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LE CHEVALIER D ÉON

habits de femme et que, dupa de ce déguisement, l'impératrice Elisabeth avait admis le jeune officier dans le cercle de ses filles d'honneur où il n'avait point exercé de ravages. On plaisantait alors, et les conversations sur le sexe du chevalier d'Éon étaient des plaisanteries de fort bonne grâce. Les oisifs qui sont aussi les badauds provoquèrent une série de paris sur cette énigme imprévue. Des polices d'assurances furent contractées au Brook's et au White's Club. Les cafés affichèrent la cote et des bordereaux qui nous ont été conservés montrent que les enjeux s'élevçiient couramment à plusieurs milliers de guinées. On prétend d'ailleurs que l'artificieux chevalier profitait des spéculations engagées à son sujet. Il s'en défendit vivement; mais, loin de prouver rien, il se contentait d'écrire avec pudicité. « Je suis assez mortifié d'être encore tel que la nature m'a fait et que le calme de mon tempérament naturel ne m'ayant jamais porté aux plaisirs, „cela a donné lieu à l'innocence de mes amis d'imaginer tant en France qu'en Russie et en Angleterre que j'étais du genre féminin et là malice de mes ennemis a fortifié le tout (1771) ».

Plus tard, cette modification, qui était une métamorphose, donna lieu à des incidents que leur vulgarité rend inexcusables.

N'êtes-vous pas choqués lorsque la question du sexe de d'Eon dévient en 1775 (et il n'a pas moins alors de quarante-huit ans ; débat retardataire !) une affaire d'État. Le ministre Vergennes, redoutant quelqu'un de ces scandales qued'Lon tenait en réserve, envoya Garon de Beaumarchais à Londres, à cette fin qu'il obtînt de d'Éon la déclaration solennelle qu'il était une femme et qu'il s'engageait à porter l'habit féminin. « Les promesses par écrit d'être sage ne suffisent pas pour arrêter une tête qui s'enflamme toujours au seul nom de Guercljy, écrivait Beaumarchais au ministre. La déclaration positive de son sexe et l'engagement de vivre désormais avec ses habits de femme est le seul frein

qui puisse empêcher du bruit et des malheurs. Je l'ai exigé hautement et je Tai obtenu. » Plus choquante, encore est la curiosité que suscite l'extraordinaire d'Eon. Il se déclarait prêt à « faire couvrir sa tête dragonne d'un voile sacré dans un couvent de nonnes. » En attendant il réclamait un trousseau des bontés du roi. Marie-Antoinette, frivole et un peu sotte, s'intéressait aux infortunes de cette fllle si intrépide. Elle ordonnait que le trousseau serait confectionné à ses frais. Mile Bertin, la célèbre marchande de modes, couturière de la reine, eut la première le singulier honneur d'emprisonner sous les jupes décentes, et, si je l'ose dire, austères d'une vieille et noble demoiselle, le bouillant capitaine de dragons. Pour le reste de sa garderobe, d'Éon s'adressa à M"* Maillot, marchande de modes plus modeste et à M"' Barmant « faiseuse de corps flexibles et élastiques. » Le sieur Brunet, perruquier, rue de la Paroisse, fut chargé de lui accommoder une « coiffure à triple étage ».

Voltaire ricanait selon son habitude : « Je ne puis croire, écrivait-il de Ferney au comte d'Argental, que ce ou cette d'Éon ayant le menton garni d'une barbe noire très épaisse et très piquante soit une femme. » D'Eon raillait comme il avait coutume. Il écrivait à Vergennes : « Depuis que j'ai quitté mon uniforme et mon sabre, je suis aussi sot qu'un renard qui a perdu sa queue. Je tâche de marcher avec des souliers pointus et de hauts talons, mais j'ai manqué me casser le col plus d'une fois ; au lieu de faire la révérence, il m'est arrivé plus d'une fois d'ôter ma perruque et ma garniture à triple étage que je prenais pour- mon chapeau ou pour mon casque. » Mais tant d'autres le prenaient au sérieux! Le 21 octobre l777,jour de Sainte- Ursule, ainsi qu'il a soin de le noter dévotement, "' chevalier d'Éon, ancien capitaine de dragons, ancie ministre plénipotentiaire de France à Londres, « repr sa première robe d'innocence pour paraître à Versa? les, comme il avait été ordonné par le roi et les- mini

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; 1res. > Chacun voulut voir cette femme extraordinaire, simplement vêtue et qui pour tout joyau portait sur son ^ cordage une croix de Saint- Louis gagnée sur le champ de bataille aussi bien que dans les ambassades. C'était une merveille pathologique On lui écrivait, on Tinvitait, on le fêtait, on l'admirait. Ses anciens camarades de régiment se rappelaient à son souvenir. Hélas ! il lui restait encore trente-cinq ans à vivre !

On le fêta d'abord. Puis ce furent des expédients, puis des exhibitions, puis la détresse.

Pendant la Révolution, le loyalisme des sentiments républicains de celle qui se laissait appeler « la citoyenne Geneviève » ne lui valut pas le rétablissement par la Convention de la pension que lui faisait la royauté et dont les quartiers ne lui étaient plus payés depuis 1790 D'Éon dut se faire une sorte de gagne-pain de l'épée qu'il ne lui était plus permis de mettre au service de son pays, et se vit réduit à prendre part à des assauts publics. Il y gagna du moins une véritable renommée. Il eut pour adversaires les meilleurs escrimeurs de l'Angleterre, le chevalier de Saint-Georges lui-môme et les battit plus d'une fois. D'Éon n'était pas d'ailleurs un escrimeur novice. Déjà vers 1750, lorsque, tout jeune avocat au Parlement de Paris, il écrivait pour se faire remarquer d'érudits traités d'histoire ou d'économie politique, il s'y était distingué. Il n'avait fait que développer cette science des armes au cours de sa vie aventureuse et durant sa carrière à l'armée.

Aussi son âge avancé ne l'empêcha-t-il pas de faire honneur à une réputation que son nouveau sexe rendait tout à fait exceptionnelle. Bien qu'il reprît d'ordinaire pour tirer en public son ancien uniforme des dragons, d'Éon fit plusieurs fois assaut sous un costume miféminin et mi-masculin. Au mois de septembre 1793, il prit part dans ce bizarre accoutrement à un tournoi que le prince de Galles présida lui-même. Il y remporta sur un officier anglais un brillant succès et des estampes qui sont aujourd'hui recherchées fixèrent le souvenir

