‹ Les samedis littéraires (volume 3)Chapitre 14 sur 15 · SUR IM PIERRE BLANCHE · texte numérisé non relu

SUR IM PIERRE BLANCHE

Il s'en accommode aisément parce que, en réalité, la littérature seule intéresse Anatole France et non pas la vie. Anatole France est non seulement l'esprit le plus littéraire qui soit, il est encore l'écrivain et l'esprit le plus livresque que l'on puisse rencontrer. Il n'aime que les livres. Rien que ce qui est écrit lui plaît. Il raconte l'histoire de Gallion. Et ce récit est un extrait concentré des auteurs latins. Il est parfait. Certainement Anatole France l'écrivit avec bonheur. Il ne quittait point les livres pour l'écrire,... Il raconte aussi l'histoire des temps à venir. Qui ne raconte aujourd'hui l'histoire des temps à venir ! Anatole France a lu tous les livres où cette histoire est contée. Et tous ces livres ont fourni les matériaux de ce conte: Par la porte de corne ou par la. porte d'ivoire. Mais il y a la manière de les utiliser l Et je certifie que la manière d'Anatole France est admirable. Les récits de Wells me faisaient penser quelquefois aux contes de Voltaire. De Wells, Anatole France a dégagé tout Voltaire I

Littérateur impénitent, aimant les idées surtout à cause qu'on les peut revêtir de formes charmantes, il exprime toutes les idées tour à tour pour goûter incessamment la beauté dont il les pare.... Et il passe son temps à orner des lieux communs !

18 mars 1905.

Notre curiosité intellectuelle est immense. Nous devenons des esprits de plus en plus européens. Nous sommes très exigeants pour nous-mêmes. Nous ne croyons jamais connaître suffisamment les écrivains dont nous ne pouvons rien attendre, que nous ne pouvons pas goûter complètement.

Il faudrait être bien anglais d'esprit et d'âme pour pénétrer tout le talent d'Élizabeth Barrett Brow^ning. Les Anglais eux-mêmes y renoncent. Quelque chose les dépasse ou les rebute. Trop de sublimité ou trop d'obscurité. Élizabeth Barrett Browning est pour eux un nom littéraire plutôt qu'une influence littéraire. Sa réputation faiblit. Son œuvre est discutée, ou, pis encore, oubliée.

L'histoire des gloires féminines est impressionnante par ses incertitudes, ses à-coups. D'abord, Élizabeth Barrett Browning a du « génie ». Il n'est pas d'autre mot pour la qualifier. Ses amies, ses amis écrivent que la candeur et la simplicité d'une enfant s'allient chez elle au génie. Le mot arrive naturellement, fatalement. Plus tard son mari lui dira nécessairement :« Je suis le gardien de votre génie et, en cette qualité^ je dois insis-

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ter pour que vous consentiez à les publier {Les Sonnets portugais). > Tel criticpie avouant qu'Aarora Leigh n'est point un chef-d'œuvre déclare néanmoins que cette œuvre ne pouvait être écrite que par une femme de génie. Voilà le terme. Élizabeth Barrett Browning a du génie.

Puis elle épouse Robert Browning qui, lui aussi, a du génie. Ces deux génies s'aiment passionnément. Ils planent de concert. Mais Elizabeth est lue avant que Robert ne soit admiré. Ensuite la gloire de Robert prolonge celle d'Elizabeth. Survient la réaction contre un engouement excessif. .Maintenant on ne lit plus guère les œuvres d'Elizabeth Browning. Les uns acceptent avec une confiance empressée le jugement favorable de Christina Rossetti. « Après tout, je doute qu'elle soit née ou naisse de longtemps si elle doit naître un jour la femme qui pourra, je ne dis pas surpasser, mais seulement égaler Mrs Browning. > Lesaulres pensent, avec le critique Edmund Gosse, (ju'il ne peut subsister de l'œuvre abondante d'Elizabeth Browning qu'un mince volume recherché des curieux. Encore le choix est-il difficile à faire des œuvres qu'on mettra dans ce recueil pour que la postérité les y cherche... Les gloires féminines ne sont point déterminées et durables. Elles flottent. Un rien les engendre. Un rien les anéantit.

En France, nous avons peu de raisons de perpétuer la gloire d'Elizabeth Browning. Son génie n'est point apparenté à notre génie. Mrs Browning ronnul la Fm- - '""^» raitnn. F-IIo a<lornit Pnri>;.

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Que Paris est beau 1 s'écriait-elle. Il me faut Venise sur la mer ou Paris sur la terre ferme ! Elle connaissait notre littérature. Elle n'était pourtant point dominée par elle. Elle voulut voir George Sand, « vrai génie, mais vraie femme ». La vie française l'exaltait. Elle était enthousiaste de Napoléon III. Elle publia, en 1860, ses Poèmes avant le Congrès, qui contiennent moins de poésie que de politique. Elle célébrait Napoléon III, ce héros, son héros ! Au reste, la France ne méconnaissait point son génie. Un critique, Joseph Milsand, n'oubliant pas les inspirations conjugales d'Élizabeth Browning, publiait deux études sur elle et sur son mari. Il la plaçait avec goût sur un piédestal assez élevé.

Mais l'oeuvre d'Élizabeth Browning pouvait-elle devenir familière à la France? Pas plus que la France ne devenait familière à Élizabeth Browning. Qui donc sera capable de dire dans quelle mesure exacte le génie d'une nation est fermé au génie d'une autre nation?

C'est justement ce caractère « étranger » de l'œuvre d'Élizabeth Browning qui rend plus sensible — et plus méritoire, — notre curiosité intellectuelle. Les études patientes ne nous manquent pas sur cet écrivain. Emile Montégut étudia Aurora Leigh. Taine professa son admiration circonstanciée. Joseph Texte recommença en l'approfondissant l'étude d'Emile Montégut, et ce n'est point sa faute s'il n'a pas fait jaillir une lumière éblouissante de l'obscurité. Téodor de Wyzewa étudia la correspondance des deux époux. Gabriel

Sarrazin analysa la personnalité d'Élizabeth Browning. Mary Duclaux Darmesteter recommença cette analyse, M. Léo Quesnel eut son mot à dire. M. Charles de Guerrois, M. Léon Morel, traduisant les Sonnets portugais, écrivirent sur l'auteur des notices critiques. M. Fernand Henry recommence la traduction des Sonnets portugais. Il place en tête de sa traduction une notice excellente. Il manquciit un livre d'ensemble. Était-il indispensable? M"« Germaine-Marie Mariette publie sur Élizabeth Browning un livre copieux, dont la critique, un peu scolaire, est agréablement circonspecte... Elle suit jour par jour cette vie féminine et cette vie littéraire. Elle ne nous laisse rien ignorer de l'existence d'une femme dont les poèmes ne nous sont pas aisément pénétiablcs. Peut-être serons-nous à jamais réfractaires à certaines beautés d'Aurora Leigh. Admirons du moins Élizabeth Browning.

