BARBEY D'AUREVILLY
d'Aurevilly un Joseph de Maistre en délire. Je vois surtout en lui à bien des égards le Saint-Simon de la critique. La violence de ses haines est étonnante, la férocité de leurs manifestations est éblouissante. Satiriste truculent il est constamment frénétique. C'est un forcené de la satire. II est toujours prêt à l'invective.
Invectives contre les catégories littéraires qu'il abhorre ! Il a invectivé tous les bas-bleus 1 « Les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. Ce sont des hommes, au moins de prétention — et manques ! Ce sont des bas-bleus! bas-bleu est masculin, les bas-bleus ont plus ou moins donné leur démission de leur sexe. Même leur vanité n'est plus celle de la femme... Du fond de la vanité très souvent jolie de la femme, il leur en a poussé une autre qui a dévoré la première et qui est affreuse comme l'orgueil impuissant....
«... La première punition de ces jalouses du génie des hommes a été de perdre le leur — le génie de la mise^ cette poésie d'elle-même dont elles sont tout ensemble le poème et le poète. La seconde a été de n'avoir plus le moindre droit aux ménagements respectueux que l'on doit à la femme... Vous entendez, mesdames ? quand on a osé se faire amazone, on ne doit pas craindre le massacre sur le Therraodon. »
Invectives contre les hommes, même contre ceux qui n'appellent que des sentiments assez doux. Cette expression : « traîner un homme dans la boue !», comme elle doit plaire à Barbey d'Aurevilly I Sa critique traîne volontiers les hommes
dans la boue. Quelles invectives merveilleuses I Il les accumule toutes dans une seule étude. Il ne croit jamais en avoir mis assez ! Tenez I il hait Jules Favre. Il le hait bien. Il le hait plus encore. Sa critique devient un amas d'épithètes injurieuses...
« Cette petite hydre de Jules Favre a deux têtes: celle de la vipère politique et celle de la grenouillette littéraire. Or c'est de la dernière — l'innocente — que nous allons nous occuper, ne fût-ce que pour la faire rentrer dans son marais... l'autre ne nous appartient pas, la critique littéraire n'a point d'ongles à mettre sur le cadavre politique d'un homme qu'on a appelé «le décapité», la critique littéraire n'est pas un chacal. »
«... La sottise de Jules Favre manque d'intensité. Elle est tempérée. Elle rentre dans cette espèce de médiocrité flasque qui cause autant de dégoût à l'esprit que les corps nous en causent à nos nerfs. »
« Quand on veut le montrer dans la réalité de son genre d'esprit, on ne sait vraiment pas où le prendre, tant sa médiocrité est unie, aplatie, lisse, sans angles, sans nœuds, sans rebords... »
Et il y en a ! Il y en a 1 II y en a ! Et je crois bien que tout ce qu'il y a ne prouve pas grand'chose, mais c'est amusant !
Amusant ! Barbey d'Aurevilly l'est plus encore lorsque, au lieu de l'invective, il emploie comme procédé de satire la raillerie, l'esprit. Et, Dieu merci ! il l'emploie fréquemment. Le critique est un pamphlétaire. Et il a tous les genres d'esprit
BARBEY d'aUREVILLY 317
du pamphlet. Cinglant, sarcastique, malin, bénin, mordant, piquant, souriant, Barbey d'Aurevilly est spirituel de mille manières. Il exprime les idées les plus simples avec un pittoresque énorme, et pour ainsi dire triomphant.
« Le journalisme, cet ogre qui aime la chair fraîche littéraire et qui mange les littérateurs en bas âge, a dévoré l'homme de lettres que Pelletan aurait pu devenir. »
« Cet homme de progrès n'a point progressé. 11 est devenu la borne de ses idées. >
« C'est une espèce de Tibulle d'une République innocente, mêlée de Jocrisse et de Platon.
« Déranger seul est étonnamment bien jugé. C'est qu'ici le tempérament de Pelletan a été plus fort que ses opinions de journaliste, la nature de Pelletan s'est retrouvée. Le lyrique et l'enthousiaste qui sont encore en lui ont eu horreur de cet antipathique petit bourgeois, de ce Tartufe du libéralisme qui savait jouer sa partie avec l'opinion et gagner, en trichant, la popularité. >
Mais n.)U3 n'en finirions pas ! Quand Barbey d'Aurevilly ne consent pas à être spirituel, il est le lion presque perpétuellement rugissant de la critique. Il n'a point le calme favorable à l'impartialité. La critique n'est point un monument d'histoire littéraire. Elle est un document de mœurs littéraire. Et c'est encore son exemple plus que son œuvre, qui donne à Barbey d'Aurevilly son importance parmi les critiques, et accroît cette importance aujourd'hui. Il ne faut pas aller chercher en ses livres des idées et des faits. On peut
néanmoins l'admirer profondément. On le sent, il a fait généreusement les plus beaux gestes qui fussent. Il a incarné la vaillance littéraire. Il a engagé beaucoup de combats nécessaires. Tant pis s'il s'est, par aventure, battu contre les moulins à vent. Don Quichotte doit rester un héros sympathique !
Barbey d'Aurevilly, ce retardataire, a été un précurseur. Il a compris que la critique devait être pour beaucoup directrice des esprits et des âmes. Il a pensé que le rôle du critique était de se mettre en travers des erreurs, des sottises qui, à toutes les époques, s'introduisent dans la vie, et de la vie dans la littérature pour la vicier. Il fut un critique d'action. Il ne fut enchaîné que par ses préjugés et, au demeurant, il fut un homme libre.
15 avril 1905
FRANÇOIS FABIÉ
Antagonisme entre la province et Paris? Allons donc ! Si François Fabié n'avait point quitté la terre natale pour s'exiler dans Paris, il n'eût pas écrit ses beaux vers provinciaux. Le Rouergue doit à Paris son poêle. Et c'est un poète original que François Fabié, poète d'autant plus original que Paris a communiqué plus de force aux regrets que l'enfant de l'Aveyron eut toujours du hameau paternel de Durenque. Son œuvre est la chanson d'un déraciné, d'un déraciné qui ne songe qu'à ses racines et n'a souci que de sa race. Dans un de ses derniers recueils Vers la maison, François Fabié dédie un poème à Maurice Barrés. Heureux Maurice Barrés qui mérite qu'un bon poète lui dédie de tels vers empreints d'une sincérité si tendrement émouvante... Et voici ce que le poète conte au sociologue des Déracinés. Des paysans travaillent dans les champs. Us travaillent. Disons qu'ils peinent. Mais ils ne se plaignent pas de eur sort. Et soudain ils voient passer le train.
Eux, dont les pieds sont pris dans la glaise natale Comme les ceps tordus que la colline étale, Ils regardent passer courant vers l'horizon
32^ Li:S SAMEDIS LITTÉRAIRES
La tribu des errants que le destin charrie Gomme l'herbe séchée et la feuille flétrie Que promènent les vents de l'arrière-saison.
Mon Dieu ! on peut prendre le train sans être marqué nécessairement comme le croit François Fabié pour toutes les mésaventures et pour toutes les déceptions.
Ils regardent passer, en ce convoi de rêve Volant vers la cité, vers le mont ou la grève, L'ambition, l'ennui, la chimère, le deuil. Les longs espoirs déçus, la soif inassouvie De tous les vains bonheurs tjui dévorent la vie
Quand on s'est exilé du seuil !
Puis, lentement, tournant le dos à la vallée Où décroît le fracas de la fuite affolée Le paysan reprend son labeur obstiné.
Enfonçant plus avant sss orteils et sa pioche Dans la terre fumante ou le creux de la roche D'où nul souffle nouveau ne l'a déraciné !
Et ces constatations un peu poncives se terminent par des anathèmes:
Ah ! malédiction sur vous, cités ogresses, Mangeuses de cœurs chauds et de jeunes tendresses, Qui dépeuplez nos champs do beaux semeurs de blé ! Quand donc un Laboureur aux géantes charrues Fera-t-il des sillons larges comme des rues Sur votre granit écroulé 1
Que voilà bien de formidables exagérations II Évoquer un Laboureur apocalyptique, avec un L| majuscule, parce qu'on a vu passer un train à] travers les champs! Cela est proprement excessif.] Mais cela indique en môme temps que l'inspiration générale, le défaut de François Fabié et peut-
FRANÇOIS FABIÉ 321
être, par surcroît, le défaut de tous les poètes de terroir... Enfin, ne parlons que de François Fabié. Dans la ville, il regrette toujours son village. De la ville, il ne chante que son village. Seulement, il est injuste pour la ville qui lui fait tant regretter et si bien chanter son village. C'est à cause de Paris que François Fabié a célébré Durenque. Et peut-être goûte-t-on moins ses vers à Durenque qu'on ne fait à Paris. Au reste, François Fabié est un peu le déraciné par persuasion.
Il l'est, comme la plupart des poètes provinciaux qui font en trente jours un voyage circulaire et ne trouvent rien aussi beau que leur clocher. Il l'est.
Ah ! comme elle touche, la vie de ces poètes de terroir ! Elle est simple, elle est une, elle est nue! Toute leur biographie est contenue dans leurs poèmes. Et leurs poèmes ne rapportent qu'un très petit nombre d'événements. La naissance dans la chaumière, la rude enfance, les parents humbles et droits, les sites pittoresques dont la beauté parle constamment à l'âme, une idylle sans complication, le mariage, la famille nouvelle qui nent, la famille ancienne qui s'en va, et la ville, la ville où il faut « combattre pour l'existence », et l'attachement au sol des pères, le souhait d'y retourner vivre en paix les années reposantes au soir de la vie, puis l'aspiration résignée à la mort pourtant redoutée, et toujours les mômes êtres et les mêmes paysages et pour éclairer tous ces tableaux, le grand ciel pur... Ne cherchez pas d'incidents. Nulle part vous n'en trouverez. Les poètes de 1er-
roir vivent tousainsi. Les poètes de terroir chantent tous ainsi.
Parmi les poètes de terroir, François Fabié est l'un des plus francs, l'un des moins atteints par des influences étrangères à celles de la petite patrie, l'un des meilleurs. Toutes les péripéties de son existence se sont déroulées dans son âme et il les a toutes transposées dans ses vers. C'est un paysan devenu professeur et demeuré paysan. Voilà tout ! Et si amoureux de la « bonne Terre» originale que lorsque dans Paris il écrivit des vers à la gloire du Rouergue, il voulut tout de suite avoir pour parrain littéraire — c'était bien une idée de provincial qui ne sera jamais déraciné qu'à demi ! — un écrivain né natif du Rouergue à peu près comme lui. François Fabié s'en fut trouver Léon Cladel. Léon Cladel lui fit une préface. Cette préface est d'une suffisance douloureuse et comique. Léon Cladel devant parler de François Fabié ne trouvait guère de prétexte qu'à parler de Léon Cladel. Léon Cladel, devant parler des œuvres de François Fabié, éprouvait les difficultés les plus grandes à parler d'autre chose que des œuvres de Léon Cladel. Ah ! ces compatriotes î On peut être du Rouergue ou môme du Quercy et être le « gendelettre » le plus complet qui se puisse imaginer. Léon Cladel l'a prouvé. Mais il était fort brave homme, dit-on. Et il se mettait à la torture pour écrire. Cela est d'un homme consciencieux. Du moins, il regarda d'un peu haut François Fabié. 11 le protégea, il l'encouragea en indiquant ses défauts. Il marqua la
FRANÇOIS FABIÉ 323
distance. Et cette préface — lisez-la — est un document de mœurs littéraires.
François Fabié chante son pays par l'effet de l'amour qu'il ressent pour lui. Il ne chante que pour chanter. Et c'est alors que ses vers sont les plus purs. Mais il croit aussi devoir donner des leçons aux hommes de son temps. Ce sont des leçons bien honnêtes qu'il leur donne. Et il force un peu son talent. Il se persuade d'être.
Le petit paysan qui, d'un vain rêve épris, A quitté le sillon et la forêt qu'il aime Pour le faire aimer à Paris.
Il enseignera aussi — nous l'avons bien vu tout à l'heure montrant avec une haine personnelle le train qui parlait — il enseignera aussi les dangers de la dépopulation des campagnes, la supériorité de la vie rurale sur la vie urbaine.
