L^EUROPE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Sorel a étudié la formation et le développement de la diplomatie révolutionnaire. Il étudiera plus tard la politique extérieure de Napoléon. Le tome V montre le passage de l'une à l'autre. Et c'est à propos de ce volume que M. Raymond Guyot et M. Pierre Muret ont voulu prouver que la documentation de M. Albert Sorel est insuffisante, et que sa critique n'est point rigoureuse. Ils reprochent à M. Albert Sorel de n'avoir point étudié directement les documents français inédits des Affaires étrangères et des Archives. Du moins, ils constatent qu'aucune trace n'existe de ces documents dans le livre sur Bonaparte et le Directoire. Suivant les relations du Directoire avec l'Autriche et l'Empire, avec la Prusse, avec l'Angleterre, avec l'Espagne, avec la Suisse, avec le Piémont, avec les Républiques italiennes, ils s'empressent d'attester que l'auteur n'a consulté la plupart du temps que des documents publiés et des livres de seconde main, que l'examen rapide des documents d'archives montre que beaucoup d'éléments d'appréciation lui ont manqué pour justifier les conclusions qu'il présente, que ces documents, à plusieurs reprises, paraissent contredire ses appréciations. Ensuite, la méthode de M. Sorel n'est pas, d'après eux, assez rigoureuse, ni sa critique assez exacte pour le garder des interprétations douteuses et des affirmations contestables où, comme ils le disent, « la pente de sa thèse l'incline parfois ». J'avoue que leur réquisitoire — car il s'agit là d'un réquisitoire — est excessif en la brutalité de ses conclusions. Car si ces érudils
acrimonieux démontrent, en effet, que sur certains faits historiques, qui sont en somme des événements accessoires, M. Sorel n'a pas consulté tous les documents, ils ne font pas la preuve que d'autres documents, ajoutés aux siens, les anéantiraient. Consultés de plus près, ils eussent complété son œuvre. Et quelle œuvre ne peut être complétée î Est-ce que ces avocats de l'érudition à outrance ne ruinent pas à peu près toutes leurs accusations, lorsque, ayant énormément attaqué, ils se retirent en disant : « Assurément beaucoup des jugements d'Albert Sorel pris à part semblent jusfeset seront sans doute ratifiés après enquête !» Faites donc l'enquête d'abord, et vous discuterez après ! Je ne vois guère l'intérêt scientifique qu'il peut y avoir à affaiblir la portée d'une œuvre dont on ne peut affirmer définitivement qu'elle ne mérite point sa gloire et son influence.
S'il y a quelques lacunes dans l'œuvre totale d'Albert Sorel et si elle est fragile par en^iroitS; c'est parce que ces proportions sont gigantesques, et peut-être bien que, étant constatée la progression croissante des documents indispensables à l'élaboration dune œuvre historique, on ne tentera plus d'écrire ces grands ouvrages qui embrassent toute une époque ou la vie intégrale d'un homme par qui l'Europe entière et presque tout l'univers furent intéressés. Peut-être, mais il reste à M. Albert Sorel d'avoir réalisé la dernière de ces œuvres immenses et sans doute la plus proche de la perfection. D'autres étudieront à fond dans les Archives Nationales la série A F III ou la série F 7.
l'europe et la révolution française 105
Et sans doute M. Guyot et M. Muret en tireront-ils la matière de beaux livres spéciaux. Ils ne seront goûtés que dans la mesure où M. Albert Sorel, par exemple, aura préparé les esprits à les apprécier, et s'ils nous font connaître plus complètement la vérité — mais qu'est-ce au juste que la vérité et surtout la vérité historique ? — c'est peut-être parce que M. Albert Sorel les aura engagés, par ses généralisations toujours prudentes, dans la route où ils ne feront plus que de petits pas assurés et fermes!...
Je devine que d'autres xMuret ou d'autres Guyot pourront attaquer tour à tour le sixième et le septième et le huitième volume de V Europe et la Révolution française, et attester que M. Albert Sorel n'a pas épuisé toutes les ressources de la série A F IV ou de la série F 8. Mais probablement leurs témoignages fragmentaires n'annihileront que peu de chose d'une œuvre où la vérité générale d'une époque est sûrement révélée. Et je sens bien que M- Sorel est très disposé à se référer le plus souvent à des livres déjà publiés. Il rae semble que ce défaut serait négligeable si tous ces livres étaient constitués avec la rigueur scientifique que M. Guyot et M. Muret sont certains de posséder. Évidemment, dans une œuvre
• inme celle d'Albert Sorel, seules devraient corapler les pièces officielles et les enquêtes contradictoires parmi le^ témoignages des contemporains ; qu'importe toutefois, pourvu que les livres auxquels M. Albert Sorel se réfère soient établis avec cette méthode vraiment scientifique !
Mais on regrettera que M. Albert Sorel fasse état presque à chaque page des livres de Frédéric Masson, qui sont la construction arbitraire d'un esprit assez trouble et où n'est admise nulle référence. M. Frédéric Masson peut jouir de quelque autorité dans certains milieux — mais comme Guyot et Muret doivent rire de lui 1 L'influence étrange de Frédéric Masson sur Albert Sorel entraîne d'aventure celui-ci à des erreurs, à des contradictions.
Ainsi, c'est d'après Frédéric Masson qu'Albert Sorel adopte pompeusement la théorie du système dynastique, succédant au système ou parti du clan corse. Est-elle donc exacte cette théorie?
Napoléon envisage le problème de la succession à l'Empire. Il ne voit qu'une solution à ce problème : un héritier direct. Et, nous dit Albert Sorel, dès qu'il s'y arrête. Napoléon en découvre toutes les conséquences, en veut tous les moyens; il entend que cet héritier soit le seul maître de l'Empire, il entend le débarrasser de ces appendices gênants et dangereux dont il l'a imprudemment garni, qui menacent, s'ils croissent, de l'étouffer de leurs végétations parasites ; s'ils dégénèrent, de l'empoisonner. Du même coup surgit en son esprit le dessein de reprendre, pour l'héritier de son sang, ce qu'il a trop largement distribué entre les compétiteurs de sa succession ; de substituer après lui à la désastreuse division de l'empire de Charlemagne, l'unité de l'Empire romain, au morcellement de la France entre les apanages de saint Louis et des Valois, la centra-
l'europe et la révolution française 107
lisation politique de Louis XIV. « Je me suis fait un empire, je veux le conserver >, disait-il à un émissaire de Lucien. Les nécessités du blocus l'obligeaient à la tutelle des royaumes de ses frères ; la création d'une dynastie va l'amener à réunir ces royaumes à sa couronne. Ainsi parle -M. Albert Sorel lorsque Frédéric Masson le domine. Mais n'est-il donc pas plus juste de dire que Napoléon songea à détrôner ses frères seulement le jour où ils s'obstinèrent, malgré toutes les objurgations de l'Empereur, à se considérer non plus comme les serviteurs de l'Empire français, mais comme des rois autonomes, rois par droit de naissance, maîtres d'agir dans ce qu'ils croyaient être leur propre intérêt ? L'exposé d'Albert Sorel le prouverait amplement (voir tome VII). Et puis, est-ce qu'Albert Sorel n'a pas déjà exprimé les volontés de Napoléon concernant ses frères, volontés qui rendent superflue, si elles n'excluent pas, la conception du système dynastique. Napoléon voulait simplement que ses frères fussent les défenseurs des Marches de V Empire. « Qui t'a fait roi? C'est l'éternelle réponse (de Napoléon) à l'éternelle antienne de leurs réclamations. Comme si prenant le titre de roi, ils s'étaient du coup imprégnés de la prodigieuse niaiserie des dynasties qui s'éteignent, ils se croient puérilement appelés par la Providence à gouverner les hommes : la Révolution ne s'est faite que pour les conduire là, l'Europe n'a été conquise que pour leur payer des listes civiles, leur découper des principautés et des royaumes.
Napoléon les appelle au service et leur confie les Marches de VEmpire ; ils ne veulent servir qu'eux-mêmes et ne voient dans les Marches que des auberges joyeuses et somptueuses, des théâtres à secouer son panache pour Murât ; à distiller son hypocondrie et à la dissoudre en humanité pour Louis ; à déployer ses vertus de philanthropie et à étaler sa modestie de roi philosophe, couronné malgré lui, pour Joseph. » Voilà la vérité, et c'est M. Albert Sorel qui l'expose. A quoi bon combiner ensuite un système que rien ne justifie ! On remarque cette combinaison aventureuse d'Albert Sorel parce qu'il subit là la suggestion, l'envoûtement de Frédéric Masson, et s'il est quelquefois comme à la merci de cet historien sans réserve, le plus souvent, les jugements d'Albert Sorel sont libres et sûrs.
Consentez, comme il est sage, à négliger les détails qui, dans cette œuvre vaste, doivent raisonnablement être négligés, vous serez bien obligés de reconnaître qu'elle est à peu près toujours d'une science prudente et sage. Par hasard, vous discernerez quelques flottements, quelques contradictions. Elles résultent seulementde l'immensité de l'œuvre. Et Albert Sorel, ramené à la vérité par sa science même, ne manque jamais de fournir un correctif à ses affirmations excessives.
Quand il arrive en 1810, à l'apogée du grandempire, lorsque Napoléon est « au faite des choses humaines »^ Albert Sorel s'enthousiasme. Et, s'enthousiasmant, il devient un apologiste. On admettait jusqu'à maintenant que Napoléon
l'europe et la révolution française 109
rôdait glorieusement à des fatalités et que la i^rance était malheureuse. Mais voici que tout est admirable pour Albert Sorel et que le blocus môme est une source de fortune pour la France !
« De plus, le peuple se sent prospère : le blocus continental n'est pas impopulaire en France. La rivalité traditionnelle avec l'Angleterre, la haine séculaire de l'Anglais ont fait endurer les pires souffrances aux temps du blocus révolulionnaire ; maintenant la France souffre peu et profite beaucoup. Les inconvénients pèsent sur les peuples annexés et sur les alliés. La France ne recueille que les avantages. Les licences sont une source d'agio, de spéculations, de grosses affaires. Les denrées dont on est privé, le peuple en a rarement joui, n'ayant encore l'habitude ni du sucre, ni du café à bon marché. Les riches payent plus cher, mais ils sont plus riches. L'industrie se fonde et promet pour l'avenir tout un renouveau de richesse. L'agriculture protégée se relève. Le système, môme prohibitionniste, n'est pas une nouveauté, la République n'en a jamais connu d'autre. Il semble à la plupart des consommateurs un mal nécessaire, aux producteurs un bienfait. » (VII, 465.)
Exagération passagère ! Albert Sorel nous a mis en garde contre elle lorsqu'il nous a montré, à la fin de 180'J, Napoléon se heurtant dans sa cour, dans son gouverneraont, dans le pays, à la môme résistance des choses qu'il rencontrait en Europe, la France lasse de la gutTre, et môme de la plupart des conquôles, l'opposition grondante,
Decrès, le ministre de la Marine, disant: « Voulez-vous que je vous dise la vérité, et que je vous dévoile l'avenir ? L'Empereur est fou, tout à fait fou, et nous jettera tous autant que nous sommes cul par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe, » (VII, 412).