Notre ardeur est sans seconde à nous informer le tous les écrivains de tous les pays. Mais nous ne :erons pas qu'Élizabeth Browning exerce sur nos crivains la plus petite influence. Ses biographes, -es critiques s'écrient d'admiration... Et après ! Peuvent-ils citer un seul écrivain français qui lui doive une inspiration ! Je ne le pense pas.

Gabriel Sarrazin, Joseph Texte, ne révèlent aucune imitation française de la poétesse d'outre- Manche. Paul Bourget ne fut pas insensible à la réduction de son âme. On dit par ailleurs que la jeune comtesse de Noailles, dont les débuts dans les lettres françaises furent bruyants... .Mais si

nous nous appliquions et si nous parvenions à démontrer que l'auteur du Visage émerveillé s'est imprégné de l'auteur des Sonnets portugais, quelle importance cela aurait-il au point de vue de l'influence d'ÉIizabeth Browning?.,. Ce serait un petit fait exceptionnel, accessoire... Non, si nous aimons Élizabeth Brow^ning, c'est pour le plaisir, et point pour l'utilité.

La pouvons-nous aimer réellement?

Choisissons l'œuvre qui nous est le plus accessible? Les Sonnets portugais. Ces sonnets ont été beaucoup traduits. Abondance de traductions ne nuit pas. Que peut nous donner d'eux la traduction? Ces sonnets sont le chant anglais d'un amour anglais. M. Edmund Gosse nous a révélé dans quelle circonstance ces sonnets devinrent une œuvre de littérature anglaise. « C'était la coutume d'ÉIizabeth et de Robert Browning de ne jamais se montrer leurs poésies avant qu'elles fussent achevées. Mrs Browning, à Pise, travaillait dans son salon du premier étage, et lui, au rez-de-chaussée dans la salle où ils prenaient leurs repas. Un jour, vers le commencement de 1847, Mrs Browning remonta après le déjeuner ; et son mari regardait d'un œil distrait par la fenêtre, attendant que la table fût desservie. Il fut surpris d'entendre marcher dans la pièce, que la domestique venait de quitter. Mais il fut empêché de se retourner, par une main mignonne qui se posait sur son épaule, tandis que, de l'autre main, Mrs Browning (dont on reconnaît les manières de petite iillc en si grand contraste avec

son génie et son savoir) lui mettait dans la poche de son habit un rouleau de papiers, en lui disant de « lire cela et de le brûler s'il ne le trouvait pas à son goût ». Et puis elle se sauva le plus vite possible... Baisons à la hâte la petite main posée sur l'épaule et voilà une scène touchante de la vie conjugale ! Naturellement, le mari jugea les sonnets admirables. S'il ne les avait jugés tels, il n'aurait été ni bon poète, ni bon mari. Elizabeth Browning, qui avait de la pudeur, ne voulut point que l'on sût que ces sonnets renfermaient son histoire intime. Le titre de Sonnets from the Portaffuese fut définitivement choisi. Robert Browning l'avait découvert comme un stratagème ingénieux pour égarer le public sur le nom de l'auteur véritable et aussi pour suggérer que les sonnets n'étaient pas complètement étrangers au poème lyrique de Mrs Browning Catarina to Camoens où la passion s'exprime en termes analogues. Du reste, depuis longtemps, Robert Browning appelait tendrement sa femme: « Ma petite Portugaise ». Elle proposa les Sonnets traduits du Bosnien. Non, pas du Bosnien, répondit-il, — cela ne signifie rien, mais du Portugais ! Ce sont les sonnets de Catarina!... »

Les sonnets de Catarina ont été beaucoup traduits. « Courage, Messieurs les traducteurs, Horace est toujours debout », s'écriait Sylvestre de Sacy, à propos d'une nouvelle traduction du poète latin qu'on lit moins de nos jours... Elizabeth Browning est toujours debout. Le dernier traducteur, M. Fernand Henry, discute i\ merveille les traduc-

lions de ses prédécesseurs. M. Fernand Henry, croit, par exemple, qu'une traduction ne doit pas, comme celle de M. Léon Morel, être fidèle jusqu'à l'excès. Il lui paraît que, selon le mot de Phiîarète Chasies, le traducteur trop fidèle ressemble à ce musicien ignorant qui jouaitconsciencieusement sa partie, ne passant pas une note et n'omettant pas un soupir, mais qui malheureusement jouait à la clé de sol ce qui était écrit à la clé de fa. M. Fernand Henry est plutôt d'avis, avec Rivarol, qu'une traduction française doit être toujours une explication. Paraphraser, c'est traduire. 11 est probable que les paraphrases de M. Fernand Henry sont les plus habiles, les plus consciencieuses, et souvent les plus élégantes qui se puissent rencontrer. Néanmoins, comme il est vrai que la traduction affaiblit l'original ! Je vous fais juges. Voici le sonnet 21 :

Dis une fois encor, puis encore une fois. Que tu m'aimes. Ce mot répété sans mesure Ressemble fort au chant du coucou, tu m'assures. Mais vis-tu le Printemps tendre son vert pavois

Sur la plaine ou le mont, la vallée ou le bois. Sans ramener ce cri dans le sein des ramures ? A l'appel qu'un esprit inconnu me murmure Dans la nuit je réponds pour distinguer la voix :

Dis que tu m'aimes, dis ! Qui craint que l'œil embrasse Trop d'astres, si chacun, au ciel, roule à sa place, Trop de fleurs si chacune a décoré l'Été ?

Dis que tu m'aimes, oui, répèto-le — proclame Toujours ces mots d'argent 1 — mais, à la vérité, Observe de m'aimcr en silence, avec l'âme.

elizâb£th browncsg 289

Say over again, and yet once over agaia, That thou dost love me. Though the word repeated Should seem « a cuckoo-song », as thou dost treat it, Reraember, never to the hill or plain,

Valley and wood, without her cuckoo-strain Cornes the fresh Spring in ail her green completed. Beloved, 1, amid the darkness greeted By a doubtful spirit-voicc, in that doubt's pain

Cry « Speak once raore — thou lovest I » Who can fear

Too many stars, though each in heaven shall roU,

Too many flowers, though each shall crown the ycar?...

