QUATRIÈME SERIE
Barbey d'Aurevilly peut être content. L'écrivain dont il glorifia le flamboyant génie n'est pas abandonné à l'oubli. Quelques lettrés épris de philosophie et de mysticisme lisent encore ses ouvrages, je dis plus, achètent encore ses livres. Et vous sentez quel témoignage porte en faveur d'un écrivain mort depuis vingt ans passés l'achat continu de ses œuvres. Beaucoup dorment sans doute leur dernier sommeil dans des bibliothèques; mais plusieurs vivent encore leur vie active. L'influence qu'elles exercent s'accroît et s'étend ; peu à peu de nouveaux admirateurs se groupent 'Silencieusement autour de Ernest Hello, écrivain génie, disait-on, et comme il est naturel, génie méconnu, qui timidement s'achemine à la postérité. Maintenant on juge opportun de publier à nouveau le panégyrique enthousiaste et prolixe que M. Joseph Serre consacra jadis à Ernest Hello et dont l'auteur professe à coup sûr que poser l 'S problèmes c'est les résoudre, car il afGrme à
grands cris dans toutes ses pages que Ernest Hello est un penseur de génie et il ne le démon- Ire pas. Mais est-il commode de le démontrer? On sent le génie, on le perçoit, on est emporté par lui, on ne peut le démontrer par des arguments rangés en bon ordre. La proclamation d'un génie est un acte de foi. Ce ne peut être une œuvre de critique.
Et nous, que dirons-nous ? Nous dirons seulement qu'il ne faut point laisser traîner dans la mort un écrivain qui peut encore revivre. Précurseur d'une société et d'une littérature également étonnantes, ou simple artiste inégal que ses ardeurs catholiques enfiévraient, je ne sais. Mais ses livres ne ressemblent à aucun autre livre : et son style, trouble comme sa pensée, est parfois grand comme elle. Il suffit. Esprit curieux et déconcertant ou géant qui domine l'avenir, faisons tout pour que Ernest Hello accomplisse son entrée officielle dans l'histoire de la littérature. Ne négligeons pas cet homme que la foule omet et qu'exalte une petite troupe d'adorateurs. Dans la grande allée triomphale où se succèdent les statues des penseurs disparates qui ont affermi l'esprit français depuis des siècles, il a droit à la sienne. On la placera près de celle de Louis Veuillot, et si elle n'étonne point par son geste, un fier regard l'animera.
La vie de Ernest Hello n'attire point l'attention.
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Elle est sans événements extérieurs. Seule, nous retient son œuvre vaste et concentrée. L'originalité est le mérite, le dangereux mérite qu'on peut le moins lui contester.
Quand il écrit, il a de grands desseins. Il considère que la publication de son livre est un événement notable pour l'humanité. Lorsque, en 1872, il édite V Homme, il a conscience de l'importance de son acte. Il jette son livre parmi les hommes, et il attend les efTets.
« A l'heure où je parle, dit-il, y a quelque chose d'étrange et de terrible à parler. Entre le moment où j'écris et le moment où vous lirez que se passera-l-il ? Le secret de Dieu est entre ma plume et vos regards. La destinée de ce livre dépendra des événements que l'avenir garde. Le nuage qui porte la Foudre est aussi secret qu'il est terrible. Ce qu'il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m'étonne de parler. Quand le poids de l'air, quand le tourbillon de la poussière, quand la couleur du ciel et de la terre, celte couleur particulière qui précède l'orage, quand ces signes se produisent, un certain silence se fait non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, j'allais dire sur les plantes. On dirait que la sève circule plus silencieusement sous l'écorce des chênes menacés, et les oiseaux n'osent plus faire entendre leur voix légère. Une certaine obscurité oppresse leur petit cœur. »
Et Ernest Ilello se compare aux échansons qui, aux noces de Cana, versaient dans les urnes l'eau
que Jésus allait convertir en vin. Ils faisaient une petite chose en versant de l'eau. Ils faisaient une grande chose en préparant ce qu'allait faire Jésus- Christ. Ernest Hello prépare ce que va faire Jésus- Christ. Il le prépare en se disant que Dieu l'a élu pour cette tâche, et que, par conséquent, il n'est point inférieur à elle.
Constamment, il aspire au génie. Ceux qui l'ont connu disent que les flammes du génie brillaient dans ses yeux. Lui-même était perpétuellement préoccupé de définir le'génie, de marquer les séparations infranchissables entre l'homme de génie et l'homme de talent, de qualifier les hommes médiocres, ces ennemis personnels de l'homme du génie. Il traitait les affaires de l'homme de génie comme si c'étaient ses propres affaires. Il critique, est-ce avec puérilité? est-ce avec sublimité? les définitions qu'on a données du génie. Il ne veut pas qu'on définisse le génie. Le génie est indéfinissable. « Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible parce que le génie fait éclater toutes les formules. Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire. Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace son atmosphère. Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. 11 brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits ; et quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le héros juif : il emporte avec lui sur la montagne les portes de sa prison. »
?»Iais malgré lui il se reprend à discuter du génie, C'est l'obsession de son esprit. Il précise, il stipule : « L'homme de génie n'est pas celui qui pense ou du moins qui pense toujours autre chose que les autres hommes; mais quand il pense les mêmes choses il les pense autrement... Il peut dire ce que tout le monde a dit avant lui et dire une chose étonnante. Comment cela? C'est son secret. La griffe du lion laisse son empreinte. » N'est-ce pas à peu près la pensée de Balzac : « Tout ce que trouvent les gens de génie est si simple que chacun croit qu'il l'aurait trouvé; mais le génie a cela de bon qu'il ressemble à tout le monde et que personne ne lui ressemble. » Mais Hello se caractérise lui-même et sans doute songe-t-il à se caractériser lui-môme lorsqu'il déclare : « Un des caractères du génie, c'est d'être extrême en toutes choses. Il est violent par nature et intolérant par essence. Il n'a pas ce don précieux d'aimer à peu près également toutes les personnes et toutes les choses. Il n'a pas la prudence qui consiste à se tenir au milieu de toutes les pensées et de tous les sentiments. Il n'a pas l'équilibre de l'indifférence. »
Hello n'a point cet équilibre. Il en est peut-être
li'pourvu parce qu'il est entraîné perpétuellement
a l'étude des sujets les plus généraux, et il ne
manque pas de les rendre encore plus généraux
a les étudiant. Il étudie Vllomme : ce n'est pas,
>a en conviendra, une p?tite affaire. Il veut déter-
iiiiner les lois de la vie, de la science, de l'art. S'il
analyse pour préciser, c'est exceptionnellement,
22 LES SAMEDIS LIïTÉRAIRES
car d'ordinaire il ne se plaît qu'à la synthèse. Il se perd dans l'immensité : il a quelques vertiges sur les sommets. Du moins, il reste dans l'immensité, il ne déserte pas les sommets.
Hello est un penseur. 11 n'est rien qu'un penseur. Magnificence de ce mot qui enferme en lui tant de choses ! Hello est un penseur, dans le sens le plus large de ce mot qui ne saurait avoir jamais un sens très étroit. M. Joseph Serre est si fortement impressionné par la pensée de Ernest Hello qu'il écrit sans modération : « Telle est même la puissance de la pensée dans Hello qu'elle absorbe tous les rêves de cette riche nature et semble faire autour d'elle, comme le chêne du poète, un vide superbe. > Henri Lasserre, l'historien des miracles de Lourdes, qui semblait avoir par ailleurs de la finesse d'esprit, écrit en termes plus pondérés : « Hello était avant tout un esprit, l'homme de ses livres. Sa vie consistait surtout en ses pensées, en ses entretiens, en les merveilleux jets de lumière dont il éclairait tout à coup la conversation quand on s'entretenait avec lui. Mais les /a iVs proprement dits tenaient peu de place en sa vie, et un corps manque à nos souvenirs. » Représentez-vous un homme organisé merveilleusement pour la pensée, qui ne sait que penser, qui ne veut que penser, qui ne fait que penser. Il pense à perte de vue. Il s'éloigne prodigieusement de son point de départ qui devrait être l'observation de la nature humaine. Il s'élance, il s'envole. Il perd pied. Il quitte la terre. Il s'égare près des cieux. Sublimité et incertitude !
ERNEST IlELLO 23
Et cet homme est essentiellement religieux. Il est catholique de toutes les façons. Surtout il n'oublie jamais que, être catholique, c'est être universel. Toutes les idées frémissent en son cerveau. Mais il rapporte tout à Dieu. L'amour de Dieu l'inspire et l'écrase. Il veut défendre la religion pour elle même, la défendre comme la cause universelle, comme l'idée totale faite de toutes les splendeurs : mots familiers à son génie avide de lumières au point d'en être plus ébloui qu'éclairé. FA d'abord il veut continuer l'œuvre de Lamennais, de Lacordairc. Il fonde un journal. Ce journal s'appelle Le Croisé. Le Croisé ! Voilà toute une conception du monde. Quel apostolat annonce un titre pareill II a bien la passion de voir s'établir le règne de Dieu sur la terre. Mais il ne peut longtemps préparer ce règne par les combats journaliers. Efforts trop petits et trop dispersés. H lui faut une tûche plus haute et plus grande. Il monte aux régions supérieures, plus loin des créatures, plus près du créateur, dans les nuages. Il s'y établit, il y réside et son regard sur les réalités s'y obscurcit. Il devient le croisé de la métaphysique. Tel il reste.
Lorsqu'il écrit : « Le xix« siècle, qui a faim et soif de plénitude, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Science et de la Religion », il pourrait mettre celte phrase en épigraphe de tous ses ouvrages. Quoi qu'il écrive, il n'entreprend jamais moins que de réaliser celle union. El il pense I Et il marche à la vérité. Il devine l'univers ; il pénètre les lois de
son existence ; il ne sait s'il les découvre ou si elles lui sont révélées, il les esquisse, sans les expliquer. Il est le collaborateur de Dieu. Et il ne s'attache pas aux détails. Il se sent à l'étroit môme dans la vérité, si la vérité est partielle. Il lui faut la pensée démesurée où l'on respire à l'aise et qui est au monde intellectuel ce que le ciel est au monde physique, le vaste espace où tout se meut sans se heurter.
Qu'il considère des objets proches de nous, qu'il s'applique à des sujets qui nous sont familiers, il résume tous leurs caractères en trois mots, il détermine en moins de mots encore toutes leurs transformations au cours des âges. Il parle de la critique, et certes il parle d'elle noblement, en termes excellents à nous animer d'un chaleureux enthousiasme. Il ne restreint pas son rôle, il ne déprécie point sa vertu. « La critique doit commencer près de l'homme qui attend, le rôle de l'humanité et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants. Elle doit faire les noms, faire les gloires. C'est elle qui lance les rayons. Cette palme ne vaut-elle pas la peine d'être cueilHe ? Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, qui puisse après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié, ni trahi, regarder en face Christophe Colomb I » C'est dire encore trop de mots ; la critique est la conscience de l'art, dit- il — et il a tout dit. C'est ainsi que tout ce qui provient de Ernest Ilello est gigantesque et sommaire. C'est pour cela d'ailleurs qu'il comprend à merveille et qu'il aime Victor
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Hugo dont il parle avec une admiration jamais lasse. Il a avec lui tant d'affinités I Signalons ces ressemblances entre Hello et Hugo aux amateurs de comparaisons déconcertantes et de stupéfiants parallèles, il n'en est guère que l'on puisse pousser plus profondément. A ce jeu, Hello se serait plu. J'ai dit: gigantesque et sommaire. Il convient d'ajouter : extraordinaire, exceptionnel. Ses idées ne sont pas de celles qui peuvent avoir cours. Elles n'ont avec les idées coutumières des hommes presque pas de commune mesure. Et si au lieu d'exprimer des idées qui sont souvent des imaginations ou des rêves, il dépeint des hommes, les êtres qu'il crée sont des monstres ou si vous préférez des prodiges. Ils sont hors nature. Lisez ces contes, justement appelés extraordinaires. Ludovic, héros déplorable d'un conte qui n'est que l'illustration de cette étude psychologique intitulée Le Veau d'or, est porté par l'avarice jusqu'à la folie. Le baron William de B..., héros lamentable du conte : Caîn, qu as-tu fait de ton frère ? ce chef-d'œuvre, est si rudement saisi par le sentiment du remords ou de la responsabilité morale, qu'il devient fou, (etc.). Ces êtres ne nous ressemblent pas. Ils sont étranges, ils sont effrénés. Ils sont la création d'une imagination délirante, comme les idées de Hello sont le produit d'un cerveau surexcité.
Quels caractères littéraires une inspiration aussi singulière peut imprimer à l'œuvre de Hello, on le devine. Hello ne cessera pas un seul instant d'être noble, élevé, grandiose, sublime. La grandeur !
voilà la marque essentielle de son œuvre. Elle n'est point monotone pourtant, car la fougue de son inspiration le conduit de sujets en sujets vers tous ceux par lesquels l'espèce humaine tout entière est intéressée, par lesquels tous les hommes sans exception sont émus. Et si les lieux communs sont accumulés forcément dans son œuvre, ils y sont transformés et pom* mieux dire transfigurés. Son œuvre c'est l'exaltation perpétuelle de l'esprit et de l'âme. C'est l'enthousiasme à la fois forcené et lucide. « Le surnaturel de sa foi a surnaturalisé son talent », disait Barbey d'Aurevilly. Une sorte de flamboiement intérieur l'anime et l'agite. Et c'est au dehors une succession d'éclairs qui illuminent notre intelligence. Puis le trouble et la nuit et de nouveau la lumière qui nous environne et pénètre jusqu'au fond de nous-mêmes. Avec cela un style vigoureux, éclatant, rayonnant, de la plus forte brièveté. Les expressions les plus intenses. Des images rapides, élincelantes. Evidemment des antithèses excessives et comme une rhétorique formidable que font accepter sa magnificence et sa sincérité. Un vocabulaire précis, pur, classique. Un style dépouillé d'ornements et d'artifices et qui n'a d'autres défauts que ceux de la pensée. Un grand style. « Le style, c'est l'explosion de notre personne », disait Hello qui avait appris à définir le style en relisant ses œuvres... Hello possède tous les dons que nous admirons séparés chez tous les écrivains acceptés pour nos maîtres. Néanmoins, il est ignoré non seulement de la foule, mais encore de la plus grande partie
de l'élite. Il est ignoré d'elle parce qu'il lui est impénétrable. J'ai passé des jours en la compagnie de ce penseur passionné. J'ai lu. J'ai relu. J'ai voulu pénétrer. Je me suis efforcé à traduire. D'autres recommenceront cette tâche faite pour tenter les grands courages. S'ils l'accomplissent, je les admirerai infiniment. J'ai emprunté le secours de l'historien de Hello. Mais M. Joseph Serre est enthousiasmé quand il comprend ; et quand il ne comprend pas il proclame que c'est une raison de s'enthousiasmer davantage. Henri Lasserre, qui mit une préface pieuse et riante au livre de V Homme, écrivait avec une belle ironie :
« Il y a dans Hello des hauteurs que je ne puis mesurer et des profondeurs sur le bord desquelles le vertige me saisit. Comprendre c'est égaler, est un mot de Raphaël que Hello s'est plu à citer. Et par malheur, je suis loin d'égaler. » Avouons, nous, que nous sommes loin de comprendre. Et par malheur, ce qui échappe, ce n'est pas un détail, c'est la base du système. Que nous ne comprenions pas, c'est beaucoup notre faute, c'est un peu la faute de Hello, mettons que c'est la faute de son génie. Cependant lorsque Ton peut se flatter de comprendre véritablement, on est emporté par l'admiration. Et lorsque, après avoir fréquenté plusieurs heures ce penseur qui n'est point familier, on rentre dans le monde coutumicr et banal, on est émerveillé et un peu abasourdi. On a l'impression de quitter un monde supérieur qui n'a que peu de ressemblances avec le monde que nous connaissons et où l'humilité de notre
esprit nous fait vivre avec agrément, et qui est fort éloigné de ses frontières. Que serait-ce si nous comprenions tout ! Alors, nous ne voudrions plus lire les romans du jour, et les discours des hommes nous sembleraient insipides I
Il fallait donc que Hello fût un isolé. Il devait être un méconnu. Mais il se sentait un héros marqué pour conduire l'humanité vers son destin, et parce qu'on ne faisait point appel à son génie, il souffrait. Il méprisait un peu les hommes pour leur incompréhension ; il n'était pas éloigné de les haïr pour leur sottise. Il tenait que le sort de Dieu était lié au sien, et il eût dit volontiers : « Seigneur, voulez-vous que nous fassions tomber le tonnerre sur ces cités indignes qui refusent de vous recevoir! » C'est qu'il avait conscience de son génie — il ne sentait pas qu'il était excessif, démesuré, haletant, saccadé, incomplet : — et il souhaitait la communion du genre humain à sa pensée. Son exaltation devenait proprement fantastique lorsque, pleurant sur sa misère, il pleurait sur le sort du Grand Homme.