Légères incertitudes, et combien rares dans un récit qui s'avance majestueux et fort, dont l'érudition est évidemment solide et pénétrant le sens historique. Généralisateur extrêmement circonspect, extrêmement prévoyant, il a su le premier rattacher la Révolution française à l'histoire de l'Europe, et montrant dans la Révolution la suite nécessaire de l'histoire du vieux monde, appliquer comme on l'a dit, la loi de continuité et d'enchaînement qui régit l'univers moral comme l'univers sensible et que l'étude attentive des phénomènes doit immanquablement confirmer. Tout se continue, évolue et porte ses effets, dit Albert Sorel. Tout se détache du passé, tout se rattache à l'avenir et l'époque que l'historien croit saisir n'est jamais qu'un entre-deux. Du moins, à l'instant de voir finir cette période et d'en voir commencer une nouvelle, il est permis de s'arrêter au tournant, de considérer, dans son ensemble, la région parcourue, de chercher les lignes directrices et continues, de dégager dans la transformation ininterrompue de la vie, ce qui subsiste de permanent, ce qui apparaît de particulier, en un mot les caractères par où cette période découpée par l'historien dans l'histoire générale y rentre cependant et en forme un moment. C'est ce
l'europe et la révolution française 111
qu'Albert Sorel a su faire merveilleusement. Et il a su montrer, dans la fin comme au début de son œuvre que, en cette histoire d'un quart de siècle qui met toute l'Europe aux prises, le permanent, c'est la lutte pour les limites, « C'est par là que l'histoire de l'Europe et de la Révolution française se relie aux luttes antérieures de l'Europe et de la France et contribue à expliquer la suite des luttes à venir. La France veut conquérir les limites de César. » Avec la même ténacité que la France poursuit ce dessein de croissance, les autres Etats de l'Europe poursuivent leur dessein de compression ; ils apportent à refouler la France dans ses « anciennes limites » autant d'obstination que la France met d'élan à en sortir afin de se donner ses « limites naturelles >.Et c'est ainsi qu'Albert Sorel aboutit une fois encore aux mêmes conclusions qu'Artlmr-Lévy dans ce livre fondamental qui est à bien des égards un livre initiateur : Napoléon et la Paix. Arthur- Lévy a montré que ce n'est ni par une conception subite, ni par une élaboration méditée, c'est pas à pas, attiré par des provocations répétées, que Napoléon se trouva un jour maître ou prolecteur dune partie de l'Europe et eu situation de comprimer le reste. Les souverains de l'Europe eurent, plus que Napoléon. un plan systématique: marcher tous contre un seul, ne se tenir jamais pour battus, considérer des traités comme des trêves permettant de rallier et de ramener en ligne les armées dispersées... Aussi, chaque coalition nouvelle contraignit Napoléon à étendre ses con-
quêtes pour tenir en respect, loin de France, ses ennemis opiniâtres.
Albert Sorel confirme une fois de plus ces conclusions. Il voit « cette guerre de ruines entre les alliés qui veulent toujours refouler la France au delà des limites qu'ils lui avaient reconnues en 1795, 1797, 1801 ; et la France amenée sans cesse à pousser ses têtes de pont, ses avancées, ses forts détachés au delà de ces mêmes limites, si elle veut les défendre contre la marée contraire dont le flux, incessamment, vient les battre...» Et voilà la preuve que Napoléon, cherchant partout la paix, est voué à la guerre, et que jamais il n'est complètement victorieux, lui qui, aspirant à la paix sur tous les champs de bataille, est conduit de victoires en victoires, de guerres inévitables en guerres fatales, à la catastrophe suprême...
Voilà comment nous faisons peu à peu la conquête de la vérité historique. Ils viendront maintenant ceux qui, choisissant un petit domaine, le cultiveront en entier, et nous en savons déjà plusieurs dont l'érudition a fouillé profondément des étendues restreintes, et ils pourront compléter cette œuvre si belle par ses vastes proportions. Albert Sorel a eu la hardiesse de concevoir une œuvre géante, à l'heure où ces œuvres sont de plus en plus difficiles ; il a eu la persévérance héroïque de l'accomplir telle qu'il l'avait conçue. Aujourd'hui les œuvres improvisées passent à la hâte et succombent... Celle d'Albert Sorel sera durable parce qu'elle fut lente. Le résultat sera
l'europe et la révolution française 113
considérable parce qu'il mérite d'être proportionné à l'effort qui fut gigantesque. L'œuvre solide et grandiose de cet historien fait honneur à la littérature de notre temps.
10 décembre 1904.
Ce n'est pas la vie d'un « gendelettre » que l'existence à la fois mouvementée et calme de Paul Harel, excellent poète français d'Echauffour dans le département de l'Orne.
Constant amour de la littérature soigneusement cultivé au coin du feu ou le long des routes normandes, molles agitations à demi romanesques, sans drames, où se dépense l'ardeur d'un poète ami de la liberté : la vie de Paul Harel évoque celle de quelques poètes d'autrefois, indépendants, fiers et pourtant modestes par leurs goûts, modérés dans leurs ambitions, qu'il aime encore et dont, érudit cordial, il a lu profondément les œuvres. Sans doute, l'activité intellectuelle croissant dans tous les petits centres provinciaux, l'existence de Paul Harel fait présager aussi celle que couleront dans les âges prochains beaucoup d'écrivains de terroir adonnés à faire de leur village une discrète capitale des lettres rurales et qui, par leur fantaisie, encore que assez pondérée, troubleront un peu la monotonie des jours des bourgeois leurs voisins... La vie de Paul Harel est riante. Elle est bonne. Elle excite la sympathie.
PAUL HAREL 1 l 5
Il est fils d'un avocat de Saint-Lô. Mais son grand-père maternel tenait à Echauffour une auberge très achalandée à l'enseigne du Grand Saint-André. Ce grand père était de souche bourguignonne. 0 voas 1 qui savez à merveille les combinaisons puissantes et mystérieuses de l'hérédité, dites-nous ce que devait être le poète Paul Harel, bourguignon et normand tout ensemble !
Enfant, il fut moins désireux de fréquenter l'école que de vivre dans la nature. Il courait les chemins et les champs. On sut bien l'arrêter. Quand il eut 14 ans, on le mit chez le pharmacien de Monlreuil-l'Argillé où il vendait des onguents, cependant qu'il faisait un peu de latin chez le curé de l'endroit. De 16 à 19 ans, on le voit typographe à Nogent-le-Rotrou où il imprime les œuvres de Paulin Paris, de Gaston Paris, de Paul Meyer. Il est soldat pendant un an. Il revient et ce brave jeune homme, qui se sent déjà poète, décide d'être aubergiste à la place de son grandpère... Tous ses livres, avec beaucoup d'art dans la forme, seront l'expression sincère de ses impressions les plus spontanées. Déjà, il a des impressions dignes d'être chantées en vers. Il se marie à 23 ans, avec une jolie villageoise. Il chante simplement la joie des fiançailles.
.loie banale, vers banaux, mais une grâce bien aimable. Les académies de province ne sont pas insensibles à celte banalité et tous les Jeax Floraux du monde couronnent Paul Harel. Il s'épanouit dans la campagne. En 1886 paraît un livre
Aux Champs. C'est le printemps avec du rythme et des rimes. Livre précieux, pimpant, amoureusement ouvré et ciselé. Mirbeau découvre le livre et l'auteur. Il ne garde pas pour lui seul ses découvertes. Paul Harel est célèbre pendant six mois. Il reste aubergiste pour rester poète. Il publie alors des vers culinaires. Rimes de broche et (Tépée, Gousses d'ail et Fleurs de Serpolet.., Aux Champs a dépassé les académies de province. C'est l'Académie française qui, maintenant, veut distinguer le poète d'Echauffour. Elle lui donne une part du prix Archon-Despérouses, de ce prix, cause de tant de combats récents qui sont d'un si plaisant comique. François Fabié a l'autre part, François Fabié, l'auteur de la Bonne Terre. Ainsi sont célébrées à Paris les saines inspirations provinciales.
Harel publie maintenant La Hanterie, recueil de contes paysans où sa jeunesse est impétueuse, ses Souvenirs d'Auberge, où le littérateur exerce un contrôle sur l'aubergiste et discipline une verve toujours facile, toujours aimable. Harel est heureux d'être écrivain, heureux d'être aubergiste parce que son auberge lui fournit le moyen d'inviter sans dérangements les amis qu'attire le bon compagnon d'Echauffour. On chasse. On fait de plantureux repas. On dit des vers. On boit des vins choisis et des vieilles eaux- de-vie. Cela dure douze ans, durant lesquels le poète, aidé de l'aubergiste, mange un peu de son fonds avec son revenu. Le voici marchand de vins. Les éleveurs, les hobereaux de Normandie invitent ce joyeux
PAUL UAREL 117
commensal aux yeux clairs et quelquefois il songe à leur proposer des vins de crus éprouvés ou des alcools en quoi l'on peut avoir confiance.
Il est auteur dramatique cependant. L'Odéon, en 1891, joue sa comédie en vers VHerbager, que la presse critique sans pitié. La pièce succombe après cinq représentations. Tout n'est qu'heur et malheur. Harel est égal et même supérieur à sa destinée. Il devient chef de troupe et avec une troupe où se réunissent, sans se battre, les artistes de la Comédie-Française et ceux de l'Odéon, lui jouant le principal rôle, il parcourt la Normandie, accueillante à ses fils; il représente victorieusement son œuvre à Rouen, à Caen, au Havre, à Évreux, à Elbeuf, à Fiers, à Alençon, à Seez, ville épiscopale, à Argentan et presque dans tous les villages. Le soir on dépense les recettes en de joyeux festins.
Mais Harel, qui vend toujours du vin ou fait semblant d'en vendre, rencontre en 1893 le curé de Montligeon. Ce curé original lui propose de fonder une revue. Il accepte et lance, en efîet, une revue qui, au bout d'un an, a réuni 1,600 abonnés; mais il se brouille avec les bailleurs de fonds au moment où, pour sa revue catholique — car il est catholique Paul Harel, et ne s'en cache pas — il songe à solliciter la collaboration de Clemenceau el de Zo d'Axa. En 18'J4, poète comme devant, il publie les Voix de la Glèbe, d'une éloquence inégale, d'un éclat presque toujours splendide. Puis deux romans: Georgeansac, n'insistons pas; le Demi-Sang où l'on remarque un observa-
leur très pénétrant de la vie rurale et un psychologue maladroit des ûmes féminines, et de la vie des « gens du monde », enfin en 1903, Les heures lointaines, recueil de vers qui sont ses plus beaux vers.
Ainsi va dans la vie Paul Harel, poète d'Echauffour, en Normandie, toujours jeune, toujours gai. Il a cinquante ans tout juste et il fait un bouquet des fleurs les plus variées de son œuvre poétique, car il ne faut apercevoir en lui qu'un poète. Il nous offre aujourd'hui ce bouquet champêtre au pafum délicat et profond.
En peu de mots, il fallait dire sa vie, sa belle vie charmante au large sourire, car sa vie c'est son œuvre. Suivez ce poète dans les péripéties pittoresques de son existence assez libre, vous suivrez en même temps sa poésie.
Ce qui retient à Paul Harel dès qu'on fut attiré vers lui, c'est qu'il est un bon et brave garçon, heureux assurément de vivre, de contempler le ciel et la terre, et riche de santé, optimiste toujours, môme s'il éprouve les mélancolies des soirs et des hivers, et qui, franchement, vigoureusement, chante son bonheur franc et vigoureux.
II est bon, et sa poésie est un hymne incessant à la bonté. Sa bienveillance s'épand sur toute la nature. Il est pitoyable aux miséreux, aux gens et aux bêtes qui souffrent, aux êtres et aux clioses. Il est bon sans effort, sans réflexion, par instinct. Il est bon parce que Dieu est bon et parce que lui se porte bien... Il est bon sans calcul et sans égoïsme. Il est bon.
Pour tous les porteurs faméliques
De besaces et de reliques
Moi, je voudrais que nos maisons
Fussent, dans toutes les saisons
Des auberges évangéliques.
Je voudrais que les pèlerins
Qui vont, qui fuient sous les chagrins
Dans l'espoir des miséricordes.
Chez moi dénouassent les cordes
Qui ceignent leurs flancs et leurs reins.
Il est bon , il est bon. Et c'est pourquoi lui qui vit toujours avec intensité, lui dont la force est toujours dans sa plénitude par les nuits d'hiver, par les midis d'été, il chérit le printemps, le bon printemps favorable aux gueux.
Ouvriers sans travail, hommes sans feu ni lieu, Artistes du plein air, chanteurs, traincurs de loques, Baladins, joueurs d'orgues, aveugles, ventriloques. Bienheureux fainéants, nos frères devant Dieu ; Sur vous de chauds rayons descendent du ciel bleu, Aux ronces des chemins brillent vos pendeloques Le babil des oiseaux se mêle à vos colloques Les vergers sont en fleurs : couchez-vous au milieu. Gueux des champs et des bois, gueux des monts et des
[plaines.
Tendez vos clairs bidons sous nos futailles pleines Suppez le poiré blond, lampez le cidre d'or, Grandgousiers, dont le bec réchaufferait les marbres Mélez-vous aux truands, buvez, trinquez encor. Grisez-vous ï Ix; printemps titube dans les arbres I
Bon et joyeux. Bon parce que joyeux. Joyeux parce que bon. Il sait chercher la joie où elle doit se trouver. Et son évangélisme plus agissant que prêchant sera, s'il convient, quelque peu
terre à terre. Il sait bien qu'aux gueux qui ont le ventre vide, il n'est pas bon de chanter l'heureuse résurrection de la terre au printemps. Il dit car il est sage :
Tendez vos clairs bidons sous nos futailles pleines.