Say thou dost love me, love me, love me — toll The silver iteranco ! — only minding, Dear, Te love me also in silence with thy soûl.

Lisons-nous, au contraire, dans le texte original ces vers d'amour, et plutôt, les autres, ceux d'Aarora Leigh, où sont emmêlées toutes les allégories et toutes les thèses, c'est alors que nous nous sentirons faibles devant le mystère de l'inspiration poétique et son expression. Et nous nous rappellerons, malgré nous, le mot de Wordsworth. — Les poètes se jugent bien les uns les autres. Quand Wordsworth apprit que Robert Browning avait enlevé Miss Élizabeth Barrett, il s'écria : « Ah I Robert Browning et Miss Barrett sont partis ensemble I J'espère qu'eux au moins arriveront à se comprendre ?» Y sont-ils parvenus? Nous n'avons pas les mômes raisons que Robert Browning pour comprendre Élizabeth 1

Elle raconte ingénieusement en une de ses lettres qu'elle écrivit les cent quarante derniers vers de LaJy Géraldine s Courlship en un jour, et «^cla

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afin de pouvoir donner au tome II des poèmes en deux volumes, qu'elle publiait alors, l'épaisseur du tome P""... Évidemment, Élizabeth Browning écrivait ses vers avec facilité... Mais elle n'était pas exempte de rhétorique, de rhétorique anglaise. Et ses poèmes étaient obscurs, incorrects, rugueux, contournés, chantournés ; les beautés y étaient souvent recouvertes de voiles singulièrement opaques. Elle ignora toujours la précision et la mesure que nous aimons. Elle n'avait de goût que pour l'irrégulier. Elle se plaisait dans le diffus. L'abstrait l'attirait. Les digressions lui étaient naturelles. L'ordre lui était incompréhensible. Et si nous considérons Aurora Leigh, son œuvre principale, nous adopterons, sans aucun doute, les conclusions de M"" Germaine-Marie Merlette. L'harmonie de l'ensemble est absente, la composition est incohérente, les caractères ne sont pas consistants, les personnages ne sont pas vivants. On ne peut donc dire avec Taine : « cette œuvre étrange est un chef-d'œuvre ». Si Ruskin, parlant de cette même œuvre, a dit que c'était le plus grand poème qui ait paru dans aucune langue au xix° siècle, il faut se rappeler que pour beaucoup d'Anglais, comme Ruskin, les qualités de forme sont secondaires. Elles ne le sont pas pour nous.

Lorsque Élizabeth Barrelt-Browning commença d'écrire, elle ne voulut point imiter. « J'ai assez de défauts, les Muses le savent ! Mais ils sont bien à moi ! » La poésie française se renouvelait. Les Anglais se croyaient encore dans le Bas-Empire

littéraire. Les grands poètes Keats,Shelley, Byron, Scott, Coleridge étaient morts. Wordsworth se survivait à lui-même. Les autres étaient banaux. Élizabeth Barrett pouvait « s'affranchir de l'imitation », obéir ainsi au principe directeur des romantiques : « Le poète ne doit prendre conseil que de la nature, de la vérité et de l'inspiration. Que le poète se garde surtout de copier qui que ce soit... A quoi bon s'attacher à un maître ? > (Préface de CromwelJ), — devenir la grande poétesse du romantisme anglais. L'historien et critique d'Élizabeth Barrett-Browning retrouve déjà dans ses vers : « le caractère du génie septentrional et celui du génie hébraïque qui lui ressemble à tant d'égards; l'obscurité, le mystère avec des éclairs de génie comparables à Véclair physique, qui tout à coup déchire et illumine le sombre nuage. La forme est secondaire ici, on cherche moins à faire œuvre d'art qu'à exf primerles aspirations infinies de l'âme humaine. Une telle poésie sera donc surtout lyrique, et par cela même intime et subjective. Elle saura mieux communiquer l'émotion à l'âme du lecteur que le convaincre par le raisonnement ou charmer son imagination par de riants tableaux. > Élizabeth Browning passera bientôt de l'inspiration religieuse à l'inspiration purement personnelle. Et cette inspiration sera chez elle plus heureuse que toutes les autres. Qu'elle chante son amour, et ce sont ses plus beaux chants ! Même les Français sont aptes à les admirer jusque dans leurs modulations les plus finement nuancées. Gabriel Sar-

razin ne mesure point son enthousiasme : « L'amour, c'est le triomphe de la poésie d'ÉHzabeth Browning et je doute qu'aucun poète ait rendu d'une façon plus délicieusement chaste les tendresses du cœur. Amour d'essence profondément germanique que celui de ses héroïnes, de sa Bertha, de sa lady Géraldine, de sa Marian Eale, vaporeux comme la gaze et profond comme la mer. Dans une telle nuance les sens se voilent ; c'est à peine si la timide fleur de leur désir s'ouvre avec inconscience en un coin vague de l'être. Amour adorateur, amour pudique et calmant, comparable aux odeurs discrètes des violettes dont vous pouvez baiser éternellement les pétales sans sentir votre cœur haleter sous le parfum. » L'originalité de cet amour, de cette poésie, est nettement définie. Oui « l'âme, l'âme seule, enflamme cette poésie ». Nous avons Marceline Desbordes- Valmore... On la peut comparer à Élizabeth Browning. Ce n'est peut-être pas l'âme toute seule de Marceline qui anime sa poésie, mais sa flamme se communique à notre âme...

Pour nous, que subsiste-t-il donc sûrement d'Élizabeth Browning qui nous appartienne encore, qui soit actuel ? M"» Mary Darmesteter l'a dit : « Être infiniment impressionnable, plaque sensible qui enregistre les nuances les plus délicates, Élizabeth Browning a senti et pressenti tous les grands mouvements de son temps, mais le jugement lui a manqué. Elle ne savait pas réagir contre la force de ses impressions. > Dans ce poème si complexe, si compliqué, si trouble d'Aurora Leigh, elle a eu

le mérite, c'est Joseph Texte qui le dit avec exactitude, * de poser uettement le problème social de ce temps et sur son vrai terrain qui est le réveil de la conscience morale. » Elle voulait, elle aussi, faire entendre au genre humain de nouvelles et d'utiles vérités. Emile Monlégul étudiant Aurora Leigh intitulait son étude : Un Poème de la vie moderne en Angleterre. Elizabeth Browning connaissait peu la vie, mais elle la devinait. Elle se rattachait aux réalités et les embellissait. « Tout ce qui reste de la thèse du poème à^ Aurora Leigh, c'est une protestation très sincère et assez éloquente contre le matérialisme du xix* siècle contre la recherche exclusive du bien-être, c'est surtout un sursum corda qui nous invite à nous élever au-dessus des pensées terrestres, vers la région de l'Idéal. > Le poète a une mission sacrée. Le poète instruit les hommes. Elizabeth Browning a voulu les instruire... D'autres après elle comprennent cette utilité, cette beauté de la poésie. Ils peuvent songer quelquefois à l'auteur 6.' Aurora Leigh.