(le cette solennité qui ne ressemblait à aucune autre. Le profit que lui procurait ce précieux talent le détermina môme à entreprendre hors de Londres de véritables tournées. Les Gazettes anglaises relatent le succès qu*il obtint à Douvres, à Canterbury, à Oxford. Ce fat au cours d'une de ces tournées à Southampton qu'arriva, le 26 août 171^6, le malencontreux accident qui devait brutalement mettre fin aux succès d'escrimeur que la chevalière d'Éon remportait encore à J'âge de 69 ans. Le fleuret de son adversaire se cassa, lui faisant une sérieuse blessure. D'Éon fît publier dans les journaux le certificat des médecins qui l'avaient soigné, et une adresse où, remerciant le public des marques d'intérêt qui lui avaient été données, il déclarait avec amertume qu'il serait réduit désormais à « couper son pain avec son épée ». Sa blessure le retint au lit quatre mois. Des qu'il fut transportable on le ramena à Londres où il eut à subir une longue convalescence. Il fut recueilli par une vieille dame anglaise son amie, Mistresa Mary Cole, et réduit à vivre platerîient. Il le constatait avec mélancolie: « Ma vie se passe à manger, boire, dormir; à prier, à écrire et à travailler avec mistress Cole, à mccommoder le linge, les robes et les bonnets. » Charlotte-Geneviève, Louise, Auguste, Andrée Timothée d*Éonde Beaumont. écuyer, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de dragons, ministre de France en Angleterre, mangea, but, dormit, pria, raccommoda le linge, les robes et les bonnets jusqu'en 1810.

Cette interminable décadence du chevalier d'Éori est douloureusement vulgaire. Elle est lamentable. C'est la triste fin d'un ambitieux. Méritait-il seulement que l'histoire le considérât, si son ambition ne le relevait! 11 faut voir ainsi d'Éon: un ambitieux, un bel ambitieux qui crée toutes les circonstances favorables à son ambition, lutte contre les circonstances hostiles avec l'entr^iin le plus plaisant, semble arriver aux places enviées, puis, n'ayant que ce défaut de ne point

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savoir temporiser quand c'est jastemeni la temporisation qui lui ser^atit le plus avantagetise, perd un peu là tête et n'a jamais le loisir de la retrouver complètement.

Son destin est un des plus instructifs documents des mœul's sociales d'un siècle: et c'est pourquoi MM. Homberg et Jousselin ont été judicieux de consacrer à d'Éon leur travail patient. Je ne parle point de ces mœurs agréables et polie/3 qui font le charme parfois extravagant de la société française au xvni® siècle : la vie du moindre gentilhomme inhabile aux gestes historiques permet mieux de faire paraître ces mœUrs en leur séduction ordinaire. Celle de d'Éon est exception-' nelle. Il est un aimable cavalier d'un siècle cavalier. Mais il est surtout un ambitieux qui eût poussé son effort d'accroissement dans tous les temps et sous tous les régimes. Il prit le sourire de son siècle. Il eût adopté la rudesse d'un autre. Il a une petite signification historique parce qu'il montre la puissance des mœurs sociales au xvni® siècle encore contre un homme extraordinairement intelligent, qui avait cette faiblesse de n'être point de grande naissance.

D'abord, tout jeune, en 1762, prompt aux imaginations, il rêve d'une sorte d'ambassade en Russie. Mais la tsarine meurt, et d'Eon apprend à ses dépens, que si, en dépit de Tinfériorité de son grade et de la petitesse de sa naissance, il a pu se trouver désigné aux yeux du ministre et du roi pour remplir une mission de confiance auprès de la tsarine qui le connaissait depuis plusieurs années et à maintes reprises lui avait marqué sa bienveillance, l'avènement d'un nouveau souverain à Saint-Pétersbourg affaiblissait beaucoup ces raisons particulières. Toutes les « barrières de caste » dressaient de nouveaux obstacles infranchissables à l'ambitieux d'Éon.

Engagé par occasion dans la diplomatie secrète, introduit ensuite dans la carrière régulière, le « petit d'Éon » avait rendu plus que des services. En moins de deux ans, après 1762, il était passé du rôle de secré-

taire à celui de représentant du roi près sa Majesté Britannique et avait troqué le titre et Tuniforme de capitaine de dragons pour ceux de ministre plénipotentiaire. Il n'était plus alors d'ambassadeur de haute noblesse et de grand dignitaire de la Cour de Londres à qui d'Éoivftt tort en le traitant d'égal. Et sans doute, ce n'était point une aventure commune que celle de ce jeune homme de naissaxjce très médiocre qui se trouvait à peine âgé de trente-six ans, représenter le roi de France près la Cour la plus magnifique après celle de Versailles et continuer la mission de M. le duc •de Nivernais, pair du royaume. Cette rapide ascension à travers les hiérarchies les plus strictes et les castes les plus fermées surprenait ceux qui l'observaient équitablement, scandalisait ceux qui lui portaient envie. Notez -le bien, les services du « petit d'Éôn » étaient réels. Ils étaient de grand prix. On ne les contestait pas. Mais d'Éon n'était point né. Libre à lui d'avoir des mérites supérieurs. Mais il fallait bien qu'il s'effaçât devant quelque duc sans esprit. . On lui permettrait par grâce de conseiller le duc et de l'inspirer.. . d'Éon comprenait à merveille la loi sociale d'une époque où ses mérites ne pouvaient point être récompensés. Il écrivait à Praslin, non sans une fierté de très bon ton : 4c Je suis parti fort jeune du point de Tonnerre, ma patrie, où j'ai mon petit bien et une maison au moins six fois grande comme celle qu'occupait M. le duc de Nivernais à Londres. En 1756, je suis parti du point de l'hôtel d'Ons-en-Bray, rue de Bourbon, faubourg Saint-Germain. Je suis l'ami du maître de la maison et j'en suis parti malgré lui pour faire trois voyages en Russie et autres Cours de l'Europe, pour aller à l'armée pour venir en Angleterre, pour porter quatre ou cinq traités à Versailles, non comme un courrier, mais comme un homme qui y avait travaillé et contribué J'ai souvent fait ces courses quoique malade à la mort et une fois avec une jambe cassée. Malgré cela, je suiî si le destin l'ordonne, prêt à retourner au point d'où j

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suis parti. J'y retrouverai mon ancien bonheur. Les points d'où je suis parti sont d'être gentilhomme, militaire et secrétaire d'ambassade: tout autant de points qui mènent naturellement à devenir ministre dans les Cours étrangères. Le premier y donne un titre ; le second confirme les sentiments et donne la fermeté que cette place exige ; mais le troisième en est Técole, « Si un marquis^ monsieur le duc y avait fait la moitié des choses que f ai faites depuis dix ans ^ il demanderait au moins un brevet de duc ou de maréchal,.. » (25 sep-, tembre 1763).

Mais on ne pouvait avoir la hardiesse de nommer le petit d'Éon ambassadeur : il n'avait que l'esprit le plus délié, la plus vive activité, une expérience déjà éprouvée et prouvée. On préféra nommer le comte de Guerchy, qui était meilleur gentilhomme et qui était un sot. Après avoir été dans la grande négociation et si difficile de la paix de 1763, le secrétaire particulièrenient utile de cet ambassadeur éclairé et magnifique le duc de Nivernais, dont il s'était ingénié ensuite comme ministre plénipotentiaire à conserver la tradition et les allures^ d'Éon se trouvait contraint de « secrétariser » de nouveau sous les ordres d'un chef novice dans la diplomatie, court de vues et de moyens et décidé à retirer de son ambassade les avantages d'une riche prébende. Voilà ce qu'il en coûte de n'être qu'un tout petit chevalier. I>'Éon, inconsidéré, entra en guerre contre son ambassadeur. Libelles, procès, scandales. L'ambitieux d'Éon est poussé par la fortune contraire à devenir sans retard un aventurier.