« Il y a sur terre une classe d'hommes dignes d'une charité et d'une compassion tout à fait particulières, et à qui l'on refuse plus qu'à d'autres la compassion et la charité ; c'est la classe de ceux qu'on appelle les grands hommes.
« ... L'homme est la plus pauvre des créatures. L'homme est accablé de besoins.
« Mais le grand homme est un pauvre auprès duquel il n'en existe pas.
« Le grand homme a d'abord tous les besoins
de l'homme ordinaire, il les veut plus profondément que personne.
< Puis il a d'autres besoins à la fois plus élevés et plus exigeants, qui crient plus haut et qu'on écoute moins parce qu'on ne comprend pas...
« On ne comprend pas... Hello, cependant, désirait la gloire comme une excitation à remplir sa mission. Il enviait Renan, Victor Hugo, qui, disait-il, ont été multipliés par l'admiration, exaltés au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à leur nature de donner. »
Cette gloire fut refusée à Hello, qui fut accordée à Louis Veuillot. Ils étaient pourtant les champions de la même cause. Mais le talent de Veuillot attirait l'attention du vulgaire bien intentionné que rebutait le génie de Hello. Le génie de Hello était fulgurant, le talent de Veuillot était lumineux.
Le temps nous presse de toutes parts. Auronsnous désormais le loisir de regarder en arrière pour y rechercher les grands hommes que leur époque a méconnus 1 Du moins puissent quelques-uns venir parfois vers Ernest Hello ! Quand ils retourneront, enchantés des beautés littéraires vraiment rares qu'ils y auront découvertes, ils auront le sentiment qu'ils reviennent d'un lointain voyage dans des régions presque inac -
ssibles aux mortels, splendides, émouvantes^ nquiétantes et qu'on peut être fier d'avoir vi«it Af'>=.
8 octobre 1904.
C'est un barbare très intéressant.
Cet homme extrêmement connu est surtout significatif par l'équilibre de ses forces exubérantes. Au reste, nous ne sommes pas de ceux qui restent dédaigneux en constatant la variété d'aptitudes de ce robuste mâle. Il faut chercher pour lui des épithètes un peu nouvelles.il mérite qu'on en trouve. Les qualificatifs habituels ne lui conviennent pas. Il n'est ni banal, ni ordinaire, ni médiocre. Et puis ce grand homme pour images d'Épinal américaines est si amusant 1
Roosevelt est devenu un héros à l'usage des cinq parties du monde. Les Américains du Nord connaissent bien leur Teddy, ils l'aiment bien, et ils l'admirent comme ils s'admirent eux-mêmes. Mais ils ne sont point stupéfaits en le considérant. Nous, nous sommes étonnés, plus qu'étonnés. Nous sommes transportés d'aise. Nous sommes ravis, en extase. Nous n'aurions pas cru qu'il y eût en l'univers un homme tel que Roosevelt. Avec notre manie du grandiose outrancier, nous voyons en Roosevelt un exemplaire merveilleux d'une humanité supérieure. Ce Yankee d'élite est un demi-dieu. Il est le vrai prophète des temps
nouveaux. Peuples écoutez sa voix, terre prête l'oreille'. Il est venu pour parler aux hommes, et pour que les hommes l'entendent. Jean Izoulet, sociologue charmant, l'a vu, Ta entendu; eh bien! Jean Izoulet, qui pourtant est du Midi, en demeure stupide.
Va pour le demi-dieu! Moi, je me souviens seulement que, après sa sortie de Har\vard où, selon le témoignage d'un de ses camarades, il n'avait été particulièrement remarquable sous aucun rapport, mais excellent à tout, il fit un voyage en Europe. Il y demeure un an, visite l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, fait l'ascension du mont Ccrvin et de la Jungfrau, et lorsqu'il revient en Amérique, il possède le titre enviable de membre associé du Club alpin anglais. On peut être un fort honnête demi-dieu et membre d'un Club alpin. Mais dans le personnage que représente actuellement Roosevelt à travers le monde avec un indiscutable éclat, il y a toujours le membre du Club alpin.
Un simple geste révèle quelquefois toutes les tendances d'un homme.
Naturellement, on dira sans faute pour magnifier Roosevelt qui prête à beaucoup de développements d'idées générales, que le président de la République des États-Unis est le type de l'Américain. Il l'est.
Vous savez que la souche familiale du Roosevelt est hollandaise. Il affirmait lui-même, avec celte jovialité soutenue où s'exprime sa bonne santé, qu'il se sent pour un quart Hollandais,
pour les trois autres quarts Écossais, Irlandais, et Huguenot français. Cela fait à la longue un Yankee complet. 11 est lui-même un enfant de New- York. Il y est né, il y a été élevé, il y a vécu sa vie ; en outre, depuis deux cents ans, sa famille est new-yorkaise et mêlée intimement au développement politique et commercial de la grande cité américaine. Rien ne manque donc à Roosevelt pour qu'il soit un Américain typique. Il l'est.
Il faut tout de même remarquer qu'une aussi longue hérédité, dont bénéficie intellectuellement, moralement et socialement Roosevelt est on ne peut plus rare aux États-Unis, qu'elle est exceptionnelle, qu'elle est anormale et, par conséquent, qu'elle n'est à aucun point de vue caractéristique. Il n'est pas interdit non plus de penser que l'hérédité de bourgeoisie cossue, pour parler exactement, l'hérédité de la richesse dont Roosevelt a tiré avantage, n'est point un fait commun de l'Amérique du Nord. Tout publiciste qui écrit sur Roosevelt et raisonne sur lui considère comme un devoir de proclamer d'abord : Roosevelt est le type de l'Américain. Acceptons cette affirmation, mais pour lui donner toute valeur et pour empêcher qu'elle n'usurpe une valeur qui ne saurait lui appartenir, n'est-il pas indispensable d'ajouter sans retard : Roosevelt est un Américain qui n*a jamais gagné sa vie par lui-même. L'Américain est à nos yeux l'homme d'affaires par excellence, l'industriel ou le commerçant comme on n'en fait pas ailleurs, limes is money, Business in Busî-
ness l C'est dans la vie industrielle ou commerciale que nous admirons avec un peu de terreur l'épanouissement du type américain. Or Roosevelt figure pour nous tous le type américain prodigieusement épanoui, mais il n'a jamais vécu la vie industrielle ou commerciale. Ce roi des hommes pratiques n'a jamais été contraint à employer dans les affaires, où il s'emploie le mieux, son sens pratique. Pourrons-nous en conclure que, s'il professe une morale épurée, c'est qu'il n'a pas été entraîné aux spéculations de Wall- Street, aux entreprises matérielles dont s'enorgueillissent les Américains en s'enrichissant par elles, et que ses principes, donnés comme les lois de la vie américaine, ont justement été élaborés en dehors d'elle et peuvent être exactement le contraire des règles qui, effectivement, la régissent? Non, mais alors que tous les Américains sont appliqués presque exclusivement à faire leur fortune, voilà un Américain typique qui n'a jamais eu à faire sa fortune, ni à se soucier de l'accroître... On conviendra que s'il est malgré cela un Américain typique, c'est qu'il y met de la bonne volonté et que tout le monde y met autant que lui de la bonne volonté... Mais qu'importe ! ne regardons pas de trop près les vérités admises, crainte de n'y plus découvrir que des erreurs.
Théodore Roosevelt arrive donc dans une démocratie en aristocrate, héritier d'un nom ancien et pur, héritier d'une fortune ancienne et probe. Dans ce pays de lutte effrénée tout sera facile à ce jeune homme, tout, même l'honnêteté. Dans ce monde
3i LES SAMEDIS LITTERAIRES
de concurrence haletante qui absorbe toutes les forces d'un homme perdu dans la foule, il sera le perpétuel privilégié.
Son père, son grand-père, son arrière grandpère, ont tous été membres de la législature de New- York. Six générations de Roosevelt ont figuré parmi les aldermans.
Théodore Roosevelt à vingt-quatre ans est envoyé à l'assemblée de New-York. Il en est le plus jeune membre. Un vétéran observe cet amateur déjà impétueux. Le jeune Roosevelt, dit-il, va prendre sa volée pour aller réformer l'univers !... Il se trompe, car Roosevelt qui s'est marié, déclare soudain qu'il renonce à la vie publique pour se consacrer entièrement à l'éducation de sa fille Alice.
Mais sa femme meurt. Il est seul, il est triste. Cet homme bien portant ne peut trouver la consolation que dans l'activité matérielle et le mouvement physique. Il s'en va donc au Rancho. Le voici colonisateur amateur sur les bords du Petit- Missouri. Il mène trois ans la vie de cow-boys ; et, bien entendu, l'entreprise de ce ranchman lui rapporte de l'argent, car les entreprises de ce genre qui rapportent quelquefois de l'argent à ceux qui n'en ont pas, en rapportent toujours à ceux qui en ont déjà. C'est assez de cette expérience de trois années. Roosevelt ne saurait être ranchman à perpétuité. Il liquide son exploitation. Il rentre à New- York, passe en Angleterre pour s'y remarier, et revient à New-York, pour y politiquer encore.
Si Roosevelt triomphe au Rancho, on n c di t pas
quel ranchman ! on dit : quel homme ! S'il boxe avec art, on ne dit point: quel boxeur 1 on dit : quel homme ! S'il fait brillamment du canotage, on ne dit point: quel canotier ! on dit : quel homme ! Et il est évident que sa personnalité dans toutes ces manifestations actives devient assez représentative de l'activité américaine. L'imagination s'est emparée des réalités et Dieu sait ce qu'elle en a fait. Porté par l'enthousiasme, le boxeur, le canotier, le ranchman, le politique devient immédiatement un grand homme. Ne sourions pas ; à plus forte raison, ne dénigrons pas. Mais il était absolument nécessaire de constater que Roosevelt est destiné à être grand homme avant même que de naître. Ce n'est pas à cause de ses talents de ranchman, ce n'est pas à cause de ses qualités politiques encore problématiques, c'est uniquement à cause de ses aïeux et à cause de sa condition sociale privilégiée, qu'en 1883, ûgé de moins de trente ans ; il est désigné comme candidat républicain à la mairie de New-York. Il est battu, et vous me direz que, si on a choisi ce jeune homme pour un poste auquel semblent désignés plutôt les hommes parvenus à la maturité de l'Age et de l'expérience, c'est parce qu'on était certain qu'il serait battu... vous le dites, mais c'est raisonner à la manière française. Dans la démocratie américaine, quand on est privilégié, on n'est pas privilégié à demi. Roosevelt est le jeune aristocrate qui jouit de tous les privilèges et qui fait tout pour les mériter.
Aussi cet amateur, de naissance et d'intelli-
gence distinguées, est-il poussé le plus naturellement du monde vers les hauts rangs. Battu à la mairie, on le nommera menabre de la commission de l'administration civile. On fournira encore à cet « amateur éclairé » d'autres champs d'observation dès qu'il les convoitera. En 1897, ce travailleur impatient quittera soudain, à la grande stupéfaction de ses amis, la direction de la police pour entrer au sous-secrétariat d'État de la marine. C'est la guerre avec l'Espagne. Roosevelt démissionne. Il commande les Rough-Riders. Il est populaire. Il est gouverneur de New- York. Il est vice- président de la République... Il est président.
Apercevons, je vous prie, dans cet amateur auquel ses habitudes de travail et sa bonne méthode donnent les moyens de n'être nullement inégal aux tâches qu'il entreprend, un privilégié, non seulement un privilégié des conditions sociales mais encore un privilégié de tous les hasards. Roosevelt est décidément l'homme heureux. La fortune le favorise avec une insistance indiscrète. Il semble bien que la campagne des Rough- Riders à Cuba ait été organisée et menée en dépit du bon sens. Néanmoins tout concourt à ce que Roosevelt en soit le principal et le plus glorieux bénéficiaire. La chance l'appelle au commandement à l'heure propice. Il conduit ses soldats sans savoir bien où, mais c'est à la victoire qu'il les conduit. Et ces victoires deviennent des triomphes. Oui, tout grandit Roosevelt. On ajoutera qu'il grandit tout ce qu'il fait et que grûce
à lui, les escarmouches deviennent des batailles de géants. L'homme heureux !
La foule acclamera le nom de cet aristocrate ! Il faut lui trouver des mérites singuliers. Cela est aisé. Il est demeuré deux ans à la police. Il a surveillé ses agents avec soin. Il a réglementé les cabarets. Roosevelt est promu au grade de restaurateur de la police à New- York. Il fut pendant deux ans sous-secrétaire de la marine. Depuis longtemps Chandlers Whitney, Tracy, Herbert, Long, ont travaillé à munir les États-Unis, d'une bonne marine. Les secrétaires d'État sont des travailleurs. Mais Roosevelt est l'homme heureux. C'est lui qui devient l'unique organisateur de a victoire, le créateur de la Hotte des États-Unis, le Carnot de la guerre hispano-américaine, Carnot d'outre-mer, un peu cousin du colonel Cody. Retour de Cuba, l'homme heureux sera gouverneur de New- York. Mais Croker le meneur de Fammany déclare que le futur gouverneur doit ivoir été blessé à la guerre. Qu'à cela ne tienne ! Roosevelt montre une légère cicatrice à sa main. C'est un éclat de mitraille, dit-il.
A peine est-il besoin de ce charlatanisme pour lider la fortune, car la fortune est disposée à tout en faveur de Roosevelt... L'univers sait que Roosevelt devenu gênant, ayant été porté à la viceprésidence de la République pour être plus sûrement écarté de la présidence, Mac-Kinley mourut 1 céda une place qui revenait alors nécessairement à Roosevelt... L'homme heureux !