Et peut-être que son ûme était plus belle encore que ses œuvres, peut-être que la femme est plus émouvante que le poète. Ne cherchons point cependant à écarter Elizabeth Browning du temps présent, elle qui a discerné la vie contemporaine sans la voir. .Mais ne cherchons point non plus à l'éloigner de nous, elle qui forcément nous est presque étrangère. Il doit être, entre littératures, des admirations de politesse...

25 mars 1905.

Abel Hermant ! Abel Hermant I Ah oui ! c'est encore ce vieux petit jeune homme qui cherche le succès toujours et qui le trouve quelquefois ! C'est ce fureteur inquiétant, si poli, si gentil, si joli, qui cherche la vérité sociale, au coin d'un bois, au détour d'une conversation, dans la partie indiscrète d'une antichambre où des larbins se font leurs confidences, dans les alcôves où il ne veut entrer qu'en témoin, ici et là, partout ailleurs, et qui la trouve aussi quelquefois. Abel Hermant I Abel Hermant !

On peut l'aimer, ne point l'aimer. Il a élaboré avec une assiduité passionnée une œuvre compacte, qu'il n'est peut-être pas indispensable de retenir pour constituer l'histoire littéraire de notre époque, mais qui est fort intéressante pour ceux qui veulent constituer l'histoire de l'homme de lettres de notre temps. Abel Hermant dédaigne la littérature, dit-il. 11 a tort, car il est homme de lettres, petit homme de lettres autant que possible, et, sans doute, est-il surtout « gendelettre » par ses affectations d'être tout autre chose, et par exemple homme du monde, si j'ose dire, et, d'à-

bord gentleman et même gentilhomme. Être cela, c*est pour Abel Hermant exercer une fonction sociale. Il tend toutes ses énergies. Il fait les plus grands efforts. Il a des attitudes. Il se donne une physionomie. Il est l'observateur impitoyable. Use dresse sur ses ergots pour observer de plus haut. Il sourit supérieurement et il prend des notes, des notes, des notes. Il réunit des fiches, des fiches, des fiches. Et il publie consciencieusement ses fiches, en les dénaturant un peu par excès de scrupule. Et il continue depuis vingt ans. Et il est un homme de lettres extrêmement zélé. Il n'a de goût que pour les succès littéraires. Il les prépare, les mesure, les amplifie, les prolonge avec une âpreté insinuante et féroce. Il est un homme de lettres, Abel Hermant. Par surcroît, si l'on prend la peine d'étudier son œuvre, on y pourra suivre le développement d'une des plus complètes impersonnalités de la littérature d'aujourd'hui.

Est-ce le développement qu'il faut dire ? L'impersonnalité d'Abel Hermant s'est épanouie tout de suite... Elle reste encore épanouie, bien qu'un peu desséchée et vieillotte, de mine avantageuse cependant.

Il vint à la vie littéraire au temps où florissait le réalisme naturaliste. Il fut réaliste-naturaliste. Croyez-vous qu'il ait pu être autre chose, qu'il ait seulement songé à être autre chose ?... Mais pourrons-nous étudier chez lui les transformations du réalisme? Ce serait puéril.

Abel Hermant publie d'abord Monsieur Babos- *on. C'est une élude du monde universitaire.

Œuvre naturaliste incontestablement. Mais il ne semble avoir emprunté du naturalisme que ses défauts, aucune de ses qualités. Cette histoire de normalien n'est vraiment qu'une photographie de la réalité prise telle quelle. Surtout, elle manque de vie. Nous sommes allés aux grands naturalistes parce qu'une vie puissante anime leurs récits moroses, vie de l'imagination dans Zola, vie des sens en Maupassant, vie de la sensibilité chez Daudet. Abel Hermant a pris de ces écrivains tout ce qui peut se prendre, mais non pas le reste qui importe seul. Rien n'est passé dans son œuvre de la poésie transfiguratrice de Zola, de l'intensité et de la profondeur de Maupassant, de lasensiblité frémissante et apitoyée d'Alphonse Daudet. Daudet a cette faculté essentielle pour l'artiste, de s'intéresser à ses héros. Il s'intéresse à ses « ratés » ; c'est pourquoi nous nous intéressons à eux. Abel Hermant ne s'intéresse pas aux siens. Monsieur Babosson est un livre sans chaleur, sans émotion, sans vie, gris, terne, monotone, ennuyeux, morne, plat. Le style est tel.

Cependant, le jeune Abel Hermant a su emprunter tous les procédés de l'école naturaliste. Le Cavalier Miserey n'est rien qu'une transposition méticuleuse, — Abel Hermant apporte tant de soin à tout ce qu'il fait — des procédés naturalistes dans l'étude des milieux militaires. Emile Zola n'avait pas encore écrit un livre sur la caserne 1 Abel Hermant ne manqua pas cette occasion de prouver qu'il avait une manière bien à lui, mais un peu étroite, de concevoir l'origi-

nalité littéraire. Et il fit d'urgence le roman militaire selon la formule naturaliste. Il y a tout dans ce livre; mais le livre n'y est pas. C'est un exercice d'apprenti patient, mièvre, qui paraît d'autant plus faible qu'il veut pai'aître plus fort, laborieux certes et intelligent. Bref, c'est un bon exercice. Et tous les autres livres d'Abel Hermant, depuis lors, donnent d'après des notes, tant de notes, des documents, tant de documents, une sorte de photographie de la réalité.... Mais on n'y voit point ce je ne sais quoi qui fait que la réalité palpite et qu'elle est la vie. Le romancier n'est jamais inspiré. Il continue, il recommence ses adroits exercices. Il y consacre un virtuosité srlacée.

Mais comme il est vain d'étudier l'évolution d'une doctrine littéraire dans les livres d'Abel Hermant ! Ce n'est même pas l'histoire d'un tempérament littéraire qu'il y faut rechercher, mais l'histoire d'une carrière littéraire dans la société contemporaine.