Comme je déplore qu'il n'ait pas eu la force d'attendre ! Je sens bien qu'il n'avait point l'âme d'un aven- 'urier. Il aspirait vraiment à être un grand ambitieux, il toujours aisé dans ses mouvements ! Mais était-il ;i commode d'être ambitieux ? Était-il permis de l'être éellement, profondément ? D'Éon Pétait bien, dans 3U8 les cas, et avec tant de grâce ! Regardez-le partir ans la vie.

Il est de bien médiocre noblesse. Il travaille. Doc* leur en droit civil et en droit canon, il prête serment à la barre du Parlement et entre comme secrétaire chez M. Bertierde Sauvigny, ami de sa famille et intendant de la généralité de Paris. En 1749, il perd en l'espace de cinq jours son père et l'aîné de ses oncles à qui il succède bientôt dans la charge de censeur royal. En même temps, d'autres protecteurs disparaissent qui lui ont déjà marqué leur intérêt: la duchesse de Penthîèvre, Marie d'Esté, et le comte d'Ons-en-Bray, président de TAcadémie des sciences. L'événement toutefois n'est pas inutile à sa carrière car il écrit sur ces deux personnages des panégyriques qui sont remarqués et que reproduisent les gazettes et recueils littéraires du temps. Ce témoignage de gratitude envers ses protecteurs disparus lui vaut dans le public un commencement de réputation et une bienveillance plus active de la part des personnages influents qui s'intéressent à ses débuts. Il est admis dans l'intimité du vieux maréclml de Belle-Isle. 11 fréquente chez le séduisant duc de Nivernais, il pénètre même chez le prince deConti, fort occupé de politique et de poésie, toujours vainement en quête de rimes et de trônes... Le charme de son esprit toujours en éveil, le tour original, vif et piquant, qu^il donne à la conversation, son goût pour la musique et surtout pour la musique italienne, comme aussi un véritable talent dans l'art très estimé alors deJ'escrime, où il avait gagné le titre de grand prévôt, le font vite appré-^ cier et rechercher dans la société, tandis que diverses publications sérieuses, un Essai historique sur les finances et même deux volumes de Considérations politiques sur r administration des peuples anciens et modernes y attirent sur lui l'attention des gens en place, le préservent de tout soupçon de frivolité, lui méritent cette double réputation de brillant cavalier et d'infatigable travailleur qui devait le suivre dans toute sa carrière.

C'est qu'en effet d'Éon cherchait « une carrière *, n'étant pas homme à se contenter longtemps de suc-

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ces de salon. Il harcelait ses protecteurs pour obtenir ; d'eux un emploi où il pourrait se distinguer et gagner la faveur du roi. Le prince de Conti, qui étant le plus influent fut sans doiite importuné plus que tout autre, ; ne put s'empêcher de remarquer le génie d'intrigue en même temps que le courage et Tappétit d'aventures du « petit d'Éon ». Il le fit entrer au service secret de la diplomatie royale. Telle était la force de ce jeune ambitieux. Il était prêt à tout, excellent pour tout. Ne le disait-il pas ! « Si vous voulez me connaître, Monsieur le duc, je vous dirai franchement que je ne suis bon que pour penser, imaginer, questionner, réfléchir, comparer, lire, écrire ou pour courir du levant au couchant, du midi jusqu'au nord et pour me battre dans la plaine ou sur les montagnes. Si j'eusse vécu du temps d'Alexandre ou de Don Quichotte, j'aurais été sûrement Parménion ou Sancho Pança. Si vous m'ôtez delà, je vous mangerai sans faire aucune sottise, tous les rêve- ; nus de la France en un an et, après cela, je vous ferai ; un excellent traité sur l'économie (176i). » Et toutes ' ces ambitions furent inutiles, et toutes ces aptitudes furent inutilisées. D'Éon vivait en un temps où la récompense du mérite s'appelait une marque de faveur et il ne le voulut comprendre qu'à demi. Peut-être bien encore que ce chevalier merveilleusement intelligent et ! d'une activité fantastique n'était pas aussi bien équilibré qu'on eût pu le souhaiter.

Il devint donc aventurier, car les aventuriers sont des ambitieux qui tournent mal. Si ses entreprises avaient \ été heureuses, on admirerait la richesse étonnante de son intelligence. Je crois bien que sa correspondance ; deviendrait ou serait devenue déjà un ouvrage lu de beaucoup de Français, car ses lettres sont vives et prestes, animées d'une raillerie toute moderne, elles m'en- I chantent. Ses entreprises furent malheureuses, et on ! est contraint de suivre les vicissitudes d'une existence . oivd'Eon n'a plus qu'une préoccupation : faire argent de tout...

38 i LES SAMEDIS LITTÉRAIRES

Carrière manquée. Héros manqué. Ambitieux manqué : nous avons enfin la vérité sur ced'bon, qui échoua si bien dans sa vie ardente. La vérité ne se laisse connaître que peu à peu, le premier historiographe de d Éon pensa que l'erreur est le meilleur chemin qui conduise à la vérité. Et il conta des fables. Le duc de Broglie écrivant le Secret du Boi fit de la politique. M. Letainturier-Fradin fit de Tescrime. Cet historien était trop escrimeur pour ne pas vouloir que le chevalier d'Éon ne fût ni plus ni moins qu'une femme. L'Angleterre fut toujours clémente à d'Eon qui l'aima. C'est là qa'il trouva son premier historien ; J, Buchon Telfer écrivit minutieusement l'étrange histoire du chevalier d'Éon de Beaumont. Sans doute, MM. Homberg et Jousselin n'auraient fait que traduire ce livre en français s'ils n'avaient, au hasard d'une vente, découvert des documents inédits. Ainsi devient-on historien quand on a de la culture et le goût du temps passé. MM. Homberg et Jousselin achètent d'aventure les papiers et la correspondance que le chevalier d'Éon conserva jusqu'à sa mort et qui, confisqués alors par un de ses nombreux, créanciers, demeurèrent oubliés pendant plus d'un siècle au fond de l'arrière-boutique d'un libraire anglais ; et ils écrivent un bon livre. Ils précisent les' faits, lis les disposent en leur ordre régulier. Mystère des collaborations littéraires ! Le livre de ces deux historiens est bien sagement écrit. Il y manque cette verve qui n'est pourtant pas incompatible avec le souci de la vérité. M. Homberg et M. Jousselin n'ont voulu affirmer àeux deux qu'une personnalité assez effacée. Parce qu'ils redoutaient les couleurs disparates, ils ont banni toute couleur de leur récit. Du moins, il lui ont laissé la plus persuasive clarté. Leur œuvre est utile, « le, petit d'Eon »y qui n'eut pas da chance en sa vie, obti< it après sa mort quelque compensation. Cet aventuriei a en MM. Homberg et Jousselin des historiens tels qi il n'en eût pas eu de meilleurs si la fortune lui avait p< -. mis de rester jusqu'au bout un vaillant ambitieux.