Sa poésie est une invitation allègre à la fraternité des hommes. Et lui-même ne force pas plus son sentiment qu'il ne force son talent. Il n'est point le chantre de l'âme uniquement. 11 sait que bien manger et bien boire, c'est aussi un des bonheurs de l'homme, et il saura vanter les joies de la nourriture succulente qui prédispose les hommes à la bonté...
Les dindes vont aux champs où quelque faim les pousse. Chaque poule picore et parfois le coq glousse, Branlant sa caroncule énorme, aux tons vineux. Nous autres villageois, nous sommes bien heureux : Les dindes aux pieds noirs qui vont par les contrées, Demain, nous les verrons fumantes et dorées, Appesantir la broche et dans leur tendre chair. Se pâmer sous le rire amoureux du feu clair.
Puisque Harel est bon, il le sera d'une bonté de bon vivant dont la table et le cœur sont pareillement accueillants. Il écrira dans V Introduction à ses Œuvres choisies : « Maintenant, lecteurs, s'il vous plaît de vous souvenir que le poète fut une fois aubergiste à l'enseigne du Grand Saint- André, sur le bord de la route d'Échauffour, que mon œuvre soit pour vos âmes, la Bonne Auberge. Et puissiez-vous y respirer les doux parfums des amitiés qui ont orné ma vie, amitiés dont le sou-
nir va s'étendre ainsi qu'une treille ornementale et robuste sur la maison que j'ai bâtie lentement avec mes rêves ! »
Le parfum qu'on y respirera d'abord, puissant et vivifiant, ce sera celui de la nature bonne et belle. Paul Harel est le chantre de la nature. Il est Vamant de la nature, et si sincère, et d'une loyauté si vibrante. Mais il est l'amant de la nature champêtre exclusivement. C'est celle qui parle 1® plus intimement à l'âme. Je viens de lire les vers que M. Amédée Prouvost consacre à la gloire d'une cité industrielle. Ils sont précis comme des théorèmes. Ils sont démonstratifs comme des syllogismes. Ils sont nets et persuasifs. Ils sont émus. Et pourtant, alors même que M. Amédée Prouvost chante chaleureusement la cité lilloise au cours de son Poème du Travail et du Rêve, il aspire à la sereine beauté des champs. Il écrit et
)yez comme il conclut :
Dans renchcvétrement multiple des courroies Les longs arbres de couche alésés et brillants. Tournent le jour entier sur des paliers brûlants Et meuvent les volants qui sifflent et giroicnt ; Les cordes à tambour, qui laminent lour proie. Ont leurs rouleaux couverts d'un léger duvet blanc, Et la bobine au banc étire, en l'enroulant, La laine qui, dans l'air, en flocons Ans poudroie. Et les flls, allongeant leurs délicats réseaux S'cnvidcnt peu à peu sur les minces fuseaux ;
El, devant le travail des robustes têtières,
Entraînant sans répit les broches des métiers,
Dans l'effluve énervant des fiévreux ateliers,
... Je songe aux vieux rouets des paisibles grand'mérosi
Paul Harel, au contraire, a horreur des villes ; — des villes tentaculaires, Paul Harel ne veut rien connaître. Il conjure les paysans — la plebs rnstica — depuis, Arsène Vermenouze a renouvelé ces supplications — de s'écarter des villes mauvaises.
L'air ne retentit plus des chansons de la plèbe,
Les modernes ruraux, fils de ceux qui luttaient
Ont refusé l'effort et déserté la glèbe,
Où sont les paysans, les vrais, ceux qui chantaient ?
Aux anciens il fallait la plaine et la charrue.
Le grand air dont le souffle ondoie au front des blés ;
Les jeunes ont quitté le sillon pour la rue
Et, jeunes, des désirs malsains les ont troublés,
Les pères étaient beaux tout brunis par le hàle
Leurs artères battaient, pleines d"un sang vermeil.
Les fils étiolés ont le visage pâle ;
L'ombre a pris ces enfants, nés pour le grand soleil.
Paul Harel ne se plaît que dans la nature champêtre. Mais d'elle il aime tout. Il saura saisir avec précision et avec délicatesse les plus fines nuances des saisons, des mois — il fait la poésie de chaque saison, de chaque mois — des matins et des soirs, des soleils, des nuages et des brumes. Il sait quel langage chaque heure du jour tient au cœur de l'homme. Et toujours l'optimisme anime sa mélancolie. La neige elle-même n'est point pour toute la nature un linceul. Elle peut être douce et encourageante.
Et la claire forêt montre au-dessus des brandes Ses fauves au poil roux dans la blancheur des landes. Les biches et les cerfs descendent les coteaux, Couvranllc sol neigeux de leurs sombres manteaux.
Ils s'en vont çà et là, désunis dans leurs courses, Réchauffer leurs museaux à la tiédeur des sources ; Puis, relevant la tôte, ils portent aux champs clairs Leurs grands yeux où la peur allume des éclairs. Mais seul le bon soleil glisse à travers les branches ; Il règne sur les eaux, les bois, les plaines blanches ; Et la neige, aux rayons de cet après-midi. Livre sa grâce molle et son flanc attiédi.
Au reste son amour enchanté de la nature ne se fond pas seulement en poèmes harmonieux et vagues. Harel aime tous les êtres qui vivent dans les champs. Et il dit son admiration attendrie avec une précision descriptive que de rares poètes ont obtenue, et qui est de l'art le plus sûr et le plus lin. Il chantera aussi bien les mœurs des bêtes que les occupations des laboureurs et une émotion inspiratrice circulera dans tous ses vers. Tout est noble et grand dans l'humilité des Iravaux des champs. Le laboureur, lui, est magnifique :
Il laboure, le corps penché, tenant l'araire A poignée, et le vent qui passe en tourbillons Ne hurle pas si haut qu'il puisse le distraire Du rude et lent travail d'où naissent les sillons.
Clamer, sonnez là-haut vos marches triomphales, O corbeaux, et chantez ce hardi laboureur. Hras nus, le col ouvert au baiser des rafales, Il voit dans la tempête une amante en fureur Sur le coutre en amont, sa tète est inclinée ; Mais l'efTort qui roidit les muscles en marchant Ne pourra pas d'une heure abréger sa journée. Debout avec l'aurore, il dételle au couchant.
l'2i LES SAMEDIS LITTERAIRES
Il s'en va. Le brouillard flotte sur la colline, Le vallon fume au loin comme un grand encensoir. Il s'en va lentement, et l'astre qui décline Jette sur lui la pourpre éclatante du soir.
0 solennité, ô gloire des travaux quotidiens des hommes qui peinent obscurément !
Mais ce n'est pas assez dire pour expliquer ce qui donne tant de couleur à sa peinture des êtres et des choses rurales. Si Paul Harel aime la terre, il aime surtout la terre natale. Cet amant de la nature est un Normand systématique. « Mon poème, confesse-t-il, est le poème de mon coin de terre, de mer aussi, de ce village dont je n'ai guère quitté le clocher. » Il est Normand à la manière du poète Gustave Le Vavasseur, qu'il vénère comme un maître. Gustave Le Vavasseur dit-il, eut voulu qu'on regardât vers lui de tous les chemins de la Normandie avec confiance et amitié. Il désirait qu'on redît après sa mort, à la veillée, dans les l'êtes de famille, aux réunions des sociétés qu'il présida, ses chansons, héroïques ou gaies, laissant ainsi le renom probe d'un Vauquehn ou le bruit joyeux d'un foulon de Vire. Paul Harel a eu même ambition. Et plus encore que la terre amicale, il a chanté son pays, son vieux pays normand. Ah! quelle puissance il peut exercer sur les enfants d'une province ! Il en garde les traditions, car il leur est fidèle. Il est fidèle à la tradition. Paul Harel est un poète social, n'en doutez pas, lui qui ne se soucie que d'exprimer en vers mélodieux ses sensations et ses impressions,
ses sentiments plus que ses idées. Il est attaché à l'antique logis des pères.
Pénétrons, si tu veux, dans le cher paysage Où la vieille maison montre son vieux visage.
Comme Gabriel Vicaire aimait la Bresse plus que tout le reste, comme Hugues Lapaire aime plus que tout au monde les enfants du pays berryaud, Paul Harel aime et admire les gas de la Normandie. Ils sont ses frères, hardis au travail, valeureux dans les combats.
Témoins des anciennes déroutes, Les pâtres, songeurs et peureux.
Abandonnaient au bord des routes Les troupeaux et causaient entre eux.
Courbés, ils parlaient de bataille, De défaite et de trahison ; Mais joyeux, redressant leur taille, Les gas chantaient à l'horizon.
.\u soir, à la nuit, aux présagea, Les gas portaient de hauts défis.
Ils évoquaient du fond des Âges Tous ceux dont ils étaient les fils :
Gaulois et Normands qui naguère.
Servant des cultes meurtriers, Défendaient dans les grandes guerres Le sol, la race et les foyers.
Le sol, la race, les foyers, et les coutumes du passé qui sûrement, étroitement le retiennent au pays de ses pères.
Non, je n'ai pas abandonné Ce doux et triste coin de terre Où dorment les miens. J'y suis né Et j'ai grandi dans son mystère.
126 LES SAMEDIS LITTEBAIRES
Là mon enfance interrogea Les champs, les prés, l'arbre, la nue.
J'étais seul, je souffrais déjà D'une ûme qui n'est point venue
C'est la terre qui m'a souri, Aimé, bercé. Terre fragile, Mon plus beau poème a fleuri Dans l'air qui baigne ton argile.
Peut-être que ce qui l'aide à garder cette fidélité au sol natal, c'est sa foi catholique, auxiliaire puissante de tous les sentiments traditionnels. Paul Harel — ainsi se complète sa personnalité — est un poète croyant, dont la croyance simple et sans feinte n'est jamais traversée par le doute. Il ne philosophe point sur la destinée. Il sait que les mortels sont dans la main de Dieu. Il le sait et il se fie à Dieu comme il sa fie aux hommes. Alors il se laisse vivre avec sérénité. Cette croyance placide est joyeuse, parce que la religion ne se fait point terrible à ses yeux. Il la voit bonne et consolatrice. Et c'est pour cela que sa piété est fervente. Dieu est bon. Dieu est la bonté même.
O Seigneur, tu bénis de ton isolement,
La cité, ruche humaine au vain bourdonnement.
Sur le hameau craintif qui groupe ses chaumières
Tu répands ton amour, ta force et tes lumières.
A l'oeil indifférent ou glacé du passant
Tu montres le calvaire inondé de ton sang.
Et lorsque l'homme passe, ou distrait ou farouche,
Le pardon doux et pâle erre aux plis de ta bouche.
Autrefois, les pauvres gens étaient bons parce qu'ils croyaient en Dieu tutélaire :
PAUL IIAHEL 127
Les pauvres gens disaient : Vous êtes l'espérance ;
Vous êtes le pardon, l'amour et la clarté,
Seigneur, et vous montrer à l'humaine ignorance
Les lumineux chemins de votre Éternité,
Et le Christ avec eux retournait au village.
Et le Christ avec eux regagnait les hameaux.
Et quelque chose en eux souriait au passage
A tous les yeux, à tous les cœurs, à tous les maux.
Et c'est ainsi que souvent la poésie de Paul Harel prie avec recueillement.
Arai de Dieu qui a fait le ciel et la terre, les champs, les eaux et les arbres, les villages et les paysans, EchaulTouret l'auberge du Grand Saint- André, Paul Harel vit dans un rêve d'universelle bonté. Il va sain, droit, franc, probe, pur, ému de toutes les grandeurs et de toutes les magnificences qui sont aux êtres, aux actes, aux paysages les plus simples. Ses poèmes sont les harmonies de la nature et des hommes qui vivent honnêtement dans la nature... Et il est le plus jovial des idéa. listes. 11 porte en lui-même la consolation aux douleurs, aux mélancolies. Son rêve éclaire les réalités. Il n'est point un penseur d'aujourd'hui, lui qui a une conception du monde si fruste, si séduisante pour cela, et si sûre d'elle-même, et si sereine parce qu'elle ne peut être que la vérité. Harel est en possession de la vérité : cela lui donne un grand contentement, une grande induleence, une grande jeunesse. Oii ! le bon poète •confortant 1
Paul Harel est un admirable artiste littéraire. 11 garde aussi précieusement que tous les autres,
les traditions de la langue française. Et ces vers ont souvent la fermeté de la poésiç classique. A quels maîtres a-t-il obéi ! Je ne veux point le rechercher. 11 emploie souvent des images et des métaphores un peu surannées maintenant, qui nous font songer aux meilleurs poètes du xviii" siècle... Dans une de ses préfaces il se donne modestement pour un disciple de Gustave Le Vavasseur qui, disait Baudelaire, « a toujours passionnément aimé les tours de force. Une difficulté a pour lui toutes les séductions d'une nymphe. L'obstacle le ravit, la pointe et le jeu de mots l'enivrent ; il n'y a pas de musique qui lui soit plus agréable que celle de la rime triplée, quadruplée, multipliée. Il est naïvement compliqué. » Paul Harel se plaît aussi à ses exercices, car il aime les jeux de la littérature, comme on ne les aime qu'en province. Mais ce qui est surtout en lui c'est le sentiment qui fait les grands poètes. II est le plus souvent trop simple et trop sincère en son inspiration pour qu'il soit utile de rechercher en lui les disciplines subies et les enseignements obéis. Il est le poète le plus original peut-être de la génération qui s'éleva tout de suite après les Parnassiens, avant les symbolistes dont il s'assimila peu à peu quelques procédés... Il est vain de dénombrer avec exactitude les influences qu'il a pu ressentir. Il est vain de le rattacher à une date, de le lier à un groupe. Il est libre et spontané. Il a puisé directement aux sources éternelles de toute poésie.