Ce n'est diminuer Roosevelt que de montrer
en lui l'amateur, le privilégié, l'homme heureux et d'indiquer que s'il devient l'Américain typique, c'est justement parce qu'il se trouve dans des conditions exceptionnelles aux Américains. Les hasards exorbitants de sa vie américaine décuplent ses qualités. N'ayant rien réclamé parce qu'il a tout reçu, la fortune lui ayant prodigué tous les dons, il a naturellement une intrépide confiance en lui-môme. C'est la qualité touchante et comique mais forte de tous les Américains. Mais vous sentez que cette assurance devient chez un homme bien équilibré, l'esprit de décision. Roosevelt, amateur qui dans aucune de ses entreprises n'a pu encourir de graves dangers, a au plus haut point l'esprit de décision. En outre, comme il n'a point suivi la filière où s'attardent ses obscurs compatriotes, lui, le privilégié, a pu constamment agir sans souci des règles habituelles des partis politiques ; rendu honnête par sa richesse dans ces milieux de politiciens presque tous malhonnêtes pour s'enrichir, dispensé par son hérédité même de se soumettre aux disciplines étroites qui contraignent tous les politiciens ordinaires agrégés à un parti et tirant leur force de leur fidélité, passant des républicains aux démocrates et revenant aux républicains, et libre des engagements à un programme précis, cherchant en dépit de toutes les habitudes de la vie politique, ce qui, au travers des partis, passionne directement la foule et le trouvant, Roosevelt parvient à être une individualité typique de la vie américaine parce qu'il n'est soumis ù aucune des oppressions
de cette vie et qu'il est le plus irrégulier des Américains... Comme il a le goût de bien faire — par là, il atteint à une certaine grandeur, non seulement américaine, mais réelle — il ne néglige rien de ce qui est excellent pour le perfectionnement moral du pays et la bonne circulation du sang. Aussi cet aristocrate heureux devient-il une manière de grand homme dans la démocratie.
Mais il est inspiré dans toute sa conduite par des principes fortement américains. Roosevelt ne dépasse point le degré de civilisation où sont parvenus les Américains du Nord. Ses doctrines morales sont l'expression exacte des conceptions de ce peuple primitif et ardent.
Elles sont bien intentionnées, mais elles restent prifhitives et un peu barbares.
Avant tout Roosevelt a l'effroi méprisant de l'imitation européenne. « Il est cinquante fois préférable, dil-il, d'être un Américain de premier ordre, que la médiocre imitation d'un Français ou d'un Anglais. » Ou bien: « C'est dans les professions où nous nous sommes le plus efforcés d'imiter l'esprit de convention européenne que nous avons le moins réussi; cela est encore vrai actuellement, l'échec étant particulièrement remarquable quand l'homme s'établit en Europe ; il devient alors un Européen de second ordre, car il est trop civilisé, trop raffiné et trop sensible, et a perdu l'endurance et le courage virils qui lui sont indispensables dans l'âpre lutte de notre vie nationale. » Et s'il s'effraie d»3 l'imitation de l'Europe, c'est parce qu'il a en même temps que l'idée con-
fuse, l'horreur d'une civilisation américaine. Et il considère la civilisation comme une manifestation et une cause de décadence.
« Il y a chez les nations civilisées une certaine mollesse de caractère qui pourrait peu à peu développer la culture et le raffinement aux dépens des qualités qui seules pourraient assurer le triomphe de la race. »
Donc, point d'aspirations à une culture supérieure : voilà l'idéal américain. Il ne faut aux Américains que les vertus essentielles d'énergie, de décision, et d'indomptable courage personnel : la recherche de la moralité sociale demeure accessoire. Et il est bien entendu qu'on ne verra point apparaître cette caritas generis humani qui domine les esprits et les âmes dans tous les peuples arrivés à une certaine civilisation. La solidarité systématique, encore moins. Des livres de Roosevelt où sa personnalité vibrante s'exprime avec tant de sincérité, l'idée de la solidarité est tout à fait absente. Il est même si étranger aux préoccupations de justice sociale qui sont celles de notre civilisation ou de notre époque, qu'il va jusqu'à se contredire brutalement sur des faits essentiels. Lisez V Idéal Américain :
Pages 154-156 :
Tous ceux qui considèrent le sujet à un point de vue scientifique et avec le désir de connaître la vérité voient clai-
Page 214 :
Les conditions sociales de la race blanche se sont transformées et se transformeront avec une rapidité croissante. Les
ReOSEVELT
rement qu'à aucune période de l'histoire le bonheur n'a pas été aussi . énéralement répandu dans l'humanité qu'il l'est actuellement.
L'ouvrier est dans len- ^emble mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'il ne l'était jadis ; il a à sa portée plus d'occasions de 86 distraire et de se perfectionner intellectuellement.
riches se sont incontestablement enrichis, et malgré la tendance qu'ont les plus curieux observateurs à nier que les pauvres soient devenus plus pauvres il est certain que la misère a augmenté d'une manière absolue sinon relative...
Ce sont ces idées qu'il ne faut pas oublier quand on juge Roosevelt. Répétons qu'il est le représentant d'une civilisation encore primitive Répétons qu'il l'est avec une loyauté très généreuse. C'est un sauvage extrêmement brillant. Aii ! quel homme il pourrait ôtre s'il était un peu dégénéré... comme les Européens î II est un < type -upérieur » de cette race, de ce peuple où il se rencontrait un homme pour donner avec simplicité ce témoignage à Roosevelt lui-même :
— Les deux partis fraudent autant qu'ils peuvent, c'est toujours comme cela. Et nous, nous fraudons (Vnne manière parfaitement honnête.
— En quoi consiste cette honnêteté ?
— A ne pas récriminer quand nous n'avons pas le dessus. Si on nous enfonce, tant pis pour nous.
Si nous enfonçons les autres tant pis pour eux !
On pourra chercher le vrai Roosevelt dans sa vie publique ; on pourra le chercher dans son intimité ; on pourra le chercher dans ses livres.
Roosevelt apparaît tout entier dans sa littérature. Là encore on reconnaît l'intrépide assurance de ses discours et de ses actes. 11 est homme à disserter de tout et à tout décider. Rien ne lui échappe, rien. Il sait tout, il devine le reste. Narrateur vigoureux de ses chasses et de son existence dans les grandes plaines, il est aussi habile à disserter des problèmes économiques et assimilés. Quant aux philosophes, aux écrivains, aux artistes, « il n'a pas son pareil », pour les « remettre à leur place. » Sans doute Roosevelt est-il plus fin et plus mesuré dans la diplomatie quotidienne de sa vie politique ; dans ses livres, il est essentiellement l'homme qui « n'a pas froid aux yeux. » Il écrit comme marche un tambour-major. Ses livres sont d'un homme avantageux. Effusions abondantes, triomphante candeur, optimisme qui nargue, jactance de gymnaste, blu/f de Yankee, et naturellement de la force, de la rapidité, de la netteté...
•Résumez et mélangez tout cela, Roosevelt pourra nous apparaître comme un grand homme, un peu sommaire. En somme, il lui manque seulement quelques siècles de civilisation. Mais comme il parle au monde en maître et en conseiller, il ne nous déplaît pas de recevoir quelques leçons morales et sociales, de cet aristocrate privilégié, de cet amateur heureux, de cet athlète
gaillard qui, avant de présenter le peuple américain comme le plus grand des peuples s'était, jeune député à la législature de New- York, imposé à l'attention et au respect de tous en boxant ses adversaires .
15 octobre 1904.
Nous le savons (1). Il était mieux qu'un homme du monde, un homme de société. Sa psychologie se complète maintenant. Nous discernons que le comte de Hubner fut « l'honnête homme », tout comme un autre, honnête homme un peu bien austro-hongrois.
Cet ambassadeur a de la culture, nous ne l'avons pas oublié. Il a l'esprit juste. Il ne s'en fait pas accroire. On trouvera dans le deuxième autant que dans le premier volume de ses mémoires, des renseignements circonstanciés sur les préparations diplomatiques de 1859. On y trouvera tout ce que l'on voudra, et surtout la preuve que la besogne des ambassadeurs est vaine. Durant une année entière, ce diplomate patient à observer écrit dans son agenda aujourd'hui : « la guerre paraît certaine » ; et demain : « la paix n'est plus discutée » ; et après-demain : « tout fait prévoir que la guerre est proche •», et le jour suivant : « il est probable que la paix des nations ne sera pas troublée », et ainsi, et toujours ainsi, jusqu'à la déclaration deguerre qui se produit justement
(1) Voir Samedis littéraires, tome III.
peu de jours après que l'ambassadeur, d'ailleurs perspicace, mais de par ses fonctions fort impuissant, a noté scrupuleusement : « les nuages se dissipent à l'horizon. Tout est calme, la paix est sûre '.... > Nous avons Jà un important témoignage de la vanité des jeux diplomatiques. Formulé par un sot, il serait sans vertu, mais le comte de Hubner est un homme sensé qui accomplit tout ce que sa fonction d'ambassadeur lui permet d'accomplir, c'est-à-dire peu de chose, c'est-à-dire rien du tout, mais qui accomplit tout cela très exactement, et avec l'aide de belles qualités de pondération intellectuelle et morale.
A quoi rêvent les ambassadeurs ?
Le samedi 1" janvier 1859, aux Tuileries, réception du corps diplomatique. L'empereur répond au nonce : « J'espère que l'année qui s'ouvre ne fera que cimenter nos alliances pour le bonheur des peuples et pour la paix de l'Europe, » puis en passant devant le comte de Hubner, il lui dit d'un ton de bonhomie: « Je regrette que nos rapports ne soient pas aussi bons que je désirerais qu'ils fussent, mais je vous prie d'écrire à Vienne que mes sentiments pour l'empereur sont toujours les mêmes. » Et le comte de Hubner note gravement :
« Ces paroles ont été interprétées diversement par ceux de nos collègues qui les ont entendues. Cowley y voit une preuve de mauvaise humeur. KisselefF et Hatzfeld une amplification de la réponse pacifique faite au nonce et, par consébuent, rinlention de dire quelque chose d'agréa-
ble. Lord Chelsea, premier secrétaire d'ambassade à Paris, n'a rien de plus pressé à faire que de courir au Cercle de l'Union et d'y répandre une version inexacte de cet incident. De là une panique universelle. A la fin de la journée Paris est dans la consternation. »
C'est l'effet de la diplomatie ! Le lendemain, à la réception des daines aux Tuileries, l'Empereur distingue le comte de Hûbner, lui donne la main affectueusement, lui demande des détails de son voyage d'Espagne « depuis que vous nous aviez quittés à Biarritz » et tout cela du ton le plus amical et de la physionomie la plus gracieuse. Cependant plus l'Empereur répète qu'il n'a pas voulu blesser le comte de Hûbner, plus on se persuade que la guerre est imminente. Mais à la fin, quand tous les symptômes sont menaçants, on recommence à croire que la paix est sûre... Eternelle duperie, vanité grandiose des diplomaties ! Voyez tout cela très net au fond des mémoires de Hûbner qui ne fut peut-être pas un ambassadeur de génie, mais qui fut un bon philosophe.
Des mémoires de diplomate peuvent apporter des faits diplomatiques nouveaux ; ils peuvent fournir des explications nouvelles et claires à des événements obscurs et confus. Pour cela ils sont utiles; mais ils ne sont réellement significatifs de la vie d'une époque que par ce qu'ils disent accessoirement. Le comte de Hûbner m'instruit beaucoup mieux sur la mentalité d'un diplomate de 1850 et du monde qu'il fréquente par les quatre ou cinq cents listes d'invités à sa table publiées
avec soin dans ses deux volumes de souvenirs, que par tous les détails de ses interventions plus ou moins adroites et plus ou moins efficaces dans les complications européennes. J'ai été curieux de rechercher quelle place occupent dans les souvenirs au jour le jour de cet homme point surmené, quelle place tiennent la littérature elles écrivains; ce qui revient à dire quelle place ils tenaient dans la « société » car nous avons vu le comte de Hùbner « homme de société ». Nous avons complété en disant : il figure assez bien « l'honnête homme » d'une époque. Il semble avoir des lettres. Il semble avoir du goût. Du moins, je le crois animé de la passion de se cultiver l'esprit. Il sait écrire au retour de fêtes mondaines : « Puis je me suis avec soif, avec volupté, avec transport, plongé dans la solitude de ma bibliothèque. » C'est le cri du coeur, d'un cœur dont les cris sont doux et contenus. Que sont pour le comte de Hiibner les écrivains français de son temps ? Comment lui apparaît la littérature française ?
Hélas 1 les écrivains français ne sont rien. La littérature française n'est presque rien.
Le comte de Hùbner est un homme d'une sensibilité délicate, et d'autant plm forte qu'elle est plus concentrée. C'est un père qui adore ses filles: la poésie de l'amour paternel est dans les quelques lignes qu'il leur consacre. Ses larmes sur un fils mort dans sa jeunesse sont émouvantes de simplicité et de vérité. S'il évoque ses amours passées, la noble sincérité de ses sentiments se traduit en un style joliment suranné — il faut lire
ces lignes sans disposition ironique — mais dont les accents sont, en vérité, touchants :
« Jeudi 12 novembre. J'ai reçu aujourd'hui un paquet portant l'inscription : « Legs au baron de Hûbner de M"'^ la baronne Auguste de Butlar » et contenant un portrait de Dorothée Tieck. J'étais fort épris de cette jeune personne en 1830. C'étaient mes premières amours, sans suite, sans aveu, et comme je m'imaginais, inconnues à tous, môme à l'objet de mes chastes feux. Et voilà que vingt-sept ans après, c'est une morte qui m'envoie d'outre-tombe le portrait de mon adorée morte aussi depuis longtemps. »
Le comte de Hiibner ne peut être ému que pour des sujets qu'un homme vivant la vie de société, vivant pour elle, subordonnant tout à elle n'aurait à dissimuler en aucun cas. Il est pour lui des sujets indignes de créer son émotion. Il signalera du même ton la mort de son cheval et de son maître d'hôtel.
Un matin où il faisait « un temps de jasmin », en revenant du Bois, il apprend la mort de son cheval favori et il note : « Mon Yalpouk est mort. Je n'ai jamais eu, je n'aurai jamais un cheval pareil. » Vous pouvez faire une comparaison utile avec l'oraison funèbre qu'il consacre à son chef de cuisine, qui, peu de mois après, meurt à son tour : « Mon chef de cuisine, Accard est mort aujourd'hui. J'étais allé le voir ce matin. Il m'a demandé si mon ordinaire marchait bien. Je l'ai rassuré sur ce point, en ajoutant : « Je vais vous < servir un plat de ma façon, meilleur que tous
« ceux que vous m'avez préparés pendant les der- « niers dix ans I C'est le bon Dieu ! » Le malade trop occupé de ses casseroles pour aller le dimanche à l'église, parut fort content, reçut les sacrements et fit, à sept heures du soir, l'heure du dîner, ce que les théologiens appellent une mors conspicua. C'était un digne et brave homme et un excellent cuisinier qui avait l'ambition et les aspirations aristocratiques de son état. » On se demande si Accard était plus content de recevoir le bon Dieu, que de le recevoir par les soins du comte de Hùbner. C'était du moins un brave cuisinier, mais Yalpouk était un brave cheval.
Tous les événements de la vie littéraire sont du même ordre que les incidents de la vie et de la mort du cuisinier Accard et du cheval Yalpouk. Ils n'intéressent le comte de Hiibner que dans la mesure où la vie de société est intéressée par eux.