Restez sur le sillon où chante l'alouette Paysan, et chantez comme elle en travaillant ! La ville rend le corps lâche et l'âme inquiète : Le sol fait l'esprit et fait le bras vaillant I
Rivé au sol, il aimera fortement le sol. Il voudra le faire aimer. François Fabié enseignera le patriotisme. Le patriotisme ardent ne laisse pas que d'être étriqué: la manifestation la plus complète en sera la revanche par les combats ; le bon forgeron forge des pioches et des socs, des charrues et des faux, des cloches et des croix, des clous pour ferrer les sabots et c'est toute la vie rurale, non pas toute l
32 i LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
Non, mais il faut veiller au grain, Le signal ne tardera guère Et je forge, en songeant au Rhin, Des fers pour nos choraux de guerre.
Un jour, François Fabié dont l'âme est toute douceur, sentit monter en lui une colère immense. Et ce fut une des grandes aventures de sa vie repliée sur elle-même. Emile Zola avait écrit La Terre. François Fabié répandit son indignation en une poésie vengeresse. L'indignation inspire bien les poètes les plus doux. Le poème de Fabié est d'une beauté vaillante. Mais que dit-il surtout à l'éloge de celte terre calomniée ?
Cynique romancier, laisse-les sous leurs chênes, Ne trouble pas leur air des senteurs de Paris Et puissent-ils au jour des batailles prochaines N'avoir point lu le livre où tu les as flétris ?
Ce paisible patriote est obsédé par la pensée des combats. Il adore les paysans, mais il les chérit particulièrement d'être des soldats. Il embouche la trompette épique.
Rends leurs corps beaux et fiers comme les troncs des
Comme tout ce qui naît et croit en liberté. [hêtres,
Ressuscite pour eux l'Ame do leurs ancêtres
Toute faite d'élan, de force et de clarté,
Afin qu'un jour, pareille à la ruche en furie
Que dans Iherbe, en luttant, renversent deux taureaux.
Tu puisses de ton sein voir jaillir, ô Patrie,
Tout armés et vibrants, tes essaims de héros!
Car ce n'est plus qu'en toi. Terre calomniée,
Que placent aujourd'hui leur espoir de demain
Tous ceux qui — te fuyant — ne t'ont pas reniée,
El qui révent du soc, une plume A la main.
Pardonne à qui te hait, dédaigne qui foutrage,
rr.AXçois fabil 3JJ
Souris au déserteur qui retourne vers toi. Donne à tous tes enfants patience et courage, La joie à qui récolte, à qui sème, la foi. Et tu nous sauveras des abimcs où tombe Tout peuple qui t'oublie ou rit de tes leçons. Car tu ne voudras point n'être plus qu'une tombe O mère des soldats et mère des moissons î
Tous les poètes provinciaux ont, comme François Fabié, ce patriotisme belliqueux qui marque une époque. Quand on voudra étudier les sentiments de la France en un moment de son histoire, les poètes de terroir fourniront sans doute les témoignages les plus exacts. Les sentiments pénètrent et restent en eux. Ils s'attardent en eux, alors qu'ils ont disparu d'ailleurs. François Fabié, ami des traditions, est défiant du progrès, un peu naïvement défiant. Il est heureux si un automobile — l'avenir — vient se briser contre un char pareil à ceux de l'époque romaine — le passé. Il regrette plus que tout le reste la vieille école, parce qu'elle était vieille.
Je te regrette, humble masm-c
Que zèbre une large fissure
Où font leurs nids les moineaux francs.
Insoucieux et gai symbole
De tes écoliers — vieille École
Qui fis tant d'heureux ignorants !
Si les idées sociales du poète sont un peu désuètes en leur timidité, sa philosophie est un peu caduque en sa mollesse. Elle geint avec résignation. François Fabié est résigné à la vie, à la mort. Il se résigne à tout, pourvu qu'on lui permette de pleurer sur tout. Il est constamment
mélancolique, lui qui devrait vivre avec joie parmi la nature qu'il aime et qu'il comprend. Il est essentiellement idéaliste. Mais à force d'être modeste, son idéal semble médiocre. Il envie le sort humble des sources, des petites sources.
Oh! les sources des prés, les belles sources fraîches Qu'entoure un cadre vert de mousse ou de cresson Et qui sortent du sol par de petites brèches,
Sans bruit, sans même une chanson, S'élèvent doucement comme un sein qui palpite Et, dans leurs fins bouillons tamisant le soleil, Font d'un fétu qui tremble une blonde pépite.
D'un brin d'herbe un levier vermeil ; Abreuvent par milliers les êtres d'une faune Pour qui ce creux d'un pied semble une mer sans bord Et qu'effraye en passant la libellule jaune
Vibrante en son corselet d'or ; Reflètent le ciel bleu, le nuage, la branche Berçant en ces rameaux le nid plein d'oisillons, Et le myosotis qui par grappe se penche
Sur le seuil sombre des grillons !
Mais ce poète des intimités rurales de la nature, ne souhaite point que les sources deviennent de magnifiques fleuves opulents. Il n'est point ambitieux pour celles qu'il nomme d'une épithète candide : virginales fontaines. Il ne veut pour elles — pour elles et pour l'homme — qu'une existence cachée à tous les regards. Car les regards sont indiscrets, et tous les indiscrets sont des méchants :
Ah I n'aimez pas si loin, petites sources bleues ! Placer haut l'idéal, c'est vouloir bien souffrir ; Le cœur ne franchit pas des millions de lieues, L'amour d'un astre fait mourir.
FRANÇOIS FABIÉ 327
François Fabié ne place pas haut l'idéal. 11 a peur de souffrir. Il voit partout des occasions de souffrances. Ce qui devrait le réconforter l'abat. Sa sensibilité est décidément excessive. Voir son village le fait pleurer. Ne plus voir son village le fait pleurer encore.
Depuis plus de trente ans je refais ce voyajc Tous les ans à pareille époque ; et tous les ans, Le même jour au même endroit — sans que ni l'âge, Ni l'amitié, ni l'art aux appels caressants Aient pu diminuer le regret que je sens — Je pleure en quittant mon village.
C'est trop. Cette philosophie n'est pas courageuse. Et tout ce qui, en François Fabié, devrait augmenter le courage de l'homme, ajouter à sa force de vivre, diminue celle force et réduit ce courage. C'est un des traits caractéristiques de ce poète qu'il est attaché aux ancêtres autant qu'au village. Il dit, avec les accents les plus pénétrants, son amour de la famille, et il a tout l'air de proposer cet amour en exemple aux hommes, en exemple et en leçon. Ses vers ne sont jamais plus beaux que lorsqu'ils parlent du père bûcheron valeureux du Rouergue. Il compte, indiscrètement lettré, que ses vers feront pleurer son père illettré.
Et si je vois alors cette larme captive
Que jamais la douleur n'a pu faire couler,
Au bords do tes cils gris, apparaître, trembler,
Glisser entre tes doigts, et s'y perdre, furtive,
Je dirai que mes vers sont clairs, simples et francs.
Que ma musc au besoin sait être raroilièrc,
Puisque pareil â la servante de Molière, Toi qui n'étudias jamais, tu me comprends. Je dirai que c'est là mon destin et ma tâche De chanter la forêt qui nous a tous nourris Et de me souvenir, chaque fois que j'écris. Que ma plume rustique est fille de ta hache.
Ils sont beaux aussi les vers qu'il consacre à sa mère, à sa mère qui si vite lui apprit le charme des monts et des bois, que toute chose chante ou pleure, que rien sur terre n'est sans voix. Mais ces souvenirs familiaux où il se complaît l'affligent et le débilitent. Et ces poèmes « ronronnent» comme un infatigable gémissement. Fidèle à la terre et aux morts, sur eux tous il pleure. On voudrait un Rouergat plus viril. Ce Français qui veut enseigner aux Français à vivre selon la tradition et selon la sagesse ne leur donne pas de leçons d'énergie. Mais sa tristesse a sa sérénité et elle a sa grâce. On attendait un appel à l'action, à l'action rendue efficace par les qualités héréditaires de la race. Nous avons un appel à la modération des désirs. François Fabié prêche l'inutilité presque coupable des efforts exagérés. Il est un poète du renoncement. Ne risquerait-il pas de faire croire qu'il est le poète d'une race en décadence ?
C'est ainsi que tout est contradiction en François Fabié. Ce rural venu dans Paris se croit déraciné. Il n'est que dépaysé. Il en veut incessamment à Paris, à la ville qui pourtant l'incline à aimer mieux le coin de terre où il reçut le jour. Cette haine paraîtrait factice — on la considérerait
FRANÇOIS FABIÉ 329
même comme un procédé de développement poétique — si l'on ne savait par ailleurs François Fabié si sincère 1 11 est hostile à tous les progrès qui l'ont fait le poète qu'il est, lui dont le père fut «petit-fils d'un serf et fils d'un artisan ». Enfin, tout ce qui devrait le soutenir dans le combat contemporain qui le navre, tout cela l'incite à verser des pleurs !
On consent néanmoins à écouter ses lamentations trop complaisantes, parce qu'il sait chanter la nature. Ah ! il est le poète sans complications de la nature toute simple ! Mais avec quelle voix il chante, avec quelle âme 1 11 vit la vie de la nature au jour le jour. Et rien de ce qui la fait frémir ne lui est étranger. 11 assiste, le coeur palpitant, aux levers et aux couchers du soleil, à la résurrection des saisons. Son émotion est toujours nouvelle quand il considère des spectacles qu'il a observés bien des fois ; c'est pourquoi ses impressions sont toujours neuves, toujours fraîches et vives ses expressions. Il est le témoin attentif, le témoin minutieux delà vie de la nature. Il n'est jamais las de la regarder vivre : la nature — et les hommes qui ne s'éloignent jamais de son mouvant décor. Et les tableaux qu'il en donne n'ont pas seulement une vérité locale. Ils ont une vérité générale. François Fabié ne dépeint pas seulement le Rouergue. C'est la terre qu'il chante, la terre dans ses variations universelles, dans ses changements éternels et sa constante uniformité.
C'est le péril de la poésie de terroir qu'elle se spécialise trop. Il n'est indifférent à personne de
savoir que, dans le Rouergue, on appelle les enfants : Jean-le-Long, Tony-de-la-Lande, Fricdel-Bosc, Francesou... Mais ce pittoresque est facile et superficiel. François Fabié le trouve quelquefois, car il ne l'évite pas et, aussi bien, il n'est pas impunément du Rouergue. Du moins il ne le recherche pas avec l'obstination puérile de quelques autres poètes provinciaux. Et la poésie de ses vers est tout intérieure.
Évidemment, nul ne peut chanter la nature sans chanter tous les aspects de la nature, François Fabié a célébré la Poésie des Bêtes et il a célébré tour à tour la poésie des Coqs, des Oisillons, des Chats, des Merles, des Moineaux, des Hibous, des Fauvettes, des Libellules, des Geais, des Hirondelles, des Crapauds, de l'Abeille, des Grillons, des Lézards, des Bœufs, des Papillons, des Chiens, des Dindons, des Roitelets, des Mésanges, des Corneilles, des Fauvettes, des Escargots, des Agneaux, des Chouettes, des Rouges-Gorges. Et d'abord on se demande s'il n'y a pas dans le recueil de poésies autant d'espèces d'animaux qu'il en peut entrer dans un traité de zoologie. Ensuite on est sur le point de rechercher quelles sont les catégories d'oiseaux que le poète a oubliées, en dépit de son soin indiscutable de n'en point omettre. Sa Muse a parcouru le village. Et on voit qu'elle a pris garde d'adresser un sourire aux représentants de chaque profession villageoise. 11 y a là les Bûcherons, les Scieurs de long, les Moissonneurs, les Sabotiers, les Fermiers, les Gardeuses d'oies, les Forgerons, les Pâtres, les
FRANÇOIS FABIÉ 331
Médecins de campagne, les Tueurs de loups, les Sonneurs, les Laboureurs. Il y a aussi les Braconniers que ne passent jamais les poètes des champs. François Fabié est entré dans la Maison, et chaque meuble fut pour lui le sujet d'un poème... Il a contemplé les paysages ; et nous avons une exposition de paysages de toutes les saisons et de toutes les altitudes... Mais un sentiment profond anime tous ces vers. Où donc, François Fabié, toujours disposé aux larmes, écrit-il :
Or comme aux premiers temps où, dans une agonie. Je m'arrachais des bras des miens tout éplorés Mon âme saigne encor d'une angoisse infinie A quitter ce vieux toit, ces champs, ces bois, ces prés Que j'aurais dans mes vers, à jamais consacrés Si le cœur donnait le génie 1
Le cœur ne saurait suffire à donner le génie ; mais il a suffi à donner aux vers de François Fabié une vie intense et durable. Il leur a assuré le relief. Il a écarté d'eux la monotonie. Il a fait de tous ses vers autant de poèmes inspirés.