17 décembre 1904.
IVAN STRANNIK
Elle est d'abord le critique le plus intelligent qui soit, et impassible, tout à fait impassible.
Ivan Strannik catalogue les caractères des lettres russes contemporaines, les caractères des écrivains. Elle ne juge pas ou elle juge avec indifférence. Elle n'exprime pas ses idées à propos des hommes et des œuvres. Elle constate des faits. Elle les énumère. Elle les expose en des termes d'une imperturbable précision. Sa critique glacée ne veut fournir que des documents. Elle donne le signalement intellectuel et moral des conteurs russes. Ce signalement est si net qu'il prend naturellement les apparences d'une élude de psychologie patiente et approfondie. 11 est cela, certainement. Et la critique impersonnelle d'Ivan Strannik nous fait comprendre on ne peut mieux son esprit clairvoyant, méthodique, ferme, pénétrant. Et puis Ivan Strannik a le sens des perspectives littéraires.
Qu'elle étudie les conditions sociales de la littérature contemporaine en Russie, elle saura sim- |)lifier, réduire l'immensité en deux ou trois indications générales, mais fortes, qui suffisent, qui
n'omettent rien, qui sont complètes, qui sont la vérité, toute la vérité.
C'est pour elle le trait essentiel. Les écrivains russes ont le mépris raisonné de tout art inutile. Ils sont convaincus et de l'importance et de l'utilité de leurs œuvres. Ils veulent être apôtres, connaître et peindre la vie russe pour l'améliorer, fournir par leurs livres une consultation morale et sociale sur la Russie, et, en môme temps que la consultation, les remèdes. Les critiques les encouragent dans cette tâche et ne veulent point avoir, eux non plus, une mission proprement littéraire. A la notion du beau, ils substituent celle de l'utilité sociale. D'après elle, ils jugent. Ils jugent avec intransigeance, car peut-être qu'un critique obtient plus par la rigueur que par la persuasion ; il doit discerner sans erreur ce qui est juste, ce qui est indispensable, et le dire fréquemment, et le dire fortement, et le dire violemment. Le critique est un directeur de conscience littéraire. 11 est plus encore. Employons une métaphore vulgaire pour exprimer une pensée noble. La littérature d'une nation est une entreprise intellectuelle, morale, qui doit profiter à tout l'univers. Il appartient pour beaucoup au critique de veiller à ce qu'aucun des bénéfices de l'entreprise ne se perde et de veiller aussi à ce que les forces nécessaires à la bonne conduite de cette entreprise ne s'affaiblissent pas en se dispersant...
Ivan Strannik mène son enquête, lentement, sûrement. Rien ne lui échappe. Elle a tout mar-
IVAN STRANMK 131
que en peu de mots. Elle nous a donné une vue claire, et entière, sur toutes les choses. Son livre La Pensée russe contemporaine est un dossier fait de tous les éléments strictement nécessaires, les autres rejetés, et c'est un dossier ordonné parfaitement.
Mais est-elle prise de cette passion d'apostolat social qui anime presque tous les écrivains russes ? On ne sait. Elle analyse avec sang-froid ce sentiment de pitié dontl'œuvre toutentière de Wladimir Korolenko est imprégnée et comme réchaulTée. Ivan Strannik analyse, et conserve son flegme. Mais Ivan Strannik est un conteur, elle aussi. Sans doute à travers ses contes nous allons sentir palpiter cette âme que le critique ne nous a point révélée.
L'Appel de l'Eau est l'histoire de Dolly, épouse rêveuse et inquiète d'un mari pratique et sans idéal, qui ne la comprend pas. Il la dédaigne. Elle le dédaigne. Elle est inutile. Elle est vaincue de de la vie. Elle veut vivre, vivre utilement. Qu'estce que vivre utilement ? Faire des travaux d'aiguille, élever des enfants, s'occuper d'instruction populaire, de bienfaisance comme sa cousine Katia, jeune fille saine et sage que le simple Paul, mari de Dolly, comprend, lui, et qu'il aime... Dolly s'interroge, interroge la vie. Elle est morne, parce qu'elle se sent seule. Elle souffre, parce que tout est souffrance aux esprits supérieurs qui sont des esprits solitaires, aux Ames délicates qui sont des âmes isolées. Cherchera-t-ello dans l'amour cette plénitude de vie à quoi ollt» n-^pin» ?
Alors, elle cesserait peut-être d'être une morte parmi les vivants... Le salut est dans l'amour. Mais où est l'amour ? L'union de deux âmes, l'union parfaite est-elle possible ? Et elle va, la pauvre Dolly, elle va, plus triste à mesure qu'elle avance dans la solitude... Son voisin Ouvaroff la devine, mais indolent, il se laisse effrayer... Dolly vient à Saint-Pétersbourg. Un jeune officier de marine Enrikoff l'a émue... Dolly s'ennuie toujours incommensurablement. L'amour va-t-il la sauver? Mais Enrikoff ne voit dans l'amour qu'un plaisir vulgaire et transitoire avec un peu d'imagination pour l'embellir et la douceur du souvenir pour le prolonger. C'est pour Dolly une désillusion insupportable. Et après s'être sentie isolée parce que plus raffinée que les autres, elle se demande maintenant si elle n'est pas isolée parce que plus faible... Ses forces déclinaient, elle était isolée, nuisible peut-être. Pour que les fleurs s'épanouissent, belles au bout d'une tige, il fallait supprimer les boutons inutiles, ne laisser que les vigoureux. Tout ce qui était débile devait être sacrifié...
« Pourquoi ne l'avait-on pas aimée ?
« Elle ne s'occupait plus de savoir si elle était folle. Après la crise aiguë d'épouvante, le calme s'était rétabli en elle ; mais elle se savait faible, d'une volonté incertaine et malade, et s'était condamnée. Que lui servirait de savoir la vie des autres ? N'étaient-ils pas libres ? Il fallait laisser les morts ensevelir leurs morts ; celte parole où se trouvait résumée la loi cruelle de la vie, qui ne
IVAN STRANNIK 133
connaît ni la pitié ni le repos, la hantait. Personne n'était ni bon, ni mauvais ; on déployait les forces qu'on avait, voilà tout. » Et Dolly va chercher le repos dans la rivière. Incapable de vivre, elle se lue.
... Thécla a épousé le beau docteur Michel Daline. Après quelques mois de bonheur calme, Thécla mesure la valeur morale de son mari. Michel est un vaniteux et un médiocre. Il veut dominer sa femme qu'il sent supérieure à lui. Celle-ci lui échappe. L'art est son refuge.
Artiste, elle est admirée. Elle vit isolée le plus possible de son mari. Mais celui-ci est fier des succès éclatants de sa femme. Il continue pourtant à ne pas la comprendre. Il reste incertain entre la vanité et la jalousie. Bientôt cette jalousie se précise. Thécla attire son jeune cousin, l'étudiant Fédia, qui, au moins, la comprend, partage ses enthousiasmes et ses dépressions morales. Et Fédia exerce sur l'artiste une influence apaisante par sa douce et intelligente bonté.
Thécla fait la statue d'une femme aveugle debout sur un rocher au bord de la mer, à la marée montante. Le flot va la submerger. La femme se dresse. Elle cric au secours. Près d'elle est un chemin. Mais elle ne peut le voir. Elle s'accroche désespérément au roc. Elle voudrait fuir. Elle n'ose détacher ses pieds du sol, car elle craint d'ôtre précipitée dans le gouffre où, cependant, elle va être engloutie...
Or, pour répondre aux soupçons, puis aux accusations do Michel, Thécla se résout à rivre seule.
13 i LES SAMEDIS LITTERAIRES
seule. Elle emporte à la campagne sa statue presque achevée. Elle écrit à son mari pour lui annoncer la séparation définitive. Mais elle a emmené Fédia à la campagne, car elle attend de lui un aveu d'amour qui la rattacherait aux humains. Fédia l'aime, mais il la redoute, car il la juge trop supérieure, trop haute. Il part. Thécla vivra seule, seule. Elle composera d'autres œuvres. Mais dans le jardin elle ensevelit la statue, comme on ensevelit ses illusions et ses rêves... Libre, mais vouée à la solitude, elle se sent lasse et elle sent que la vie devant elle sera longue encore. Aura-t-elle la force de la vivre ?
Hélène, l'héroïne de VOmbre de la Maison, a plus de résignation que Thécla, l'héroïne de la Statue Ensevelie. Celle-ci en a plus que Dolly, l'héroïne de r Appel de l'Eau. Hélène est la nièce jolie des Tougorine, qui mènent tous ensemble une vie patriarcale, attachée, enchaînée aux coutumes, aux idées, aux sentiments du passé, bien persuadés que la femme ne peut vivre réellement que dans la famille et pour elle, et ne saurait avoir une existence individuelle... Hélène raisonne, discute. Elle n'a pas l'esprit de la famille. Le général Tougorine l'aime parce qu'elle est vibrante de vie, d'âme ardente et spontanée. Il la contemple avec une sorte de pitié caressante. Hélène demande un jour à sa cousine Vera : « Que voudrais-tu être si tu avais le choix ? » Vera lève sur elle ses yeux limpides un peu vagues qui seuls adoucissent l'austérité sèche de son beau visage et réplique:* Ce que je suis, une femme et rien de plus. »
IVAN STRANMK 135
« Tu y réussis », allait lui répondre Hélène songeant à la maternité perpétuelle de Vera, à sa docilité d'esclave envers son mari. Mais elle comprit soudain que Vera possédait un idéal précieux : elle s'exaltait dans une humilité volontaire, parait de noblesse ses occupations quotidiennes, ternes et presque absurdes. Et Vera apparut à Hélène grandie, touchante et saugrenue « comme une chrétienne des temps apostoliques, qui survivrait pure et non avertie, dans un siècle changé. » Mais Hélène veut pour elle une vie d'initiative libre et de noblesse agissante. Elle aime soudain, comme par l'effet d'une révélation d'en haut, Soutouguine qui conçoit des poèmes et ne les écrit pas, mais consacre ses jours au rêve las et ses nuits à la débauche. Hélène régénérera Soutouguine et se régénérera elle-même. Éloignée des contraintes passées, elle vivra une vie neuve et noble. Elle épouse Soutouguine, et bientôt le connaît. Il est égoïste, il est vaniteux, il est incapable, il est paresseux. Ses grands discours cachent mal les contradictions d'une âme et d'un esprit vulgaires. Désenchantée, Hélène éprouve la nostalgie de la maison familiale. Mais d'abord elle ne veut pas renoncer à vivre pour elle-même, par elle-même. Peut-être que l'amour, un nouveau mariage avec Volsky, qui, lui, du moins, est grave et haut, lui donneront les joies indépendantes qui sont les raisons de vivre, car à quoi bon vivre si on ne peut déployer à l'aise sa personnalité? Peut-être. Mais pour refaire ainsi sa vie contre les lois acceptées, contre l'ordre établi, dans des conditions
13fi LES SAMEDIS LITTERAIRES
anormales, il faut plus que du courage. Hélène manque de ce courage. Sur elle la vieille maison, tyrannique mais tutélaire, étend son ombre. Avec son enfant, consolateur inconscient, et son mari médiocre mais discipliné, elle viendra elle aussi dans la maison des Tougorine. Elle se pliera aux circonstances. Elle existera en spectatrice indulgente et secourable, mais ne vivra plus pour soimême. Elle accepte le sacrifice que tout lui commande, mais ce n'est pas sans douleur qu'elle renonce à son ambition d'exister. Un être humain est toujours seul, dit-elle tout bas. Elle est seule car personne ne l'a comprise... Et elle est triste, en attendant que la résignation ne lui laisse plus que la douceur de la mélancolie.