Cherchez dans un livre où s'accumulent les menns faits de l'existence quotidienne d'un homme cultivé, cherchez la place qu'y occupent les écrivains. Elle est minime. Elle est presque imperceptible. Elle est humble. Elle est subalterne. On les invite quelquefois, car nous vivons dans une époque bouleversée, mais on les met au bas bout de la table. Ils sont suspects. On compte l'argenterie avant leur départ de la maison.
En 1851, Hùbner a dîné chez Baroche, aux Affaires étrangères avec le D' Veron, rédacteur du Constitutionnel. Cette promiscuité le dégoûte. < Plusieurs des convives s'en formali-
saient. Ces messieurs sont par trop difficiles en temps de République. » Lui-môme mvitera Guizot, parce que Guizol est homme d'Etat, plus qu'homme de lettres, parce qu'il est l'ami de son amie Lieven, mais son « ton d'autorité qui rappelle l'ancien professeur » le blesse. Chez miss Burdett Coûts, il fait la connaissance du nouvelliste Dickens, « un des démocratiseurs de l'Angleterre. Il a l'air bon enfant, porte une barbe touffue et a les manières et les allures du Yankee ». Hûbner regarde de haut, et il passe en dédaignant. Sans doute, il ne lui déplaît qu'à demi de frayer chez Drouyn de Lhuys avec le célèbre voyageur Hue. Mais Hue est missionnaire lazariste : cela lui constitue un titre à la bienveillance courtoise du gentilhomme. Au surplus, il le considère cemme une curiosité, comme un phénomène qu'on exhibe à bon droit dans les salons. « Ses deux livres sur le Thibet et l'empire chinois sont et resteront des œuvres classiques. Malgré le sang gaulois qui coule dans ses veines, l'auteur par son teint basané, son regard fin et spirituel, par son sourire froid et caustique et ses yeux fendus en amande, rappelle d'une manière étonnante le type des Célestes auxquels il a prêché l'Évangile pendant douze ou treize ans. Il me dit que ce fait se produit assez souvent parmi les missionnaires de Chine. A force de ne voir et de ne hanter que des gens du pays pendant une grande partie de leur vie, leurs traits peu à peu se mongolisenl ». C'est tout. Il reçoit Thiers le petit grand homme, parce que
LE COMTE nE IIUBNEn, AMBASSADEUR 51
homme d'Élat, et Mignet parce que Thiei'S implique Mignet. Thiers lui inspire je ne sais quel étonnement amusé. Mignet ne lui inspire rien du tout. Il dîne chez Drouyn de Lhuys et là il fait la connaissance de « Mistres Norton, femme auteur, célèbre par sa beauté dont elle a gardé des traces ; par son esprit et par un procès dans lequel figurait lord Melbourne, alors premier ministre. » Rien de plus. Il néglige l'écrivain, ne compte que la jolie femme. Sil verse deux ou trois larmes, très sobres, sur la mort de Delphine Gay, c'est parce qu'elle était spirituelle, gracieuse, jolie. C'est surtout parce qu'elle a brillé au Congrès d'Aix-la-Chapelle. Il la juge bizarre. « Cette femme — je n'ai jamais pu comprendre pourquoi — adorait Emile de Girardin, son mari. Me trouvant un jour chez elle — c'était dans les temps troublés de 18 19, lorsque le choléra sévissait dans Paris pendant que l'émeute grondait dans les rues — nous discutions la situation politique, lorsque, soudainement, elle leva ses beaux yeux vers le ciel en disant : « Il n'y a que celui-là qui « puisse sauver la pauvre France. » Je lui faisais mes compliments sur ses sentiments religieux : < Comment, s'écria- t-elle, j entends parler de « M. de Girardin », le cabinet de son mari se trouve au-dessus de son salon. Le voir Président de la République ou, du moins, comme pis aller, président du Conseil, était le rêve de cette aimable ambitieuse. »
Eh quoi! dix lignes de nécrologie sur Delphine Gay l Mais, vous l'avez deviné, Hiibner les écrit
seulement afin d'exprimer son mépris pour Emile de Girardin — homme de lettres, si je peux dire. Un jour, invité à Compiègne par l'Empereur, il voyage avec le nonce, le duc de Beauffremont et Alfred de Vigny. Alfred de Vigny a eu le tort de mettre sur le cimier doré du gentilhomme une plume de fer qui n'est pas sans beauté. Hiibner, qui pourtant sera écrivain à son tour, semble croire que Vigny a dérogé. Il écrit froidement : « Alfred de Vigny ne déparle pas. C'est le type de l'académicien. » Voilà ! Je trouve une seule fois sur les listes l'invitation de Hûbncr, Mérimée, le grand maître de la sociabilité dans la cour impériale. Son nom. Pas un mot. Un soir, il dîne chez le duc de Noailles.« Après dîner vient M. Viennet, Cet académicien toujours jeune quoique octogénaire récite des vers de sa composition. » Holà !
Il prie un jour Legouvé à déjeuner. Rien. Il rencontre chez Decazes Villemain, Jules Janin « qui est très amusant.» Un jour il convie à dîner M. de Lagrenée et l'abbé Huc.« Ces célèbres voyageurs et spécialistes de la Chine blaguent à qui mieux mieux. » Point final. Telles sont en neuf ans toutes — je n'en ai point omis une seule — toutes les fréquentations littéraires avouées d'un ambassadeur lettré dans Paris, toutes les relations littéraires, retenues pour l'histoire. Est-ce assez clair comme indication de la situation sociale des écrivains en France au milieu du xix» siècle?
Hùbner considérera la littérature du même regard que les écrivains. Il ne jugera les œuvres
que par rapport à la vie sociale, disons à la vie de société. Hûbner est intelligent curieux. Il admire les travaux du baron Haussmann, l'œuvre du comte de Lesseps à Suez, mais la littérature n'a qu'une importance minuscule à ses yeux. Une œuvre littéraire, fi donc ! Un pianiste est de plus de conséquence.
C'est le théâtre qui l'amène à la littérature, le théâtre, sujet inépuisable des conversations élégantes. Et dans le théâtre, il ne voit d'abord que l'interprète. Rachel arrête plusieurs fois son attention. Il la critique avec une forte justesse, en esprit sévèrement traditionnel. Il voit, aux Français, Phèdre, jouée par « la Rachel >. Il gémit. « Hélas I hélas 1 elle sacrifie de plus en plus la simplicité classique qui faisait sa grandeur aux elTets bruyants qui enlèvent le vulgaire. » Il la voit jouer Roxane dans Bajazet. Il s'enthousiasme, ce flegmatique : « C'est la plus grande et la dernière tragédienne que le monde a vue et verra. » Il voit la Ristori dans la tragédie Mirza, par Alfîeri, il admire encore plus Rachel.* Le jeu de la Ristori est vraiment classique. On y reconnaît l'influence de l'école allemande. Pas d'exagération, pas de paltîos creux. L'ensemble aussi ne laissait rien à flésirer. Mais ;'i mes yeux la Rachel est toujours la première tragédienne. » Il veut bien s'attrister de .sa mort: < M"« Rachel est morte avant-hier à Cannes Corneille et Racine, prenez le deuil, car vous serez enterrés ici-bas, avec la dernière tragédienne!» Il va voir au Vaudeville une pièce d'Alexandre Dumas fils, intitulée la Dame aux
Camélias. Tout Paris y court. « L'auteur, quoique fort inférieur à son père, a certainement du talent. Tant pis, car c'est un corrupteur. » Le principe moral, voilà son seul principe de critique littéraire. A Saint-Cloud, il voit jouer Les premières armes de Richelieu, par la Déjazet, âgée de soixante-cinq ans. Il sourit. Aux Français, il voit la Joconde, nouvelle pièce jouée par M''® Plessis. Il raille : « La pièce est mauvaise et cette célèbre actrice me paraît guindée et minaudière. » Aux Tuileries, on donne « petit spectacle détestable : Les Deux Aveugles, par les acteurs des Bouffes. » Il nargue. Peu de soirs après, nouveau petit spectacle détestable. Il hausse les épaules : « Il y avait petit spectacle : Un Monsieur et une Dame. Décidément ce pauvre Bacciochi n'est pas très heureux dans le choix de ses pièces. » Il n'a pas jugé bon de garder plus de souvenirs de l'activité dramatique durant dix années.
Le théâtre. L'éloquence d'Église. L'un conduit à l'autre. Ceci est encore sujet de conversation mondaine. Et puis les gardiens des traditions sociales ne peuvent demeurer étrangers aux prédications des prêtres. Hubner du moins juge librement. Il fait peu de cas de Ravignan saint homme, ancien avocat devenu jésuite et qui prêchait comme on plaide, qui déclamait et manquait de profondeur et d'originalité, essentiellement prédicateur des femmes, ayant « la vogue du faubourg Saint-Germain. » Il goûte mieux l'austère jésuite Félix, petit homme trapu, sans moyens physiques, voix désagréable, physionomie inexpres-
LE COMTE DE HUBNER, AMBASSADELU 5j
ive, traits immobiles. Mais logique serrée, connaissance profonde du cœur humain, diction élégante. Il parle à la raison. Hûbner l'appuie ardemment : « Non qu'il lâche de prouver ce qui échappera éternellement à la science et ne peut être saisi que par la foi ; il est trop éclairé pour ne pas éviter cet écueil contre lequel tant de prédicateurs viennent échouer. Mais l'elTet qu'il produit sur son auditoire est merveilleux. La preuve : les nombreuses conversions que sa parole brève et sobre détermine tous les ans, à la fin des retraites... »
Mais tout ce qui constitue l'activité littéraire, on pourrait presque dire l'activité intellectuelle d'une époque, est inaperçu de Hûbner; ou bien il se refuse à en penser quoi que ce soit, par crainte sans doute d'avoir trop à s'indigner, et l'indignation est en soi assez inconvenante.
S'il^note, par hasard, la lecture qu'il a faite de YHisloîre de la Restauration par Lamartine, c'est pour la condamner. « Un roman, dit-il, ou tout au plus une compilation remplie d'inexactitudes. Le jugement de l'auteur porte presque constamment à faux et pèche par une mollesse qui frise l'obsence de sens moral, » Sur Déranger mort il jette ces simples mots : immoral et révolutionnaire. Il constate sans mot dire que Eugène Sue est mort. S'il parle un instant des Mémoires de Guizot. c'est pour tourner en plaisanterie l'orgueil de l'écrivain : « Thucydide et Machiavel, in'a-t-il dit, ont écrit et publié l'histoire contemporaine ; pourquoi n'en ferais-je pas autant ? Ces
Mémoires serviront à l'histoire... Comme c'est Guizot ! » Il les lit et n'exprime aucune impression. 11 marque sa répugnance d'un ouvrage de Girardin « dont il fait publier des extraits dans le Nord et dans d'autres feuilles. Ce sont des prédications socialistes et antichrétiennes. » J'ai tout dit.
N'oublions pas que Hubner trouve le loisir de s'attarder dans ses Mémoires à mille incidents futiles. Ne croyez pas que les documents diplomatiques emplissent toutes les pages; et que le souci de formuler des explications diplomatiques absorbe la pensée entière de leur auteur. Non, il n'est rien qui n'ait sa place en ces livres de réminiscences, rien de ce qui importe à la définition de la sociabilité d'un moment. Il songera même, car il a au plus haut degré le sentiment de la nature, à rappeler le beau temps d'une veille de Noël: « J'ai monté à cheval le long de l'eau par une température d'avril. Le coucher du soleil ressemblait à de l'or liquide répandu sur l'horizon, nuancé par quelques petites taches de teinte neutre. » Et il ne voudra point se souvenir d'une seule œuvre notable de la littérature française ! Et il n'a considéré avec attention l'œuvre et la personne d'aucun écrivain!...
Quel document psychologique que ce silence même, si méprisant ! Et Hubner devait être un écrivain ! Voilà une époque, voilà un monde nettement caractérisés. Elles ne manquent pas dans ses livres, les contributions utiles à l'histoire des dix premières années du second Empire. Les
historiens à venir y trouveront leur pâture. Mais comme il serait bon surtout que les écrivains d'aujourd'hui méditassent cet ouvrage pour apprendre par lui à mieux juger leur condition et à mieux mesurer leur force et aussi à mieux diriger leur conduite dans la « vie de société » !
Quelle mentalité étroite et arriérée que celle d'un gentilhomme autrichien du xix« siècle, formé par des études variées, des voyages et des séjours dans toutes les sociétés européennes, d'intelligence assez fine et assez ornée, et qui était, au reste, un esprit de bonne compagnie !
22 octobre 1904
M. Edouard Champion est un jeune homme qui aime les grands écrivains. Je le crois digne de les aimer. Nous n'avons pas encore de lui une œuvre capable de nous le faire bien connaître. Lorsqu'il publia pieusement le Tombeau de Louis Ménard, où il réunissait les hommages les plus disparates de nos contemporains à cet heureux méconnu, il consentit à nous faire une confidence publique de ses projets littéraires. Il annonçait alors « un gros livre » sur Louis Ménard ; il donnait le titre sans larder: Essai sur la vie, l'action et Vinfluence littéraires de Louis Ménard. Nous n'avons encore que le titre. M. Edouard Champion a-t-il été dissuadé de pousser plus avant son travail par l'étude rapide et pourtant complète dont M. Philippe Ber- Ihelot a gratifié l'auteur des Rêveries d'un païen mystique ? Mais maintenant M. Edouard Champion nous annonce un autre dessein. C'est la biographie de Gérard de Nerval qu'il écrira. Il a déjà trouvé le titre : Gérard de Nerval. Sa vie, son œuvre, son temps. C'est un beau titre. C'est un beau dessein. Ce peut être une belle œuvre.
Nous jugerons M. Edouard Champion à ce livre, que nous espérons, car, malgré tout, nous avons foi en ses promesses. Il se montre, en attendant, esprit curieux. Sans doute aime-t-il les lettres avec une jeune suffisance. Mais il est jeune, en effet. Ses introductions aux documents qu'il met au jour sont à la fois un peu simples et un peu trop ambitieuses de ne le point paraître. Le style est contourné. Il a des façons de se guinder qui déplaisent par leur naïve affectation. Travers que M. Edouard Champion emprunte d'écrivains de nos jours, qu'il admire, mais à qui il pourrait faire des emprunts plus judicieux! Vraiment M. Edouard Champion exagère. Il risque de manquer de goût. Il a des tours galants qui prêtent à sourire. Voyez ce dandinement... Il dédie à « M°"» la duchesse de la Rochefoucauld-Bisaccia » V Itinéraire de Paris h Jérusalem, par Julien, domestique de M. de Chateaubriand. Et il écrit d'une plume avantageuse : « Julien est un valet détestable et malicieux. Soyez assuré, Madame, que vous n'avez pas de serviteur plus fidèle que moi, si fier d'inscrire votre nom en tôtede celte étude documentaire...» C'est du dernier gracieux, un peu bien rural néanmoins.
.Mais ne cherchons pas à M. Edouard Champion de querelle méchante. Il saura un jour que la simplicité littéraire a son prix, et qu'elle trouve sa place môme dans les dédicaces et les introductions. Il saura que les contorsions du style ne font pas son élégance. Ne devrait-il pas le savoir déjîi, lui qui semble faire le plus grand cas du
talent de Laclos et probablement de son style. Il a publié des fragments d'un Traité sur YÉducation des Femmes où on aurait tort peut-être de chercher des préceptes de pédagogie, mais que l'on doit lire parce qu'ils sont d'un bon écrivain.