Et l'expression fut toujours subordonnée à l'inspiration. Si tous les poètes provinciaux ressemblent à François Fabié, ils nous apprennent bien le caractère de la poésie et qu'elle n'est point un exercice trop adroit de rimes ou de rythmes. François Fabié n'est aucun moment préoccupé de varier ses rythmes. Il écrit les vers tels que tous les grands poètes ont accoutumé de les écrire, et pour se justifier d'en écrire après çux, il s'essaie à y mettre un accent personnel.
Il n'imite point les poètes. S'il est imprégné de quelques-uns d'entre eux, c'est à son insu. Naturellement il développe, car il cède à sa facilité. Il est éloquent. Quand il n'est pas éloquent, il advient qu'il soit verbeux. Il raconte longuement, car il lui plaît de conter et il ne laisse pas que d'être bavard. Parfois aussi ses vers abondent en épithètes, toutes senties, msàs quelques-unes banales.. Et quelquefois ses métaphores sont poncives comme les sentiments qui les suggèrent. François Fabié écrit volontiers à la Neige :
Sois parmi nous la bienvenue !
Descends à flots, viens te poser Sur la terre glacée et nue, Que réchauffera ton baiser !
11 écrit volontiers de la terre et de la neige :
L'hiver dans le tombeau semblait l'avoir scellée Et du sommet du pic aa creux de la vallée Froide, elle reposait dans ses suaires blancs... ... Et voici qu'en effet sur son épaule nue, Devant la tiède haleine on ne sait d'où venue, Son manteau de frimas se déchire et se fond ; Voici qu'en lacs d'azur se rouvrent ses prunelles. Et qu'aux vents ses cheveux en forêts éternelles Ondulent lentement au bord du ciel profond, De sa robe de prés, de froments et de seigles, Ses monts étincelants où vont percher les aigles. Jaillissent comme un sein rigide au bout vermeil.
Il écrira : messidor, la conque glacée, la frof daîson verte, le vert coteau, Vautan arrive enflai sa trompe... Mais ne multiplions pas ces exemi
FRANÇOIS FABIÉ 333
pies.. Les vers de François Fabié sont harmonieux et nombreux. Ils vont, dociles et rapides, au gré de l'inspiration.
Un jour, François Fabié pleurait (il fallait bien qu'il pleurât) sur la disparition de la chanson de terroir. Il pleurait la mort du vieux chansonnier qui chantait la chanson si douce de la Saint- Jean où se répondent le berger et la bergère qui vont changer de maîtres et s'éloigner, portés, ou chassés par le destin :
Celle des conscrits que le sort Emmène pour sept ans combattre l'Angleterre
Et qui trouvent après la guerre Leur promise au couvent et leur vieux père mort,
— Pauvres conscrits tombes au sort !
Celle de la blonde Jeannette
Qu'au fond du grand pré clos, dans l'herbe fait asseoir
Sur son manteau jusques au soir Un galant qui du loup la défendra, pauvrette !
Oh I cette chanson de Jeannette I
Et la ballade des Sabots Qui coûtèrent cinq sous de bois et de facture.
Cinq de bride, cinq de ferrure, Et durèrent longtemps et tinrent les pieds chauds,
— Les honnêtes et bons sabots !
El François Fabié se lamentait :
Il est mort, le naïf chanteur.
Et morts tous ses pareils, et morte ou dédaignée
La pauvre chanson surannée, Douce fleur du terroir dont elle eut la senteur,
Klic est morte avec son chanteur.
Elle n'est pas morte. Elle s'est transformée...
La simple ballade du temps jadis ne ressuscitera plus. Mais est-ce que la poésie de François Fabié ne porte pas au loin la senteur du terroir, avec l'amour de la terre natale et de toutes les traditions qui en prolongent le culte chez ses enfants dispersés ! François Fabié est venu au moment où ce culte semblait s'affaiblir avec ses traditions. Et sa poésie est souvent l'écho lamentable de ce passé qui ne peut plus se défendre. Je la voudrais plus vaillante et plus allègre. Néanmoins cette œuvre de terrien désolé est saine et bonne. Le vent qui balaye le pays du Rouergue sèche ses larmes faibles et insinue en elle une chaleur vivifiante. Et François Fabié est un artiste qui sait, quand il le faut, chanter la terre de France — à pleine voix.
4 mai 1905.
BLASCO IBANEZ
La France fait grand accueil à ce romancier d'outre-monts. Blasco Ibanez obtient ici un succès comparable au succès dont il jouit en Espagne. Là-bas, tous ceux qui lisent, le lisent. Les livres de Blasco Ibanez ont sans doute beaucoup plus de lecteurs que les livres des autres romanciers, riches autant que les siens d'imagination, de vie, de vérité, de couleur. Notre curiosité française est également retenue. La gloire a ses privilégiés. Pourtant, il faut distinguer, si l'on ne veut pas confondre. Nous avons un empressement presque pareil pour presque tous les écrivains de tous les pays. Et ces écrivains sont de deux sortes. Il y a ceux qui peuvent exercer une influence sur notre mentalité littéraire. Ils nous envahissent timidement ou avec éclat ; mais, une fois passée la frontière, ils cultivent le terrain qu'ils ont occupé. Et lorsqu'ils se retirent, expulsés par le temps qui ne tolère plus de dominations durables, ou par d'autres envahisseurs empressés à régner h leur tour, du moins restent des traces profondes do leur passage dans les intelligences. Et ils entrent dans l'histoire de Tespril humain, ils appartien-
nent à l'histoire de la littérature française. Mais il y a les écrivains que nous voulons connaître parce que nous sommes curieux de toutes les manifestations de la vie intellectuelle dans l'univers. Nous nous enquérons d'eux, qu'ils soient Russes ou Scandinaves, Orientaux ou Occidentaux, Anglais, Italiens, Espagnols ou Sud-Américains. Et tous se succèdent, chez nous, où ils ne demeurent guère. Vous déciderez à quelle catégorie Blasco Ibanez doit être rattaché. Il me semble à moi que si nous lisons avec une faveur infatigable des romans comme Terres maudites, Fleur de mai, Boues et Roseaux, c'est moins pour ce qu'ils découvrent à nos yeux du génie espagnol, que pour ce que nous retrouvons en eux du génie français.
Cependant la terre d'Espagne seule inspire Blasco Ibanez. Elle l'inspire on ne peut mieux. Blasco Ibanez est un peintre à peu d'autres pareil de la nature et des mœurs espagnoles. La vie détermine l'œuvre. Blasco Ibanez est non seulement homme de lettres, mais homme politique par surcroît. Il est député aux Cortès. Il s'autorise même de ce qu'il est député pour avoir des opinions, des convictions, ce n'est pas assez dire, une foi. Ne croyez pas que je veuille plaisanter, je n'oserais, je ne saurais. Mais les convictions d'un romancier le gênent assurément moins dans sa carrière politique que dans son activité littéraire. La carrière d'un homme politique se développe tantôt grâce aux convictions, tantôt malgré elles. Elles peuvent être un appui,
BLASCO IBANEZ 337
elles sont rarement un obstacle. Qu'elles interviennent dans l'activité littéraire, elles la tyrannisent. Nous avons le droit de rechercher parmi l'œuvre de Blasco Ibanez toutes les tendances politiques, religieuses, sociales, de l'Espagne contemporaine : elles y sont exprimées. Toutefois, elles ressortent moins des romans directement politiques, religieux, sociaux de Blasco Ibanez que le député semble avoir imposé au romancier d'écrire, qu'elles ne ressortent des autres, où Blasco Ibanez, artiste simplement et observant seulement la vie, à môme la vie, s'est uniquement proposé de peindre la nature et les mœurs espagnoles. Il est admis en outre que le talent du romancier se cache un peu lorsque le politicien paraît.
Qu'il étudie l'oppression du passé sur le présent espagnol (La Cathédrale) et là décadence de l'Espagne par la superstition religieuse et l'omnipotence cléricale; qu'il étudie dans Vlntrus l'action tortueuse des Jésuites et leurs sournoises conquêtes ; qu'il étudie ailleurs les complications du problème ouvrier... les lettrés sont moins satisfaits que les électeurs. La vie, cette vie intense dont les romans de Blasco Ibanez sont parfois animés, s'alentit, s'appesantit. La dissertation se substitue à l'action. La mesure et l'ordre, si étonnants chez cet écrivain méridional, ne sont plus remarqués. Plus de goût I
Blasco Ibanez n'est point un écrivain de doctrines et de thèses. C'est un écrivain réaliste, qui n'écrit à merveille que lorsqu'il observa précisé-
ment. Et si son inspiration littéraire est tout espagnole, elle est plus nettement encore une inspiration provinciale — provinciale comme son observation. Blasco Ibanez est le romancier de la province de Valence. Les écrivains français nous ont gratifiés de quelques très beaux livres sur l'Espagne. Mais la plupart ne pénètrent l'âme espagnole qu'à travers la littérature et l'histoire (je ne parle pas de ces romans espagnols de pacotille, de ces voyages en Espagne de camelote que l'on nous prodigue depuis peu d'années et qui ne comptent pour rien). La plupart nous donnent le décor plus que la réalité. Et Blasco Ibanez reste original à nos yeux parce qu'il nous révèle de la vie espagnole, ou plus exactement de la vie d'une province espagnole, sa vérité, sa vérité vraie, son intimité émouvante, tragique.
Ce n'est pas la couleur pittoresque qui caractérise cette Espagne, c'est le tragique effroyable des paysages et des âmes. Les romans de Blasco Ibanez sont des drames très noirs. Les Terres Maudites commencent par un crime assez généreux : Un fermier assassine un propriétaire qui l'exploite avec une cupidité odieuse. L'œuvre se continue et se termine par des crimes, des meurtres, des attaques, des embuscades, des provocations, des haines, des incendies. Toutes les horreurs de la vengeance implacable et injuste s'y déroulent, lugubres, sinistres, atroces. Fleur de Mai : des crimes, des crimes, des crimes. Crimes de la mer qui lue les hommes laborieux, crimes de toutes sortes dans les familles où le vice et
BLASCO IBANEZ 339
l'amour exercent leurs ravages égaux. Et encore, crimes de la mer qui se fait l'auxiliaire des vengeances et non contente d'aider à détruire les coupables, supprime du même coup, les innocents. Boues et Roseaux : Toujours des crimes et, pour innover, infanticides et suicides... Ah! la vie n'est point paisible et sereine des héros de Blasco Ibanez !
Et la vertu n'est pas récompensée dans ses livres. S'il y a des victimes en ce moment romanesque et réel, on peut être certain que les victimes seront toujours les hommes droits et laborieux qui vivent parmi les fripons nonchalants et hardis. Blasco Ibanez n'a pas besoin de discuter les problèmes sociaux qui se posent naturellement dans la vie de ces hommes simples et terribles. L'anarchie semble dominer la vie sociale de ces héros primitifs... Car ils sont, tous, des primitifs. Ils ne sont point gâtés par une civilisation raffinée. Ils obéissent à leurs instincts. Ils ne cherchent pas à leur désobéir. Us sont essentiellement peuple. Ils sont essentiellement nature. On ne voit pas ce que le républicanisme novateur du député Blasco Ibanez peut, pour les améliorer — eux, et leur existence. Us ne sollicitent aucune réforme. Us sont traditionnels et indépendants. Us croient « en Dieu », mais ne le craignent pas. Us ne redoutent même pas le diable. Et ils vivent avec frénésie.
Que peuvent les réguliers, les disciplinés, parmi eux? Rien.