27 août 1904.

Vous voyez ce jeune écrivain.

Il a écrit des vers que ses amis n'ont peut-être pas oubliés. Il a écrit un roman qui, selon l'expression accoutumée, n'a pas passé complètement inaperçu au temps où l'éditeur le publia, mais dans lequel nul ne songe plus à chercher un témoignage des idées et des sentiments du jour, non plus qu'une œuvre significative de la littérature contemporaine. Et maintenant André Lebey, esprit actif, s'applique à des études d'histoire.

Cet écrivain moderne et, ainsi que l'on disait (oh ! comme elles disparaissent vite les expressions créées ces dernières années !) moderniste, a subi la séduction très puissante d'une époque déjà lointaine qui n'est jamais indifférente aux amis des grands efforts rénovateurs de l'art et des individualités hardies. Après avoir analysé l'âme singulière de Laurent de Médicis, il établit, non sans documentation ni sans imagination, la psychologie peu banale du Connétable de Bourbon. Ne croyez pas que André Lebey soit homme à s'exiler dans un temps môme fertile en émotions de toutes sorte . Les sujets et les moments les plus différents attira it sa curiosité véhémente. Épris de la Renaissance, il se plaît en outre à l'histoire moderne. Il annonce^ et Si is doute a-t-il écrit déjà, un livre où il expliquera à sj manière Napoléon 111. Ne retenons qu'un fait, plus Cî actéristique que tous les autres, plus hcuerux à mon

gré, c'ast qu'un écrivain des générations les plus récemment veiittf>s à la littérature, amateur ardent de toutes les manifestalioQS de la vie littéraire dont nous sommes les témoins, est néanmoins capable du recueillement nécessaire aux oeuvres historiques. Il a discerné Ja vanité de ces ouvrages romanesques qui pullulent, et dont il n'est point encore las. Il en a discerné déjà la vanité ; et pourtant il en écrira encore. Mais il sait que le roman peut être, à cause d© sa variété même, la distraction jamais épuisée d'un homme prompt à exprimer ses impressions. L'histoire appelle à des tâches plus nobles et plus utiles. C'est comme historien que André Lebey retiendra l'attention de son temps. Qu'il n'entreprenne point des travaux trop frag-' mentaires et trop disparates, et je suis sûr que, par ses œuvres d'histoire, il gagnera, pour la conserver longuement, une réputation naturellement plus stable et de meilleur alôi que la renommée surprise pour quelques heures ou quelques semaines par des romanciers... Voici donc qu'un écrivain qui n'a point blanchi sous le harnais universitaire — qui sait cependant si André Lebey n'est point un jeune chartiste tombé sur le boulevard î — est avide d'exécuter des travaux auxquels les universitaires français si méthodiquement laborieux, si habiles à pénétrer profondément les secrets incertains du passé, demandent leur gloire discrète, mais universelle et persistante. Qu'on n'aille point discuter trop rigoureusement sa documentation parfois indécise et dont il est toujours disposé à noter les mérites excellents, son argumentation abondante et, d'aventure, téméraire, la vigueur même de son imagination qui l'entraîne à se former une conception en quelque sorte préalable de son héros et à trouver dans tous les événements et dans tous les textes une justification

, empressée, si je peux dire, de sa conception ! Qu'on n'aille pas surtout l'incriminer pour la verve littéraire

tle son récit, la couleur dont il l'anime, l'émotion qu'*l \ insinue avec une adresse qui ne se dérobe pas to -

rç

jours aux regards. Si cet art ûe se dépense que pour des faits controuvés ou hypothétiques, il est dangereux ; s'il est consacré à exposer dans toute leur vérité des faits réels, il met la vérité elle-même en relief, il est au plus haut point avantageux à l'histoire.., Joseph Prudhomme le dirait comme moi. Puissent tous les critiques avoir le courage de parler, lorsqu'il est besoin, comme Joseph Prudhomjoae !

J'avoue qu'en notre âge de surproduction littéraire, je ne vois pas de meilleur emploi aux activités des écrivains nouveaux que les études historiques, si ce n'est les études sociales. Ils courent tous la chance de nous enrichir d'un fait vérifié. Qu'ils estiment cette ^.chance à son prix! Et je ne souhaite rien de mieux pour ces écrivains, que leur générosité d*esprit aventure loin des sentiers battus où fleurissent, permettezmoi cette métaphore, les fleurs vulgaires des romans parisiens, je ne souhaite rien de mieux que le jugement courtois, l'attention point trop dédaigneuse de ceux qui sont les dépositaires des méthodes scientifiques et consacrent leur existence sévère à utiliser ces méthodes...

Il n'est pas improbable que André Lebey soit récompensé en gloire et en influence des travaux ardus qu'exige l'élaboration d'une œuvre solide. A-t-il écrit la biographie définitive du Connétable de Bourbon ? Il est beau de rester, pendant des années et encore des années, aux yeux des hommes d'élite que le connétable de Bourbon ne laisse pas complètement insensibles, l'historien de cet homme aussi grand peut-être qu'il fut infortuné et funeste... Mais André Lebey n'exprime que de modiques prétentions. Il vise à obtenir, U le dit, quelques rares lecteurs. Il se tient pour satisfait s'il est un auxiliaire non méprisable de celui qui voudra employer dix ans de sa vie à écrire une histoire du Connétable. Le sort de cet historien intermédiaire n'est pas plus mauvais pour cela. Les historiens se succèdent assez vite, et un grand nombre de livres ont été

publiés sur les mêmes sujets. Du moins, ils ne périssent pas tout entiers. Ceux qui viennent beaucoup après eux ont le soin de les discuter. Aussi longtemps le connétable de Bourbon passionnera quelques hommes, aussi longtemps on invoquera les noms de Marillac, d'Antoine de Laval, de Brantôme, de Paul Jove, de Martin du Bellay, de Varillas, de Dreux du Radier, de Gaillard, de Le Perron, de Guiffrey à qui nous devons certaines vérités et certaines erreurs touchant le connétable, aussi longtemps sera conservé dans un milieu de culture raffinée le souvenir d'André Lebey... De quels romanciers vous souvenez-vous, dites-le, qui furent contemporains de Marillac, d'Antoine de Laval, de Brantôme, de Paul Jove, de Martin du Bellay, de Varil^ las, de Dreux du Radier, de Le Ferron, de Gaillard ? De quels romanciers gardera-t-on la mémoire qui appartiennent à la génération de Guiffrey ou bien à celle d'André Lebey ? On aura ojublié totalement les romanciers les plus fameux de notre temps et quelques esprits distingués pendant les siècles futurs chercheront le livre d'André Lebey dans la poussière conventionnelle des bibliothèques. André Lebey n'a point choisi un domaine infertile. Il peut l'exploiter avec persévérance!...