Que ces trois romans profonds sont d'une émouvante austérité ! Vous en avez pénétré les douloureux symboles I Ils s'imposent à vous, ils vous obsèdent, comme un cauchemar persistant. On n'échappe pas au brouillard. On est imprégné par lui. Tel est l'effet des livres étranges d'Ivan Strannik. Lisez-les gravement, comme ils sont écrits. Je vous défie de vous soustraire à l'impression d'accablante tristesse qui résulte de chaque pensée, de chaque acte de leurs personnages. Et cette impression est si forte qu'on ne la secoue pas aisément ! Ivan Strannik réussit à produire cet effet intense, sans user des moyens extérieurs de drame, en nous faisant suivre les mouvements des âmes, simplement. Cela est d'un art très sobre et pour cela très pur. Un tel écrivain, capable de nous émouvoir à ce point, a, n'en douions pas,
IVAN STRANMK 137
des inspirations originales. Toutefois, Ivan Strannik a étudié les écrivains russes avec une intelligence trop perspicace pour qu'elle ne se soit point assimilé leur œuvre. Malgré soi on recherche à cet écrivain français, intellectuellement et moralement formé en la Russie, par la Russie, les influences russes quelle a plus particulièrement subies.
Parmi les écrivains que les traductions nous ont fait le mieux connaître, Ivan Strannik doit aimer Anton Tchékhov qu'elle étudie d'ailleurs avec cette indifférence minutieuse qui voit tout, explique tout. Il semble bien que, comme lui, elle veuille montrer la misère de l'âme russe contemporaine, la défaite des intelligences d'élite dans leur duel inégal avec la vie... Plus encore, Ivan Strannik fait songer à Léonide Andreiev. Andreiev, dit-elle, peint des caractères peu normaux et que la vie a déformés soit en les compliquant, soit en les étriquant ; il crée des situations rares. Il a la hantise du mystère : la mort et le mensonge l'inquiètent. La mort, en plusieurs Jt» ses nouvelles, apparaît terrifiante, impitoyable, traîtresse, angoissante par le mystère qu'elle emporte et par celui qu'elle laisse. Andreiev est préoccupé constamment de la solitude où les individualités humaines sont confinées. Il est j)réoccupé de l'inutile effort des hommes pour vivre une vie plus hardie et plus belle. Ainsi l'étudiant Serge Petrovilch est conscient de sa médio- ' rite qui lui est intolérable. 11 lit Nietzsche et il
t'Xlasie à la vision ou au mirage du * surhomme »
qui, dans la plénitude de sa force, possède le bonheur et la liberté. Quant à lui, il ne peut monter assez haut ni tomber assez bas pour dominer les hommes ou les ignorer. Il sait qu'une vie terne l'attend, une vie sans vertus et sans crimes, où il fonctionnera comme une machine sans âme. Il n'est rien par lui-même. Son moi clame vers l'indépendance et la félicité ; n'y a-t-il pas droit? Mais il se sent réduit à demeurer toujours impersonnel, nul et muet. Il dit avec Nietzsche : puisque la vie ne te réussit pas, sache que la mort te réussira. Il prépare un poison, et cet être misérable s'exalte, il croit s'élever au-dessus des génies, des rois, des montagnes, s'élever au-dessus de tout ce qui existe de haut sur la terre, parce qu'en lui triomphe surhumainement le moi humain pur et libre. Il boit le poison dans une fièvre heureuse. L'angoisse de la vérité, la torture du mystère sous toutes les formes déconcertantes qu'il peut revêtir dans la vie journalière et dans la méditation plus contemplative : voilà l'objet de l'attention d'Andreiev. Il semble considérer que les problèmes sociaux sont dominés par les problèmes de l'inquiète pensée humaine. Ivan Strannik se demande : « Le malaise philosophique, le désir de la lumière et l'impossibilité de sortir des ombres qu'entasse sur soi-même un songe impérieux, la fatigue du provisoire, l'aspiration confuse et lasse à quelque chose de neuf, de frais et de pur, enfin toutes les velléités diverses incohérentes, impuissantes et douloureuses qu'Andreiev analyse avec tant de délicatesse, n'est-ce point le plus juste et
IVAN STRANNIK 139
le plus émouvant diagnostic de l'âme russe, riche et misérable ? » Elle aussi, Ivan Strannik analyse l'âme russe et peut-être faut-il dire l'âme contemporaine dans ses inquiétudes, ses incertitudes sur le but de la vie et sur le devoir, dans ses aspirations au bonheur, ses doutes sur le bonheur lui-même, ses volontés et ses impuissances de vivre !
Irons-nous plus loin et voudrons-nous retrouver dans les livres de cette femme d'un intellectualisme si cultivé, les traces des influences Scandinaves ? On le retrouverait probablement. Ivan Strannik se souvient d'Ibsen. Elle nous prend à témoin des essais d'affranchissement intellectuel ou moral. Elle revendique, elle aussi, les droits de la conscience individuelle contre les lois ou les traditions oppressives. Mais elle ne glorifie point l'individu en lutte avec la société. Elle hésite, elle doute. Le mieux existe. Où est le mieux ? Et que peut l'individu pour chercher le mieux, l'individu abandonné à lui-môme, seul contre tous ! Il est écrasé par les forces ou les habitudes sociales. Ses tentatives incertaines le conduisent, vaincu au suicide, désespéré à la triste solitude, ou découragé à la résignation, au renoncement. Et qui sait si de tels efforts sont bienfaisants et produisent autre chose qu'un trouble funeste ! L'âme humaine est comme ce canard sauvage que la fainille Ekdal nourrissait dans un grenier. Elle éprise de lumière et de liberté. Mais elle se trompe elle-même sur l'intensité de son désir. Peu à peu elle s'habitue aux ténèbres, à la claus-
liO LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
tration ; elle ne saurait point apprécier le dun de celui qui lui apporterait la lumière et la délivrance.
Riche de cette vaste culture, Ivan Strannik écrit en notre langue les romans d'une vie intérieure qui n'est point tout à fait la vie intérieure des âmes françaises. . . Peu à peu elle se laisse pénétrer par la douceur et la modération de France. VOmbre de la Maison n'a déjà plus cette tristesse lourde qui rendent si poignants ï Appel de VEaii et la Statue Ensevelie. La bonté plus aimable circule en cette maison, et les âmes des habitants ont une sérénité apaisée... Avec la subtilité émouvante de sa psychologie, le sentiment exquis des nuances morales les plus délicates, elle a la fermeté et la clarté de la composition, l'élégance, la limpidité, la réserve (un peu roide) du style, le goût qui sont nos qualités nationales. Puisse- t-elle enfin éclairer ses livres sévères d'un sourire attendri et optimiste, les réchauffer aux rayons du bon soleil !
24 décembre 1904.
Voici un poète qui ne prêche pas l'action. Il ne prêche rien du tout, encore que parfois i! disserte. Il est en dehors de notre vie contemporaine. Il est loin, très loin de nousl II ne regarde pas son époque. Il n'a nulle curiosité d'esprit. Il ne suit pas le mouvement des idées. Il n'a vu aucun des grands événements du siècle. Il ne veut rien savoir que son âme. Il est isolé. Il s'isole luimôme. Tout serait impuissant à troubler sa solitude. Les vains bruits du monde ne peuvent parvenir jusqu'à elle, jusqu'à lui. Il aime : et cela l'occupe fort. On l'aime: et ce n'est pas une petite affaire. On ne l'aime plus ; et il est extrêmement absorbé par ce grave incident. Du moins il croit qu'on ne l'aime plus ; sur quoi il est bon de réfléchir avec un soin qui exclut naturellement comme accessoires et futiles toutes les autres préoccupations. André Rivoire ne considère que luimême, écoute incessamment palpiter son cœur. C'est pour cela qu'il est poète.
On peut s'enquérir des influences littéraires. On les trouvera. Mais on a tort de les chercher. Aujourd'hui les poètes lisent tous les vers des
autres poètes. Ils reçoivent donc nécessairement l'empreinte des poètes avec qui ils ont le plus d'affinité. André Rivoire naquit pour être un poète du cœur. Il a lu avec prédilection tous les poètes du cœur. Ce sont les plus simples et peutêtre les plus grands qu'il rappelle. Mais il n'a point voulu leur ressembler. Il n'a point voulu se souvenir de leur œuvre pour élaborer son œuvre. Son âme fait songer à leurs âmes. Il est de leur famille sentimentale. Et parce que son âme fait songer à leurs âmes, son nom fait songer à leurs noms... Mais l'inspiration et l'art d'André Rivoire sont particulièrement sincères, indépendants de tout et de tous sauf de lui-même. On ne comptera bientôt que les poètes que l'on pourra isoler complètement des autres, exprimant avec vérité leurs sentiments vrais... On négligera la foule de ces petits réthoriciens plus ou moins expérimentés qui imitent tour à tour ou tous à la fois les poètes et les genres de poésie qui « ont du succès », qui ne se préoccupent que d'écrire des vers au goût du jour, construisent sans inspiration les œuvres les plus faibles et les plus disparates, élèves tôt fatigués.
Donc André Rivoire exprime uniquement son âme. 11 est extraordinairement attentif à ses sentiments. 11 ne fait rien qu'aimer.
Je n'ai pas vécu de journée Depuis mon enfance, jamais Sans l'avoir humblement donnée Toute ù la femme que j'aimais.
ANDRÉ RIVOIRE 1 'ko
Je n'ai vu le monde qu'à peine ; J'ai vécu — tristesse ou bonheur, — Toute ma part de vie humaine Sans pouvoir sortir de mon cœur.
Ce n'est pas qu'il prenne d'abord plaisir à vivre enfermé dans son cœur. Il ne s'amuse pas. Il est triste, au contraire. Il s'ennuie. Mais il est ainsi fait. 11 ne résiste pas à sa nature. Il ne se révolte pas contre elle. Il se résigne doucement à aimer sans trêve.
Encore un jour perdu qui décline et s'achève, Un jour d'attente vaine et d'oisive langueur, Un de ces mornes jours sans désir et sans rêve, Où l'on vit lenlsmsnt, seul, blotti dans son cœur.
Jour perdu, non. Jour très occupé, très rempli d'occupations, c'est-à-dire de rêves. Le rêve est un grand travail, le plus obsédant. Faut-il pas plaindre ceux qui ne peuvent jamais, jamais se dérober à lui, ou du moins le négliger, et qui ne sont pas capables de rêver à la légère, sans y prendre garde ? André Rivoire est le rêveur le plus consciencieux, le plus ponctuel que je connaisse. N'est-ce pas qu'il va nous retenir et nous charmer sans doute, — car déjà il nous étonne! Comment pouvons-nous rencontrer dans la fièvre de notre vie contemporaine un rêveur amoureux aussi habile à ne suivre que son rêve et avec un si doux entêtement. Qu'elles sont peu de choses les petites et plaisantes et pourtant immenses agitations du do!ior-^, pni>iqM»» Aridn* Rivoire <pii en est le
témoin, rêve encore, aime toujours. O poète exceptionnel !
Il était une fois un poète, un rêveur
Qui ne savait jamais que faire do son cœur.
On voulait bien de ses baisers, de son sourire :
Quand il aimait, on laissait faire, on laissait dire ;
Les femmes se plaisaient au passe-temps léger
De le voir, chaque fois, se prendre et s'engager.
Elles aimaient en lui des mots et des caresses
Et des larmes, qui font heureuses les maîtresses.
Aussi toutes, gaiement, se donnaient à loisir
Tout le temps passager d'effeuiller leur désir.
Lui cependant, plaintif et tendre, aux genoux d'elles,
Se caressait d'espoirs crédules et fidèles ;
Et toujours il était celui des deux amants
Qui croit à la douceur de ses propres serments
Toujours on lui rendait son cœur, avec prière,
De ne plus désormais regarder en arrière.