Voici les héros de Terres Maudites. Dans la huerla qui avoisine Valence, il est une terre mau-
dite. Elle appartient aux fils de Don Salvador qu'assassina son fidèle fermier Baret, enfin las de la misère à quoi son propriétaire le condamnait cruellement. Baret mourut aux galères et les paysans des alentours ont juré qu'aucun ne prendrait à bail les terres de Salvador. Arrive un jour, avec sa femme et ses enfants, le fermier Batiste. Il est étranger au pays. Il ne sait pas quelle malédiction pèse sur le domaine. Il est pauvre. Il faut qu'il nourrisse les siens. Il a pris la terre à ferme. La guerre est déclarée contre cet intrus. Vexations et procès d'abord. Puis, on tue ses chevaux. On attaque ses enfants. L'un meurt. Sa fille est rouée de coups, rudement blessée par ses compagnes. Il travaille cependant, il travaille. Il croit adoucir le destin. Vainement. Le chef de ses ennemis est Pimento, fainéant et ivrogne, qu'entretient sa femme, pauvre bête de somme, dévouée, qu'il commande et qu'il frappe. Tous les paysans s'associent à Pimento. Son travail même les rend plus hostiles. Enfin, Batiste tue Pimento dans la nuit. Mais lui, d'abord, a été blessé. Et le feu anéantit sa maison reconstituée. Ah I le pain, comme il coûte cher à gagner et comme il rend les hommes mauvais !... « Et avec une résignation orientale, ils s'assirent tous au bord de la route et attendirent le jour, les épaules transies par le froid, la face grillée par ce brasier qui jetait sur leur morne visage des reflets de sang, les yeux attentifs à suivre les progrès du feu qui dévorait le fruit de leur labeur et le convertis- ,sait en cendres aussi ténues et friables que
BLASCO IBANEZ 341
leurs anciennes illusions de paix el de travail. > Voici les héros de Fleur de Mai. La veuve d'un marin a deux fils Pascualo et Tonet. Pascualo travaille. Il est un peu ridicule. Tonet paresse et boit. Il est beau et aimé des femmes. Pascualo épouse la belle Dolorès, sans le sou. Tonet épouse la riche et triste Rosaria follement amoureuse de lui. Il la ruine, la contraint aux travaux les plus rudes, lui prend tous ses gains, l'abrutit sans lasser son amour, la réduit à l'esclavage. Il est aimé de Dolorès qu'il aime aussi. L'aime-t-il? En tous cas, il est nourri dans la maison de sa belle-sœur. Il y séjourne le plus possible. Il trouve là bon gîte et le reste. Il a de Dolorès un enfant. Pascualo s'en croit le père. Et Tonet vit, aimé et admiré de tous. Un jour, Pascualo apprend la vérité. Il tuera son frère Tonet. Mais il périra comme lui. Une nuit de tempête, la mer les engloutit tous les deux. Si les méchants tremblent quelquefois, les bons n'ont jamais lieu d'être rassurés.
Voici les héros de Boues el Roseaux. Nous sommes dans ces petites Iles qui parsèment le lac d'Albuféra en vue de Valence. Là, vit une population de pêcheurs et de cultivateurs de rizières, Ames frustes, indulgentes aux délits de braconnage et de contrebande, mais pour la plupart, probes el fières. Paloma, pêcheur toujours fainéant, toujours prêt à boire, toujours prêt à rire, a pour fils Toni qui lui-même a pour fils Tonet. Tonet de Boues el Roseaux ressemble comme un frère à Tonet de Fleur de A/ai, qui lui-môme n'est pas très différent de Pimento de Terres Maudiles. Les
personnages des romans rustiques et marins de Blasco Ibanez ne sont pas de types très nombreux, peut-être parce que les types populaires primitifs ne sauraient être, en effet, très variés, peut-être parce que Blasco Ibanez, satisfait d'une création heureuse, ne fatigue pas son imagination à des inventions nouvelles. Et il faut noter que si dans ces trois romans, les mœurs sont identiques, les intrigues de Fleur de Mai et de Boues et Roseaux sont similaires. Toni, abandonnant la tradition de ses ancêtres pêcheurs, veut cultiver le riz. Il s'épuise en des efforts géants. Tous le raillent. Lui, malgré sa ténacité, est triste et pauvre. Son fils Tonet est le bellâtre avantageux. Il aime Néléta, la femme du riche cabaratier Canarael. Elle l'aime. Il s'installe dans la taverne. Il y élit domicile. Néléta est sa maîtresse. Il y a « le doigt de Dieu » n'est-ce pas ! Tonet abandonne à la mort dans les roseaux l'enfant qu'il a de Néléta. De remords, il se tue. Mais quel est le plus malheureux? C'est son père Toni. Accompagné de sa fille adoptive, la Borda, il va chercher le cadavre pour l'ensevelir... Il est triste jusqu'à la mort. Que lui reste-t-il à faire en ce monde? Il a peiné nuit et jour. Il n'a point conquis la fortune. Et il n'a plus d'enfant pour continuer son œuvre. « Les larmes coulèrent de ses yeux, tandis qu'il songeait au vide de son existence, à la solitude qui l'attendait, plate, monotone, interminable comme ce lac qui brillait devant ses yeux sans une barque qui vînt troubler le miroir de sa surface. Et tandis que la lamentation de « l'oncle »
BLASCO IBANEZ 3t3
Toni se faisait entendre et troublait comme un cri de désespoir le silence de l'aube naissante, la Borda, voyant que son père avait le dos tourné, "inclinait sur le bord de la fosse et déposait sur a têle livide un ardent baiser de passion intense, J'amour sans espérance, osant, devant le mystère de la mort, révéler pour la première fois le secret de toute sa vie. > Comparez le dénouement de Boues et Roseaux à celui de Fleur de Mai, ou à celui de Terres Maudites ; c'est la même protestation résignée ou rageuse contre la cruauté de la nature et de la vie.
C'est qu'ils sont tristes, abominablement tristes, les romans de Blasco Ibanez. On dirait que tout y complote contre la paix des hommes dans le travail et l'accomplissement de leurs devoirs, tout. On sort d'eux,ayant laissé toute espérance, désenchanté, désabusé, atteint d'un pessimisme irrémédiable Que pourra... dites, que pourra le progrès social prêché par le député républicain ? Rien.
Les forces naturelles sont mauvaises. Elles sont méchantes. Blasco Ibanez est un grand poète de la nature. Il sait peindre avec la même puissance éclatante, les plaines fertiles sous le soleil, les terres marécageuses et pestilentielles et la mer soulevée. Il sait chanter la gloire des semailles, la grandeur du travail opiniâtre à travers les champs, l'épouvantable combat des hommes contre la terre inféconde. Tout devient épique chez ce romancier. Ce n'est pas procédé. C'est conception. Ce réaliste est poète. En lisant ces livres si profondément
344 LES s ASIE DIS LITTÉRAIRES
imprégnés des senteurs de la terre d'Espagne, on songe au génie français. Les écrivains les plus proches de nous sont ceux à qui nous comparons, de préférence, les écrivains étrangers. Nous associons sans effort le nom de Blasco Ibanez au nom d'Emile Zola.
Comme Zola, Blasco Ibanez emplit ses romans, pourtant réalistes, de personnages grandioses, immenses, proprement épiques, d'une puissance à quoi rien ne résiste. C'est la mer, c'est la terre sauvage des côtes ou la terre luxuriante des plaines. La vie entière des hommes est déterminée par elles. Ils sont le jouet de leur force. Hélas ! leur domination est toujours malfaisante. Les qualités des hommes et des femmes sont, aussi, omnipotentes et funestes. La beauté est un vice. La beauté est un crime. Toutes les femmes belles répandent la douleur et la mort autour d'elles. C'est Dolorès de Fleur de Jfar, aimée des deux frères, causant le malheur irréparable d'une femme, entraînant dans la mer avide son mari, son amant. C'est Néléta de Boues et Roseaux^ conduisant son amant au crime dont elle est complice, vouant les autres aux larmes éternelles. Rien ne résiste à la beauté, qui ne fait que le mal. L'amour n'est ni moins pernicieux, ni moins puissant. Si les héros de Blasco Ibanez avaient l'esprit critique, ils seraient en proie à la terreur dès qu'ils commenceraient d'aimer. Tous ceux qui aiment meurent, souffrent. L'amour est un fléau. Et on ne se délivre pas de l'amour. On aime inconsciemment, mais on aime à jamais. Plaignez ceux qui aiment 1
BLASCO IBANEZ 345
Plaignons ceux qui sont aimés î Plaignons celles [là ne le sont pas. Elles périssent de leur amour ans espoir,,.
Il est aussi épouvantable d'être un vaincu que d'être un triomphateur de l'amour.
Terrible souveraineté des instincts ! Tous ces héros si simples sont d'un seul sentiment, d'une seule pièce. Les uns sont ivrognes, les autres voleurs. Les uns paresseux, les autres laborieux. Ils ne sont que cela, ils ne peuvent cesser d'être cela. Et chaque instinct s'exprime avec une vigueur effrénée. Aussi, les enfants, eux-mêmes, peuvent déterminer les pires drames. Dans Fleur de Mai, Rosetta, la fillette demi-sœur de Pascualo et de Tonet,n'a qu'un but: révéler à Pascualo son malheur et sa honte, qu'il est trompé par sa femme et son frère, que l'enfant dont il se croit le père ne lui appartient pas. Elle anime sa colère, et redevient une fillette. Qu'est-ce qui la pousse ? La jalousie, la haine, la perversité, un obscur sentiment de justice? On ne sait. Elle cède à un instinct. Et le malheur se répand sur tous. Les uns meurent. Il ne reste aux autres que leurs yeux pour pleurer. Et tous ces personnages primitifs sont irresponsables. Ils sont les jouets de puissances mystérieuses, supérieures à eux, dont ils ne comprennent, ne devinent rien. Et si quelques-uns sont plus compliqués et plus fins, ils ne sont que I)Ius malhonnêtes ; contrebandiers, usuriers, ils accaparent les profits des simples, qui travaillent comme des botes et leur ressemblent. Monde de barbares où l'homme est facilement un loup pour
l'homme ! Monde où tout est sommaire et grand, les spectacles de la nature et les combats des âmes. Monde qui est l'empire de la fatalité.
Ces livres, où tout prend comme dans ceux de Zola, un caractère épique, sont déprimants comme les siens. Si Blasco Ibanez a la même poésie, il a aussi la même aptitude aux peintures naturalistes. Ses descriptions, qu'elles s'appliquent à la terre ou aux hommes, sont de la fermeté la plus sobre; naturellement concrètes et précises, elles n'excluent pas les hideurs, les horreurs du naturalisme le plus répugnant. Il a plaisir à nous montrer dans Fleur de Mai le cadavre du père Pascualo. « Plongeant les bras dans l'eau, ils retirèrent un corps gonflé, verdâtre, avec un ventre énorme et près d'éclater, avec une tête fracassée qui n'était qu'une bouillie informe, et tout ce corps était mordu par de petits poissons voraces qui, ne lâchant pas prise, se hérissaient sur le cadavre et lui imprimait des frissons à faire dresser les cheveux. » 11 insiste volontiers sur la barque-courrier du Palmar à Valence (Boues et Roseaux). « Celle-ci répandait autour d'elle une insupportable puanteur. Les planches étaient imprégnées de la buée chaude sortie des paniers remplies d'anguilles et des émanations accumulées des centaines de voyageurs qui y passaient; et c'était une odeur complexe et nauséabonde de cuirs gélatineux, d'écaillés de poissons enfoncées dans la boue, de pieds sales, de hardes crasseuses qui, par leurs frottements répétés, avaient fini par polir les bancs delà barque. » Et comme il a
BLASCO IBANEZ 347
le goût du cadavre, il nous fera voir le chien de Tonet découvrant le cadavre de l'enfant jeté dans les roseaux {Boaes et Roseaux).
« Tonet... avait vu contre le bordage de la barque un paquet de chiffons et, sortant de ce paquet, quelque de chose de livide et de gélatineux, couvert de sangsues: une petite tête gonflée, difforme, bleuâtre, la cavité des veux absolument vide et, pendant hors de l'une d'elles, le globe de l'un des yeux; tout cela, si répugnant, répandant une odeur si nauséabonde que l'eau et l'espace parurent en une minute devenir noirs tout comme si la nuit était tombée tout d'un coup sur le lac. » Ainsi, Blasco Ibanez emploie jusqu'à leurs excès les procédés des naturalistes. Il a aussi toutes les qualités des réalistes français. Il connaît Daudet autant que Zola. Avec l'abondance des complications romanesques — dans chaque livre chaque personnage a son drame — il a cet ordre admirable du récit qui fait que toutes les émotions se multiplient sansjamais se contrarier. Cette émotion décuplée par des habiletés qui sont parfois des roueries, est si intense qu'elle devient de l'angoisse. Et nous avons aussi le sentiment absolu de la vérité. Et ce qui assure la vertu morale de ces livres douloureux, c'est la pitié pour les misères humaines qui circule en eux. A la fin <\o; Boucs et lioseaux meurt le vagabond Sangonera, Mui confesse en mourant ses fautes et ses espérances. Il a foi en le Christ qui doit revenir de nouveau sauver les pauvres gens. Il croit même l'avoir rencontré une nuit mystérieuse au bord du
lac... Blasco Ibanez a l'espoir que les pauvres gens seront sauvés ; on sent qu'il aime ces pauvres gens. Mais d'où viendra le salut? Est-ce le député qui le préparera pour les héros pitoyables du romancier ?