Et quel plaisir doit-il éprouver à vivre en la compagnie de cet énigmatique Charles de Bourbon! C'est un héros de qualité. On eût dit, il y a dix ans : qu'il est plus « suggestif », que tous les héros de roman. André Lebey l'a bien étudié et il l'a beaucoup aimé.

André Lebey a montré avec une louable exactitude la lutte de la royauté contre le dernier des grands féodaux, les rois redoutant la puissance, et la richesse, et l'éclat de ce grand seigneur, et brisant tout cela par l'omnipotence de l'injustice. Il Ta même montré a^^^c un scrupule excessif et n'a pas suffisamment suppi jé que ses lecteurs pouvaient connaître ce qui est un it historique élémentaire. Qu'importe ! Il vit la vie de îe temps. Il sent la jalousie de François P' le jour m* le

du couronnement où le somptueux connétable accomplit les devoirs de sa charge, et le jour de l'entrée à Paris qui fut la plus triomphante qu'on pût voir. « En laquelle entrée fut mondit sieur de Bourbon très richement accoutré et son cheval et ses écuyers, pages et laquais à ladite entrée, et encore mieux au souper du roy, au palais, là où ledit sieur avait une robe longue de drap d'or contenant douze aunes qui avaient coûté quatorze vingt écus d'or au soleil l'aune, payée comptant, fourrée de martres zubelines et son bonnet chargé de bagues jusques à la valeur de 100.000 écus. Et fut dit qu'il n'y en avait aucun en la compagnie qui fut si bien ni si richement accoutré qu'était le dit sieur de. Bourbon et connétable de France. »

Il sent s'accroître la jalousie du roi au camp du Drap d'Or^où le luxe du connétable approchait de trop près celui de son maître ; s'accroître encore au moment où le roi vient à Moulins pour servir de parrain au fils chétif du connétable. C'est la lutte qui se prépare entre François I®' et son vassal trop fort, lutte étrange où le roi flatte celui qu'il va combattre et le craint plus que jamais à l'heure où il pense l'anéantir.

Il fallait s'attendre à ce que André Lebey dépeignît passionnément le destin atroce de cet homme exceptionnel que fut Charles de Bourbon. Mais sans doute a-t-il abusé de cette « psychologie littéraire » à laquelle sont condamnés les jeunes écrivains d'aujourd'hui, car la génération précédente pèse encore de tout son. poids sur eux. On le devine à la manière dont il débute en se sachant gré d'une telle solennité appropriée, croit-il, à la magnificence triste du sujet :

« Il est peu d'existence aussi tragique que celle de Charles III, duc de Bourbon et de Châtellerault, comte de Clermont-en-Beauvois, de Montpensier, de Forêts, d'Auvergne, vicomte de Cariât et de Murât, seigneur de Beaujolais, de Combraille, de Mercœur Annonay, de Roche-en-Régnier et de Bourbon-Lanceys, pair et chambrier, lieutenant général du roi en ses pays de

Bourgogne et de Languedoc, connétable de France ; cependant le malheur y apparaît si tolal qu'il se métamorphose en une sorte de gloire funèbre. La destinée a poursuivi cet homme d'une façon implacable, sans lui permettre de se ressaisir ni de s'écarter de la mauvaise route où elle le maintenait, et sous l'invisible main qui le poursuit vers la mort, pas une fois l'élu de cette tâche aride n'a baissé la tête. » Littérature!

Il distingue trop facilement l'honneur des époques.

< Il est des outrages dont on ne peut pas ne pas se venger. Tout le monde, ainsi que cela se pratique si facilement à notre époque, ne réussit point à vivre côte à côte, en bonne intelligence, avec le souvenir d'une injure acceptée et, par conséquent, avec le mépris de soi-même. » Littérature!

Qu'est-ce à dire lorsqu'il disserte sur l'ambition et sur ses effets !

« A cette époque, les ambitions étaient précoces et n'attendaient pas pour se manifester ; on se trouvait plus tôt d'aplomb en face de la réalité, on vivait plus complètement avec moins de réticences et, tout compte fait, la vie quoique moins facile et plus dangereuse, pour cela môme aussi devait être plus intéressante que maintenant. » Littérature !

Littérature encore lorsque André Lebey s'applique à nous présenter en Charles de Bourbon « un beau traître ». Il le voit devant son destin toujours raidi, grand, mince et robuste, lier dans une allure de défi avec sa barbe à l'espagnole et son turban à aigrette, moins pompeux que ne l'a réprésenté Titien, mais aussi hautain, les yeux durs, la mine figée dans une résolution qui empêche la tristesse d'apparaître. Jamais il ne s'abandonne selon la morale naturelle de gentilshommes de son époque, qui, tout de suite, le mieux qu'ils peuvent et en ne raisonnant que le strict nécessaire, font face à l'action. « Il domine ses scrupules dès qu'il a reconnu que sa sûreté personnelle et ses biens menacés l'y autorisent : il commande à ses

angoisses ; sa résolution une fois prise il va. 11 est à la fois le' spectateur sombre et Tartisan Impassible de son histoire ; il joue sa vie en demeurant au-dessus d'elle, il se possède et se sert de lui-même comme d'une épée, comme d'une belle épée. » Littérature !

Et puis, André Lebey analyse une âme avec prestesse.

Il sait, à n'en, pas douter, que certaines âmes ne peuvent vivre sans honneur et, naturellement' dignes des premières places, n'admettent pas d'en être privées. « Le mérite a le droit d'en vouloir à la sottise qui le néglige ou à la médiocrité qui lui barre la route. » C'est vrai. Que c'est vrai ! « L'inaction forcée tue celui qui se sent né pour de grandes choses et le porte tout naturellement, presque par instinct de conservation, à la vengeance. » C'est vrai. Que c'est vrai î « La vengeance du connétable va un peu loin et choque au premier abord ; le mot de traître inspire le recul et empêche l'intérêt. » C'est vrai, que c'est vrai ! « Puis, à fixer les faits avec plus d'attention, à considérer de quelle manière existait alors l'idée de patrie, à reconnaître les mobiles qui ont forcé ce prince du sang, second du royaume, à s'offrir à Charles-Quint, on s'étonne de lui trouver des excuses ; bien plus on juge que cette trahison n'en était peut-être pas une au sens exact du mot ; on constate qu'agir autrement n'était pas possible pour un tel caractère. > C'est vrai. Que c'est vrai î Mais si le connétable de Bourboii cesse à peu près d'être un traître, il cesse d'être un beau traître. Certainement André Lebey se fait une conception toute littéraire de son héros. Bourbon n'a rien livré. Il a tourné le dos à une ingrate patrie et il l'a combattue au grand jour. « Qu'on se souvienne de CoriolaJi, déclare ce romancier, ce poète. Je n'ai jamais pu lire le beau drame de Shakespeare sans songer au connétable qui, lui aussi, connaissant sa valeur, mais trop haut placé pour les flatteries et perdre son temps en manœuvres de cour, indigné de se voir préférer des

incapables tels que Bonnivel, souffrit trop de ces misères pour les supporter longtemps !