Et quand on avait pris le temps de se guérir,
On lui disait : « Voyons, il ne faut pas souffrir ! »
Ce poète souffrant est donc très apte à s'analyser. Nous le connaissons déjà précisément. En quelques vers, il nous a tout dit : mais il recommencera sa confidence. Il la répétera en la complétant, avec des détails, beaucoup de détails, toujours les mêmes d'ailleurs, mais infiniment nuancés. Je vous assure que André R ivoire est un analyste incomparable de ses complications sentimentales. Mais ses complications sentimentales à lui ne sont pas extrêmement compliquées. Elles sont fines, fines, mais point si compliquées. Et puis elles ne se traduisent jamais par des drames extérieurs. André Rivoire a beaucoup
aimé ; mais il n'a jamais agi avec violence. Figurez-vous que cet amoureux impénitent n'a jamais tué aucune de celles qu'il aimait. Il n'a même pas pensé qu'il pût être convenable de le faire. André Rivoire n'est pas un amoureux très tragique. Il souflre, mais ses souffrances douloureuses sont, en vérité, assez calmes. André Rivoire n'est point emporté par une passion fougueuse. Il n'est pas un grand amoureux. Il est plutôt un grand sentimental. Et avec quelle perspicacité critique il sait l'être 1 Comme il sait définir les moments de sa sensibilité '.
L'amour, hôte inquiet des âmes obstinées. L'impitoyable amour, briseur de destinées. Toujours en mal obscur de haine ou de rancœur, Par instants, malgré nous, monte de notre cœur, Kt prêt à nous souffler des mots que rien n'efface, Comme deux ennemis, nous dresse face à face... Mais le désir qui veille en nos corps anxieux, Toujours, avidement, se cherche dans nosycux Ht les mots entre nous tombent sans violence... Puis, nous nous reprenons aux lèvres, en silence.
Le désir et l'amour : il en sait les correspondances secrètes et comment l'un et l'autre se renforcent et se rajeunissent l'un par l'autre, ou l'un à l'autre se succèdent :
On se croyait guéri d'être crédule et tendre, On s'efforçait d'aimer la douceur do vieillir Et l'on sent tout ù coup brûler et tressaillir Le désir éternel qui veillait sous la cendre. Le désir obstine qui survit à l'amour, — Seul rayon qui s'attarde un snir de la jeunesse Et dans la mort de tout, iidélcmcnt renaisse De l'ombre où nos espoirs s'ablmonl tour à tour.
Le désir et l'amour : André Rivoire détermine avec un goût scrupuleux leur puissance... Ne croyez point qu'il chante — mais il ne chante pas, il raconte, il murmure — ne croyez point qu'il chante les frémissements et les extases de l'amour sensuel. Dieu merci, André Rivoire n'est pas un poète virginal. Mais il est un poète pur. Chacun sait que nous croupissons dans un matérialisme abject. André Rivoire est un poète essentiellement idéaliste. Cette époque est fertile en miracles.
Gaston Rageot assure que l'œuvre d'André Rivoire est'^une élégie. Elle est l'élégie d'un bourgeois très distingué qui ne gérait qu'à bon escient. Il n'est pas torturé par sa douleur. II prend même quelque plaisir à ses gémissements. Et quelle que soit l'intensité de ses souffrances sentimentales, aucune n'a pu l'empêcher de se mettre à sa table de travail pour la raconter savamment. André Rivoire est en même temps très simple et très raffiné. Il ne dissimule pas d'abord une certaine ingénuité qui est un charme. Dans le Songe de l'Amour il chante gentiment, avec jeunesse, la douceur d'aimer.
Vous m'avez fait une âme attendrie et légère Qui de nouveau s'entr'ouve au lieu de se fermer, Une âme rajeunie en qui tout s'exagère L'étonnement de vivre et la douceur d'aimer. Frissonnante et crédule aux bonheurs qu'elle apporte Avec sa candeur lière et son ancien émoi Quand je me résignais déjà, la croyant morte. C'est mon flme d'enfant qui ressuscite en moi.
Elle est comme une fleur surprise d'être cclosc ; Tout la fait tressaillir d'espoirs irrésolus ; Elle tremble, elle hésite, et cependant elle ose Des mots lointains et bons qu'elle ne savait plus.
Il sait bien au reste que l'amour est fragile et qu'il est éphémère : il a l'expérience désabusée de la vie amoureuse.
Tu reviendras de loin en loin
Attendant l'heure Où de vieillesse, dans un coin
Notre amour meure.
Je te sentirai, chaque fois
Plus passagère ; Ta voix redeviendra la voix
D'une étrangère, Et je te verrai, jour par jour,
Toi qui fus mienne, Repren/lre un peu sur notre amour
Ta vie ancienne
Ces sentiments-là paraissent assez sommaires. I:^t l'on est sur le point de dire que André Rivoire ne chante ni plus ni moins que la petite chanson traditionnelle de tous les poètes de tous les siècles. Mais voici très souvent des notations extrêmement fines qui sont d'un poète rare.
Au loin, le silence était doux Et douce en nos yeux la lumière; Calme, notre désir en nuus Attendait l'heure coutumiérc.
Le désir el l'amour' J'y reviens. André Rivoire m'y ramène. C'est l'une des plus précieuses ori-
ginalités d'André Rivoire d'avoir su marquer avec tant de délicatesse les attitudes du désir dans l'amour. Et la délicatesse est en lui si naturelle ! Il est amoureux avec tant de minutieuses prévenances! Il est tendre. Il est résigné. Il est triste ou mélancolique. Son âme est languissante. Son amour pourtant vigoureux a les pâles couleurs. Mais c'est un amour délectable, de si bonne qualité ! Il est d'autant plus sympathique qu'il est plus traversé ou plus dédaigné.
André Rivoire a l'air de beaucoup souffrir. Mais ne nous hâtons pas de nous apitoyer sans mesure. André Rivoire exagère des sentiments et des malheurs qui ne dépassent nullement les sentiments qu'un homme de bien peut éprouver et les malheurs qu'il peut supporter. Et sa mélancolie, qui est incurable, est assez contente d'elle-même. Elle a lieu d'être satisfaite car elle s'exprime en très beaux vers appropriés. J'admire ce poète qui fait incident de tout. Il serait très heureux en amour qu'il ne se plaindrait pas moins. C'est une fatalité de sa nature. Il faut qu'il module des plaintes harmonieuses. Il est fait pour la souffrance sentimentale. Il s'accommode d'elle. Il s'accommode à elle. Il vit avec elle, paisiblement. Et il analyse. Et il a môme des silences qui sont merveilleusement éloquents. Il raconte volontiers ses silences. Telle menue mésaventure lui advint de sa maîtresse. Il demeura stupide. Il ne dit rien alors. Mais c'est toute une histoire. Il la raconte maintenant avec une déconcertante précision psychologique et une complaisance!... Au vrai.
ANDRÉ RIVOIKE 149
A-ce qu'il ne se force pas un peu pour souffrir infatigablement des infatigables caprices des femmes aimées I Son œuvre est un hommage exquis à la femme. Délie il supporte tout, et c'est lui qui a l'air de demander pardon ! Peut-être André Rivoire n'est-il si humble que parce qu'il se sent supérieur. Il est tellement psychologue 1
Rien ne me plaît mieux que cette volonté bien arrêtée de se soumettre comme un esclave observateur à la faiblesse féminine 1 Aussi je ne veux pas rechercher s'il y a un roman dans les livres d'André Rivoire. Son premier livre Les Vierges me paraît un exercice de jeune poète qui s'essaye, mais qui ira vers la perfection. Il débute avec, comme passeport à la frontière des lettres, la préface classique de Sully-Prudhomme. Combien plus attentive, cependant! Et ce livre est un peu loin de la réalité. Il n'est pas très plein. Beau-
lup de développements. Des motifs. Des lis, des iiijeilles, des roses. Et comme des ressouvenirs de poètes qui ne sont plus. Est-ce que je me trompe ? I>e jeune poète André Rivoire devait lire le poète Paul Bourget. Certains de ses vers rappellent les vers de Paul Bourget. Qui donc maintenant pense
IX vers de Paul Bourget? — Que les œuvres liassent vite, mon Dieu I
Pâlo et lente, si paie en sa robe d'été,
Si lento en ses langueurs, oh! si pâle et si lente,
Elle va promenant sa douleur nonchalante,
Par lu» prés sans parfum, sous le ciel sans clarté.
Et fiarfois il y a déjà des notations subtiles
d'une sensualité quasiment mystique —celle même d'André Rivoire — qui annoncent l'auteur du Songe de VAmour et du Chemin de l'Oubli. C'est la naissance du désir et de l'amour.
Sous les platanes frais, bercés de nonchalance
Et de qui l'ombre, au loin, bleuit les sables d'or.
En son vol souple et lent dont la caresse endort.
Au fond du parc heureux le hamac se balance.
On dirait qu'un frisson passe en l'air effleuré.
La vierge a les yeux clos d'un si tendre délice,
Qu'elle penche la tète, en un sourire, et glisse
Aux bras mystérieux que lui tend l'espéré.
Las de scander sans fin son rythme monotone.
Le hamac s'alanguit, s'arrête ; — et doucement
S'éveillant de son rêve en un trouble charmant,
La vierge ouvre les yeux, se voit seule — et s'étonne.
Que d'aveux dans ces vers discrets ! C'est le cas ou jamais de répéter : Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises ! Poésie de la plus insinuante discrétion ! C'est là que se prépare l'analyste ému du cœur que nous verrons après, et qui souffrira beaucoup de ses amours, tout en se sachant quelque gré de sa souffrance !
Naturellement ou systématiquement, il n'a rien voulu être que le poète du cœur! C'est merveille que ce poète, à la sensibilité si délicate, ne soit nullement un poète de la nature. Il envie — de haut — ceux qui le sont.
Heureux les poètes qu'enchante L'odeur des herbes et des bois.
L'eau qui coule, l'oiseau qui chante, Tous les parfums, toutes les voixl
ANDRÉ RIVOIRE I "î 1
Quand ils vont parmi la campagne, Leur rêve n'est pas seul en eux, Tout leur rit et les accompagne Par les grands chemins lumineux.
Un jour de printemps les délivre Des plus importunes douleurs.
Leur âme distraite s'enivre Des murmures et des couleurs.
La brise a pour eux des caresses Chaudes et fraîches tour à tour.
Aussi douces que les maîtresses :
Ils peuvent oublier l'amour.
Lui ne peul oublier l'amour et ne veut l'oublier. S'il y a des paysages en ses livres, ils ne seront, si l'on peut dire, pas des paysages sentimentaux. Tout est considéré par rapport à son état d'âme.
J'ai tant de rôve au cœur en ce matin joyeux Que la petite chambre en est tout agrandie Un horizon do plaine immense est dans mes yeux, Et ma pensée est comme une abeille étourdie.
Tous les litres de ses poèmes sont des titres psychologiques, indiquant bien ses tendances : Complainte, Espoir secret, Nocturnes, Fin d'amour, Recommencements, Baisers, Rancunes, Larmes, Tendresse, Clairvoyance, Rajeunissement, Expérience, Jour perdu. Déclin, Désir muet, Prudence, Délivrance. Et si le retour au pays natal lui suggère quelques paysages intimes, il verra moins la nature elle-même qu'il ne mesurera l'influence exercée par elle sur son cœur.
... Tout le passé lointain me gagne, me pénètre
Et comme aux soirs fiévreux de mes premiers départs ,
Souriant et paisible, accourt de toutes parts ;
Je sens que mon passé d'hier est une offense
A tout ce qui survit en moi de mon enfance.
Et je me sens repris par toute la douceur,
De r3trouvcr en moi, fidèle, mon vrai cœur.
Et qui dira les contradictions de ce poète voué à chanter la triste chanson du cœur? Ses vers sont tout amour et au seul nom d'amour s'attendrissent. Et soudain il écrit un long poème pour railler l'amour : Berthe aux grands pieds. Délassement sentimental. Répit entre des crises amoureuses* Éclat de rire atténué et prolongé. Ironie sur soimême. Travail d'artiste littéraire. Je ne sais. Mais la légende de Berthe aux grands pieds semble être pour André Rivoire une satire de l'amour : am.our conjugal, amour maternel, amour filial. Il raille, il raille, rien que par sa manière de conter. La jQlle infortunée de Flores, le roi de Hongrie et de la reine Blanchefleur est sa victime. Pourquoi? Pépin le Bref, fils de Charles Marteau, est un veuf amoureux et ridicule? Pourquoi? Mais pourquoi, surtout l'amour, est-il tourné en ridicule? Pourquoi? Vengeance d'un poète rivé à l'amour mélan" colique! En tout cas, oncques ne vit-on André Rivoire aussi joyeux. Au reste, cette légende apprêtée et simple, contée avec un archaïsme et un modernisme outranciers, est amusante. J'ai ri. Je ne suis pas coupable. Mais André Rivoire n'est-il pas coupable? Ou bien, est-ce que, par hasard, il se moque de nous!