Tout est procédé en Abel Hermant. Tout est artifice. Tout est moyen de parvenir au succès. S'il se donne des airs de ne point aimer la littérature, décrire des choses et des gens avec un style suffisant, s'il se donne pour un amateur, il trahit sa véritable nature. Il est amateur, parce qu'il imite tour à tour ceux qui peuvent être imités «iv.'c fruit Lui qui e.ssavo d' le prendre

de haut avec tout les mondes qui sont sujets de livres, il le prend de beaucoup plus bas avec les maîtres utiles. Il n'est point le disciple d'une grande école littéraire. Il est l'élève impénitent. Pis, il est le pasticheur que rien ne lasse. Imiter c'est rendre un hommage. Abel Hermant imite tous les écrivains qui ont eu la faveur publique. C'est le seul hommage qu'il leur rende. Il habille sa littérature à toutes les modes littéraires. Sa plasticité est surprenante et fâcheuse. Il est indifférent à toutes les doctrines, à toutes les conceptions littéraires. Il les préfère toutes, tour à tour.

Il pastiche tous les genres. Il a écrit des romans impressionnistes. Il a écrit des romans psychologiques. Il a écrit des dialogues bien parisiens, un peu après que les Gyp, puis les Lavedan, les Marni, les Donnay avaient commencé d'en écrire avec un éclatant succès. Il a cessé d'en écrire au moment même où ces écrivains cessaient d'en écrire avec un succès éclatant. Maintenant, il écrit au goût du jour de l'histoire sociale. Il donne tout au moins des documents pour servir à l'histoire de la société. Qu'écrira-t-il demain? Fréquenterat-il les boulevards extérieurs ou les salons du faubourg Saint-Germain ? les sacristies ou les maisons louches ? les académies ou les tripots ?

11 pastiche tous les écrivains. Nous l'avons vu imitant les grands écrivains d'hier. Il a fait de son mieux pour nous donner du Zola, du Daudet ou du Bourget,ou des écrivains dialoguistes... Il a voulu nous donner des écrivains d'autrefois.Il sait Laclos par cœur. Laclos retrouve auprès du public la

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vogue qu'il n'a jamais perdue auprès des lettrés. Abel Hermant n'est pas homme à oublier Laclos dès demain. Je sais un livre d'Abel Hermant qui est le plus plaisant du monde. On le relirait volontiers s'il n'était monotone par la bassesse d'âme de ses personnages. Il a pour titre : les Confidences d'une aïeule. Hermant a pastiché, là, tous les auteurs goûtés pendant trois quarts de siècle : de la fin du xviii° à la deuxième partie du xix».Mais son pastiche est essentiellement des conteurs du xyuf siècle. C'est celui dont il se sert pour ses mémoires contemporains.Je vous jure qu'il devient agaçant et lourd dans les Souvenirs de M. de Courpière. Il est fort habile. Il est aussi appliqué qu'habile. Je ne sais si c'est l'application ou l'habileté qui lasse le plus. En outre, il est mal approprié au sujet moderne ; il y a là une faute de goût. Ce pasticheur intempérant devait la commettre sans y prendre garde.

Il pastiche toutes les idées... Il est moins heureux dans ce genre de pastiches. Il introduit dans ses livres toutes les théories philosophiques, sociales, morales et autres qui ont eu leur heure d'influence, leur influence d'une heure. Il note sur des fiches tous les documents que l'observation de la vie lui a fournis. Il note également toutes les idées que ses lectures lui ont procurées. Il les déverse aussi dans ses ouvrages. Si nous en jugeons par les Confessions d'un Enfant d'Hier ou parles Confessions d'un Homme d'aujourd'hui, il aboutit au galimatias triple.

Il n'est point de pasticheur universel.

On ne sera pas surpris si, établie par ses procédés, l'œuvre d'Abel Hermant groupe une série assez considérable de types contemporains.

Il a voulu collectionner des documents ou écrire des mémoires pour servir à l'histoire de la société. Il n'y a pas échoué entièrement. Devra-t-on remercier cet écrivain pour son ingénieuse précaution et son désir prévoyant d'être utile aux générations prochaines ?

Prenons garde ! il y a dans son œuvre beaucoup de renseignements exacts ; il n'y a pas un type réel de la société d'aujourd'hui. Abel Hermant nous pardonnera notre incertitude : les faits sont là. On se demande s'il a voulu constituer une série complète de monographies des laideurs de la société, ou chercher avec persévérance le succès dans une suite de scandales.

Ces scandales se sont tous produits. Ils se sont produits après Monsieur R&bosson. Ils se sont produits après Le Cavalier Miserey. Ils se sont produits après La Meute. Hier encore, ils se produisaient. Ils pourraient se produire aujourd'hui après Monsieur de Courpière. Ces scandales furent, sont, ou seraient sans doute excessifs. Qu'ils aient été ou qu'ils soient possibles seulement, cela n'augmente pas la valeur probante de l'œuvre.

Abel Hermant a décrit différents milieux: l'Université, l'armée, la diplomatie, l'aristocratie... Il les a décrits avec précision et avec malveillance.

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Son œuvre est uniformément hargneuse. 11 déteste tous les mondes qu'il observe. Il veut être indifférent. 11 est méchant. Ah ! le vilain méchant I

Il a souvent dépeint les aristocrates. Ce n'est pas une originalité. Quel écrivain roturier de nos jours n'a pas dépeint les aristocrates ? Il ne les a pas non plus dépeints avec originalité. Je me trompe. Il les a conçus selon la coutume banale des romanciers mondains : il a vu en eux des êtres naturellement forts, sinon supérieurs, des êtres d'exception dans la société. Il leur a laissé toutes les élégances que les romanciers leur attribuent avec une générosité infatigable. Il leur a ajouté quelque chose : l'ignominie. Que disais-je qu'Abel Hermantesf dépourvu de personnalité? Il a une marque propre : à tous ses héros il donne l'ignominie. Cette ignominie qui est uniforme domine, absorbe tout le reste : défauts ou vices. Les héros d'Abel Hermant sont essentiellement ignominieux. Qu'on le sache !

Ses aristocrates surtout sont ignominieux. Que de bonnes excuses Abel Hermant pourrait alléguer, si on lui reprochait de les avoir faits perpétuellement ainsi! Comment se fail-il toutefois que je n'ose pas avouer tout le plaisir que j'ai éprouvé à lire ces histoires d'aristocrates abjecU, des Confidences d'une aïeule à La Meule, au Vicomte de Courpière. Ces parasites me répugnent par leur orgueil autant que par leur stupidité. Ils sont plus vains s'ils sont plu> vils. Ils croient franchement ennoblir les tares habitiielles. Ils sont des fanfarons d'infamie. .\bel Hermant l'a bien vu. Pour-

tant quelque chose me répugne un peu plus encore que leur infamie, c'est la peinture complaisante qui en est faite.