On se demande quel attrait peut avoir le journal du domestique de Chateaubriand. Si Julien a noté les villes où il accompagna son maître de Paris à Jérusalem, que nous importe ! Publier des agendas banaux, n'est-ce point céder un peu légèrement à la manie que nous avons encore d'accroître l'importance de tout ce qui est inédit, au point de le vouloir éditer sans délai et d'augmenter ainsi le fatras des livres inutiles ?
Sainte-Beuve dit que Chateaubriand a la prétention d'aller à Jérusalem en pèlerin et presque comme le dernier des croisés ; mais il y va en réalité comme le premier des touristes. Et il est un touriste éclatant. On sait que son livre imposant résulte des travaux préparatoires auxquels se livrait avec ampleur Chateaubriand pour la préparation des Martyrs. Il allait chercher en Orient des émotions et des images, beaucoup plus que des faits. Sainte-Beuve (M. Edouard Champion nous le rappelle) demeure convaincu que Chateaubriand ne cherchait que cela : « Des images, toujours des images ; il les veut nobles sans doute, brillantes, à eilét, glorieuses, partout où il les trouve ; il les veut faites pour parer et rehausser celui qui s'en revêt et qui en blasonne son écusson ; mais il les veut par-dessus toute chose ; il les moissonne avec leur panache en fleur ; il
eu fait trophée et gloire. Trouver la plus belle phrase sur les descendants de Saint Louis et de Robert le Fort, la plus belle phrase sur Napoléon à Sainte-Hélène, la plus belle phrase sur le tombeau de Jésus-Christ, la plus belle phrase sui la république future éventuelle, la plus belle phrase sur la ruine et le cataclysme du vieux monde ; qu'il y ait réussi et il sera content. »
Nous aussi nous serons contents, et en vérité le contrôle de l'honnête domestique Julien ne nous est pas indispensable. Lisez ce livre de Chateaubriand. Il est l'origine de toute la littérature de voyages qui nous fut prodiguée pendant un siècle, où les paysages sont considérés dans leurs rapports avec l'âme humaine, où les voyageurs se montrent en même temps peintres, philosophes et moralistes. Ce livre est sublime, pittoresque et quelquefois riant. Il daigne parfois être simple. Il est plus varié qu'aucun livre de Chateaubriand, filt il est écrit en phrases alertes, s'il le faut, et nombreuses, étincelantes, éloquentes, harmonieuses. Nous éprouvons à le lire des sensations d'art extrêmement fortes, et que peut nous faire le témoignage de Julien, le domestique ?
Nous le mépriserions complètement si Chateaubriand n'avait déclaré, par surcroît, qu'il faut conidérer l'Itinéraire, « moins comme un voyage que comme des mémoires d'une année de ma vie... C'est l'homme beaucoup plus que l'auteur que l'on verra partout. Je parle éternellement de moi, j'en parierai avec sûreté puisque je ne complais pas publier ces mémoires. Mais comme je
n'ai rien dans le cœur que je ne craigne de montrer au dehors, je n'ai rien retranché de mes notes originales... » Dès lors, nous pourrons prendre intérêt au Journal de Julien dans la mesure où il mettra en relief la personnalité de Chateaubriand. Son récit nous retiendra, non point s'il corrobore le récit de Chateaubriand, mais s'il le contredit. Alors nous pourrons apercevoir plus nettement le caractère de Chateaubriand, marquer plus profondément sa psychologie. 11 est tels faits que Chateaubriand a dénaturés ou qu'il a travestis, il est tels incidents que Chateaubriand a supprimés ou surajoutés pour nous apparaître en beauté : Julien rétablit froidement la réalité. Nous pouvons remercier ce bon domestique d'avoir trahi son maître pour servir la vérité. Son pâle itinéraire n'est pas superflu, à cause qu'il suggère deux ou trois comparaisons piquantes avec l'œuvre grandiose du grandiose Chateaubriand...
Du reste nous ne voulons rien savoir. Sans doute est-il dans V Itinéraire de Chateaubriand beaucoup de détails inexacts. Mais nous ne faisons pas à ce poète, à ce peintre, la mauvaise plaisanterie de chercher en son œuvre un document de géographie ou d'histoire. C'est tout au plus si nous pouvons nous amuser un instant de ses erreurs à demi volontaires, ou de ses mensonges artificieux qui donnent plus de magnificence au décor, ou à sa personne plus de grandeur imposante. Nous en rions parce qu'il a écrit dans V Itinéraire : « J'ai un maudit amour de la vérité et une crainte
de dire ce qui n'est pas, qui l'emportent en moi sur toute autre considération. > Tout ce qui était noble lui paraissait vrai.
Non, décidément non, nous ne nous attarderons pas volontiers aux erreurs découvertes dans V Itinéraire avec l'aide de Julien. M. Edouard Champion, qui a de l'esprit, a bien senti que nous éprouverions quelque répugnance à prendre Chateaubriand en flagrant délit de tromperie sur les paysages ou les mœurs, ou les événements, grâce à la dénonciation du domestique Julien, espion loyal et désintéressé pour le compte de la vérité historique. Et il évoque avec plus d'habileté que de justesse la littérature américaine de Chateaubriand et la critique malicieusement savante et férocement documentaire qu'en a faite M. Joseph Bédier. Érudit implacable, M. Joseph Bédier a pris un plaisir sévère à rappeler le voyage de Chateaubriand en Amérique. « Le voyage de Chateaubriand en Amérique, s'est-il écrié, est mémorable à jamais puisque Alala a été écrite sous les huttes des sauvages », puisque la Muse inspiratrice des Natchez « a marché devant les pas du voyageur à travers les régions inconnues du Nouveau-Monde, pour lui découvrir les secrets ravissants des déserts », puisque René aimait à s'asseoir au soleil couchant sur les rochers qui horde le Meschacebé, puisque Chateaubriand est rovcnu de la Louisiane et des Florides tout frémissant encore des harmonies de la solitude et que, les orchestrant dans le Génie du Christian/xme, dans le Voyage en Amérique, et dans l'ad-
6i LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
mirable VP livre des Mémoires d'Oulre-Tombe, il a, selon la formule d'Emile Faguet, « renouvelé pour un siècle l'imagination française » ! Puis, ayant dit, M. Joseph Bédier se demande gaiement « si pourtant ce voyage était presque tout entier fictif? Si Chateaubriand n'avait pu voir de ses yeux, ni la Louisiane, ni la Floride, ni les savanes que traversèrent en leur fuite Chactas et Atala, ni le village des Natchez, ni le grand Meschacebé? N'y aurait-il pas lieu de rechercher ses humbles sources livresques? Alors, le savant professeur du Collège de France conduit avec une méthode formidable sa terrible enquête.
Il prouve à son tour les erreurs qu'avait révélées dès 1832 le voyageur qui signe René de Mersenne, et que les hérons bleus de Chateaubriand, ses flamants roses, ses perroquets à tête jaune, voyageant de compagnie avec des crocodiles et des serpents verts sur des îles flottantes de pistia et de nénuphar ; plus son vieux bison à la barbe antique et limoneuse, dieu mugissant du fleuve; plus ses ours qui s'enivrent de raisins au bout de longues avenues, où il n'y a pas d'avenues ; plus ses cariboux qui se baignent dans des lacs, où il n'y a pas de lacs; plus la grande voix du Meschacebé qui s'élève en passant sous les monts, où il n'y a pas de monts; plus les mille merveilles de ces forêts, qui font du Meschacebé l'un des quatre fleuves du paradis terrestre sont des contes à dormir debout et que les bords de la Garonne eux-mêmes n'auraient pu inspirer... Il prouve que Chateaubriand n'a eu ni le temps ni les
moyens de faire le voyage qu'il dit avoir fait, qu'il n'a pu voir les pays qu'il dit et qu'il croit sans doute avoir vus. Il retrouve « la triste matière, sèche et terne, dont les Chateaubriand font des chefs-d'œuvre ». Il cite les ouvrages que Chateaubriand a consultés sans songer seulement qu'il les consultait. Il cite môme beaucoup de passages que Chateaubriand a empruntés à des voyageurs à qui il fit quelque honneur en les plagiant.
Vraiment il est fâcheux que le peintre de Chactas, d'Outougamiz, de Mila, d'Atala, de Celuta n'ait vu ni les Algonquins, ni les Chipowais, ni les Natchez, ni les Siminoles, ni les Chikkasas, ni les Muscogulges, et qu'il n'ait même pas vu le général Washington, alors qu'il nous donne un récit proprement merveilleux de la visite qu'il lui fit, devançant ainsi et préparant les plus célèbres interviewers de notre temps... Au fond cela est plus amusant que cela n'est fâcheux. Le sagace et narquois Joseph Bédier en conclut simplement que le mode favori de création de Chateaubriand est le remaniement et que « l'imagination de notre poète requiert d'une page déjà écrite le premier ébranlement et que nous sommes là en présence d'une véritable méthode d'invention poétique. » Mais l'imagination lui reste, et l'invention, et la poésie 1
Certes, il a dû lire beaucoup de livres pour en verser la substance dans V Itinéraire de Paris à Jérusalem. Et ces lectures lui donnaient l'exaltation nécessaire à la création poétique. Peut-être
même les voyages dans les lieux dépeints ne lui étaient-ils nullement indispensables. Lorsqu'il remercie M'"" de Beaumont de tout le plaisir et des commodités qu'elle lui donnait dans son château de Savigny, il confesse : « Je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du Nouveau- Monde. » Alors à quoi bon y aller? Si nous en croyons Mérimée, son livre La, Gnzla, où l'on voulut voir tant de couleur locale, ne fut qu'une mystification. Mérimée et Jean-Jacques Ampère avaient envie de voyager dans l'Europe orientale, mais ils manquaient d'argent. « L'idée nous vint d'écrire notre voyage, de le vendre avantageusement et d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions. » On se partagea la besogne. Mérimée eut à « recueillir » les chansons populaires de l'Illyrie. « Pour me préparer, dit-il, je lus le voyage en Dalmatie de l'abbé Fortin et une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigées, je crois, par un chef de bureau au ministère des Affaires étrangères. » Avec ces documents et cinq ou six mots de slave, il composa en quinze jours la collection des ballades qui forment La Guzla. Et pourtant il y a de la couleur, et même de la couleur locale dans La Guzla !
Combien de chefs de bureaux du ministère des Affaires étrangères Chateaubriand a-t-il mis à contribution, M. Joseph Bédier seul le sait. Mais tout de même il est sûr que Chateaubriand a fait VIlinéraire de Paris à Jérusalem, en allant par la
Grèce et revenant par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne. Et le carnet du domestique Julien a cette utilité subalterne — mais en l'espèce non complètement négligeable — de prouver la réalité minutieuse du voyage, et si le récit de Chateaubriand contient, nous le savons, la compilation de beaucoup d'auteurs, il rapporte aussi beaucoup de < choses vues » ; et là, moins qu'ailleurs, Chateaubriand semble avoir eu besoin des livres pour donner le premier ébranlement à son imagination.
Et quel gré nous saurons à Chateaubriand d'avoir modifié la vérité à sa guise quand la vérité n'était point suffisamment belle! Lorsque Chateaubriand et Julien voguèrent de Constantinople à JalTa pour aller à Jérusalem, Julien écrivit : « Notre trajet, qui n'a été que de treize jours, m'a paru très long par toutes sortes de désagréments et de malpropretés qui existaient dans le bâtiment, surtout pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus qui rendaient les femmes et les enfants malades. ..(etc.») Chateaubriand ne dit point tout à fait la môme chose: «Nous étions sur le vaisseau à peu près 200 passagers, hommes, femmes, enfants, vieillards. On voyait autant de nattes rangées en ordre des deux côtés de l'entrepont. Chaque pèlerin avait suspendu à son chevet son bourdon, son chapelet et une petite croix... On entendait de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait. Tout le monde était dans la joie. On me disait: Jérusalem I en me montrant
le midi; et je répondais ; Jérusalem!.,. » Évidemment c'est Julien qui dit la vérité. Mais supporterions-nous que Chateaubriand fût allé à Jérusalem pour nous confier que la mer était mauvaise et que les passagers avaient le mal de mer?
Au moins le récit de Julien est piquant en un endroit où il nous révèle innocemment la belle vanité de Chateaubriand et son sens des attitudes. Chateaubriand s'endormit sur la route de Jérusalem. « Comme il était 5 heures du soir, dit Julien, lorsque nous avions quitté Jérusalem, nous avons marché toute la nuit dans des chaînes de montagnes où les chevaux ne pouvaient aller que l'un après l'autre; il y faisait si obscur qu'à peine si l'on pouvait voir la tête de son cheval, mais par l'habitude qu'ils ont de ces chemins-là, et de bonnes jambes, ils ne font que les soutenir du bridon et les laisser aller à volonté sans avoir rien à craindre, malgré les précipices qu'il y a de droite et de gauche. J'en ai vu la preuve sur M. de Chateaubriand qui s'était endormi sur son cheval et a tombé sans se réveiller ; aussitôt son cheval s'est arrêté, ainsi que le mien qui suivait. Je descends de suite de mon cheval, pour en savoir la cause, car il m'était impossible de la voir à la distance d'une toise. Je vois M. de Chateaubriand tout à moitié endormi à côté de son cheval dont il se trouve étonné de se trouver à terre... » Chateaubriand ne veut pas admettre qu'il se soit endormi aussi vulgairement en Terre Sainte, devant «cette terre des prodiges > devant « ces lieux où, même humainement parlant, s'est passé le plus grand
événement qui ait changé la face du monde.» Et il atteste que cet accident lui est arrivé au sortir de Pergame: « Nous sortîmes de Pergame le soir à 7 heures; et faisant route au nord, nous nous arrêtâmes à 11 heures du soir, pour coucher au miheu d'une plaine. Le 6, à 4 heures du matin, nous reprîmes notre chemin, et nous continuâmes de marcher dans la plaine qui, aux arbres près, ressemble à la Lombardie. Je fus saisi d'un accès de sommeil si violent qu'il me fut impossible de le vaincre et je tombai par-dessus la tête de mon cheval. J'aurais dû me rompre le cou ; j'en fus quitte pour une légère contusion. » Ou bien, Chateaubriand décrit de grandes tempêtes alors que Julien n'a pas vu le plus petit orage. De Stampalie à Tunis un ouragan terrible « fondit sur le navire et le fit pirouetter comme une plume sur un bassin d'eau. Le tourbillon semblait nous soulever et nous arracher des flots ; nous tournions en tous sens plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues...» Julien n'a rien aperçu de ces mouvements violents. II rédigeait peut-être sur le pont, dans le calme d'un beau soir, son Itinéraire.
Voilà ce que nous apprend le domestique Julien, presque rien. Il nous donne à son insu deux ou trois documents psychologiques, mais nous en avons à foison par ailleurs. El je soupçonne M. Edouard Champion qui a l'amour des belles lettres et des œuvres glorieuses, d'avoir publié — avec quel soin scrupuleux I — V Itinéraire du valet seulement pour donner à plusieurs per-
sonnes l'idée de relire Vltinéraire du maître. Il n'a donc pas perdu complètement son temps. Julien non plus.
29 octobre 1904.
Pénétrer tous les charmes de cette vie de société qui fit la gloire française, en apercevoir aussi les faiblesses, les rudesses, les vices, distinguer les progrès réels de la sociabilité contemporaine en dépit des apparences moins attrayantes, maintenir la tradition néanmoins en reconstituant les exemplaires les plus parfaits de la sociabilité d'autrefois, c'est ce qui importe surtout à notre âge, car il entre, si je ne me trompe, dans la mission de la littérature, de perpétuer, dans les temps nouveaux et d'adapter à eux la politesse des mœurs anciennes.