Du moins, l'humanité, la générosité, frémissent dans cette œuvre où l'impassibilité n'est que de surface. C'est pourquoi, très disciplinée peut-être par les leçons de nos meilleurs écrivains romanesques, elle n'a pas seulement pour nous le mérite précieux d'être la peinture la plus exacte, la plus chaude, la plus colorée des paysages et des mœurs de la province espagnole. En nous donnant des exemples presque parfaits d'un art que nous connaissons, elle ranime en nous les sentiments éternels qui vivifient toute littérature.
27 mai 1905.
C'est une gloire qui monte.
Albert Samain a vécu une vie courte et silencieuse, triste et résignée. Poète, il mourut fonctionnaire à quarante-deux ans.
L'art lui était la consolation de sa vie. L'art lui était une raison de vivre. Il se dévoua totalement à l'art. Son œuvre est la plus différente qu'il soit possible de sa vie plate ; elle est bien l'œuvre d'un artiste qui trouve dans les plus beaux rêves un divertissement aux réalités les moins belles. Et si, malgré quelques éclats intermittents, une mélancolie monotone la recouvre, il est inutile de l'expliquer en disant que la tristesse du ciel du Nord est seule à l'éclairer. La vie dolente d'Albert Samain suffit à expliquer tout. Elle répandait une teinte grise sur les paysages étincelants... Mais Albert Samain vécut loin des groupes littéraires qui étaient alors rangés en bataille. Il les connut, mais il s'écarta d'eux, bruyants et vulgaires. Son goût l'avertit contre leurs excès. Il se défia do leurs nouveautés brutales. S'il les subit peu à peu, il les filtra.
Fond et forme, inspiration et rythme, ce poète
eut une originalité qui reste définissable nettement. Sa personnalité sans puissance se dessine avec finesse dans l'histoire de la littérature. Notezle, il ne se perd pas dans la foule des éphémères. Il est un des noms, — sinon une des influences — que l'histoire des lettres gardera. Il est une date ; une fin ou un commencement? en tous cas, un moment de l'évolution poétique. Au reste, poète profondément, intimement, avec un geste naturel il parait chaque chose d'une beauté durable. L'harmonie habitait ses lèvres délicates.
... Il méritait qu'une monographie minutieuse lui fût consacrée. M. Léon Bocquet s'est chargé de l'établir et de l'écrire avec un soin amoureux. Il ne laisse rien au hasard. Il explique tout, et quelque chose de plus encore. Son livre est une histoire et une dissertation. Il discute toutes les opinions émises sur Samain. Il les garde presque toutes. S'il en rejette quelques-unes il a tort, car toutes sont bonnes, même celles qui semblent s'exclure. Samain, en effet, n'était peut-être pas un esprit très complexe — mais son œuvre ne laisse pas d'être assez composite. Au surplus, la critique à son endroit fut toujours très diligente. On peut dire que l'étude de M. Léon Bocquet rend caduques toutes celles qui l'ont précédée. C'est un éloge.
Un chapitre manque néanmoins au livre de Léon Bocquet. Il ne nous révèle pas l'influence exercée par Samain. C'est peut-être parce qu'il s'est attardé prudemment à nous apprendre quelles influences s'étaient exercées sur Samain. Et
il lui paraissait sans doute qu'un écrivain qui en avait en somme tant sollicité n'en avait guère à transmettre qui lui fût propre. Je ne sais cependant si Albert Samain a subi beaucoup d'influences. Lui, contemporain des symbolistes verslibristes, qui fut si habile à se défendre de leur dangereux empire, il n'était point poète à se soumettre à d'autres dominations. Je crois avoir lu tout ce qui fut écrit de notable sur Albert Samain. Je puis dresser la liste des maîtres qu'on lui donne. C'est, depuis André Chénier, tous les romantiques, et Desbordes-Valmore et Musset, jusqu'à Banville et Richepin. C'est le Parnasse entier : Leconte de Lisle, Hérédia, Coppée aussi. C'est Edgar Poë, c'est Baudelaire, c'est Verlaine. Pourquoi ne pas citer Théocrite ou Virgile? Du moins, nous le voyons, on attribue comme inspirateurs à Samain tous les poètes qui, avant lui, créèrent et transformèrent la poésie moderne. Est-ce dire qu'il les continue et qu'il est un anneau de la chaîne ininterrompue des œuvres et des hommes à travers les siècles ? Alors, oui.
Mais il n'imite pas ces écrivains. Il se complaît à les lire, lui qui cherche perpétuellement à s'évader de la vie mélancolique qi^e les temps lui ont faite, lui qui se sent ici-bas comme en exil et chante fraternellement Galswinle.
O toi, qui pour l'exil ainsi fut désignée Que de fois j'ai baisé ta face avec ferveur Blanche morte, étendue au plus doux de mon coeur. Vase mélancolique, ô Galswinte, ma sœur.
Il est naturellement livresque. Il passe aisément de l'antiquité grecque, alexandrine, au xviii° siècle, aux années plus proches. Il lit tout. Il n'imite rien. Rien ou presque rien, sinon peutêtre Baudelaire, détestant, aimant et maudissant la femme fatalement perverse. Encore le talent ingénieux d'Albert Samain n'est-il pas servile. Il a tour à tour l'état d'esprit de tous les écrivains que Ton reconnaît en lui. Lui qui va de rêves en rêves, est-il surprenant qu'il ait fait tous les rêves dont s'anime la poésie de ceux qui l'ont précédé! Ne prenons qu'un exemple. On a voulu le considérer comme un imitateur de Verlaine. 11 écrivait lui-même :
« J'ai lu du Verlaine, et jamais ces vers fluides et impondérables n'ont parlé plus à mon cœur. C'étaient, ces vers de douceur brisés, comme des mains flottantes qui passaient sur mon chagrin et l'effleuraient d'une fraîcheur tiède. C'était le tact, tendre à défaillir, des charpies fines qui neigent sur la chair en souffrance et une exquisité de faiblesse, une volupté agonisante et comme une titillation aux plus sensibles fibres qui faisait venir presque des larmes aux yeux. »
Mais s'il a une sentimentalité analogue à celle de Verlaine, cela ne signifie pas du tout qu'il s'inspire de lui. Comme M. Léon Bocquet a raison lorsqu'il explique la ressemblance des Fêles Galantes et d'une partie du Jardin de VInfante par une admiration commune des deux poètes pour Watteau. C'est une des idées les plus justes de la critique de Léon Bocquet. Il ne se
aiisfait pas des constatations immédiates et superficielles. Il remonte patiemment aux origines. C'est un soin qu'on prend rarement aujourd'hui. C'est pourquoi tant de comparaisons sont fausses, tant de critiques fragiles. Il est bien vrai qu'Albert Samain écrivait souvent d'après les peintres ou les musiciens. Watteau ne lui suggérait pas ses poèmes. Mais l'admiration qu'il avait pour l'œuvre de Watteau développait son goût pour les scènes que cette œuvre figurait, pour ces scènes dont ses rêves faisaient des réalités. Il donne lui-même le secret de son inspiration, que d'autres appelleraient sans droit son imitation.
Watteau, peintre idéal de la Fête jolie.
Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir.
Et tu donnas une âme inconnue au Désir
En l'assoyant aux pieds de la Mélancolie.
Tes bergers Ans avaient la canne d'or au doigt. Tes bergères, non sans quelques façons hautaines. Promenaient sous l'ombrage où chantaient les fontaines. Leurs robes qu'effilait derrière un grand pli droit...
Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses; Les cœurs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé, Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l'amour triste à la douceur des choses.
Les Pèlerins s'en vont au Pays idéal...
I^ Galère dorée abandonne la rive :
Et l'amante k la proue, écoute au loin, pensive.
Une flûte mourir dans le soir de cristal...
Oh! partir avec eux par un soir de mystère O maître, vivre an soir dans ton rêve enchanté ! La mer est rose... Il souffle une brise d'été, Et quand la nef aborde au rivage argenté La luno doucement se lève sur Cythère.
C'est un aveu. Albert Samain a une tendance aux chimériques voyages « vers des îles d'amour sur des lacs bleus écloses », aux départs fantaisistes sur des « nacelles roses ». Il veut vivre un soir dans le rêve enchanté, qui est le rêve enchanté de Watteau.Il fréquente son génie dans la mesure où il aime le xviii^ siècle d'élégance légère et de volupté mièvre jusqu'à la tristesse. Ainsi faisait Verlaine pour les mêmes raisons. Et Samain ressemble à Verlaine, mais ne l'imite pas.
Il n'imite rien ni personne, — pas même Baudelaire, je pense. Pourtant, ses vers résonnent parfois comme ceux de Baudelaire, et ils expriment les sentiments que l'on retrouve aux Fleurs du Mal. Oui, Albert Samain a bien la conception de la femme ennemie de l'homme, vampire des cerveaux, créature de fraude, de ruses et d'impudeur sanglante. Est-ce que sa vie de solitaire timide, vouée aux grands désirs fiévreux, ne lui imposait pas cette conception? Retenons ceci, que Albert Samain a l'originalité d'un poète de siècle très cultivé. Il n'est plus possible que les poètes soient très ignorants et chantent simplement leur petite chanson. Ils ont tout lu, poètes et philosophes, et ils empruntent à chacun le ton nécessaire pour exprimer les sentiments qu'ils éprouvent, et naturellement ils le modifient selon leur voix.
Poète de la nature, aède des petites épopées intérieures de l'âme, Albert Samain développe et précise les tendances de tous les poètes du xix« siècle. La vie de l'âme se mêle à la vie de la nature. Il n'est plus possible aux poètes de les séparer. Ils
ne décrivent donc plus les paysages indépendamment des hommes qui s'y meuvent. Ils ne sont sensibles qu'aux modifications des états d'âme par les paysages, à la manière dont nous voyons les paysages selon les états de notre âme. Ces correspondances entre l'âme et la nature, ces contacts subtils, comme Albert Samain sait les noter I Si d'autres venus avant lui, qui ont interprété la nature avant lui, lui prêtent des couleurs, des formes, des parfums, un paysage d'Albert Samain n'en a pas moins des nuances, disons une physionomie particulière qui le fait reconnaître entre tous. Il a surtout subi le charme, nous dira M. Léon Bocquet, des heures enveloppées de brouillards et de lune. Les décors lunaires, il les peint amoureusement. Et son âme, dans la nuit, s'épanche plus librement.
Oh ! écoute la symphonie !
Rien n'est doux comme une agonie Dans la musique indéfinie Qu'exhale un lointain vaporeux ;
D'une langueur la nuit s'enivre Et notre cœur qu'elle délivre Du monotone effort de vivre Se meurt d'un trépas langoureux.
Glissons entre le ciel et l'onde, Glissons sous la lune profonde :
Toute mon Ame, loin du monde, S'cat réfugiée en tes yeux
Et je regarde tes prunelles Se pftmer sous les chanterelles Comme deux fleurs surnaturelles Sous un rayon mélodieux.
Oh ! écoute la symphonie !
Rien n'est doux cemme l'agonie De la lèvre à la lèvre unie Dans la musique indéfinie...
Poète des soirs, poète de la nuit, poète du silence ! La poésie suave du silence est celle qu'il préfère. Et ses vers ténus et languissants deviennent alors plus mélodieux.
Le silence descend en nous,
Tes yeux mi-voilés sont plus doux :
Laisse mon cœur sur tes genoux.
Sous ta chevelure épandue.
De ta robe un peu descendue Sort une blanche épaule nue,
La parole a des notes d'or ;
Le silence est plus doux encor,
Quand les cœurs sont pleins jusqu'au bord.