Cela n'est pas simplement vulgaire. Cela est bas. Abel Hermant qui, dès ses débuts, rapetisse tout ce qu'il touche, l'avilit volontiers maintenant. Des milieux bas où il a fréquenté, qu'il a pu observer, sur lesquels il a pu réunir des documents, il n'a retenu que la bassesse, il a pris goût à ne retenir et à n'exprimer que la bassesse. Il l'exprime avec un art appliqué qui souligne mieux sa préméditation et son goût.

On ne songe même plus à se demander si ses aristocrates ne proviennent pas des livres autant que de la vie et si, par exemple, Abel Hermant n'a point concentré dans les deux volumes de souvenirs sur le vicomte de Gourpière l'immoralité et la perversité des aristocrates de l'ancien régime décHnant, tels que les ont représentés d'innombrables volumes de contes et de mémoires scandaleux, et s'il n'y a pas ajouté quelque chose en gratifiant par surcroît ses aristocrates de vices qu'ils n'étaient point seuls à avoir. On peut croire que cet écrivain n'ignore rien de Bel-Amiy ce bon livre qui a inspiré tant de livres mauvais, et qu'au fond chacun de ses aristocrates n'est qu'un Bel-Ami dans un autre monde et dans d'autres situations...

Mais on est obsédé par le sentiment qu'il y a trop d'ignominies dans ces peintures d'êtres igno-l minieux, et choisies avec trop d'insistance parmil celles qui causent le plus de répulsion. On enj

vient à se persuader que tous ces documents, exacts si on les sépare, sont faux si on les réunit, que ces renseignements ne sont peut-être que des potins, que ces mémoires pour servir à l'histoire de la société tendraient à faire croire que l'histoire de la société se constitue naturellement avec des histoires de concierges, et qu'enfin cette œuvre totale n'est qu'un vaste rapport de police sur la société.

Et notez cette transformation progressive. Monsieur Rabosson était un type général. Aussi le Ca.valier Miserey. De même l'aïeule dont M. Hermant nous a rapporté les confidences, qui a passé sans principes sinon sans préjugés d'un régime à un autre, et qui serait attrayante si elle n'était exagérément dépourvue d'idéalisme... (car M. Hermant dénigre le passé comme il avilit le présent). Peu à peu Abel Hermant est arrivé à ne peindre que des types particuliers, très particuliers, des individualités, ou plutôt de drôles d'individus... Est-ce volonté de retenir l'attention en forçant les lecteurs à reconnaître dans les livres les gens qu'ils coudoient dans la vie? Est-ce résultat de sa méthode de travail qui consiste à collectionner des documents exacts et menus et à les réunir comme faire se peut? Toujours est-il que les Mémoires d'Abel Hermant pour servir à l'histoire de la société ont paru n'être que des livres à clefs.

Il importe peu à Abel Hermant que nous tenions ses ouvrages pour des livres à clefs s'il n'a pas eu dessein de les faire tels. H nous importe peu qu'Abel Hermant proteste, si eflFectivement nous

soi LES SAMEDIS LITTERAIRES

reconnaissons dans ses livres des hommes ou des événements... Or, nous en reconnaissons. On a beau ne savoir que fort peu de chose de la vie intime de l'aristociatie contemporaine, on retrouve dans Monsieur de Courpière marié tout ce qu'on en sait avec exactitude et avec certitude. Des aventures réelles et des personnages réels sont mêlés, combinés, confondus, à peine modifiés ou à peine déformés pour devenir des aventures ou des personnages de romans... Chacun peut juger le procédé comme il lui plaira. Du moins, son emploi rend plus mesquine et un peu désobligeante la littérature où il ne se déguise guère. On incriminait le naturalisme de n'apercevoir que les laideurs de la vie réelle... Faut-il dire qu'Abel Hermant, mobile, ondoyant, est resté fidèle à ses origines naturalistes puisqu'il a choisi et gardé entre tous le moyen le plus sûr de rendre les laideurs de la vie plus laides, plus plate sa platitude, plus basse sa bassesse !

Le vicomte de Courpière a commis tous les actes ignobles. Il lésa commis froidement, naturellement, presque allègrement. Le vicomte de Courpière « tient » de son père et de sa mère. Il est encouragé par eux. Il est conseillé par eux. Le vicomte de Courpière a un ami. C'est un ami très cher qui ne le quitte pas. Cet ami est le témoin de sa vie entière. Cet ami, ce témoin raconte la vie de son ami. Il la raconte avec flegme. Il la raconte avec

iudifférenee. Il est des moments où on pourrait croire qu'il la raconte avec admiration; ce sont les moments les plus honteux de cette vie honteuse. Cet ami, ce témoin, ce complice est plus méprisable encore que le vicomte de Courpière qui n'est pas méprisable à demi.

On a bien de la peine à ne pas tenir rigueur à M. Abel Hermant de remplir comme mémorialiste des vilenies contemporaines le rôle que remplit l'ami du vicomte de Courpière près de cet étrange héros. Il hait la société qu'il dépeint, nous le savons. Il la charge joyeusement de tous les vices qu'elle a : heureux s'il peut discrètement les aggraver en les isolant des quelques qualités atténuantes... Mais s'il est l'ennemi de ses vils héros, il est indiCférent à leurs vices. Et son indifférence même semble les applaudir. La littérature, je le sais, n'est point nécessairement une école de grandeur. Elle n'a point forcément pour but de châtier les mœurs en raillant. Mais l'écrivain, aujourd'hui plus que jamais, s'humilie s'il consent à n'être que le nolateur attentif, persistant, systématique des mauvaises mœurs... Est-il flatteur pour qui que ce soit d'alimenter ou d'écrire la chronique scandaleuse de son temps? Ajoutons que M. Abel Hermant excelle î\ l'écrire. C'est seulement quand il l'écrit qu'il ne force pas son talent.