Le comte Adrien de Plancy fut un préfet de l'Empire. Il fut « le préfet de l'Empire >. Aristocrate privilégié, il groupa dans sa famille et dans sa vie tous les éléments d'une société bouleversée. Il fut conduit à aimer l'Empire, non moins que la monarchie. Autour de lui ses parents pratiquaient la politique, l'administration, la littérature, la finance. Il était fils de Claire Poisson, cousine de la marquise de Pompadour, et de Claude Godard d'Aucour qui n'avait pas été moins remarqué dans les marchés aux vivres que dans les belles-lettres. Claude Godard d'Aucour avait écrit de jolis con-
ieSf Les Mémoires Turcs,V Académie milif aire, Thémidore. II avait fait des vers et des pièces. Marié, cet homme galant ne voulut plus faire que sa fortune. II y réussit comme il réussissait à tout, et ne la perdit qu'à moitié, durant la Révolution. Après quoi il se résolut à quitter, en 1795, ce monde sans délicatesse.
Il laissait à son fils cadet Adrien Godard d'Aucour de Plancy un appréciable patrimoine, le goût du monde et le sens des élégances. Aussi bien, rien ne lui fut d'abord défavorable dans cette société trouble. Il était placé pour tirer de tout des avantages. Ce jeune homme, dont les lettres et la finance avaient accentué la noblesse, était à cette heure plus privilégié qu'il n'eût pu l'être dans un monde où les privilèges seraient demeurés les lois. Jeune, il put même se donner sans péril l'émotion joyeuse de visiter les hommes en disgrâce. Il avait 20 ans, se sentait devenir ambitieux et pourtant fréquentait chez Barras à Grosbois. Quelleg que soient les mœurs d'une époque, les sentiments de l'adolescence gardent toujours la même force et, peut-on dire, la môme pureté. Adrien de Plancy rencontrait à la Cour de Barras la belle M'"^ Tallien que l'ancien directeur appelait Tallita. C'est à peine s'il veut se souvenir de la légèreté de Tallita. Impudence souriante de la femme qui méprise la bonne renommée, considère comme un hommage l'insolente grossièreté d'un muscadin qui la lorgne avec insistance un jour qu'elle entre dans un salon couverte des bijoux donnés par Barras,
— Que regardes-tu, citoyen ? demande-l-elle.
— Je regarde les diamants de la couronne, répond-il.
Elle sourit. Cette injure est pour elle un triomphe. Mais Adrien de Plancy ne veut point se souvenir de la légèreté de Tallita.
Elle était belle et cela lui suffît. Il était jeune et je crois bien qu'il l'aimait. Lorsque quarante ans après, il écrit ses mémoires, il reste dans l'enchantement. Il voit encore la femme la plus accomplie de Paris. « Ses grâces ressortaient avec une distinction sans pareille lorsqu'elle apparaissait vêtue à la grecque, les bras et les épaules nus, dans une simple robe de mousseline que retenait négligemment une ceinture. Aspasie ne devait pas être plus belle'.son port, son ensemble et ses formes étaient d'une déesse. » Un jour, il se trouva seul dans une petite chambre du rez-de-chaussée, seul avec M"" Tallien, avec la plus belle femme de Paris, dit-il, et il se conduisit comme un véritable enfant. Il perdit contenance, lut timide, embarrassé, gauche. Il avait déjà la retenue d'un futur préfet. Maia il se sait gré de la modestie de ses attitudes et avec l'humilité d'un amoureux véritable, il répète encore que la beauté, la grâce, l'amabilité de Tallita ensorcelaient tous ceux qui l'approchaient « au point que je ne pense pas qu'un homme fût sorti d'auprès d'elle sans penser qu'elle était la personne la pln> accomplie qui fût au monde ! »
Banalité des expressions, puissance des sentiiii'^';l- : Adtio!' '!'\ ' Mur de Plancy n'aura point
les belles manières de langage de ce charmant Godard d'Aucour qui fut son père. Il se révèle correct et gris, excellent aux préfectures difficiles ! Il quitte, en effet, l'enchanteresse Tallita et Barras l'exilé, pour entrer dans l'administration. Il est des hommes qui d'avance se façonnent pour leur vie !
Et dans ce monde en perpétuel mouvement Adrien de Plancy s'affirme encore comme privilégié. Aristocrate sans éclat, il a le prestige de l'aristocratie, mais non point la gêne d'un nom trop illustre. Il a cette richesse modérée qui est un avantage dans les sociétés de tous les genres. Il épouse la fille d'un homme à qui Napoléon ne pourra rien refuser pour son gendre, la fille de l'ancien consul Lebrun. Adrien de Plancy sent vibrer mollement en lui une âme préfectorale. 11 pourrait figurer à la cour. Napoléon veut le nommer chambellan, mais ce jeune homme de vingtsix ans demande une préfecture. Il l'aura et conduit par le prince Lebrun, le comte de Plancy parcourt rapidement, aisément, la carrière où se poursuivent les préfets de tous les temps. Il passe vite de la sous-préfecture de Soissons, à la préfecture de la Seine-et-Marne. Alors la Restauration jette à bas cet homme incertain.
Il est un préfet comme tous les autres préfets. Il n'est point inégal à sa charge : il ne lui est pas non plus supérieur. Mais qu'est-ce donc qu'un préfet à cette époque où la vie régulière d'un& nation se réforme ? M. Frédéric Masson qui a aussi peu que possible l'état d'âme d'un historien
LE COMTE DE PLANCY, PRÉFET 7o
— et cela est fâcheux de la paît d'un homme qui écrivit vingt volumes d'histoire — établit un parallèle ingénu entre le préfet de l'Empire et une autre espèce de préfet qui doit être, je pense, le préfet de la République. Je le veux citer car il n'est pas un seul mot de ce parallèle qui n'exprime une erreur. < Le préfet de l'Empire n'était pas un médiocre personnage et on ne doit point juger la fonction sur des impressions contemporaines ; il faut se reporter au moins d'un demi-siècle en arrière lorsque la magistrature administrative était dans tout son éclat, qu'elle se recrutait dans les classes élevées de la société, qu'elle demandait un apprentissage, qu'elle exigeait des aptitudes et qu'elle se suffisait comme carrière. En ce temps là, on faisait les affaires du pays avant de faire les siennes, on acquérait par un long séjour dans le même chef-lieu la connaissance des besoins des habitants... > Arrêtons-nous ici et marquons à la hâte que l'apprentissage du comte de Plancy s'accomplit sanslenleur,puisque Adrien de Plancy fut préfet à vingt-six ans, après avoir été seulement au Conseil d'État. Marquons aussi que les séjours dans un même chef-lieu n'étaient pas extrêmement longs, et que les préfets devaient plutôt deviner que connaître les besoins des habitants, si nous jugeons d'après l'exemple du comte de Plancy qui, en dix ans, changea quatre fois et faillit même changer cinq fois de département, d'ailleurs resta en Seine-et-Marne pour faire les affaires du pays, mais pour faire aussi les siennes, puisqu'il possédait là un château et des terres...
Faut-il continuer ? A quoi bon ! Mais M. Frédéric Masson, en son introduction, s'y prend assez mal pour inspirer confiance en la rectitude de documentation et de jugement de ses livres...
En vérité, le préfet de 1805 est à la fois plus puissant et plus humble que le préfet de 1905. Les moyens de règne sont pour lui les mêmes ; les causes de servitude sont les mêmes pour lui. En ce temps-là, il régnait et il servait plus qu'il ne fait maintenant.
En 1805, Napoléon annonça, par la lettre suivante, au prince Lebrun, la nomination préfectorale de son gendre.
« Mon cousin, j'ai nommé M. de Plancy, souspréfet de Soissons, préfet du département de la Doire. Je désire qu'il s'y rende le plus tôt possible et qu'il y déploie le zèle, l'assiduité et les talents que je suis en droit d'attendre de votre beau-fils.
« Il arrive dans un pays où il y a du bien à faire, dans un pays où l'on est extrêmement sensible à la bonne administration, à la sévère probité et aux bonnes manières.
« Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde.
« Signé : Napoléon. »
La bonne administration, la sévère probité, les bonnes manières. « Pour ce qui est des bonnes manières, dit le comte de Plancy, je me figurai
LE COMTE DE PLANCV, PRÉrET 77
que l'Empereui' entendait par cette expression qu'il fallait recevoir gracieusement, donner des l'êtes, des dîners, avoir même un bon cuisinier, un convive satisfait étant presque toujours un ami. Mon beau-père m'avait appris, lui aussi, que les fêtes ou les dîners ser\ent à réunir, en l'amusant, la société trop souvent divisée ; qu'il faut écouter avec une bienveillance amicale et même paternelle le citoyen le plus humble, le plus modeste, ou le plus timide dun département, lui donner de l'assurance, le consoler, le calmer, et le congédier content, soit qu'on lui ait accordé ce qu'il désirait, soit qu'on se soit vu dans la nécessité de le lui refuser. » Ces principes sont tellement raisonnables qu'ils pourraient presque paraître naïfs — et il n'est rien en eux qui signifie une époque. — Mais tout dépend de la façon dont ou les applique. Nous voyons que le comte de Plancy manifesta toujours cette obligeance extrêmement empressée par laquelle les chefs de l'administraiion montrent moins leur autorité que leur bonne
>lonté. Adrien de Plancy arrive à Soissons. Son beau-père l'y accompagne. Comme le comte de Plancy consulte devant le prince Lebrun la loi -ur les préséances pour savoir quelles visites il aurait à faire et à recevoir, le prince Lebrun prend le bras de son gendre et lui dit ; * Allons
>ir tout le monde !... » Allons voir tout le monde I c'est le devoir de tous les préfets 1 II leur • si depuis un siècle recommandé de gouverner |iar la persuasion.
Au surplus, le préfet de l'Empire nV-L nvn
devant ses chefs. Sur un signe il passe de l'Aisne à la Doire, revient à la Nièvre, remonte en Seineet-Marne, prépare ses bagages pour redescendre aux Bouches-du-Rhône. A peine s'il peut discuter. En 1812, l'Empereur fait convoquer un grand conseil aux Tuileries, les préfets des cinq départements les plus rapprochés de Paris. Il s'agit de l'organisation des subsistances. Le comte de Plancy émet une opinion. « Monsieur, lui répond l'Empereur avec vivacité, le sublime est à côté du ridicule.» Et il regarde sévèrement son préfet, qui se tait...
Des attributions immenses! c'est le moment qui les impose. Le pouvoir central est éloigné, les rapports avec lui ne peuvent être fréquents. Le fonctionnement de l'administration est irrégulier. La guerre est partout. Il faudra ici construire des routes, aider à la pacification du Piémont. Ailleurs, il faudra organiser la conscription, protéger les ministres du culte. Ailleurs il faudra faire face aux obligations créées par la guerre dans un département que plusieurs batailles ensanglantent... Et cette extension des pouvoirs par les circonstances est funeste au préfet, homme habile à faire de l'administration, mais non pas à faire de l'histoire.
Le comte de Plancy le constate mélancoliquement : « Le département de Seine-et-Marne est la dernière étape à franchir pour arriver à Paris. C'est à Fontainebleau que l'Empereur signa son abdication, c'est à Fontainebleau qu'il s'arrêta lorsqu'il revint en 1815. »Oue de drames recèlent
I,E COMTE DE PLANCY, PnÉFET 79
ces trois lignes, je veux dire : que de drames dans la vie d'un préfet I
Voici concentrés tous ces drames en quelques anecdotes. Napoléon est vaincu. Il abdiquera demain. Il est maintenant à Fontainebleau. Le comte de Plancy se présente devant TEmpereur qui déjeune avec le prince Bertier. L'Empereur tient de la main droite un gigot par le manche et de la main gauche, il enlève avec un couteau tout le rissolé qui enlevoppe le gigot. Il mange de bon appétit. Il cause gaiement. Plancy se tient debout dans une attitude qui doit plaire à Frédéric Masson, le chapeau sous le bras, Tépée au côté. Il est persuadé qu'on ne parlera que de choses graves puisque l'Empereur vient de perdre sa capitale, que Fontainebleau est son seul asile, et qu'à tout moment, il risque d'y être pris sans pouvoir même se défendre. Mais on parle tout uniquement des anciennes amours du prince Eugène de Beauharnais et de la danseuse de l'Opéra Bigollini... Puis Napoléon^ s'étant levé de table, passe auprès de Plancy et lui donne sur la joue un petit soufflet d'amitié. « Vous êtes en faveur, Plancy », lui dit M. de Mesgrigny. « C'est un peu tard », répond le préfet.
Quelque temps après, Louis XVIII, sur le trône, a jugé bon que les princes visitassent la France et se fissent connaître des Français. Le duc de Berri est délégué à Meaux. Plancy court le recevoir. Toutes les autorités s'empressent. Chacun est armé d'un discours. Mais le prince a seulement l'intention de changer de relai à l'entrée de la ville. Le maire cependant, tenant à ce que le
80 LES SAMEDIS I.TTTîÎRAIRES
Prince se rendît compte des frais faits pour le recevoir, vît les arcs de triomphe dressés en son honneur, la belle tenue de la garde nationale avec ses armes luisantes, entendît tous les compliments, avait fait amener à l'autre extrémité de la ville les chevaux de poste de rechange. Et le prince reçut tous les discours en maugréant: puis il partit furieux... Le maire se lamentait de son infortune, car il avait été acquéreur de biens nationaux. Le général craignait la défaveur, car il avait débuté aux gardes françaises. L'évêque pleurait sa disgrâce, car il était parent d'un ancien ministre de l'Empire, Plancy ne disait rien... Il sut bientôt que si M. le duc de Berri avait bousculé à ce point ses sujets depuis peu fidèles, c'est parce qu'il voulait rejoindre une voiture où se trouvaient de fort jolies femmes.
Peu de jours après. Le comte d'Artois recommence avec plus d'application le voyage du duc de Eerri. Il invite au dîner le préfet de Plancy. Le concierge du château qui, comme le préfet, est le même que du temps de l'Empereur, se tient debout derrière la chaise du comte d'Artois. Et d'Artois croit perpétuellement reconnaître les objets qu'il avait vu là naguère; dessus de porte, lit de M™° Adélaïde, petite table incrustée de camées, candélabres... et le concierge lui répond scrupuleusement que tous ces objets ont été placés là par Napoléon, Le concierge est heureux de son érudition. Le préfet souffre le martyre. D'Artois semble ne pas comprendre...