Ne discernez-vous pas, avec l'inspiration littéraire, le plaidoyer pour un traître ! Remarquez-le, André Lebey ne dénature point l'histoire. Sou inspiration littéraire Taide à comprendre le connétable ; son penchant au plaidoyer l'aide à distinguer la vérité favo- . rable dans une vie où l'on est plus disposé à ne rien voir que de défavorable. Le littérateur rend service à l'historien. Mais il présente son héros dans un décor, en beauté.

Réellement, je ne sais si Charles de Bourbon fut ce héros étrange marqué par la fatalité. Le destin s'acharna contre lui. Est-il certain que sa supériorité suscitait nécessairement et partout des méfiances et des haines ? Il fut du moins combattu par tous ceux qui l'entouraient, auprès de Charles-Quint comme auprès de François I°^ Aucun de ses droits ne fut respecté. Nulle ne fut tenue des promesses qu'on lui fit ou des engagements qu'on prit envers lui. Rien ne pouvait lui réussir, môme ses plus grands succès, dira André Lebey qui se plaît aux antithèses.

Ne serait-il pas raisonnable de remarquer d'abord l'inquiétude de son esprit. Ce gentilhomme, d une intelligence extrême et d'une santé débile, est neurasthénique, croyez- moi. 11 a la manie des persécutions cela est certain. Il a conscience de sa valeur qui est rare; mais il se persuade trop aisément que l'univers est son ennemi, l'univers qu'il veut maîtriser. Il abandonne François I^"^, il abandonnera Charles-Quint. Ambitieux de domination, il s'en va finir condottiere. Il aspirait à régner, il meurt aventurier. Son esprit était fiévreux et indiscipliné. Il avait de gigantesques projets, mais if ne comptait point sur le temps pour les réaliser, lui à ui le temps n'appartenait pas. Il devait mourir à tre esept ans, presque grand homme, et traître presque d ix fois, solitaire et malheureux toujours.

Si vous le pénétrez profondément, vous aperce ez

son « individualisme » exaspéré. Charles de Bourbon eut une indépendance et une ambition exceptionnelles dans une situation exceptionnelle, qui ne permettait ni cette indépendance, ni cette ambition. Il était un 4c homme de premier ordre » parmi de vaillants capitaines un peu sots. André Lebey vous dira : « Ce grand caractère n'atteignait toute sa valeur que là où les autres eussent faibli; un fond mouvementé, tragique et violent était nécessaire à sa silhouette hautaine; elle y apparaissait comme dans un naturel décor. » François I*', roi de belle mine, de haute taille, de large encolure et glorieux ne pouvait comprendre ce caractère-là. Charles-Quint ne le pouvait souffrir. Parce qu'il naquit trop puissant cet ambitieux maladif, capable de réaliser toutes ses ambitions, fut voué à tous les malheurs...

Que de « scènes » en cette vie de héros de drame historique! André Lebey nécessairement les esquisse toutes, lui qui ne peut ici les animer en dialogues. C'est l'amour, vraisemblable, de la mère de François I*% de Louise de Savoie pour le connétable. C'est ensuite la haine implacable de cette vieille femme dédaignée — et cupide — contre le possesseur de tant de biens . Ce sont les progrès dans une àme tourmentée de la tentation de trahir. Ce sont les préparatifs par un esprit calculateur d'une trahison à nulle autre pareille. C'est l'échec par suite de circonstances médiocres de cette trahison grandiose, qui, sur le trône de France, pouvait substituer le connétable à François I®^ C'est la fuite du seigneur le plus puissant de France, qui est contraint de quitter son pays comme s'il s'évadait d'une prison. Enfin, c'est l'épopée de la vengeance : Bourbon '^'ainqueur de François I*'' à Pavie n'obtenant pas les oarations qu'il espère, en proie à toutes les hostiUtés ouses, impatient des contraintes, cherchant furieuseînt à se créer une souveraineté pour affirmer sa supé- >rité et s'en allant mourir d'une mort pathétique sous ' remparts de la Ville Éternelle.

331 LES SAMEDIS LlTTl^RAIRES

André Lebey n'oublie aucune de ces scènes et son récit, esclave allègre du document, se meut avec animation. Le romancier prête à Thistorien tous les services que celui-ci peut réclamer de lui. Et l'histoire du connétable de Bourbon par André Lebey est, au demeurant, une belle œuvre.

3 septembre 1904.

maam

Romancier, Louis Bertrand nous éblouit ; théoricien, Louis Bertrand veut nous éclairer.

Il a écrit quatre romans tous excellemment méridionaux de sujet, de décor, de clarté, de couleur, de mouvement, "d'abondance, de désordre et d'animation. Les idées, les sentiments, toutes les tendances de Louis Bertrand sont si fortes que cet artiste, qui se plaisait à rester impersonnel et extérieur à ses ouvrages, se montre tout entier en eux par la façon dont il conçoit ses milieux, ses héros, s'épanouit en ceux-là et sourit en ceux-ci. Il est à ce point dominé par le monde enso- ^ leilié, multicolore et grouillant qui l'entoure que ses romans se ressouviennent tous les uns des autres, toujours vivants, toujours ardents, mais un peu ressemblants entre eux. Pépète le Bien- Aimé est la réplique du Sanff des Races, Le Rival de Don Juan est la réplique de La Cina. Beaux titres lumineux, beaux livres chaleureux. Une vive et vaillante personnalité. Disons ce mot que les petits bourgeois d'Alger peuvent employer en voyant passer sur le port l'inquiétant et bien-aimé Pépète : les livres de Louis Bertrand ont fait des conquêtes, toutes sortes de conquêtes. Qu'il prenne bien garde de choisir désormais ses triomphes î Pépète se laissait aimer indistinctement par la bouchère Vincente Saillagouse, la marbrière Santita, la vieille Anglaise et la jolie et pure et sensée « petite caille » Angèle Micoud. L'auteur de Pépète doit avoir bien soin de ne

pas rechercher pour ses livres qui ont le suffrage des délicats, les faveurs de lectrices et de lecteurs apparentés à la bouchère, à la marbrière, à la vieille anglaise. M. Louis Bertrand doit fuir les dévots d'un - Willy.

