêtes de trait des artisans ainsi que des rustres et se font garçons de bains pour les servir. — Lourdes est
une cité de noc'ambules. — Le miracle accordé d'une main et retiré de Taulrc le désarçonne. — Il cherche des gens qui prient sans brailler. — Lourdes est un immense hôpital Saint-Louis versé dans une gigantesque fête de Neuilly...
Son style est naturellement comique. Huysmans exagère le comitjue en l'appliquant d'un cœur joyeux à des sujets d'où on l'écarté généralement... Si l'idée n'est pas railleuse, le style la rend narquoise. Et voici que la « Vierge vivotait partout et nulle part quand elle apparut à Lourdes... la X'ierge arrangea pour le mieux la chose... Marie a traversé l'eau... » Il faut absolument que le style se moque, excite le rire... C'est la Vierge qui « à Lourdes distribue ses grâces plus généreusement que dans ses dispensaires de la Seine et du Daupliiné. » Iluysmans humanise toutes les choses divines, leur ôle systématiquement leur prestige... « C'est dans cet obscur réduit que la Sainte Vierge devenue servante de bains travaille. » Ses expressions se naturalisent pour être moins augustes... « Chaque pèlerin déballe de\ant la \'ierge le pauvre paquet de ses souffrances... » Elles deviennent hardiment naturalistes : C'est ici : « le tombereau à fumier des cires » ; et là, c'est un prêtre à mine patibulaire... »
Est-ce que cela suffit ?
Non, l'ingénieux Huysmans n'est pas satisfait
aussi longtemps qu'il n'a pas employé pour abaisser son sujet et lui ôter sa noblesse, les ressources prodigieuses d'un vocabulaire argotique... Il parle avec bonheur des églisiers, des soutaniers, des pieusardes, des mômeries, des débits de la rue du Bac, des billets de logement de messes, des équipes de célébrants, des hurluberlus de la piété, des pénitents qui se pelurent la conscience et déposent leur paquet d'épluchures aux pieds du prêtre, des déjections spirituelles, du boucan des Ave Maria, ou des mauvais lieux du quartier Saint-Sulpice...
Et je n'ose dire que Iluysmans soit un bon maître de la langue française. Mais quel écrivain savoureux et réjouissant ! Comme sa truculence est attrayante ! De quelle couleur sa vulgarilé!...
Ce n'est pas un médiocre faiseur de livres qui a entassé ses métaphores, accumulé ses images, rapproché de nous Dieu et la Vierge et nous a fait entrer de plein-pied dans la foi ou dans la superstition... C'est un homme qui a écrit tout cela, croyant peut-être, mais se révoltant contre sa foi, secouant un joug que parfois il supporte volontiers, incertain, inquiet, subjugué, enchaîné, mais multiplant les efforts pour être libre.
En réalité, Huysmans n'est qu'accessoirement un mystique et un apôtre. Qu'il prie ou qu'il
blasphème, il est surtout un artiste et disons un esthète qui a horreur des bourgeois... Son catholicisme surexcité, frénétique, tombe dès qu'il est témoin des manifestations vulgaires de la religion. Il est sans pitié contre les galfàlres qui ont construit de hideuses basiliques pour y abriter la piété moutonnière des foules ; il est sans pitié contre les prêtres qui cultivent cette stupidité et cette horreur du beau : il est sans pitié contre la \'ierge Marie, contre Dieu le Père ou le Fils qui permettent cette licence d'ineptie et qui tolèrent dètre priés dans la laideur, et qui se font les complices de toutes les sottises insupportables à un écrivain digne de ce nom. Alors Huysmans éberlué ne sait plus à qui s'en prendre. Sa croyance vacille. Sa foi chancelle. Il est sur le point de redevenir un mécréant. Mais soudain, il reprend conscience de lui-même et de sa misère humaine, et parce que les adversaires de la religion lui paraissent aussi sols que ceux qui vivent d'elle, parce qu'il est incurablement pessimiste, il cherche sans trouver à qui se fier et invective tout le monde, chacun à son tour et tous à la fois.
Aloi*s la violence de son talent est extrême. Tantôt d'un naturalisme forcené, tantôt d'un réalisme sobre et pondéré, il donne, du milieu où il se mêle, où il est venu souffrir et espérer, des peintures auxquelles on ne peut pas ajouter
grand'chose, mais desquelles on ne peut certainement rien retrancher.
Et ce chevalier de la Vierge Marie, ce champion du miracle, s'aperçoit soudain qu'il a cédé à ses entraînements d'artiste et à son avidité d'indépendance et aue Lourdes et le miracle de la Vierge Marie risquent de ne pas se relever de l'appui qu'il leur -a prêté. Alors il exagère en des descriptions énormes et méticuleuses. Il les quitte pour les reprendre. Il s'exalte ; et pour grandir ce qu'il a en dépit de lui-même abaissé, il se hausse jusqu'à un symbolisme bizarre et emphatique qui ne lui convient guère. Satan à Lourdes engage la dernière bataille contre Dieu. Il est incessamment vaincu, mais recon^.mence incessamment la lutte... Et il se sert pour combattre, de toutes les laideurs propres aux hommes et aux femmes... Il étale toutes ces laideurs qui sont les pires des maux pour empêcher l'envahissement du Beau et du Bien...
A qui la victoire définitive ? Huysmans, allié de Dieu et de la Vierge Marie, catholique sincère mais indiscipliné, est un auxiliaire aussi exigeant que dangereux. Son talent est trop impétueux, trop frémissant, trop impatient des contraintes pour que le diable avec lui perde tous ses droits et ne retrouve pas quelques-uns de ses avantages.
HKXRI DE TOURVILLE