Quelques mois après. Napoléon a débarqué au
Golfe Juan ; le 20 mars, il arrive à Fontainebleau qu'il a quitté depuis onze mois. Il fait donner au préfet de Plancy l'ordre de s'y rendre. Il l'embrasse, lui exprime tout son plaisir de le revoir... le charge de réorganiser tous les services dans le département... Plancy sur ces entrefaites vient à Paris. Place de la Concorde, il rencontre M. Decazes qui lui dit : « Il y a quelques mois j'ai condamné un homme pour avoir crié : Vive le Roi ! 11 y a huit jours j'en ai condamné un pour avoir crié: Vive l'Empereur! 11 faut que j'en condamne d'autres encore aujourd'hui qui viennent de crier Vive le Roil Ma foi, en sortant du Palais, j'ai déchiré ma robe en deux, je l'ai jetée du haut de l'escalier, et je pars'. >
Partir 1 II fallait partir à temps ! Decazes, pour l'avoir su faire, devint duc et pair et premier ministre. Plancy. pour ne l'avoir pu faire, fut voué u pire destin. A la nouvelle du débarquement de Napoléon, il avait envoyé sa démission à son beau-père pour qu'il la transmît au ministre. Il faisait obsei-ver à Lebrun que la position délicate dans laquelle il allait se trouver lui commandait cette résolution car, étant préfet du Roi. il ne pouvait administrer pour l'Empereur et, placé entre deux prétendants qui viendraient probablement se disputer le pouvoir à Fontainebleau, dans son déparlement môme, il ne pouvait manquer dôtre écrasé par l'un ou par l'autre... Le prince Lebrun, bon observateur des faits, mais conseiller mal avisé, répondit à son gendre que les préfets avaient pour mission de faire les afTai-
res de l'État et celles des citoyens, mais non de faire des rois ; qu'avec de la prudence et de la sagesse, on se tirait de toutes les situations ; que dans tous les changements de gouvernement les fonctionnaires devaient être à leur poste et que beaucoup en France étaient en exercice depuis 1790... Plancy resta et, comme il l'avait prévu, il fut écrasé. En ce temps-là, écrit M. Frédéric Masson, « la magistrature administrative était dans son éclat, elle se recrutait dans les classes élevées de la société, elle demandait un apprentissage, elle exigeait des aptitudes et elle se suffisait comme carrière... »
Sort misérable d'un préfet. Fouché régicide et duc d'Otrante devenait ministre de la police royale. Le comte de Plancy, coupable d'avoir fait son devoir avec précaution et sans grandeur, était menacé d'emprisonnement. Il était écrasé. En butte à toutes les haines, cet homme estimable n'eut aucun héroïsme. Il voulut se couper la gorge. Il se précipita du haut de la tourelle de son château de Plancy. Arrêté par les branches d'un arbre, on put le sauver. Il vécut quarante ans encore dans la solitude, un peu fou s'il faut tout dire, assez sage néanmoins pour écrire des Mémoires bien capables de faire réfléchir les gens sérieux sur les malheurs nécessaires d'un pauvre préfet dans des temps lamentables et glorieux.
Ainsi périclitait l'aristocratie française à l'aurore de la vie contemporaine. Les uns, comme le comte de Plancy, descendent dans l'administration, où ils montrent des qualités d'honnêtes gens
et même quelques prudents scrupules, puis ils sont vaincus par la fortune injuste. Les autres, de bassesse en bassesse, et de fuite en fuite, montent à la Chambre des Pairs. Ils prolongent encore un peu leur domination sociale qui se retire d'eux chaque année...
19 novembre 1901.
Charles-Louis Philippe est un romancier doux et bon. Parce qu'on lui a brutalement attribué du génie, il n'est point devenu méchant. Et il ne porte pas sa jeune gloire comme l'âne portait les reliques.
Il est demeuré fidèle à lui-même, fidèle à sa douceur et à sa bonté. Il est demeuré fidèle à ses premiers sujets, fidèle à ses premiers romans. Et ses livres se répètent un peu. Sa conception du monde ne s'affirme pas mieux dans Le Père Perdrix ou dans Marie Donadieu, qu'elle ne s'était affirmée dans La bonne Madeleine et la pauvre Marie, dans la Mère et l'Enfant, et dans Bubu de Montparnasse, inconnu et célèbre, mais elle ne se renouvelle pas — au surplus, il n'est point nécessaire qu'elle se renouvelle si elle est noble et belle — et elle se répète un peu.
Je parle de Bubu de Montparnasse, et je dis qu'il est inconnu et célèbre. Le public, le « grand public », ne s'est point empressé à lire cet ouvrage d'un naturaliste apostolique. Il n'a pas encore prêté à son auteur l'attention qu'il méritera un jour. Mais dans les milieux littéraires, il a paru convenable d'exprimer une admiration sans bor-
nés pour ce livre que signalait un titre heureux. Quelques charlatans ont bramé leur enthousiasme, comme ils ont accoutumé de faire toutes les fois qu'ils jugent à propos de prouver au monde que rien ne leur est étranger du mouvement de la jeune littérature, et d'excuser leur réputation usurpée, en applaudissant la naissance de réputations qui seront mieux justifiées tôt ou tard. Ces éclats de voix ne furent point funestes à Charles- Louis Philippe, parce qu'il suivait seulement son inspiration, et ne voulait pas d'autre guide, et parce que cette inspiration, réellement humaine, le protégeait contre les influences pernicieuses des cercles dits littéraires. Il lui a suffi d'être encouragé par le sufl'rage amical des jeunes écrivains de sa génération. Il l'est encore, et il l'est justement. Charles-Louis Philippe retient les curiosités quattire son talent, tendre et grave, parce qu'il reçoit presque tout seul le bénéfice de cette solidarité de sympathie qui unit les écrivains d'un même âge. Aucun de ses contemporains des lettres ne s'applique à le méconnaître. Tous consentent à l'exalter... Cet accord est agréable à constater parce que Charles-Louis Philippe vit avec noblesse la vie littéraire. Cependant, il appartient au critique de dire que l'auteur de Marie Donadien et du Père Perflrix demeure encore l'auteur de Buhu de Montparnasse, de La bonne Madeleine et la pnnvrc Marie, de La Mère cl VKnfant...
Je cite ces petits contes touchants, où un jeune homme, attristé ^^an>i anierluin*» par rinjii«tice de
86 LES S/MEDIS LITTÉRAIRES
la vie, répandait son ûmc goutte à goutte ; je cite La Mère et l'Enfant, je cite La bonne Madeleine cl la pauvre Marie, parce qu'il faut toujours chercher dans leurs premières œuvres obscures, les caractères essentiels des écrivains, j'entends des écrivains inspirés, et non de ceux qui se mettent à écrire à l'instar des autres, pour faire comme tout le monde, et imitent simplement, en aggravant leurs défauts, les écrivains qui les précèdent... Je cite La Mère et VEnfant, je cite La bonne Madeleine et la pauvre Marie, et je vous convie à les lire. Ah ! qu'il est doux, qu'il est résigné Charles-Louis Philippe, dans ces premiers petits volumes de villageoise, rêveur et psychologue, sensible à la méchanceté de la vie ! Mais il est tout entier dans ce Bubu de Montparnasse, fleur du pavé parisien !
Il n'est personne qui, lisant Bubu de Montparnasse,ne se persuade que Charles-Louis Philippe est le disciple attardé, très attardé, du naturalisme, mais non pas du naturalisme redondant et fort de Zola, au contraire, du naturalisme étriqué et méticuleux de ceux qui étaient eux-mêmes des disciples et, minutieusement, élaboraient des livres précis et douloureux sur des sujets spéciaux bien pénibles et bien laiàs. Bubu de Montparnasse est, en somme, le roman de la syphilis. Et c'est le roman du souteneur. Et c'est le roman de la prostituée, de la pauvre prostituée du trottoir. Et c'est le roman de tout ce monde sinistre, j'allais dire macabre, qui vit autour et en dépit de la syphilis, autour des souteneurs, autour des pros-
tituées, des pauvres prostituées du trottoir. Ne vous indignez pas, ne soyez point choqués, ne soyez point dégoûtés, soyez émus. Bnhu de Montparnasse ne peut susciter aucune indignation, froisser aucune délicatesse morale, soulever aucune répugnance. C'est un livre sévère, grave, vertueux, émouvant.
« Maurice Bélu naquit et vécut dans le quartier de Plaisance, où sa mère tenait un petit commerce. Jusqu'à l'âge de seize ans, il resta à l'école parce qu'il vaut mieux avoir un peu plus d'instruction et parce qu'on a le temps d'envoyer les enfants en apprentissage où ils contractent de mauvaises habitudes. Il reçut une éducation soignée, sortit de l'école avec son brevet simple et fréquenta les garçons de son âge, qui lui donnèrent le surnom de Bubu.Il apprit le métier d'ébéniste chez un palron du faubourg Saint-Antoine. On l'appelait Maurice. Un jour qu'il sortait de l'atelier, un de ses anciens camarades d'école qui l'avait aperçu s'écria : « Tiens, voilà Bubu ! » Ceci ne fut pas perdu, puisque rien ne se perd. Maurice redevint « Bubu. »
Bubu était petit mais costaud. Il apprit à connaître la rue comme elle est pour ceux qui rôdent, avec des étalages où l'on peut exercer son adresse et avec des aventures. Il apprit aussi à manier les femmes. Et ce qui devait arriver arriva. Un jour Bubu, âgé de dix-neuf ans, fit la connaissance d'une grosse fille de la rue de la Gaîlé. Comme elle travaillait la nuit, pour que Bubu pût se livrer à son amour, il fallait qu'il disposât de sa jour-
née. Avec sa promptitude de décision, Bubu annonça à l'atelier qu'il quittait le métier d'ébéniste pour celui de déménageur. Il l'annonça avec orgueil parce qu'on le plaisantait sur sa petite taille et parce que ceci montrait à tous que Bubu était fort comme un déménageur. 11 fut content de son nouveau métier où la journée est bien payée, où le chômage est abondant et où un homme adroit peut se faire des bénéfices supplémentaires. Et, peu à peu, il devint un individu sans aveu, comme il disait plus tard en raillant le langage judiciaire; il le devint, parce que ce qui doit .arriver arrive toujours, parce que Charles-Louis Philippe est fataliste et parce que, dans son livre, ia fatalité supprime toute responsabilité humaine.
Il devint souteneur, et cela commença par une idylle. Un soir de 14 juillet, il rencontra la petite Berthe Méténier, fleuriste, vers un bal de la rue de Vanves. Elle avait dix-sept ans. « Ses bandeaux noirs autour de son visage lui donnaient un air pâle, mais ses yeux vivaient avec beaucoup de douceur. » Bubu invita Berthe « à prendre quelque chose », mais elle refusa, parce qu'elle était avec ses deux sœurs. Alors Bubu se fit montrer la grands sœur, Marthe, et s'avança en soulevant son chapeau :
— Pardon, Mademoiselle, mais puisque vous accomplissez les fonctions de mère, je m'en vais vous adresser une demande. Voulez-vous me permettre d'offrir un verre de limonade à mademoiselle votre sœur, et me faire le plaisir d'accepter quelque chose aussi ?
Limonade ! Idylle ! « Marthe savait que l'on ne court aucun danger en acceptant l'invitation d'un jeune homme bien élevé. On s'assit. On causa. Il était ébéniste et pouvait faire des journées de sept à huit francs. Marthe était blanchisseuse et travailait dans l'atelier où Blanche faisait son apprentissage. Comme elle le disait, on avait voulu que Blanche pût blanchir les autres^ Elles avaient quatre frères. Il y en avait deux qui devaient être en train de courir, par là. Leur père était veuf. Il était peintre en bâtiments, il avait parfois des coliques de plomb et n'était pas toujours commode. On donna beaucoup de détails. La gosse Blanche en était heureuse et riait en buvant son sirop de ""cnadine. »
\-li ce furent des rendez-vous entre Bubu et Berthe. Bubu se promenait sous les fenêtres en sifflant d'une façon particulière : Fouillofu, fouillofu ! Berthe entendait cela dans le plus profond de son cœur comme une voix qu'elle espérait depuis longfftmps.
Le père finit par tout apprendre, déclara que
Bubu était un propre ébéniste et n'avait pas l'air
{]f* grand'chose de bon. Mais il ne s'inquiéta pas
vantage parce que, étant père de sept enfants,
Il avait eu beaucoup de mal, et ce peintre en
bAtiments, fataliste, avait nppris que la vie est
lis forte que nos volontés.
Vlors Berthe quitta la maison paternolle pour
ier vivrcavcc Bubu. La sœur Marthe était alors
loeinte. La gosse Blanche avait volé cent sous à
I patronne... Le temps passa, et Bubu, qui avait
le sentiment des réalités, dit, un soir, presque tendrement à Berthe : « Ma petite femme, si quelqu'un te fait des propositions quand tu sortiras de l'atelier, vas-y, ça nous fera toujours un peu d'argent. » Et Berthe devint une prostituée dont Charles-Louis Philippe devait retracer l'histoire. C'était écrit.
Et voici toutes les conséquences nécessaires de la décision prise par Bubu et Berthe : la dégradation croissante pour l'un et pour l'autre, l'hôpital pour Berthe, la prison pour Bubu, et le reste pour tous les deux et tant d'autres, tant d'autres... Cependant, au cours de ses pérégrinations, car Berthe se promène beaucoup, Berthe a rencontré Pierre Hardy, qui a pour ami Louis Buisson, et qui est, comme son ami, un bavard bien intentionné... Tous deux, ont lu Tolstoï, Dostoiewski. Ils sont pitoyables aux misères humaines. Ils sont réformateurs des misères sociales. Ils ont des idées plein l'esprit, et, dans le cœur, ils ont de la bonté et de la jeunesse. Aussi bien, comme Pierre Hardy est jeune, il tire avantage de l'injustice sociale et Berthe devient sa maîtresse, mais il la traite avec aménité, et, lorsque Bubu est en prison, Berthe, après des crises, oublie sagement les heures de prostitution désordonnée, elle arrive doucement à une petite prostitution sage et tranquille, pour vivre, pour vivoter, et souvent, elle vient voir Pierre Hardy. Elle passerait chez lui ses jours, ses nuits. Mais, une nuit, libéré conditionnellement, Bubu, accompagné d'Adèle et du frère Jules, frappa à la porte de Pierre Hardy,
ClIAr ,ES-LOUiS PHILIPPE 'Jl
et il emmena Berthe, car le souteneur est le propriétaire de la fille qu'il a jetée au trottoir.
Où conduisent ces sujets-là? Est-ce parce que l'héroïne de Bubu de Montparnasse s'appelle Berthe Méténier? Mais il me souvient tout à coup d'un roman-feuilleton, que j'ai lu naguère, il y a longtemps, il y a bien longtemps, qui doit avoir pour auteur Oscar Méténier, et qui est intitulé : Madame la Boule. Madame la Boule est une prostituée comme la petite Berthe. Pendant que le souteneur, dont elle a accepté l'empire, est en prison, dans la prison tutélaire aux pauvres femmes, Madame la Boule se marie et mène une vie régulière et bourgeoise; mais le souteneur, enfin libre, retrouve M""' la Boule, et l'emmène, à moins qu'il ne la tue... Je ne me souviens plus au juste et me pardonnerez-vous de ne plus me souvenir exactement d'un roman qui doit être d'Oscar Méténier et que j'ai lu il y a beaucoup d'années... Mais, j'ai voulu indiquer à quelles extrémités l'on s'expose lorsqu'on traite certains sujets et que l'on entre délibérément en concurrence avec les feuilletons.