. Il nous enchante, conteur de belles histoires vibrantes et colorées ; il pense nous conquérir, nous convaincre, nous entraîner, doctrinaire, fondateur d'écoles — car Louis Bertrand (tout est facile à sa verve prodigue) a fondé son école lui aussi et rien n'est plus propre à nous instruire sur la vanité de toutes les écoles. Il a écrit son manifeste, lui constamment prêt à écrire des pages indéfiniment éloquentes, il a formulé les préceptes les plus contradictoires à son talent. Il a mis aussi mal d'accord que possible ses théories et ses admirations. Il a prouvé qu'un romancier se connaît toujours médiocrement lui-même. Les pensées de Louis Bertrand d'ailleurs sont véhémentes et ses contradictions sont enthousiastes i

Contradictions de détail, contradictions générales. 11 ne s'agit que de s'entendre et ce n'est pas commode.

Il proclame son culte de Flaubert. Juste reconnaissance car il doit beaucoup à Flaubert et Louis Bertrand est quelque chose comme un Flaubert improvisateur. Une partie de son manifeste est le commentaire de ces lignes de Flaubert dans la Tentation de Saint-Antoine «... Ils ont maintenant des âmes d'esclaves, oublient lès ancêtres, le serment, et partout triomphent la sottise des foules, la médiocrité de Vindividuy^s. hideur des races »... Il invoque constamment les exemples, mieux les leçons de Flaubert. Flaubert passe môme dans ses romans. Louis Bertrand rappelle ce nom dans le Sang des Races; l'infortuné Mantoucher, le Rival de Don Jnan^ invoque lui-même Flaubert avec vivacité. Flaubert e le maître parmi les maîtres. Louis Bertrand le cons^ dère comme l'initiateur immortel de cette Renaissan classique qu'il accélère en la définissant. Pourtant combat avec un vertigineux élan « l'art pour l'ai

c'est-à-dire la foi de Flaubert. Et l'ardent disciple de l'auteur de Salamtnbo ou de la Tentation de Saint Antoine s'irrite indigné contre ces écrivains qui s'excitent sur les cadavres des villes mortes, prennent on ne J5ait.quel plaisir innommable à soulever les linges et à remuer les puanteurs des vieilles corruptions, parcourent l'Asie, l'Extrême-Orient, l'Afrique, tous ces pays où des races neuves grandissent, où des peuples réveillés de leur sommeil séculaire par la menace de l'étranger se préparent à une lutte sans merci contre nous, passent devant toute cette vie frémissante sans rien voir que les débris du passé, que lé clinquant d^une fausse couleur locale, le déchet de l'archéologie et de l'histoire. Il dit, il s'irrite, il s'indigne et, admirable pour la spontanéité valeureuse de son talent, il invoque une fois encore le discipliné et patient Flaubert.

Il nous l'offrira môme comme le dernier des représentants notables de la littérature classique, car il ne tend à rien moins qu'à abattre les ruines du romantisme et du naturalisme qui est une honteuse dégénérescence du romantisme, qu'à restaurer le classicisme lui-môme. Il n'est point lent à déterminer les caractères du classicisme renaissant : effort constant vers l'harmonie et la composition, souci de l'ordre, du choix, de la beauté, culte de la tradition, culte de la vérité humaine, préférence pour les lieux communs, conception poétique des choses, et, pour tout dire, solidité du fond et perfection de la forme, simplement.

On remarque tout de suite que ses romans exaltés ne

témoignent pas de cette composition régulière et sage,

de ce souci de l'ordre et du choix par lesquels s'accom-

lira la renaissance classique. Ils ont tout le lyrisme

ébordant, le pittoresque torrentueux, la fougueuse

assion, la violence colorée, naturelle à un jeune roman-

qoe attardé. Et constatant la lutte du théoricien et du

>mancieren Louis Bertrand, on se prend à croire qu'il

y a pas incompatibilité formelle entre romantisme et

classicisme, et que tel écrivain de nos jours librement inspiré, enrichi par surcroît de la connaissance exacte de notre littérature, peut très avantageusement marier en ses œuvres les dons du romantique et les qualités du classicisme, profiter de toutes les leçons des écoles antérieures à lui, mélanger et fondre en son esprit tous les préceptes et perpétuellement inspiré par tous ses grands prédécesseurs dont l'influence n'est pas aisément secouée par ceux qui l'ont d'abord subie, s'appliquer à un effort rénovateur qui n'est point complètement efficace car l'écrivain ne parvient pas facilement au chefd'œuvre d'où dépendent les destinées littéraires d'une époque, mms qui n'est point complètement inutile parce que Louis Bertrand qui 9. le « tempérament » original et fort a eu Tintuition assez péné^voite de ce que son époque pouvait ajouter aux efforts des époque» préoérdentes. Il arrive ainsi qu'en comparant ses Uvres et ses doctrines, en remarquant que tout son manifeste sur la Renaissance classique est un réquisitoire contre le romantisme et son héritier fâcheux le naturalisme, contre Zola en somme qui fut le naturaliste le plus imprégné du romantisme, on est obsédé par cette pensée que Louis Bertrand procède d'Emile Zola plus que de personne et qu'au romantisme naturaliste de Zola il ajoute seylement ce que peuvent donner la connaissance approfondie de nos lettres classiques, le goût de la tradition et la quiétude d'une âme heureuse et saine, en qui le pessimisme n'a point accès...

On n'hésite plus maintenant sur les caractères de l'œuvre de Zola. Je crois bien que M. Bernard Bouvier, professeur de TUniversité de Genève, dans l'étude élégante qu'il lui a consacrée, vient de préciser tou ses caractères avec la netteté la plus forte et la plw brillante limpidité. Il nous a donné de Zola la critiqt] qui observe les faits, mesure leur valeur et conclu

non pas celle qui iîitttpprète avec fantaisie. La critique de M. Bernard Bouvier est décisive parce qu'elle est inspirée par le goût exclusif de la vérité, et qu'elle traduit une aptitude singulière à la découvrir. Suivons ce guide un instant.

. « Connaîtra la réalité jMnésente, c'est assez. L'art est dans la vie et la vie est toute dans la réalité telle que nous la pouvons observer », voilà, nous dira M. Bernard Bouvier, le principe fondamental d'Emile Zola. N'est-il pas aussi le principe fondamental de Louis Bertrand. Il veut, dit-il, raconter la vie et non plus la réalité ou la nature. Et non seulement cette formule aurait l'avantage d*être plus pratique, de cii^conscrire avec plus de précision les limites de l'observation de l'artiste comme de définir plus précisément son objet ; mais elle exclurait, en outre, ou rejetterait au second plan tout ce qui dans la nature, ne porte point les caractères d'ordre, d'harmonie et de beauté qui sont les caractères essentiels de l'activité vivante. Triomphal, Louis Bertrand ajoute : « Elle écarte ou elle subordonne tout ce qui est amorphe et inorganique, tout ce qui est anormal, hybride et monstrueux. » Ambitieuse doctrine. Mais Louis Bertrand nous persuadera-t-il que Mantoucher le rival de Don Juan qui est entraîné par la brutalité de son amour à la folie, au meurtre, au suicide, n'est pas anormal et n'est pas monstrueux. Quant à Pépète le pêcheur d'Alger, aimé pour lui-même par toutes les femmes, s'il est « nature », je tiens pour certain qu'il n'est pas « vrai ». Et tel quel il ne laisse pas que d'être lui aussi anormal et monstrueux... Mais ce sont là, direz-vous, des impressions. Il reste que Emile Zola protestait, il y a plus de trente ans, que « l'art est dans la vie ». Ainsi fait aujourd'hui Louis Bertrand. Et si Zola avait tort de proclamer que la vie est toute dans la réalité telle que nous la pouvons observer, du moins faut-il convenir que la vie est d'abord dans la réalité et que c'est par la connaissance et la compréhension de la réalité que nous parviendrons