Il est des soirs d'amour subtil, Des soirs où l'âme, semble-t-il, Ne tient qu'à peine par un fil...
Il est des heures d'agonie Où l'on rêve la mort bénie Au long d'une étreinte infinie.
La lampe douce se consume ; L'âme des roses nous parfume.
Le Temps bat sa petite enclume.
Ohl s'en aller sans nul retour,
Oh 1 s'en aller avant le jour,
Los mains toutes pleines d'amour I
Oh! s'en aller sans violence S'évanouir sans qu'on y pense D'une suprême défaillance...
Silence !... Silence !... Silence!...
La nature et l'âme, elles vibrent ensemble. Et chantant les exaltations et les langueurs de son âme dans la nature, Albert Samain semble continuer l'évolution de tous les poètes romantiques. 11 leur ajoute ce que son temps lui impose. Il décrit comme eux son moi avec complaisance. Dans ses apirations passionnées, dans ses enthousiasmes amoureux, il ne s'intéresse qu'à lui. Il ne voit dans la femme qu'une amante. Encore est-ce à peine s'il la considère. Il ne la juge, il ne l'aime que par rapport à lui. Ce n'est pas M. Léon Bocquet, non ce n'est pas M. Léon Bocquet qui a marqué les ressemblances de Végotisme de Samain avec celui de Barrés. Curieuses ressemblances pourtant, où se caractérise une époque. Dilettante qui se regarde vivre, soi seul, et que le spectacle de sa vie émeut ou amuse: voilà ce qu'est alors Samain. Et le Jardin de l'Infante est le jardin de son âme, orné de fleurs voluptueuses et tristes, — aspirations, réminiscences, songeries flottantes — qu'il nous off"re d'une grâce nonchalante. Et se contemplant, et s' attristant, il ne quitte point sa tour d'ivoire, artiste qui se cultive avec un soin maladif, discute de son cas, s'exagère ses sentiments et les soufl'rances qui en résultent, et exaspère encore ses soufl'rances en s'efl'orçant, être d'exception, d'exprimer des sentiments d'une
intensité exceptionnelle auxquels le commun des hommes ne peuvent aLtteindre... Au reste, nullement divinateur, demeurant très simple en ses analyses compliquées de civilisé jusqu'au raffinenement, et pénétré autant que le vulgaire de l'importance du lieu commun qu'est le mystère de « l'éternel féminin ».
Ton menton pose dans ta main ; Tes lèvres songent, évasives, Tes prunelles dorment, pensives, Sur une branche de jasmin...
La bouche brûlant de carmin,
Sous tes parures excessives
Tu prends, dans les ombres massives,
L'air fabuleux et surhumain.
Et mon amour qui s'exacerbe
Devant ton silence superbe
Cherche en vain, sans trouver la paix.
Ce je ne sais quoi de ton âme
De ton cœur, de tes sens, ô femme,
Qu'il ne possédera jamais...
Tous les romantiques sont là, et Baudelaire — ne pourrait-on dire tous les poètes ? Albert Samain est leur héritier. Il fait fructifier leur héritage avec des procédés nouveaux que son temps lui apporta.
Si on remarque les différences prodigieuses du Jardin de Vlnfante^ de Aux flancs du vase, du Chariot d'Or, on sera certainement très persuadé que le talent d'Albert Samain est on ne peut plus varié et souple ; peut-être craindra-t-on qu'il ne
lanque de sincérité. Non, Albert Samain est tou- )urs sincère, même dans ses poèmes éclatants et omptueux qui indiquent tantôt la joie de vivre qu'il ne ressentait guère, ou l'impassibilité absolue qui n'était pas la sienne. Ce sont les moments de sa sensibilité de poète cultivé à l'extrême qu'exaltent les grandes inspirations littéraires traditionnelles... Mais il ne faut le chercher, lui, que dans les poèmes tristes, dont la tristesse mélodieuse nous enveloppe, nous gagne, dans les élégies réellement plaintives, mais dont la plainte est encore caressante, et dont le sanglot est harmonieux et pur. C'est moins sa poétique que son âme qu'il révélait dans ces vers que l'on sait :
Je rêve de vers doux et d'intimes ramages. De vers à frôler l'âme ainsi que des plumages,
De vers blonds où le sens fluide se délie Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie.
De vers silencieux et sans rythme et sans trame Où la rime sans bruit glisse comme une rame.
De vers d'une ancienne étoffe exténuée Impalpable comme le son et la nuée.
De vers de soirs d'autoraoo ensorcelant les heures Au rite féminin des syllabes mineures.
De vers de soir d'amour énervés de verveine Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine.
Kt qui au lontr des nerfs, baignés d'ondes câlines, Meurent à l'inOni en pâmoisons félines,
Comme un parfum dissous parmi des tiédeurs closes. Violes d'or et pianissim amorose...
Je rêve de vers doux mourant comme des roses.
Poète de mollesse et de mélancolie qui n'enseigne jamais la force, oh ! non, qui n'est point un maître d'énergie, oh non ! Mais il entre tant dé grâce jusqu'en ses fades mièvreries ! Il restera à jamais le poète de ceux qui sont las de la vie sans l'avoir goûtée tout entière.
Il le restera parce que son art, pour être mélangé de quelques artifices, est le plus sûr qui soit. Albert Samain n'est pas spontané ; mais ainsi il est représentatif d'une époque trop cultivée pour que la spontanéité y soit possible. Et s'il entre dans l'histoire de la littérature, c'est parce que, au travers des troubles poétiques il a gardé la mesure, le goût. Dans la réforme de notre poétique française, il a conservé le sens de . la tradition, ce sens indispensable que les autres poètes n'avaient pas. Il alla des préceptes parnassiens aux formules symbolistes. L'expérience guida son éclectisme. Il conserva parmi les révolutionnaires de la poétique, une poétique très réservée. Ses innovations étaient des atténuations à celles des autres novateurs frénétiques. Il était prudent. Il maintenait la tradition du rythme parce qu'il avait aussi bien le sentiment de la continuité indispensable dans tous les efforts littéraires. Il connaissait parfaitement la langue française. Sa prose un peu molle est d'une pureté classique; sa poésie pareillement. Elle est d'un poète
ALBERT SAMAIN 36l
français, qu anime le génie français. D'autres ont dissipé leurs forces en des tentatives extravagantes, sans ordre, sans frein. Lui demeure, parce qu'il est le novateur qui se rattache le plus solidement au passé.
Et je veux adopter jusque dans leurs expressions les conclusions de M. Léon Bocquet parce qu'il a su être un biographe scrupuleux et sage comme Albert Samain, dont il admire la sagesse discrète :
< Au milieu du conflit des prosodies, Albeït Samain a ce mérite, ce tact et cette mesure de ne se point enraciner dans l'acquis, de ne pas foncer dans l'arbitraire, mais de prendre son bien partout où il jugeait quelque avantage utilisable. L'aboutissement des variations de la poésie au xix» siècle avec ses tendances disparates, ses nouveautés tardives et son élargissement final, s'est condensé dans ce poète.
« Il clôt son âge et le résume.
« Et c'est pourquoi il se trouve être comme un centre où les innombrables avenues du domaine poétique se rejoignent. Et il s'est créé ainsi une sorte d'indépendance et de personnalité définie. Dans le chœur nombreux des poètes de son époque, instrumentant à l'unisson de l'orchestre, mais sans qu'elle pût s'y confondre ou s'y perdre, Samain a chanté d'une voix pure, grave et confidentielle où persiste un lointain sanglot. Triste et solennelle, comme si elle montait, le soir, du fond d'une clairière, elle a, cette voix, son timbre bien distinct et telles sonorités expressives k
ne pas se méprendre. Elle se reconnaît à un tremblement de volupté languide, et plus souvent à un frisson séraphique, immatériel, éperdu et mourant. »
Au fait, le biographe amical d'un grand poète doux a eu raison de ne vouloir point marquer nettement l'influence exercée par Samain. C'eut été peut-être la diminuer. Mais la chanson d'Albert Samain s'estinsinuée jusqu'à l'âme des meilleurs poètes d'aujourd'hui. Charles Guérin, André Rivoire, André Dumas, d'autres, prolongent encore avec émotion parmi nous ses tendres résonances.
Fernand Gregh est son plagiaire, fréquemment.
10 juin 1905.
WALDECK-ROUSSEAU, Par Gaston Deschamps
Ce livre est le plus plat qui ait paru depuis qua tre ou cinq ans.
Je le prouve.
Il faut être pitoyable aux littérateurs de bonne volonté. C'est donc dans un sentiment de sympathie que je commence la discussion du volume que M. Gaston Deschamps a intitulé ambitieusement : Waldeck-flousaeau, orateur et homme d'Étal. Je reconnais tout de suite qu'il se montre très respectueux de celui qu'il a choisi pour héros. Il témoigne en^rers ce héros d'une admiration très pieuse et très humble. Seuls les esprits mal faits jugeront cette admiration un peu basse.
Il est dit, par exemple (et je ne savais pas que les historiens eussent coutume d'employer des expressions absolues comme celles-ci et que nulle preuve ne peut justifier) : < Il suffit d'étudier avec soin quelques-unes de ses plus célèbres plaidoiries (de Waldeck-Rousseau), et les six volumes où l'on a recueilli un choix de ses discours, pour être persuadé que les historiens de la litléralure ne sau-
raient signaler à notre attention, même chez les Anciens, qui semblent avoir porté Vart oratoire à son point de perfection et d'achèvement, une œuvre supérieure ou tout à fait comparable à ce recueil. » (sic) (page 67). Waldeck-Rousseau passait pour un homme de goût. Je conclus qu'il tiendrait pour excessif et sans doute regrettable l'éloge hyperbolique de Gaston Deschamps. Mais évidemment ce garçon-là sait admirer sans parcimonie. Il est beau d'admirer un homme au risque de choquer son sens de la mesure.
La politesse — lourde — de M. Gaston Deschamps, pour un politique que la France considérera toujours avec estime, est peut-être l'unique excuse de son livre. Suffit-elle ?
Non, car M. Gaston Deschamps n'a montré ni critique, ni style. Il n'a usé d'aucune méthode. Il a fait bon marché de tous les documents. Son piètre verbiage indique que s'il a traité son héros avec une déférence agenouillée, il a traité son sujet avec un honteux mépris. L'histoire de Waldeck- Rousseau reste à écrire complètement. L'historien qui entreprendra de l'écrire, négligera totalement le volume que M. Gaston Deschamps vient de consacrer à la légère à cet homme d'État infortuné. Je le déplore, car des biographies politiques, élaborées consciencieusement, nous seraient précieuses. L'essai inforn.e de M. Gaston Deschamps n'est bon que pour discréditer davantage un genre littéraire qui, malheureusement, n'a pas nos faveurs. C'est le plus détestable livre que j'aie lu depuis longtemps; c'est, en outre, un des plus
WALDECK-ROUSSEAU 36o
mauvais exemples qu'un publiciste puisse donner à ses contemporains.
Je le prouve.
Vous ouvrez le livre au hasard, pressé d'en tout connaître, et vous lisez :
« De temps en temps, on rassnra.it V opinion par f annuelle magnificence de « ces grandes manœuvres y, qui tenaient pins de la parade et de l'ostentation que de l'art des batailles {sic). » {Page 142.)
Vous n'en croyez pas vos yeux, mais vous pensez indulgemment que l'auteur a écrit cette phrase sans réflexion, qu'il a négligé de la relire et de corriger ses épreuves.
Vous lisez ailleurs :
« Dans la splendeur des cathédrales, au milieu d'une brume d'encens et d'un scintillement de cierges, le symbole du sacrifice divin, l'impression des voix chantantes... le beau geste des mains bénissantes offriront des consolations aux cœurs affligés, des certitudes aux esprits inquiets, des spectacles féeriques aux yeux émerveillés... » {Page 262.)
Vous vous étonnez du singulier balancement de ces substantifs et de ces épithëtes. Il ne vous échappe pas que la correspondance entre les uns et les autres n'est pas pcr?;islante : et que si con-
solation aux cœurs affligés, certitudes aux esprits inquiets s'harmonisent, « spectacles féeriques aux yeux émerveillés » détruit cette harmonie et dénonce que l'auteur a été incapable de prolonger plus de trois lignes son raisonnement plutôt sommaire et ses antithèses plutôt simplettes. Le mot l'a entraîné : l'auteur a dit une bêtise sans lien avec les banalités précédentes.
