‹ Les samedis littérairesChapitre 1 sur 24 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

BIBLIOTHiTQUE INTERNATIONALE d'ÉOITION

B. SANSÛT & C'^

5^, Rue St'André'deS'AriSj SS

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PRÉFACE

Voici un recueil nouveau — le troisième — de Samedis littéraires.

C'est une collection de documents, nécessaires, je le crois, pour V histoire de la société française, pour Vhistoire des rrïœurs littéraires de notre temps et pour Vhistoire de la littérature française du commencement de ce siècle» La faveur du public lettré semble faire que cette collection sera longtemps continuée. Au reste, rien ne m'intéresse que de V établir peu à peu.

L'appui amical de M. Félix Dumoulin, directeur de la Revue Bleue, m' a permis de réunir ces documents en toute indépendance et avec le souci seul de la vérité. J'ai pu omettre tel ou tel « écrivain » dont la notoriété n'a été constituée que par le concours officieux d'une publicité plus ou moins coûteuse. Je ne traite que des écrivains qui réellement, coopèrent à maintenir, ou à étendre Vemire intellectuel de la France, Mais tous ceux dont X personnalité est caractéristique, et dont le rôle st efficace, y sont étudiés tour à tour conscienieusement, sans nul préjugé, et aussi complètelent que possible. Je ne mets dans ces livres que

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V Utile; je prétends Vy mettre presque tout entier.

J* ai parlé de V empire intellectuel de la France. C'est la^question capitale.

Ils sont les meilleurs livres de notre temps ceux qui annoncent l'avenir de la langue française et présagent ainsi Vempire intellectuel de la France. On les aime avant de les avoir lus. Et pourvu que ces livres soient optimistes, ils paraissent bons à ceux qui les lisent. S'ils' sont ardents, ordonnés, méthodiques, on les Juge tout de suite excellents. Vivons avec ces livres qui encouragent! Formons, renouvelons la ligue pour la défense et illustration et propagation de la langue française ; c'est maintenant la véritable ligue du bien public. N'excluons d'elle que les mauvais écrivains. Que cette ligue cherche ses inspirations dans tous les livres qui se succèdent plus nombreux qu'autrefois, supputant, avec des arguments de plus en plus précis, la fortune de notre langue, et qui ne font jamais double emploi.

En même temps que M. Philéa^ Lebesgue publie r Au-delà des Grammaires, nous sommes gratijiés d'une édition du livre de Joachim du Bellay : La Défense et Illustration de la Langue française. Ce livre est toujours nouveau. C'est un livre national. Quelques-unes de ses idées ne sont plus applicables à notre époque. Les sentiments qui l'inspirent ont une force encore jeune.

Les espérances de Joachim du Bellay plusieurs fois réalisées n'ont pas cessé d^être nos espérances : dans le monde modifié elles se réaliseront une fois de plus : < Le temps viendra (peut estre) s^ écriait du Bellay, et je l'espère moyennant la bonne destinée françoise que ce noble et puissant

PRÉFACE m

royaume obtiendra à son tour les resnes de la monarchie, et que nostre langue... qui commence encore à jetter ses racines, sortira de terre et seslèvera en telle hauteur et grosseur qu'elle se pourra égaler aux mêmes Grecs et Romains, produisant comme eux des Homères, Démosthènes, Virgiles et Cicerons, aussi bien que la France a quelquefois produit des Périclès, Nicées, Alcibiades, ThémistocleSy Césars et Scipions. » Justement du JBellajy donnait à ses contemporains des conseils dont les nôtres ont fort besoin. Il les excitait à avoir confiance en eux-mêmes. « Je ne veux pas donner si haut los à nostre langue, pour ce qu'elle n* a point encore ses Cicerons, et Virgiles; mais J'ose bien a^seurer que si les scavans hommes de nostre nation la daignojyent autant estimer que les Romains faisoyent la leur, elle pourroit quelquefois, et bien tots, se mettre au rang des plus fameuses. >

Et encore : < Pourquoy doncques sommes-nous si grands admirateurs d'autruy ? pourquoi sommes-nous tant iniques à nous^mêmes^ » Nous sommes prompts à nous juger méchamment. Hier Wells le constatait à son tour: « Il existe dans le monde une prédisposition que partagent les Français eux-mêmes à dénigrer grossièrement ce qui est français et à douter de la durabilité des entreprises françaises. » Notre empire doit naître de la prépondérance de la langue française dans la vie universelle des intelligences. Gardons-nous des doutes mortels aux grands efforts. Ayons au contraire cette belle confiance de Peletier du Mans qui chantait au temps de du Bellay :

IV PRÉFACE

Tescri en langue maternelle Et tasche à la mettre en valeur Affin de la rendre éternelle Comme les vieux ont fait la leur : Et soutien que c*est grand malheur Que son propre bien mespriser Pour Vautruy tant favoriser!

Voilà les sentiments que nous devons avoir. Des écrivains étrangers les ont. Notre foi serait-elle moindre que la leur en nos destinées intellectuelles ? M. Philéas Lebesgue est attentif aux idées de Wells encore qu'elles lui apparaissent comme les divinations d'un aventureux esprit.

Ce qui est à mon sens le plus caractéristique ce n'est pas la conviction profondément réfléchie de Wells que notre langue française est appelée à la suprématie ; cest V accord d'autres observateurs étrangers avec Wells ^ et par exemple l'accord de Novicow. Nous avons été sensibles aux prédictions favorables de Wells. Nous n^ avons pas voulu voir qu'elles obtenaient toute leur vertu de leur concordance avec les prédictions faites par d'autres savants accoutumés à observer la vie européenne.