Au reste, satirique sec, rêche, méticuleux, il est assez superficiel : on le verrait moins s'il ne prétendait trop à être profond. Il reste à la surface, parce que amoureux du fait du jour, de l'anecdote de la semaine, il est attaché ù l'actualité... Il est

voué par son manque d'imagination à ces études documentaires. Il y apportera toujours de la facilité, jamais de l'aisance. Elles seront toujours laborieuses et brillantes. Seront-elles jamais plus nobles? Il les transportera du roman au théâtre, du théâtre à la chronique. Ah! si l'on recommençait à écrire des dialogues, il en écrirait encore, et, de nouveau, il serait spirituel parce que le dialogue est justement le genre qui exige le plus d'esprit, s'il n'est celui qui en comporte le plus et parce qu'Abel Hermant se soumet aux exigences de tous les genres littéraires, qu'il utilise un peu après que ses contemporains ont commencé. On pourra néanmoins le négliger dans l'histoire de tous les genres littéraires qu'il a cultivés, car il n'a nulle part apporté rien de neuf. Cet élève incomparable de tous les maîtres ne sera le maître d'aucun élève... Dans notre littérature banale et plaisante de Paris, il ne compte pas pour un : cependant, il fait nombre.

Studieux, il continuera sa tâche quotidienne. On sera intéressé, étonné, agacé, irrité. On pourra être séduit, si on n'est pas dégoûté.

8 avril 1905.

BARBEY D'AUREVILLY, critique.

Nous avons toutes sortes de raisons de nous occuper de Barbey d'Aurevilly. Nous en avons aussi le devoir. Cet homme du passé, ce réactionnaire à panache s'étonnerait bien qu'on pût le considérer aujourd'hui comme un précurseur. Il l'est cependant. Il l'est dans une certaine mesure et d'autant mieux qu'il s'est moins appliqué à l'être. Il est par son exemple infiniment noble, un annonciateur des temps nouveaux de la critique !

J'ai peur qu'on ne lui sache pas suffisamment gré d'avoir préparé une transformation, une augmentation du rôle de la critique, et plus exactement, du critique. J'en ai peur. Et ce n'est pas uniquement la faute de notre ingratitude si nous n'éprouvons pas tous pour Barbey d'Aurevilly la reconnaissance que nous lui devons. Barbey d'Aurevilly est un peu coupable de l'isolement, de l'oubli où nous laissons indolemment tomber sa gloire. C'est qu'il y a la critique de Barbey d'Aurevilly. Et il y a le critique. La critique n'est point tout à fait égale au critique. Celle-là nous

écarte souvent de celui-ci. Revenons à elle pour revenir à lui.

Voici Les Romanciers d'hier et d' Avant hier . Il y a Stendhal et il y a Balzac. Et il y a aussi Edouard Gourdon et Antoine Gaudon. Choisissez ! O vanité de la critique ! Dépenser toutes les ressources de son esprit pour analyser le génie d'Edouard Gourdon ou d'Antoine Gaudon ! La critique risquerait trop de paraître futile — autant qu'éphémère — si elle n'avait d'autres objets que les Edouard Gourdon et les Antoine Gaudon de tous les moments. Elle en a d'autres heureusement : et il n'est pas toujours le moindre de ses résultats, celui qui consiste à mettre en relief la personnalité de celui qui lécrit, l'homme, — le critique.

Donc on publie avec une pieuse persistance, en recueils soigneusement rassemblés, les études littéraires 'de Barbey d'Aurevilly. Le public n'a point cette persistance. Le public ne se soucie pas suffisamment de ces efforts. Le public est trop négligent des beaux gestes de Barbey d'Aurevilly. Le public n'est pas entièrement coupable, je l'ai dit et je tiens à le répéter. Néanmoins, le public a tort. Il faut blâmer le pubhc. Il faut le plaindre. Détestable indifférence qui l'empêche de jouir de ce prodigieux spectacle qu'est, dans la lutte des idées, un homme !

L'œuvre critique de Barbey d'Aurevilly est immense par ses proportions. Il la commença en 1851 au Pays. Il la continua un peu partout jusqu'à sa mort. Sa critique n'est pas follement

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documentaire. II se moque des documents. On ne saurait invoquer de prétextes sérieux pour comparer Barbey d'Aurevilly à Sainte-Beuve. Il n'a cure de nous apprendre quoi que ce soit. Il ne discute point des livres qu'il juge en les complétant par d'autres livres. Les faits, les petits faits, les renseignements, comme Barbey d'Aurevilly méprise tout cela ! Il ne dissimule pas son mépris. Il aime et admire le xvn' siècle. « C'est un grand siècle, et c'est môme le grand siècle, personne ne peut le nier. » Mais voilà ! Il ne veut pas que, sous prétexte de tout célébrer de ce siècle incomparable, « on nous donne de gros livres, abominablement détaillés (le mot est joli I) et tout surchargés de petites choses bonnes à laisser par terre où elles étaient très bien, sur des personnages de deuxième, de troisième ou de quatrième ordre à qui l'histoire, dans la discrétion de sa justice, n'a consacré que quelques pages, parce que réellement ils n'en méritent pas une de plus. » Décidément Barbey d'Aurevilly méprise les gros livres abominablement détaillés. Il les méprise trop. Et, aussi bien, sa critique ne sera pas abominablement détaillée. Elle ne l'est p)as toujours assez. Elle manque de faits. Chaque élude est abondante en ses développements, elle est pauvre en renseignements... mais elle est le plus souvent riche d'idées et d'invectives. Riche d'idées ? C'est trop dire. Riche d'énergie dans l'expression de quelques idées, toujours les mômes, que Barbey d'Aurevilly ne se lasse jamais de reproduire. Et elle e«t comme une

galerie de portraits psychologiques, pas exagérément profonds, oh non ! mais de la plus vigoureuse netteté. Surtout, la critique de Barbey d'Aurevilly est la manifestation la plus ardente de sa personnalité.... C'est la personnalité de Barbey qui s'exhibe infatigablement en ces innombrables études. Cela suffit pour qu'elles ne soient à aucun moment négligeables. Cela suffit pour qu'aujourd'hui elles offrent à nos regards un intérêt particulier.

Évidemment, cette critique est une critique de combat. Pourrait-elle être autre chose ? Barbey d'Aurevilly ne pense pas qu'il appartienne à un critique d'être un juge impassible. Cette idée ne peut d'aucune manière entrer dans son esprit. I^ se lance dans la mêlée. Il y est. Il y reste. Il y mène le combat. Il est d'ailleurs bien persuadé que ce combat est le bon combat. Sans doute, il en est trop persuadé pour que sa critique soit extrêmement critique.

Puis, ce combattant est trop heureux de la lutte pour ne pas considérer comme des adversaires les écrivains qui ont cette audace de ne pas avoir sur la vie et sur les lettres les mêmes conceptions que lui. Sa critique part des idées, de deux ou trois idées, pour arriver aux hommes. Et quand elle est aux hommes, elle s'y maintient, elle s'y acharne. Et elle est parfois la critique la plus plaisante du monde.