Vous lisez autre part :
« Les cœurs endurcis et les yeux secs se fermaient à la. pitié devant le spectacle d'une infortune {celle du capitaine Dreyfus) qui fut sans exemple. Pilate était de nouveau le complice inconscient de Caïphe. » (Page 129.)
Vous discernez là une inaptitude flagrante ù raisonner et un penchant incontestable de l'auteur à dire le contraire de ce qu'il prétend dire. Il veut affirmer que l'infortune de Dreyfus fut sans exemple. Et aussitôt il est obsédé par l'exemple de l'infortune de Jésus, qui ne fut pas médiocre. Et, malgré lui, à son insu, il évoque cet exemple pour démontrer que l'infortune de Dreyfus est sans exemple. 11 se contredit à la minute. Décidément, cet auteur ne paraît pas être très sérieux.
Vous lisez ailleurs :
€ Lamartine, éloquent et héroïque, quittant volontiers la tribune aux harangues pour monter à cheval et parcourir avec sérénité les faubourgs frémisssints, rappelait, aux humanistes, Vépoque fabuleuse
on le mélodieux Orphée^ seul avec sa, lyre, an milieu d^un troupeau de bêtes inhumaines, empêchait, en chantant, les loups de mordre, les chats de griffer, les ânes de regimber. > {Page l4.)
Vous vous gardez de rien souligner. Tout dans celte phrase vous surprend d'abord, puis vous amuse. Cela miroite. Vous ne savez pour quelle cause vous avez envie de rire. Vous relisez. Votre impression s'accroît que celte phrase est réellement d'une cocasserie démesurée, et qu'à l'incohérence des idées s'ajoute, comme une parure, la bouffonnerie du style. Mais patients, et, par surcroît, curieux et, en quelque façon, intéressés, vous TOUS dites simplement que l'auteur, dont la logique est faible, est enclin sans doute à employer le style orné, dont l'usage est dangereux de notre temps où tous les lecteurs, sinon tous les auteurs, sentent vivement le ridicule.
Alors vous lisez le livre de la première page à la dernière page.
Vous y trouvez une riche collection de clichés de style. L'auteur ne se contente pas de les choisir aussi banaux que possible, il les préfère grossiers. Ce biographe politique écrit comme parle un courtier en vins.
« Waldeck-nnusscau... s'imposa d'emblée k rattention publique par la supériorité d'une mat-
Irise oratoire où les connaisseurs (sic) eurent le rare plaisir d'observer et d'admirer tout de suite un savoureux mélange de tradition et de nouveauté.» (Page 2.)
« A Lyon h « Progrès » exerçait contre le régime impérial quelques plumes ingénieusement agressives et frondeuses... » (Page 8.)
... Tous ces hommes souscrivaient sans réserve à la forte parole de Tocqueville. » {Page 8.)
« Un vieux républicain... qui eut son heure de renommée... »
« L'auteur de ce livre a l'honneur de connaître personnellement quelques survivants de cette époque héroïque... (sic). » {Page 12.)
« Toutes les questions difficiles étaient résolues (sic). > {Page 13.)
« Le docteur Guépin... menant le bon combat côte à côte avec le père de Waldeck-Rousseau. » {Page 16.)
«... Mettre quelque lucidité dans les nuages de ce débat confus... » (sic). {Page 17.)
«... Il se voua de tout son cœur aux questions sociales. » {Pa-ge 18.)
« Selon une très heureuse formule. » {Page 21.)
< La discussion de la loi... mit son talent en lumière. » {Page 27.)
< Waldeck-Rousseau soutenait encore tout le poids de la discussion. » (Page 28.)
« L'orateur regardait bien en face toutes les parties du problème posé devant la haute assemblée. >{Page 28.)
< // se montra constamment fidèle aux maximes
directrices qu'il avait trouvées dans son héritage paternel. {Page 29.)
« Si on les mettait au pied du mur.,. » {Page 33.)
« Indiquaient d'avance la voie où devait s'engager le ministre de l'Intérieur. » {Page -43.)
« La présence à la tète de notre administration intérieure. » {Page 47.)
« A travers la trame serrée de ses démonstrations logiques. » {P^ge 53.)
« Multiplier sur un terrain nouveau... les occasions de conflit. » {Page 55.)
* Il y a les mauvais riches qui succombent sous le poids des richesses mal employées. » {Page 55.)
« ... le rare exemple d\in art parvenu à ce point d'achèvement et de sobre plénitude où le plus diiticile CONNAISSEUR {toujours !) n'a rien à regretter et à désirer. » {Page 65.)
Je pourrais continuer longtemps l'énumération de ces clichés de style qui pullulent dans cet ouvrage. Voici « la rouille et la poussière qui envahissent les rouages compliqués de l'administration > (page 97), ou « les tableaux tracés de main de maître » (p. 123). A quoi bon ? Toutes les expressions trop usagées, défraîchies, éculées, triviales, s'y rencontrent, s'y heurtent. « Les plus difBciles connaisseurs - en clichés de style seront charmés, éblouis, de la prodigalité de M. Gaston Deschamps. Réellement, sa générosité est excessive. J'en appelle à tous < les connaisseurs >.
Les expressions, les images, les métaphores banales plaisent mieux à cet écrivain si, agencées, combinées en désordre, elles forment ce qu'on nomme par tous pays, le galimatias.
Le galimatias est la marque caractéristique du style de Gaston Deschamps, comme la clarté et l'élégance sont les marques caractéristiques du style d'un petit nombre d'écrivains de notre temps. Le galimatias de M. Gaston Deschamps est puéril, vaniteux, suffisant, « voyant », criard, verbeux, plat ! Bref, il est assez peu personnel.
« On a vu dans beaucoup de cas, telle ou telle intelligence... franchir de prime saut, les transitions successives, les échelons intermédiaires qui règlent l'habituel progrès des conditions humaines. Puisque le régime démocratique ouvre de plus en plus à tous et à chacun, les avenues du succès, de la fortune, du pouvoir et, le cas échéant, de la gloire, il faut bien que Von se résigne à voir des hommes remarquables sortir directement des profondeurs obscures et silencieuses de la nation et affleurer d'emblée aux surfaces sociales où l'on a des chances d'èive vu ou entendu si Von a quelque chose à dire ou à faire... > (Page 4.)
< On serait plutôt triste aujourd'hui de regretter leur idéalisme ingénu, surtout lorsqu'on a yn, pendant certaines éclipses de la justice et du sens moral, les dangereuses pentes où nous incline le terre à terre des politiciens à courte vue... > (P«^e 6.)
< Grimper sar les épaules des petits à lassant des institutions établies. » {Page 3t.)
« // cédait à l'élan d'une sorte d'effusion involontaire. » {Page 81.)
€ On procédait, d'une main imprudente, à cette mise en faillite de tous les principes républicains, à ce renversement de toutes les traditions légales et de toutes les coutumes judiciaires. » {Page 106.)
Évitons des citations trop nombreuses. Il vaut mieux noter à l'aide de cette phrase le mécanisme du galimatias familière Gaston Deschamps. Quelques-uns admettront qu'on puisse écrire : la mise en faillite des principes ; bien peu toléreront qu'on écrive : le renversement des traditions môme légales; très peu supporteront qu'on écrive : le renversement des coutumes, fussent-elles judiciaires. Nul ne consentira à ce qu'on procède à cette mise en faillite et à ce double renversement, rf'ane main imprudente.
L'homme qui écrit de telles phrases est très distrait ou très négligent. Sil n'est pas distrait ou négligent, il ne sent rien, rien de ce qui fait la beauté de la langue française.
Naturellement, l'homme qui écrit de telles phrases écrira avec allégresse :
< Et déjà, même à cette heure de radieux printemps {épithéte originale), la, France qui était nourrice d'un Ronsard, d'un Henri de Navarre, d'un Sully, d'un Ambroise Paré, et qui devait bientôt mettre au monde un Corneille, un Riche'
lieu, un Turenne, un Descartes, la France était déjà la mère de Coligny, de Pierre Lescot, du chevalier Bayard, de Rabelais. >
Le beau langage est le frère des belles manières qui sont ses sœurs. Et quand on écrit une biographie politique de ton grave, on éprouve le besoin par moments de rire un tout petit peu.
Les phrases bien construites et solides sont les cousines germaines des pensées fortes. Des gens se sont rencontrés néanmoins qui, écrivant mal, ont pensé avec vigueur et nouveauté.
L'auteur de Waldeck-Rousseau, orateur et homme d'État, écrit parfaitement mal. Tant pis, si, du moins, il philosophe ingénieusement I
Nous avons considéré le styliste en Gaston Deschamps. Considérons maintenant le penseur.
Parlons net, Gaston Deschamps n'est pas un penseur. Nous avons le devoir d'ajouter, hélas ! que si on attribuait à Joseph Prud'homme ou à Homais, les idées générales dont Gaston Deschamps est l'auteur responsable,... enfin comparez pt jugez.
«... La force des choses, cette force invincible qui fait qu après les plus violentes tempêtes, la société, comme la mer, reprend son niveau... » {Page 5.)
La, vue directe des maux que produisent fatale-
ment les discordes intérieures imposa désormais à sa mémoire une série d^ images et de souvenirs qui lui inspirèrent pour toujours Vhorrenr du désordre et de Vanarchie. » {Page 20.)
« Il voulut que, chez nous, le dernier mot restât toujours aux ouvriers d'union, aux artisans de concorde, aux médiateurs dont Vintervention bienfaisante a ramené, de siècle en siècle, le calme dans nos âmes, C ordre dans nos vies, la, prospérité dans nos maisons, la victoire sous nos drapeaux. > {Page 21.)
•I II savait ce quil y a de décevant et de puéril dans les opinions extrêmes, et dans les déclarations bruyantes qui sont étrangement aptes à dissimuler, sous la vanité d'une parure scolastique et verbale, tindigence de Fesprit et la timidité des cœurs. » (Page 29.)
Le dérèglement des pensées, des paroles, des actes et des gestes étant considéré comme un grave défaut dans la gestion des affaires privées, cela suffit pour que les esprits faux s'en vantent comme d'une qualité et même d'une élégance lorsqu'il s'agit des affaires de l'Etat. > {Page 32.)
< Les maux qui résultent du chômage forcé sont au nombre de plaies sociales qu'un gouvernement attentif doit s'appliquer à prévenir ou à guérir. > {Page 43.)
< // n'est pas nécessaire d'insister sur ces questions insolubles pour voir à quel point, dans de telles conceptions, le collectivisme est voisin de Vanarchie et même de l'absurdité. > {Page 46.)
Je pourrais ne pas continuer plus avant : la preuve est faite. Mais je demande la permission de citer encore, pour le plaisir,... quelques robustes pensées qui m'ont amusé follement.
«Si Von veut se rendre maître des autres, il faut commencer par être maître de soi.» (Page i i 9.)
« La vue des ruines accumulées sur le sol natio^ nal leur dicta leurs devoirs. » {Page 200.)
« L'économie politique et la sociologie doivent collaborera la prospérité publique avec la littérature et l'art. » {Page 201.)
< Une nation est en danger de déchoir lorsqu'elle se montre incapable de garantir à ses membres la bonne administration de la justice. > {Page 105.)
« La littérature marche souvent à Vavant-garde de la société. » {Page 240.)
Mais qui ne sut se borner ne sut jamais écrire, dirait Gaston Deschamps, qui a des lettres. Il y a lieu de croire que cet écrivain n'étonnera jamais le monde par la profondeur de sa philosophie. Aussi bien, on doit convenir que ce n'est pas d'une étude philosophique qu'il prétendit nous gratifier, mais d'une étude politique.
Toutefois, pour que nous prenions confiance en cet ouvrage, il faudra qu'il soit construit avec une méthode scienlifique particulièrement rigou-
reuse, car nous avons lu (page 91), cette phrase écrite avec beaucoup de gravité :
< Lorsqu'on a été premier ministre et qu'on a. tenu la clef des fonds secrets, on ne cannait que trop exactement le nombre très restreint des amitiés désintéressées et le tarif des sympathies vénales. >
Comment ! voilà un homme qui se flatte d'être historien politique et qui écrit sérieusement — non ! il ne badine pas en l'écrivant ! — cette pensée politique de publiciste cantonal... On est immédiatement très inquiet sur la vertu de son esprit critique. Ah î en vérité, sa méthode scientifique ne sera jamais assez rigoureuse pour dissiper nos inquiétudes... Mais ne parlons même pas de méthode. Disons simplement que nous ne pourrons nous fier un peu à ce livre qu'autant qu'il témoignera de recherches réelles relativement étendues, suffisamment précises, qu'il nous fournira des références, quelques documents... Dans ce livre, il n'y a ni recherches, ni références, ni documenta.