Non. André Rivoire a beau prendre au sérieux l'amour, parfois il sourit comme malgré lui. Mais ses sourires ne sont pas fréquents. Ils ne sont que des instants de repos entre ses souffrances sincères. Espérons que André Rivoire continuera à souffrir pour notre joie. Il souffre harmonieusement. 11 écrit ses vers avec gravité. En eux outrent beaucoup de méditations. Aussi la forme est-elle pleine et réfléchie. Ah ! il ne fait pas ses vers nonchalamment. Les petits drames intimes dont il est le héros, le spectateur et l'historien, sont narrés posément, laborieusement. Rien n'est omis des nuances sentimentales. André Rivoire veille à ne rien oublier. Il est endolori, mais scrupuleux. Tous les mots portent. Ils disent quelque chose qui est justement ce que le poète veut dire. Pas d'élans, pas de « phrases », des mots lourds, lourds de sentiments, et bien enchaînés. Sa poésie est peut-élre trop surveillée. Elle n'est jamais légère. André Rivoire ne badine pas avec son amour. S'il veut être familier, il risquera d'être un peu guindé. Point de négligences. Pas assez de négligences ! Mais il sait exprimer les sentiments les plus fins avec une noblesse douce et précise et forte. Sa poésie musicale est émouvante par la fidélité de l'expression, autant que par la profondeur de l'inspiration. J'ai dit que ce poète qui sait les ressources innombrables de la poésie traditionnelle et n'en veut point d'autres, qui connaît les richesses inépuisables du vocabulaire classique et n'en veut point d'autres, j'ai dit que ce poète est émouvant... Cela suffit à le
15 i LES SAMEDIS LITTÉRAIRES
distinguer de tant de poètes qui ont de l'adresse, ou de la rouerie, et ne parlent point au cœur. Il émeut parce qu'il est ému. Et il est un des poètes qui peuvent être le plus chers à ceux qui entreprennent de l'aimer. Il est un compagnon attendri de toute vie sentimentale... Heureux, trois fois heureux et privilégiés ceux qui ont eu le loisir d'éprouver des soufFrances comme les siennes, aussi patientes, aussi raffinées, aussi conscientes d'elles-mêmes ! Pour eux André Rivoire est certainement un très grand poète. Son beau chant leur va jusqu'à l'âme, et ils ne s'aperçoivent pas que l'air languissant est un peu monotone.
31 décembre 1904.
Il faudrait intituler cette étude : Les amours de Bernardin de Saint-Pierre ou les incertitudes de la critique. Mais ces incertitudes sont vigoureuses et confiantes en elles-mêmes. La critique hardiment va d'erreur en erreur. Elle affirme. Elle prononce. Et quand on lui démontre qu'elle s'est trompée, elle discute encore. Évidemment rien n'est plus propre à lui enseigner la prudence — qui fait sa force — que l'histoire de ses maladresses touchant Bernardin de Saint-Pierre.
Le talent et l'influence de Bernardin de Saint- Pierre ont été tout de suite très bien définis. On peut aimer beaucoup Bernardin de Saint-Pierre. On peut aussi l'aimer moins. Toujours est il qu'il règne sur une partie de notre littérature. Il fut un initiateur. Aujourd'hui ses livres n'exercent plus leur séduction d'autrefois. Les Études de la. nature n'ont plus de lecteurs aussi attentifs. Paul et Virginie n'ont plus de lecteurs aussi attendris. La science de Bernardin de Saint-Pierre, trop fragile et trop avenlui'euse, ne pouvait résister. Sa sensibilité était trop simple pour suffire à des âmes plus compliquées. Les mystères de son style ont
été pénétrés, et le prestige de ce style, imité depuis lors et renouvelé, s'est affaibli.
J'ai dit que la critique est incertaine. Mais quel" quefois elle est très sûre et ses affirmations ont une vertu durable. Qu'a-t-on ajouté depuis 1850 au jugement littéraire de Sainte-Beuve. « Bernardin de Saint-Pierre avec tous ses défauts de raisonnement et sa manie de systèmes est profondément vrai comme peintre de la nature : le premier de nos grands écrivains paysagistes, il est sorti de l'Europe, il a comme découvert la nature des Tropiques et dans le cadre d'une petite île, il l'a saisie et embrassée tout entière : là est son originalité après Bufîon et Rousseau et avant Chateaubriand. » On a précisé les termes de ce jugement. On a développé ses considérants. Mais il conserve sa force sinon sa nouveauté. Il reste définitif. Et les critiques entre eux ne se font de procès que sur la vie amoureuse de Bernardin de Saint- Pierre.
C'est que cette vie fut extrêmement active et variée. Et puis Bernardin fut aussi un peintre du cœur humain. Est-ce que sa façon de concevoir l'amour est celle même qu'il attribue à ses gentils héros, ou si elle est toute différente, n'ayant rien de commun ni avecl'églogue ni avec l'idylle, quel plaisant contraste ! Enfin, il arriva que Bernardin de Saint Pierre ayant voulu faire une deuxième expérience du mariage, épousa Désirée de Pelle-
porc qui n'avait pas beaucoup plus de quarantecinq ans de moins que lui, et lui survécut longuement. Pour perpétuer mieux en son cœur le souvenir de ce rare mari, Désirée épousa donc en seconde noces le secrétaire de Bernardin : Aimé Martin. Et tous deux vécurent pieusement du mort, en le célébrant à l'envi. Aimé Martin lui prêta une vie sentimentale, mouvementée, assurément, mais insipide comme lui. Bernardin a-t-il pu au travers de tant d'aventures conserver une âme aussi candide? Ne fut-il pas plutôt un aventurier? On n'a pas encore Gni de se le demander. Arvède Barine écrivit sur Bernardin de Saint-Pierre un récit de vulgarisation aimable et sensée, mais peu curieuse de la vérité. De Lescure fut plus désireux de la découvrir, mais n'eut point le loisir d'opérer toute sa découverte. M. Fernand Maury s'y employa laborieusement et dans son importante Etude sur la \'ie el les Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre prouva qu'il n'y avait pas vainement travaillé. Son livre demeure le modèle de ces ouvrages qui ne veulent être soutenus que par l'érudition. Leur puissance cesse au point où manquent les documents. Il en manquait un grand nombre à M. Fernand Maury, et par conséquent le moyen de contrôler ceux qu'il possédait. L'œuvre de recherches qu'il a tentée. M. Maurice Souriau l'a décidément •ccomplie.Soo Bernardin de Saint-Pierre est sans contredit l'œuvre la plus chargée de documents (jui ait été écrite sur le premier mari de M™* Aimé Martin. La critique en est faite avec la méthode la plus scrupuleuse. M. Maurice Souriau s'efforce de
garder toute l'impartialité nécessaire à un historien. A-t-il anéanti pour jamais les erreurs dispersées par Aimé Martin dans le public cultivé? A-til dissipé les obscurités d'une vie amoureuse particulièrement active? Du moins, il a voulu réhabiliter moralement Bernardin de Saint-Pierre et nul doute qu'il n'y ait réussi. C'est le mouvement naturel des esprits. Après les louanges niaises répandues par Aimé Martin, on fut enclin à juger très sévèrement le caractère de Bernardin. Maintenant on parlera de lui avec plus de modération. Et M. Maurice Souriau pourra se réjouir comme d'une victoire personnelle de sa science intrépide et tenace, si l'on accole désormais à l'amoureux Bernardin de Saint-Pierre des épithètes adoucies...
Mais nous suivons quelques incidents de cette vie amoureuse pour mieux constater au moins les oscillations fatales de la critique. Tout le monde ne peut pas comme M. Maurice Souriau consacrer dix ans de sa vie à étudier Bernardin de Saint- Pierre, mais en 1897, M. Brunetière a bien voulu nous gratifier d'un portrait de cet écrivain. Il l'a tracé d'après les documents de Fernand Maury. Et les affirmations impétueuses de M. Brunetière ont ces allures décidées qui sans doute les doivent rendre décisives.
Le jeune et joli Bernardin revient de Russie et môme de Pologne. Il passe à Dresde. Il arrive à
Berlin. Et M. Brunelière exprime avec fougue ce que Fernand Maury a sous-entendu avec réserve. Il écrit méchamment : « Quoique la guerre de Sept ans ne fasse que de finir (Bernardin de Saint- Pierre) est venu solliciter de Frédéric ce que l'on n'a pas pu ou voulu lui donner à Dresde : un grade militaire et des « appointements ». Un honnête homme, le conseiller Taubenheim, s'éprend de lui, l'installe dans sa demeure, à sa table de famille, l'apprécie tous les jours davantage, essaye de se l'attacher par des liens plus étroits, et finalement lui offre la main de sa fille aînée. C'était celte Virginie qu'il devait plus tard immortaliser. Il refuse pourtant comme il avait refusé la nièce du général du Bosquet à Saint-Pétersbourg et la belle-sœur du journaliste Mustel à Amsterdam. Quelles raisons en a-t-il?... De la princesse Marie Miesnik à Virginie Taubenheim la distance était bien grande, la chute était trop lourde I L'amour dans l'idée de Saint-Pierre ne se sépare pas encore de la fortune. »
Celte histoire oflfre toutes les apparences de l'exactitude. Ces jugements pour être sévères ne paraissent pas moins justes. Qu'il est donc fâcheux que rien ne juslifie les jugements et l'histoire 1 II " t bien vrai que Taubenheim exista. C'était un :nployé des accises et péages en Prusse, devenu < nsuite, grâce à son mérite, receveur général, [)uis administrateur général de la partie du tabac, conseiller privé, enfin conseiller intime des finances. II fut réellement l'ami dévoué de Bernardin. Malheureusement, pour que l'ambitieux et ingrat
Bernardin ait pu refuser sa fille en mariage, il manque seulement ceci, c'est que Taubenheim ne la lui a pas offerte et qu'au surplus sa fille n'existait pas. Et Maurice Souriau le démontre sans animation impérieuse, mais avec une précision péremptoire. En 1765 — c'était l'époque où Bernardin fréquentait Taubenheim — Taubenheim n'était pas marié. Il a bien alors un enfant naturel, mais c'est un fils. Plus tard, en 1772, Taubenlieim écrit à Bernardin : « Pourquoi doutez-vous de mon célibat?... Un mariage réussit rarement. » En 1786 seulement, nous voyons Taubenheim marié et père de onze enfants entretenir Bernardin de ses filles qui « toutes parlent le latin, le français, un peu de grec et l'allemand correctement. » Et de cette correspondance, il résulte d'abord que Bernardin est resté trop ami de Taubenheim pour avoir pu refuser sa fille qui n'existait pas et aussi que Bernardin n'a connu aucun des enfants du sage Taubenheim sauf le premier, le fils illégitime et que M"" Taubenheim n'a jamais vu Bernardin. M. Brunetière néanmoins attaque valeureusement : « De la princesse Marie Miesnik à Virginie Taubenheim la distance était trop grande, la chute était trop lourde ! »
Les érudits hésitent. Ils tâtonnent. M. Brunetière déclare. Il proclame. Et qu'il est dur à Bernardin ! Mais Bernardin fut-il l'amant de la princesse Marie Miesnik? La princesse fut-elle la maîtresse de Bernardin ? M. Brunetière ne balance pas un seul instant. Il sait. Il juge. Il condamne. « Adroitement assiégée, la jeune femme a
cédé, mais en cédant, — ou pîulôt en suivant son caprice, — elle a bien entendu que la passion du beau Français ne fût pour elle qu'une aventure, un épisode aussitôt oublié que vécu. Ce n'était pas l'affaire de Bernardin de Saint-Pierre, et il s'était flatté, lui, d'épouser. » Consultons Maurice Souriau. Sa documentation est maintenant moins forte que tout à l'heure, car tout à l'heure Virginie Taubenheim n'existait pas. Maintenant, la princesse existe, et, par surcroît, elle est coquette. Mais les documents cités par Maurice Souriau démontrent bien que la princesse n'a pas « cédé ». Bernardin la connaît en 1764. Il a l'ambition de parvenir. Il se fait présenter à la princesse. II aperçoit en elle < petite, légère, très vive, enjouée » tout ce qu'une bonne éducation peut ajouter à un cœur sensible et à un esprit très fin. Il n'y avait point d'art argréable où elle n'excellât, point de science dont elle n'eût quelque idée, point d'affaire dont elle ne pût s'occuper. On la voyait passer des apprêts d'une fête aux soins des affaires de son pays, car elle semblait joindre le cœur d'une Romaine avec les grâces d'une Française. Mais ce qui semblait encore plus touchant, c'est qu'elle préférait aux fêles où elle brillait, aux distinctions de parti que lui méritaient son zèle et sa sagacité, le plaisir d'être seule. « Elle semblait ne rassembler les autres que pour en tirer quelque philosophie. » Mais a-t-elle cédé? Mais a-t-elle « couronné la flamme » de Bernardin? Saint-Pierre qui est parfois poète compose une épître langoureuse pour une iEglé qui est peut-être la princesse Marie :
Pour t'assurer un cœur, te faut-il des serments ? Non, non ! de si beaux yeux ne font point d'infidèle ! Ainsi que leurs attraits, ma flamme est immortelle. Sur l'autel des amours ah! reçois mon encens. Oh I ne rejette pas la coupe enchanteresse Où l'amour veut lui-même enivrer nos désirs. Vivons, ^glé, vivons pour les plaisirs.