Sans doute, se demandera-t-on si l'étude des souteneurs et des prostituées et des maladies auxquelles ils n'échappent guère, peut être la matière d'une œuvre d'art, si cet étalage des laideurs les plus ignobles de la vie sociale peut être esthétiquement justifiable ! Ah î Charles-Louis Philippe est fort émdit des mœurs spéciales de ses héros. 11 ne cache nullement son érudition. Il nous conduit volontiers des bouges des halles
aux bars des quartiers lointains, où les souteneurs s'assemblent. Il nous fait tout entendre, et il veut que nous soyons admis à tous les spectacles. Pourtant, il a du goût, j'allais dire le goût le plus raffiné. Parmi toutes les laideurs dont il est témoin, il opère un choix. Il retient celles seulement qui sont indispensables, pour que nous pénétrions au profond de l'âme de la pauvre Berthe et de Maurice Bélu qu'on appelle aussi Bubu de Montparnasse. Il a le souci de la réalité intérieure. Il ne veut être que psychologue et moraliste... La psychologie est précise, la morale est simple. Il est visible que, pour lui, le bien et le mal sont des produits comme le vitriol et le sucre. Les hommes sont des malheureux plutôt que des criminels. La fatalité pèse sur eux. Nul effort n'est possible contre la fatalité. Les instincts sont tout puissants. Les prostituées, les souteneurs obéissent à leurs instincts, presque sans comprendre, ou s'ils comprennent, ils ne peuvent résister. . Dans tous les livres de Charles-Louis Philippe, voyez ce pessimisme facile. Son roman, Marie Donadieu n'est que la démonstration, par l'exemple, que telle enfant de province, élevée à la campagne, par des grands-parents vertueux, sera fatalement conduite à la prostitution parisienne... Tous ces livres, avec des dissertations autour, seraient abominablement tristes, s'ils n'étaient comme éclairés par la poésie et par la pitié.
Charles-Louis Philippe est un romancier infiniment pitoyable. La société lui paraît injuste, les hommes lui semblent malfaisants. Et il s'afflige
toujours, car il y a toujours lieu de s'affliger. Son affliction est douce, très douce, sereine. Il est le moins agile des apôtres. Je dis, en eff"et, qu'il est un apôtre, mais un apôtre sans autre doctrine que la bonté. Une prêche ni la violence, ni la haine. Il ne songe pas aux révoltes. Mais ce romancier misé"ricordieux montre seulement la vie telle qu'elle est. Il voit dans la vie de petits héros qui font le bien ou qui font le mal, plutôt le mal, inconsciemment et qui ne sont pas coupables, qui souffrent et qui ne méritent pas de soufl'rir. II a de la tendresse pour ces petits héros infortunés. On dislingue une certaine préméditation de les rendre sympathiques. Mais c'est qu'ils ne sont pas méchants ; ils sont victimes I Concluez qu'on devrait améliorer la vie de tous par la bonté universelle. Charles-Louis Philippe aime trop les humbles pour ne pas les dépeindre le mieux du monde. Comme il est habile, en efi"et, à faire paraître dans leur nouveauté les réalités les plus modestes de la vie ! C'est près delà nature qu'il cherche ses héros. Toutes les fois que sa sympathie est émue par le spectacle de la vie, toutes les fois que son ûme a ibré au contact des êtres et des choses, toutes les fois qu'il peut faire parler son cœur, il écrit les pages les plus touchantes et, franchement, les plus l)elles. Si vis me flere dolendum est primum ipse tibi. C'est parce qu'il a frémi lui-même que nous frémissons. Kt nous aimons, à notre tour, les héros rustes que Charles- Louis Philippe anime avec tendresse. Lisez la simple histoire de la pauvre Marie! La pauvre Marie est une fillette infirme, dont les
jambes vont par saccades. Elle a de beaux yeux douloureux dans un visage que les convulsions ont tordu. A seize ans, elle est couturière dans son village chez M"'* Félicie qui emploie quatre ouvrières. Antoinette, qui sourit toujours quand on lui parle. Louise, dont le visage, sous les cheveux nattés, rappelle les fontaines claires sous les feuillages sombres, Berthe, qui a de grandes lèvres de chair et des yeux bleu sombre brillants, et puis Marie, la pauvre Marie. Toutes rêvent en travaillant. Marie, comme ses compagnes songe au bonheur.
Un jour Berthe doit se marier avec Pierre. Et toutes pensent aller à la noce, ô douceur ! Marie songe, songe : « Elles donneront pendant deux jours le bras à un jeune homme. Il y aura un bal, il y aura des promenades par la ville, il y aura vn dîner pendant lequel il sera permis de s'embrasser. Antoinette se fera faire une robe bleue garnie de dentelle crème, Louise une robe grenat garnie de velours marron, et Marie sera en bleu ! Peut-être aura-t-elle pour cavalier André le cordonnier, qui se promène toujours avec Pierre. Il a l'air très doux et modeste, on ne le voit pas comme beaucoup de jeunes gens aller de cabaret en cabaret, il travaille bien et il gagne beaucoup d'argent. Il est possible encore que Marie lui plaise et qu'il vienne bientôt la demander en mariage. » Marie songe, songe, mais elle ne pense pas qu'elle est infirme et que toutes les joies de ses compagnes lui sont interdites. Toutes ses compagnes auront des amoureux, mais elle n'en pourra point avoir. Elle
devra vivre seule et sans amour. Il n'est pas de bonheur pour la pauvre Marie ! Tous les matins monotones elle arrive à l'atelier et se met sur la chaise la plus éloignée de la fenêtre, à sa place. « C'est une pauvre petite place sombre, d'où l'on ne voit pas le ciel et les beaux jours s'y devinent seulement, parce qu'une partie de la rue est à l'ombre et l'autre partie au soleil. Elle enfile son aiguille : certains jours, elle coud des robes brunes, d'autres jours des robes noires ou des robes bleues ou des robes grises, ou des robes roses. Cela se suit comme les jours sur le calendrier pendu au mur et dont chaque matin M°** F'élicie enlève une feuille. » Marie a vingt ans. Elle a vingt-cinq ans. Elle a trente ans... Elle est la vieille fille infirme du village, vouée au chagrin de la solitude.
Simple et grave et triste histoire ! Charles- Louis Philippe fait passer en nous l'émotion qu'il a ressentie ! Mais il aime tous les humbles, et les intimités douces de leur vie mélancolique et bonne. Et ses humbles héros sont tous admirables. Ils le sont, car Charles-Louis Philippe sait introduire la poésie jusque dans les réalités quotidiennes de leur médiocre existence, et l'ûme môme de la petite fleuriste Berthe Méténier, que Bubu de Montparnasse a condamnée à la prostitution, est toute poésie !
Tendres sentiments qui germent dans tous les cœurs sincères ! C'est le charme de presque tous les livres de Charles-Louis Philippe et m<^me du Père Perdrix et de Marie DonaJieu^ de nous faire
saisir les différences de la vie sentimentale dans les petits centres provinciaux et dans Paris. Quelques mots, presque rien, et ce romancier nous fait deviner qu'il a laissé dans un village, dont la douceur l'enchantait, toutes les affections familiales et leur réconfort si bienfaisant à l'homme qui entreprend à son tour la grande lutte de la vie et que, perdu dans Paris, il y redoute extrêmement la solitude, mauvaise conseillère. Cela est discret ; je ne sais rien de plus pénétrant et je ne me rappelle pas avoir vu ailleurs une observation aussi forte et aussi loyale de l'influence de Paris sur les esprits et sur les âmes de province. Malheureusement, ceux qui subissent le plus complètement cette influence sont aussi chargés dans les livres de Charles-Louis Philippe de « tirer la morale de l'histoire ». Gomme ils ont des lectures et des études, ils sont extraordinairement dissertants. Malgré leurs intentions louables, ils ne laissent pas que d'être un peu agaçants. Ils sont, d'ailleurs, contradictoires. Ils expriment, par leurs paroles et par leurs actes, les contradictions inévitables auxquelles sont condamnés les hommes de bonne volonté dans une société mauvaise. Ils font le mal sans s'en apercevoir et ils sont au plus haut point généreux. Ils savent aussi que leur générosité est vaine. Je ne vous aurais mis en garde, ni contre Pierre Hardy, ni contre Louis Buisson, ni contre Jean Bousset... Mais ils accaparent trop de place. Ils parlent de plus en plus. Ils exercent sur les autres héros, chers au cœur de Charles-Louis Philippe, une influence fâcheuse.
Maintenant, ils dissertent tous ; et dans Marie Donadieu, Marie et sa mère échangent de longs propos, dont je dirais peut-être qu'ils sont incohérents si je n'étais averti que Charles-Louis Philippe est doué d'une sorte de génie et qu'il distingue entre les choses des rapports que le commun des hommes ne saurait voir... Et, certes, je ne suis point surpris si Charles-Louis Philippe discerne des rapports que je n'aperçois pas, mais je m'étonne que Marie Donadieu et sa mère, personnes simples au demeurant, puissent, pendant cinquante pages, échanger des propos que je ne suis pas apte à comprendre, et cela est bien pis si les propos, qu'elles tiennent, manifestement les dépassent...
Dieu nous protège contre les idées profondes ! N'aimons que la clarté et la simplicité. Là est la vérité de l'art. Nous la pouvons goûter dans les œuvres de Charles-Louis Philippe, et nous le savons déjà. Son style lui-môme demeure simple et clair, et presque toujours pur, encore qu'il soit élaboré souvent avec des soins littéraires compliqués à l'extrême... Toujours ce mélange en lui est évident d'une sorte de spontanéité naturelle et d'un certain apprêt qui n'est pas exempt d'artifice 1 Quelquefois, les héros de Charles-Louis Philippe parlent comme des livres ; et d'autres lois disent sans prétention : // lui causait... Faibles négligences d'un écrivain, dont les premières œuvres sont neuves et belles. — maintenant, il les répète un peu avec moins de bonheur — et qui, par un amusant détour, ne tend qu'à nous
98 LES SAMEDIS LITTÉRAIBSS
recommander la bonté... Il est ainsi assez représentatif d'une époque où la bonté est de mode, une bonté faite surtout d'indulgence aux fautes. . . J'ai vu l'autre mois dans une exposition de peinture et de sculpture, un « tronc pour les fillesmères », et chacun l'admirait comme le témoignage d'une bonté sociale vraiment généreuse.
26 novembre 1904.
L'EUROPE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Par Albert Sorel
Et c'est certainement une grande œuvre, une très grande œuvre que celle dont M. Albert Sorel vient de terminer tous les développements. Arrivant à la dernière page du dernier des huit volumes de cette imposante histoire de V Europe et la Révolution française, il se laisse aller à des déclarations sentimentales un peuponcives et qui ne sont nullement danssa manière habituelle. Il se retourne vers les héros de la gloire française et il s'écrie : « C'est vers eux que je me reporte au moment de fermer ce livre, compagnon de ma jeunesse, ami de mon âge mûr, où j'ai mis trente années de mon existence, et tâché de traduire en paroles mon amour pour mon pays, mon admiration pour son génie, mon culte pour son histoire, ma tendresse pour ses illusions, ma pitié pour ses infortunes, ma fierté de ses triomphes et ma foi inébranlable dans ses destinées.» Tous ces sentiments se balancent et se nuancent on ne peut mieux. Il y a dans la phrase une certaine solennité que les circonstances justifient. L'œuvre de M. Albert Sorel est
colossale. Il peut, au moment de la clore, ressentir quelque orgueil.
L'historien a montré dans Napoléon l'exécuteur et l'ordonnateur de la Révolution française en Europe ; Napoléon a posé les jalons, ouvert les avenues, dressé les fondations, aplani le sol; les nationalités ont prévalu en Italie, en Allemagne, et plus tard dans les pays chrétiens de l'Orient, selon des directions qu'il leur avait disposées. Napoléon tombé parut immense ; le conquérant et le despote disparus, on découvrit le prodigieux laboureur de la terre d'Europe, l'œuvre de l'homme d'État et ses retentissements infinis dans l'histoire. « L'auréole que les journalistes, les historiens et les poètes ont répandue autour de Napoléon disparaît devant l'implacable réalité de ce livre », disait Gcethe en 1827, après la lecture d'un recueil de mémoires « mais le héros n'en est pas diminué, au contraire, il grandit à mesure qu'il devient plus vrai. »
Et Albert Sorel proteste en parlant de son œuvre : « Je souhaiterais que cet ouvrage laissât la même impression, non seulement du grand homme qui y occupe tant de place, mais encore et surtout de la nation française qui le remplit et qui en est l'âme. » Laisser l'impression d'unhomme et d'une nation : voilà bien exactement ce qu'Albert Sorel eut dessein de faire. Cela exige justement des qualités d'écrivain qui sont indispensables à un historien, je dis des qualités d'écrivain sans lesquelles l'érudit le mieux intentionné du monde ne parviendra jamais à être un historien.
l'europe et la révolution française 101
Un jeune romancier d'aujourd'hui, Paul Acker, alla jadis questionner Albert Sorel ; et le récit de sa visite est fort agréable. Après s'être émerveillé congrûment qu'Albert Sorel ait commencé par écrire un roman : La Grande Falaise, Paul Acker lui fait dire — est-ce qu'il n'a pas trahi quelque peu ses paroles en les traduisant ? —
« Mon Dieu ! en me consacrant à l'histoire, je n'ai pas abandonné le roman. L'historien est aussi un romancier : il raconte. Quand vous écrivez un roman — je ne parle pas d'un roman de pure fantaisie — vous dépeignez des hommes dans un milieu, à une époque donnés... Ce milieu, cette époque, il faut que vous les connaissiez ; ces hommes vous les avez vus, tout au moins vous savez comment ils pensaient, quels étaient leurs goûts, leurs vices, leurs vertus. Eh bien ! l'historien fait-il autre chose que de dépeindre des hommes à une époque donnée? Cette société que le romancier reconstruit avec des personnages d'imagination, lui la reconstruit avec ceux-là mômes qui la constituaient... » Retenons ceci seulement: alors même que l'on est un observateur scrupuleux et impartial des documents, on ne peut être tout à fait un historien. Il faut, en outre, je ne sais quelle exaltation d'esprit pour apercevoir et ressusciter une époque. Si on ne l'a point, on dénombre les mouvements des hommes, sans les comprendre ni les expliquer, mais on ne dépeint pas les hommes. Et l'historien doit en effet les dépeindre. Il ne sera jamais superflu de répéter que l'historien peut quelquefois approcher de la vérité aussi sûrement
par le concours de l'hypothèse et l'aide de l'imagination que par l'investigation minutieuse des archives. Il y a la recherche scientifique — aussi scientifique que possible enfin ! — des faits. Il y a l'intelligence historique qui classe, ordonne, rétablit, complète, conjecture, imagine. N'en doutons pas. Je veux que l'histoire ne soit que vérité et que science. Mais accordez-moi que même dans le contrôle de documents classés avec le désintéressement passionné du savant, l'érudit, à son insu, laisse travailler son esprit sur ces documents, et quelquefois c'est dans cette mesure même où s'accomplit ce travail intellectuel que l'érudit approche de la vérité et se transforme en un historien digne de ce nom.
MM. Raymond Guyot et Pierre Muret, ardents comme de jeunes érudits, ne veulent pas croire que l'imagination s'insinue fatalement même dans l'effort le plus sévère de l'érudition, et d'autre part cependant les documents, les moindres documents prennent à leurs yeux une importance énorme, et surtout s'ils n'ont pas été consultés et surtout s'ils sont inédits, ils révèlent la vérité tout entière, et le reste est pour ces archivistes exubérants comme s'il n'était pas. Us ont dressé la liste des défaillances documentaires de M. Albert Sorel. Ils ont porté leur recherche sur un seul volume, celui que M. Albert Sorel consacre à Bonaparte et au Directoire. Est-ce le volume capital, comme le disent ces savants, qui déjà se permettent ainsi une appréciation qu'ils ne justifient pas ? En tout cas, c'est le volume central. Jusque-là Albert