M. Deschamps ne cite pas une seule des biographies de Waldeck-Rousseau publiées avant la sienne ; et pourtant son premier chapitre est entièrement démarqué des brochures locales où Waldeck-Rousseau père et fils furent célébrés amicalement. Il en a tout pris, sauf le pittoresque et l'intérêt, bien entendu. Dans toute cette dissertation verbeuse, aucune indication de sour> ces. Parfois il cite dans les notes, au bas des
pages, les discours de Waldeck-Rousseau, mais très rarement. Et on peut dire en somme que tous les volumes, qu'il cite comme références, n'ont aucun rapport avec son sujet qui est Waldeck-Rousseau. Il les cite on ne sait pourquoi, pour faire croire qu'il les a lus, pour être agréable à leurs auteurs, par légèreté d'esprit, pour mettre des notes... Il cite Georges Weill : Histoire du parti républicain en France de i8i4k1S70\ Emile Pouvillon : Jep ; Victor Hugo : Contemplations ; Montesquieu : t Esprit des Lois ; Alfred et Maurice Croiset: Histoire de la littérature grecque ; M* Target : Mémoire pour le cardinal de Bohan ; les Plaidoyers d'Isée ; Henry Leyret : En plein Faubourg ; Dalloz ; Joseph Reinach : Histoire de l'Affaire Dreyfus ; D"" Pierre Janet : Névroses et idées fixes ; Bossuet : Sermon sur Vhonneur dn monde ; l'abbé Pichot : la Conscience chrétienne et V Affaire Dreyfus ; Anatole Leroy- Beaulieu : Les Doctrines de Haine ; plusieurs autres sermons de Bossuet } Pascal : les Provinciales ; lieutenant-colonel Lentonnet : Carnet de Campagne ; Beaunier : Notes sur la Russie ; président Roosevelt : L'Idéal Américain ; A. Gasquet : Auguste Burdeau ; A. Chevrillon : Etudes Anglaises ; Sully-Prudhomme : Poésies ; Gaston Deschamps : Sur les routes d'Asie ;Taine; Renan; Frédéric Masson : Le Cardinal de Bernis ; j'en passe et des plus cocasses. Ce sont toutes des références pour la pompe et l'ostentation. Aucune n'est d'un secours quelconque à un lecteur sérieux. Naturellement, elles sont, quand il le veut, d'un
comique discret. Il cite deux études sur le Concordat : l'une de Emile Chénon dans VHistoire générale de Lavisse et Rambaud; l'autre de d'Haussonville : L'Église romaine et l Empire. Il ajoute gaiement : « On peut conseiller aussi à MM. les Sénateurs et à MM. les Députés {sic) la lecture des Documents sur la. négociation du Concordat publiés par le comte Alfred Boulay, de la Meurthe, ancien auditeur au Conseil d'État (5 vol.). » Il oublie d'indiquer le volume considérable du cardinal Mathieu sur le Concordat, volume d'autant plus intéressant qu'il est le dernier paru et qu'il est écrit du point de vue ecclésiastique... Gaston Deschamps a bien d'autres soucis que de donner des références exactes et complètes et utiles. Mais il excellera à écrire :
« Waldeck-Roasseau aimait les longues croisières en mer sur le yacht ^iarie-Louïse que mettait ksa disposition un de ses amis, armateur au Havre. »
Et il rédigera en note cette référence :
« Cf: le beau livre de M. Frédéric .\fas8on de l'Académie française: L'Impératrice Marie-Louise. L'ancien président de la République Félix Faure est né au Havre. On sait d'ailleurs que M. Albert Sorel, l'éminent historien et l'illustre académicien, naquit à Honfleur. »
Au reste, dans le texte même de son livre, sa documentation n'est ni moins sommaire, ni moins
fantaisiste, ni moins plaisante. Ayant dit que « la littérature marche souvent à l'avant-garde de la société », il veut attester que les romanciers ont montré l'esprit d'envahissement et de domination du clergé. Et il écrit:
« Le romancier Ferdinand Fabre, lauréat de l'Académie française, écrivait cette mémorable suite d'études de mœurs ecclésiastiques dont la place devrait être marquée dans la Bibliotèque de tous les hommes d'Etat. Un autre écrivain, M. Edouard Estaunié, également lauréat de l'Académie française, écrivait /'Empreinte, une forte étude sur renseignement que donnent certaines institutions . Waldeck Bousseau, dont l'esprit était très cultivé, avait certainemenent lu ces œuvres littéraires. »
On se demande pourquoi l'auteur n'a indiqué que ces deux écrivains —, et pourquoi ces deux écrivains entre tous — , alors que la littérature romanesque sur les mœurs du clergé est si abondante et toujours si caractéristique, et pourquoi, par exemple, citant spécialement l'Empreinte d'Estaunié, il ignore Le Scorpion de Marcel Prévost qui est antérieur à ce livre et a autant de valeur documentaire que l'Empreinte. Pourquoi? Pourquoi ? Par désir de choisir arbitrairement entre toutes les œuvres significatives afin que son choix n'ait aucune signification? Pourquoi? Pourquoi? Et pourquoi cet historien a-t-il écrit Ferdinand Fabre, lauréat de l'Académie française, etc. Edouard Estaunié également lauréat de VAcadé-
mie française, au lieu d'écrire Ferdinand Fabre, écrivain estimé, Edouard Estaunié. ingénieur des postes et télégraphes, on ne le saura jamais. Il a jugé assurément que lauréat de l'Académie française, reproduit deux fois, était d'un bon effet. Qu'il ait jugé ce qu'il a voulu, comme il a voulu, il serait cruel d'insister sur la méthode avec laquelle ce publiciste a exposé sa biographie de Waldeck- Rousseau.
Compensera-t-il ses faiblesses pénibles en donnant tout au moins l'histoire de Waldeck-Rousseau? Non pas. Ce livre ne contient ni la vie de Waldeck-Rousseau, ni une suite de faits, ni une série de dates. Il ne contient rien sur rien. Quand on l'a lu à plusieurs reprises, on ne connaît de Waldeck-Rousseau que ce que l'on connaissait avant de l'avoir lu. Encore faut-il dire tout ce que l'on possédait auparavant de très clair dans l'esprit devient trouble. Ce livre politique n'est en aucune manière la biographie d'un homme politique. Waldeck-Rousseau n'y est pas raconté.
Son œuvre y est-elle définie? Il importera peu à la postérité de savoir combien de mois Waldeck- Rousseau fut chef de gouvernement. Il lui impor tera beaucoup de savoir avec exactitude quelle fut son œuvre. Son œuvre d'avocat? Gaston Deschamps ne saurait nous dire quelles causes il plaida. Il ne saurait davantage déterminer quelle influence on lui attribue sur la transformation de l'éloquence du barreau. Son œuvre de politique? Quand Gaston Deschamps parla de la loi sur les syndicats professionnels, je crus un moment qu'il
comprendrait sa signification dans l'œuvre de Waldeck-Rousseau. Hélas I après quelques lignes, il s'égara dans un développement à la Prudhomme sur la modération politique et il oublia entièrement la législation sur les syndicats et l'importance que Waldeck-Rousseau lui attribuait. Je défie qui que ce soit de comprendre la portée de la loi sur le contrat d'association en lisant l'exposé (?) de Gaston Deschamps. Mais vous trouverez dans ce livre un récit de l'affaire Dreyfus à frapper de stupeur M. Joseph Reinach ; et une théorie et une histoire de la politique extérieure de la France qui ne sont pas inférieures l'une à l'autre, et que je vous recommande si vous voulez, comme l'on dit, « passer un bon moment. > Ah ! sans doute Gaston Deschamps a-t-il étudié l'orateur que fut Waldeck-Rousseau ! Etude déjà faite mais que l'on peut toujours recommencer... G. Deschamps ne consacre qu'un chapitre bref à Waldeck-Rousseau orateur. Il cite Virgile, le Forum, l'Agora, Thrasymaque de Chalcédoine, Gorgias, Eschine, Socrate, Isée, Lysias, les bronzes de Calanus, les marbres de Polyctète, Périclès, l'Acropole, Marcus Tullius Cicéron, car il ne dit pas Marcus Tullius Cicero, ni Ciceron, mais Marcus Tullius Cicéron, sa villa de Tusculum, Tacite, Tibère, Caligula, Néron, M' Target, l'Affaire du Collier, M» Doillot, M" Thilorier, M" Blondel, le plaidoyer d'Isée pour le petit-fils de Kiron, Bossuet qu'il appelle « le grand orateur Bossuet > {sic) (page 82) et il déclare que Waldeck- Rousseau n'était pas un rhéteur et que « ir, ne
CRAIGNAIT PAS LES CITATIONS m exfenso, {sîc) >. C'est tout. Navrant!
Encore ahuri par ce pédantisme indigeste et vulgaire on espère que l'auteur n'ayant ni écrit l'histoire du politique, ni défini son œuvre, ni déterminé les caractères de l'orateur aura voulu mettre tout son savoir à établir la psychologie de l'homme. Rien. Rien, J'ai essayé moi-même une étude exclusivement psychologique sur Waldeck- Rousseau. J'étais très curieux de...
L'homme que fut Waldeck-Rousseau n'apparaît pas dans le gâchis abominable de ces pages. On dirait une gageure. Le nom de Waldeck-Rousseau est cité souvent avec des éloges énormes. L'homme est toujours absent. Au dernier chapitre, G. Deschamps nous confie qu'il a vu deux fois Waldeck-Rousseau ; la première fois dans le cabinet de travail de la rue de l'Université,* meublé avec une sévère élégance où l'on sentait la marque d'un goût très sûr, les murs recouverts d'une tapisserie de haute lice qui donnait un air délicatement seigneurial à cette demeure >. Waldeck-Rousseau était vêtu d'une robe de chambre. G. Deschamps le trouva d'une suprême distinction. La deuxième fois, Waldeck-Rousseau partait j)Our le Midi. < Il avait un veston de voyage et un gilet blanc. » G. Deschamps le trouva < extrêmement distingué. » Il lui parla de sa candidature au Collège de France. Waldeck-Rousseau dut être très intéressé.
Brisong là. Waldeck-Rousseau aura plus tôt ou plus tard le biographe dont il est digne. Cela ne
fait pas question. Le livre lamentable de G. Deschamps ne peut qu'exciter les courages d'écrivains sérieux à accomplir un travail qui n'est pas commencé. Mais que l'on puisse publier aujourd'hui, sur un sujet notable, des livres comme celui-ci, tellement faible que l'auteur lui-môme semble par instants effaré de son propre néant et cite à tort et à travers, avec une incoercible fatuité d'ignorant, des hommes d'État, des écrivains, des orateurs de tous les pays et de toutes les époques et cherche à se faire illusion par un Verbiage surabondant, et toujours incorrect, pompeux et niais, cela passe l'imagination.
J'ai dit que ce livre est le plus plat qui ait paru depuis quatre ou cinq années.
L'ai-je prouvé ?
8 juillet 1905.
TABLE DES MTIÊRES
PRérACB 3
Erxbst Hbllo 17
roosbvblt 30
Le Cobite de Hûconeh, ambassadeur. ...... Ai
iTirréRAIRE DE PaRIS A JÂRCSALBM, PAR JuLIEN. ... 58
Lb Comte de Plakct, préfet 71
Charles-Louis Philippe 64
L'Europe et la Rbvoldtion frakçaisb 99
Paul Harbl 114
IvAn Stra:t."«ik 129
A>DRâ RiVOIRB 141
Sur BER.tARDiM db Sai:(t-Pierrb 15à
.\rMA?(D MaRQUISBT, SOnS-PRUPBT l'O
ER:tEtT Tissot 186
Wells 300
Tbâodulb Ribot, PHiLOsopas 214
Lucie Dblvrue-Mardrus 237
GArard db Nerval 341
La Culture LirrénAiRE de M"* R^camibr .... 354
Sur la Pibrbb BLAnciu, par A.<<atol8 Fha^icb . . 370