Telle est bien la route suivie : des idées l'homme, de l'analyse au portrait. Le portrait :^ Barbey d'Aurevilly excelle à le dessiner, mais iJ

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-t incapable de s'apercevoir qu'il le tourne fréquemment à la caricature.

Un exemple, voulez-vous : Barbey d'Aurevilly déteste le libéralisme flottant de Benjamin Constant. Ah ! il ne s'attarde point à discuter le libéralisme ! A d'autres 1 il s'est emparé de l'homme. Gare à lui ! Benjamin Constant était un chapon : c'est Barbey d'Aurevilly qui le dit. Il le sait. Il le dit :

« Car je foule aux pieds le respect, il en était un, Benjamin Constant ! Pourquoi l'avez-vous déterré ? Je constate. Il a passé pour le coq du libéralisme pendant trente ans. Mais le libéralisme n'était pas difficile en coqs. Tout lui était coq qui piaillait, n'importe avec quelle voix contre le pouvoir... Benjamin Constant, un des plus faibles de ces piailleurs, un soprano de la Chapelle Sixtine appliqué à la politique, fut certainement l'être le moins viril par la pensée, par les opinions, par le caractère, par le cœur et par le talent, d'un temps où il y avait des hommes comme de Maistre, de Bonald, Chateaubriand, Lamennais, Fiévée, contemporains terribles, et une femme comme M"* de Staël ! >

Mais ne croyez pas que Barbey d'Aurevilly se satisfasse d'avoir, tout un long paragraphe, traité en ennemi cet écrivain mort, dont il n'accepte pas les idées. Il tient l'homme : il le déchire avec une rage triompiiante. Il ressemble à ces combattants homériques qui se jetaient des injures avec des coups. Barbey d'Aurevilly insulte Benjamin Constant en le rossant.

« Pauvre et grande M"^" de Staël ! Benjamin Constant est sorti de dessous sa jupe :

Et qui saurait sans moi que Cottin a prêché'...

« Sans M™« de Staël, qui donc dans le monde politique et littéraire se serait aperçu de la présence de ce grand flandrin blond, lequel l'avait prise, elle, par le contraste, cette Éthiopienne de M""» de Staël (voir son portrait), brûlée par le double soleil de la passion et du génie I >

Toute l'étude est ainsi. Barbey d'Aurevilly s'est appliqué surtout à démontrer son affirmation première, à savoir que Benjamin Constant est un « chapon ». Que voilà un terme peu convenable à la critique littéraire ! Mais au fond mettons toutes choses au pis, et je vous assure que je ne plaisante pas, l'affirmation de Barbey d'Aurevilly semble juste par quelque endroit. Peu d'études aussi bien que la sienne nous font pénétrer la médiocrité inopérante des indécises doctrines de ce grand flandrin blond de Benjamin Constant! Il a fait une caricature. Pourtant nous n'avons jamais mieux reconnu l'homme, et en somme rarement mieux jugé les idées...

Ce procédé de satire truculente serait toujours dangereux... Il pourrait du moins être quelquefois efficace. Encore faudrait-il que ces caricatures d'écrivains fussent inspirées par des idées de critique littéraire. Or, les idées de Barbey d'Aurevilly en critique littéraire sont religieuses, politiques, morales, sociales, mais elles ne sont nullement littéraires. Cela tout de môme ne laisse pas que d'être assez fâcheux.

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Il proclame : « la critique a pour blason la croix la balance et le glaive. > Et cela signifie en style moins métaphorique, que la critique sera catholique, qu'elle jugera, qu'elle exécutera. La critique doit juger souvent. Elle a le devoir d'exécuter quelquefois. Mais pour la foi catholique et pour la foi monarchiste, ces jugements et ces exécutions? Non pasl C'est donner trop à faire aux critiques littéraires que de les charger d'une restauration catholique et monarchiste. C'est leur donner trop et pas assez à faire. Et laissons-les libres, grands dieux ! de faire autre chose ! D'ailleurs ce paladin du feuilleton hebdomadaire diminue sa force par ses principes mêmes. Et il lui arrive justement de mépriser au nom de ses principes ceux qui, dans l'histoire de la littérature, ont eu l'intelligence critique la plus forte et la plus souple. Il la méprise, cette intelligence critique, à cause de l'usage qu'ils en ont fait. Mais il est assurément déplorable qu'un critique prenne à tâche de rabaisser au-dessous de rien l'intelligence critique. Et ce n'est pas une compensation suffisante s'il exalte Granier de Cassagnac ou Crétineauioly.

Sans doute, ce n'est pas le doctrinaire qu'il faut rechercher dans la critique de Barbey d'Aurevilly : c'est bien plutôt, si l'on veut, le romancier et le poète. Romancier, on sent qu'il l'est lorsque, tout naturellement, il transforme ses analyses en portraits, et poète, on le sent aussi à la manière dont il idéalise quand il lui platt les physionomies. Voyez-le étudiant M"' Récamier. II aime M"»» Réca-

mier. Pourquoi aime-t-il M°»» Récamier? Peut-être parce qu'elle fut convenablement monarchiste. Peut-être parce qu'elle eut le tact de ne point écrire et il lui en sait un gré infini lui, l'ennemi des bas-bleus ? Peut-être simplement parce qu'elle fut belle. Et c'est une raison qui dispense d'en donner d'autres... Bref Barbey d'Aurevilly aime M""" Récamier... Et il va étudier les Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M^^ Récamier y par M"""* Lenormant, Ces Souvenirs sont à tous points de vue vagues et vides. Ils sont pauvres. Ils sont médiocres. Un esprit critique aurait peutêtre conclu que cette médiocrité pauvre provient, oh, partiellement ! de l'intelligence de M""* Récamier. Lui, pas ! 11 aime M""» Récamier. Il persiste à l'aimer. Et il accable de ses sarcasmes M"» Lenormant, qui n'a rien su obtenir de ce divin modèle. Et il s'anime, il s'enthousiasme 1 Romancier, poète, il décrit soudain une figure de rêve... Toutes les épithètes, tous les substantifs, toutes les comparaisons s'envolent... M™" Récamier un miracle de beauté, de vertu, de bonté, de pitié, de pureté et de charme, et non pas seulement pour son temps, mais pour tous les temps!... M"»» Récamier qui, comme une étoile, est restée presque un mystère !... Cela continue longtemps. Ce critique, qui est un romancier, crée naturellement des personnages. Poète, il leur donne parfois une vie éthérée. Et il écrit des pages purement lyriques !

Mais c'est le polémiste que j'aime. C'est lui qu'il ne faut pas oublier. On a appelé Barbey

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