Wells déclare sans ambages que, dans le conflit des langues^ la victoire du français est probable^ à peu près certaine. L'anglais, l'allemand^ le français sont des langues agrégatives. Mais une partie de l'extension de la langue anglaise est due surtout aux facultés prolifiques plus grandes des peuples parlant originellement anglais^ à Vémigration en des contrées de langue anglaise de groupes d'étrangers trop peu nombreux pour résis-

PRÉFACE V

ter à la contagion ambiante, et à la contrainte exercée par un peuple ajyant la prépondérance politique et commerciale^ mais trop illettré pour acquérir volontiers la connaissance des langues étrangères. Or, aucune de ces causes n'a une permanence essentielle. Wells examinant la question de plus près, conclut que V extension de l'anglais « ejv face des langues en apparence beaucoup moins commodes » a été très lente. « L'anglais n'a pas encore réussi à remplacer la langue française dans le Canada français et son ascendant est douteux même aujourd'hui dans l'Afrique, du Sud après un siècle de domination britannique. »

Il faut accepter les règles générales formulées par Wells, du développement d'une langue au détriment des autres langues, i^ Le facteur décisif en cette matière, est la somme de science et de pensée que l'acquisition d'une langue offrira à l'homme qui l'apprend. » En conséquence, dit Wells, « ce fait prend aussitôt une énorme signification que le nombre de livres publiés en anglais est moindre que le nombre de ceux publiés en français ou en allemand et que la proportion des ouvrages sérieux surtout est de beaucoup inférieure. » Et Wells tient pour ceHain que le déclin de la littérature anglaise amènera la décadence de la langue anglaise et son impuissance à se propager.

Le français et l'allemand lutteront Vun contre Vautre pour la domination, et le français vaincra.. L'allemand, en effet, (je cite le témoignage de Wells), est une langue peu attrayante, peu mélodieuse, difficilement maniable et affligée d'un alphabet hideux et confus que l'Allemand, patriote

VI PREFACE

à outrance et à contre-sens, ne veut pas abandonner. D'ailleurs y la langue allemande se heurte à des frontières ennemies : iljy a des peuples hostiles qui redoutent la prépondérance germanique et qui ont pris à cœur d'empêcher V emploi de V allemand. Le français^ au contraire, est une langue aimable. Sa littérature cariée assure aux intelligences avides un festin délicat et copieux* Tout porte à croire que dans la bataille que se livreront le français et r allemand pour la conquête linguistique de V Europe^ le français restera maître, * Et vers Vun 2000 les langues secondaires de V Europe tendront de plus en plus à devenir les dialectes annexes de communautés bilingues qui, vraisemblablement , parleront toutes le français.

Rêves! Hypothèses! Chimères! Mais remarquons au moins que Wells n^est point le seul qui ^'abandonne à ces rêves, se plaise à ces chimères^ et construise allègrement ces hypothèses. Les idées de Novicow correspondent aux siennes. Et cette rencontre — même dans Vutopie — d'esprits si différents, représentants de cultures et de civilisations si différentes, n'est pas négligeable,

Novicow examine tour à tour « les facteurs » de l'expansion de la langue française. Il voit les qualités de cette langue qui garantissent sa clarté et sa limpidité. Et si l'attrait d'une langue est en raison directe de l'attrait de sa littérature, la littérature française — où l'on doit comprendre les ouvrages scientifiques — augmente la faculté de développement de la langue. Cette littérature française est plus agréable, plus utile. Elle est plus accessible parce que l'esprit français possède le goût. Du Bellay s'extasiait jadis devant les char-

PRÉFACE VU

mes du pays français : « Je ne parler ay ici de la tempérie de Vair^ fertilité de la terre, abondance de tous genres de fruits nécessaires pour Vaise et entretien de la vie humaine et autres innumérables commodités que le ciel, plus prodigalement que libéralement a élargjr à la France... Je suis content que ces félicités nous soient communes aveC" ques autres nations, principalement V Italie ; mais quant à la piété, religion, intégrité de mœurs, magnanimité de courage et toutes ces vertus, rares et antiques (qui est la vraye et solide louange), la France a toujours obtenu sans controverse le prc' tnier lieu. » Novicow, avec beaucoup plus de calme et sans lyrisme de style, constate les qualités françaises et Vaide qu'elles apportent à V expansion de la langue. « La France est en tout un pays de moyennes. Elle n^a pa^ les montagnes les plus hautes du monde, ni les plaines les plus étendues, ni les fleuves les plus larges, ni les campagnes les plus fertiles. On dirait que V esprit français s'est moulé sur la nature du pays. Il possède, au suprême degré, V aptitude au juste milieu, le goût, com,me on dit en d^autres termes. Les productions littéraires de la France ont un caractère interna' tional, parce qu elles peuvent plaire également à toutes les nations. » Ensuite^ et surtout : « Pour le raffinement de la vie, des mœurs et des senti' ments, la France, en général, et Paris en particulier , tiennent aujourd'hui la première place. Cela donne aussi aux productions littéraires de la France un immense avantage sur celles des autres pays. » Qui donc contesterait et ce fait, et V avantage qui en résulte nécessairement ! Ajoutez, je rai déjà dit — ("FoiV 'Samedis littéraires, tome II),

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