Qu'ils soient tes dieux, tu seras ma déesse.
Mglé, nous dit Maurice Souriau, se laisse toucher par la supplique, car, enivré d'espoir, l'émule de Parny dans une pièce presque illisible à force de ratures, brame ce cri d'appel:
Laisse-moi respirer ton âme Me plonger dans ton sein, m'embraser de ta flamme
....De mes yeux dévorer tes appas Et de plaisir enfin expirer dans tes bras.
Mais que prouvent ces « vers de salon ?» En admettant qu'ils s'adressent à la princesse, ils prouvent seulement que Bernardin de Saint- Pierre, « avait le vers audacieux et brûlant ». Les documents sérieux ne sont rédigés qu'en prose. Et ceux que nous devons à Bernardin indiquent que la princesse n'a pas cédé. Ceux que nous devons à la princesse l'indiquent également. Mais je sais bien que ce n'était pas à elle qu'il appartenait de dire ces choses-là!... Il n'apparaît pas du tout certain, ni même probable, que Bernardin de Saint-Pierre ait eu le dessein de l'épouser. Au reste, môme en ce temps-là, les hommes d'honneur n'avaient pas tous coutume d'accepter de l'argent de leurs maîtresses, et lorsque la prin-
cesse Marie conseille à Bernardin de retourner en France, comme il n'a pas d'argent pour partir, elle lui donne « des secours qu'il ne peut refuser ». Il ne les refuse pas, en effet. Que dans quelques lettres, il se soit un peu vanté, est-ce surprenant d'un jeune homme de vingt-sept ans que les femmes aiment volontiers? S'il prononce quelques paroles hasardées, les faits sont là qui les démentent. Virginie Taubenheim n'existait pas quand Bernardin la refusa en mariage. Et la princesse Miesnik n'a pas cédé à Bernardin qui n'a pas cru qu'il la pourrait épouser.
Voilà ce que deviennent les affirmations les plus tranchantes qui ne veulent pas tenir compte des « cas de conscience » des érudits. Mais Bernardin fut autre chose qu'un amant. Il finit par devenir un mari. Il fut un mari par deux fois. Il épousa d'abord Félicité Didot, puis Désirée de Pelleporc. Il avait cinquante-sept ans quand il épousa en 1793, Félicité Didot qui avait vingt ans. Il avait soixante-quatre ans quand il épousa, en 1880, Désirée de Pelleporc qui avait vingt ans. Bernardin de Saint-Pierre était un vieillard quand il se maria pour la seconde fois, presque un vieillard quand il se maria pour la première fois. Mais il n'était pas un barbon. Il eut un enfant du second mariage, et deux enfants du premier. Le
•ond mariage fut aussi heureux que le premier mariage fut malheureux.
Faut-il accuser Bernardin d'avoir fait le mal-
heur de la pauvre Félicité? M. Jean Ruinât de Gournier publie les lettres d'amour de Félicité et de Bernardin. Elles sont charmantes, ces lettres. Celles de Félicité sont d'une toute jeune fille ardemment amoureuse. Celles de Bernardin sont d'un amoureux qui a vécu déjà cinquantesept ans. Celles qu'ils échangent après le mariage ont encore le ton convenable. L'amour de Félicité est devenu une affection timide et respectueuse. Bernardin gronde un peu et conseille. II a l'égoïsme et la circonspection d'un homme qui a longuement expérimenté la vie. Mais il aime sa femme et ses enfants. Faut-il accuser Bernardin d'avoir fait le malheur de la pauvre Félicité ?
M. Ruinât de Gournier est un jeune homme. Il ne peut pardonner à Bernardin d'avoir épousé, âgé de cinquante-sept ans, une jeune fille jolie, d'avoir été aimé d'elle. Il ne veut point admettre que la gloire de l'écrivain ait été pour lui une nouvelle jeunesse. Il écrit contre cet homme trop aimé un réquisitoire. Il accepte d'abord avec un empressement malveillant toutes les erreurs sur les amours de Bernardin. Il l'accuse même, avec légèreté, d'avoir voulu «faire une bonne affaire » en épousant Félicité. « Épouser la fille de l'éditeur connu, dont il avait reçu de fortes avances en argent, cette idée devait bientôt germer dans le cerveau de ce coureur de dot qui désirait toujours se marier richement. Et il interprète, il dénature toutes les lettres de ces deux amoureux pour y trouver des arguments contre Bernardin. Il juge pourtant avec sagacité Félicité, jeune fille
très gaie, très matérielle, légère et inconséquente, sentimentale néanmoins et profondément romanesque, capable d'aimer avec passion et de donner en cachette des baisers éperdus, ayant des sens suffisamment éveillés pour accepter les caresses d'un amant, sinon pour les provoquer, en outre, atteinte de tuberculose, ce qui peut expliquer et les élans de l'amoureuse et les tristesses de la femme. Mais il veut, il veut absolument que Bernardin soit coupable des chagrins de Félicité. Il exagère l'acrimonie des conseils que donnait naturellement un homme âgé et célèbre, à une femme jeune et médiocre qui avait pour lui autant d'admiration que d'amour. Ber- &ardin a de jeunes beaux-frères, dont l'un au moins, Didot Saint-Léger, le traite avec irrévérence, avec hostilité. Des différends pécuniaires les divisent. Bernardin de Saint-Pierre revendique tous ses droits. Il triomphe en justice. Félicité souffre de ces procès. Ils sont pénibles. Sontils injustifiés? Dans la famille Didot, une personne se montre sensée, c'est la belle-mère. Elle comprend ce qu'elle doit h un gendre exceptionnel à tous les points de vue. Elle conserve toujours l'amitié la plus tendre pour lui. Cette amitié persiste lorsque Bernardin est remarié avec Désirée de Pelleporc. Sont-ce pas là des témoignages probants? Les repoussera-t-on parce qu'ils sont favorables à Bernardin? Certes. M. Jean Ruinai de Gournier les récuse. M. Maurice SoulU ne néglige rien, au contraire, pour innocen- ; i- Bernardin. Érudi, à force de fréquenter Ber-
nardin, il s'est pris pour lui d'une affection à chaque document croissante. M. Ruinât de Gournier a écrit un réquisitoire. M. Maurice Souriau écrit un plaidoyer. Combien le plaidoyer est plus persuasif que le réquisitoire I II nous montre Félicité un peu sotte, et malade, « s'abandonnant » de plus en plus. Bernardin, néanmoins, reste doux et bon. Il conseille en prêchant plus encore qu'en grondant. Il est le plus paternel des maris. Il prend le mal de sa femme en patience. Il l'exhorte à se consoler par Tamour de ses enfants. Ainsi se console-t-il lui-même ! Leurs lettres conservent une amicale douceur ! M. Ruinât de Gournier en est bien fâché. Alors il entreprend de démontrer et que le mariage n'eut lieu que parce que Bernardin avait séduit Félicité, et que ce mariage faillit aboutir à un divorce. Il ne prouve pas ce qu'il avance.
Est-elle dans ces passages de lettres qu'il souligne la preuve de la séduction ? Félicité écrit : « Je me suis singulièrement écartée des principes que je m'ettois dictée, depuis que j'ai été à portée de connoitre combien l'amour est dangereux si l'on ne sait y résister, puissaige bientôt avoir lieu d'oublier ma faute en resserrant des nœux indispensable de mon bonheur... voici deux nuits que je passe entièrement blanche... n'ayant pas l'occasion de te communiquer la chaleur de mon amour par mes baisés brûlant, la nuit se ressent de notre séparation .. > Bernardin écrit: « Si j'ai allumé en toi quelque flamme trop active, ne t'y livre point jusqu'à ce que je puisse l'éteindre,
c'est en moi qu'est le remède à ton mal, mon portrait n'y peut rien... » et dans une autre lettre : « Pourquoi donc as-tu des repentirs ? si quelques faveurs superficielles sont des fautes, elles doivent sans doute être sur mon compte puisqpie je les ai en quelque sorte arrachées, mais songe que l'amour justifie tout et pardonne tout, si tu m'aimes donc, ne fais plus de reproches à ton amant. » Il faut avoir l'esprit mal fait pour découvrir en ces phrases la preuve de la séduction. Elles contiennent la preuve même que Félicité ne fut pas séduite. Si des « faveurs superficielles », dont parle Bernardin sont la « séduction »,que de fiancées ont été séduites avant l'heure permise !
Les projets de divorce ne sont pas mieux démontrés. Ils ne sont guère affirmés que par Didot, Saint-Léger, qui affirme la séduction comme le divorce. S'ils avaient été sérieux, M. Maurice Souriau les aurait discutés, car au point où il en est venu de la vie de Bernardin, il s'est fait à son tour l'ami de son héros. Il garde l'impartialité. Il est heureux si les documents sont favorables. Si les documents sont moins favorables, M. Maurice Souriau est enclin à les expliquer, à atténuer leur malice par ses judicieuses explications. Mais quand on accuse Bernardin de Saint-Pierre d'avoir causé le malheur de Félicité Didot, comment ne pas répondre simplement que Félicité Didot fut sans doute « pour quelque chose > dans son propre malheur et que l'infortune de celle jeune femme maladive ne fut point l'effet de la méchanceté de Bernardin. Jeune comme
Félicité, Désirée de Pelleporc sut être heureuse avec Bernardin de Saint-Pierre plus vieux, heureuse au point de vouloir toute sa vie perpétuer le souvenir de son bonheur en épousant ensuite le doux Aimé Martin. C'était à peine quitter Bernardin 1
Mais il nous est, on le voit, d'un grand secours, pour rétablir la vérité touchant un homme calomnié et qui avait quelquefois fait ce qu'il fallait pour l'être, le beau livre minutieux de Maurice Souriau. Il redresse maintes fois des erreurs avérées. D'autres fois sans les combattre, il aide à les rectifier, tant est précise sa documentation. Je ne sais si de nouveaux documents viendront détruire la vérité — provisoire — de son récit complet, élégant, agréable, mouvementé comme la vie même de Bernardin. Cette vérité a pourtant les caractères d'une vérité définitive. Mais, des documents il faut tout attendre. Du moins, le livre de Maurice Souriau fournit à toutes les discussions une base solide. On ne pourra plus insulter la mémoire de Bernardin sans qu'il ne le permette. Nous sommes donc à peu près certains que Bernardin de Saint-Pierre désormais reposera en paix dans sa tombe. Et quand on prétendra que Bernardin fut un aventurier et qu'avide de contracter un riche mariage, il refusa d'épouser la modeste Virginie Taubenheira, nous répondrons avec assurance : « Prenez garde, Virginie Tau-
benheim n'était point née quand Bernardin refusa de l'épouser... Affirmez, affirmez ; cependant vérifiez les « sources. »
7 janvier 1905.
t ARMAND MARQUISET, SOUS-PRÉFET
Continuons l'histoire de la société en reconstituant quelques types sociaux. Marius-Ary Leblond, écrivains actifs en quête d'idées originales, ont essayé, avec une certaine érudition et quelque hâte, d'établir d'après les romanciers d'aujourd'hui les caractères essentiels de la société contemporaine. Sans doute, le roman moderne est réaliste. Il peint la vérité. Mais cette vérité n'estelle pas un peu accusée: embellie jusqu'à l'idéal, tournée à la caricature ? On ne peut déterminer qu'avec beaucoup de prudence les traits principaux dune société d'après les romans qui la décrivent. Le livre des frères Leblond est utile. C'est un manuel où nous chercherons des comparaisons. Il ne nous donne point le sentiment absolu de la réalité sociale. Comme çn a plus de sécurité lorsque l'on consulte les souvenirs écrits par des hommes simples, au soir de leur vie! Ils donnent des témoignages irrécusables. Ils disent sans détour ce qu'ils furent, ce qu'ils firent, ce qu'ils pensèrent, ce qu'ils aimèrent. Et nous avons dans leurs Mémoires des documents sociaux dont l'importance est capitale. Ces Mémoires