à la connaissance et à la compréhension de la vie tout entière... Louis Bertrand serait donc bien coupable de vouer à l'exécration des écrivains néo-classiques* le naturalisme et son maître, lui surtout qui, s'il' veut chanter la vie, excelle particulièrement à peindre la réalité, la réalité telle que nous la pouvons observer... ... 4f L'indifférence au bien et au mal, au beau et au laid dans le choix des sujets, des types, des actes, du milieu, du langage, telles furent les conséquences de la philosophie de Taine appliquée au roman. » Et l'on admet que Zola ne voulut qu'appliquer au roman la philosophie de Taine... Il fut donc indifférent au bien et au mal, au beau et au laid... Ne reprochez pas à Louis Bertrand pareille indifférence, il serait trop surpris. En effet s'il veut surtout plaire, il écoute aussi tous les autres avertissements du public. Or, « le public nous avertit que notre œuvre n'est pas un divertissement égoïste : mais qu'elle a toujours, même sans y prétendre, une importance sociale. Nous respecterons scrupuleusement cette obligation de servir autrui qu'assuine tout écrivain dès qu'il publie un livre ; et si nous prenons garde de n'offrir que des exemplaires accomplis de chaque être ou de chaque objet — sans prêcher, ni moraliser, nous conférerons par ce seul fait une valeur édifiante à nos écrits... » Voilà l'écrivain social et,nécessairement, moral par la seule peinture de la beauté — (et je me figure que pour lui la beauté n'est rien autre chose que l'intensité de la vie) ! Mais pratiquement, Louis Bertrand est trop assuré qu'un portefaix comme un membre de l'Institut a son intelligence, sa morale, voire sa philosophie et son esthétique, lesquelles dérivent des conditions de son être et de son état, et qu'il est absurde de nier chez lui les manifestations d'une mentalité qui n'est pas la nôtre, comme il sefait puéril de vouloir lui en imposer une qui ne serait pas h sienne... et dans tous ses livres, ses héros ont ur moralité qui dérive peut-être trop directement des coi ditions de leur être et de leur état, et une sorte c

beauté qui résulte trop spécialement de la superbe inconscience avec laquelle ils obéissent à leurs instincts omnipotents... Louis Bertrand disserte comme il veut et il appelle moralité ou beauté ce qu'il lui plaît justement d'appeler moralité ou beauté, mais il aurait tout aussi sagement pu écrire en tête de chacun de ses livres ce que Zola écrivait dans la préface de Thérèse Baquin. « J'ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères... J'ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et par leur sang, dépourvus de libre arbitre el^ entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines et rien de plus ». Il aurait pu écrire comme Zola, considérant la plupart de ses héros : « L'âme est parfaitement absente, j'en conviens aisément, puisque je l'ai voulu ainsi. » Et ils se seraient reconnus à ce signalement et Carmelo de La Cina et Pépète le Bien-Aimé, et Ciapa-Gapia, et tio Centa- Creuz,et Poublanc et Pascualeto le Borgne et Vincente, et Santita, et tant d'autres héros sommaires de Pépète et du Sang des Races, Zola a souvent « cherché la bote en l'homme ». Louis Bertrand proclame qu'il a toujours cherché l'homme : il a souvent trouvé la bête. Je n'ai pas besoin d'ajouter que Pétude sincère purifie tout, comme le feu. Il arrive qu'on ne s'en aperçoive qu'assez tard...

Si vous vous écartez un peu des doctrines pour entrer dans les livres, vous sentirez mieux encore combien le talent de Louis Bertrand est apparenté au génie de Zola. Que Zola ait été un poète, c'est une vérité admise. II tenait au réel, mais son imagination l'amplifiait, l'exaltait sans le dénaturer et ce romanc; r scientifique écrivait de vastes poèmes naturalistes. L uis Bertrand qui se flatte de raconter la vie se flatte a 3si d'être avant tout un poète. Il atteste que la f{ ulté essentielle d'un artiste est l'imagination poéti ue, que l'artiste ne peut pas de toute nécessité perc oir le monde autrement que par la Poésie, qu'a-

moindrir ou supprimer en l'artiste la faculté poétique^ c'est rendre incomplète ou impossible la seule communication qu'il lui soit donné d'avoir avec la réalité, qu'enfin il y a une connaissance poétique des 3 choses... Du Sang des Races à Pépète le Bien-Ainie, de la Cina au Bival de Don Juan vous discernez, en effet, cette simplification poétique des traits et des âmes et le « grandissement » de chaque individu qui devient représentatif de tout son milieu. Rafaël surtout, le charretier du Sang des Races, est le type idéalisé de ces hommes simples qui vivent dans la nature, et cet être primitif a je ne sais quelle grandeur et je ne sais quelle noblesse impressionnantes... Tous les faits de son existence sont empruntés à la réalité méliculeusement observée : il est lui-même une création de poète.

Dans les œuvres de Louis Bertrand comme dans celles de Zola voyez encore ces forces animées de la nature qui emplissent tous les romans et dominent tous les êtres qui y vivent... C'est la beauté du ciel méditerranéen qui fait ce qu'ils sont tous les hommes.. C'est la route qui traversé les solitudes africaines, la route fascinatrice qui attire et retient ceux qui l'ont d'abord fréquentée, et ne les laisse plus maîtres de vivre loin d'elle ; c'est la mer qui, elle aussi, exerce sur tout un peuple le même attrait irrésistible et le façonne à sa guise ; c'est la foule qui entraîne les individus, les commande ; c'est l'amour, l'instinct amoureux, omnipotent qui, progressant avec régularité, affole et supprime les êtres simples ou compliqués dont il s'est emparé : la fruste Vincente, le raffiné Mantoucher...

Faut-il continuer ces rapprochements qu'établit malgré lui le lecteur attentif et bien vite enthousiaste des romans de Louis Bertrand ? Mais Louis Bertrand a précisément hérité de Zola cette puissance créatrice qui était la force supérieure du romancier naturaliste, ce sens de la vie dont les métamorphoses sont extraordinairement variées, les mouvements divers et incessants, ce goût des tableaux vastes, des descriptions si

Il *

L amples (Qu'elles semblent parfois des amplifications, ! cette merveilleuse aptitude à suivre, à peindre le grouil- I lement des êtres et des choses sous le grand ciel étin- L celant...

Loin de moi la prétention de diminuer la hardiesse novatrice de Louis Bertrand, romancier et fondateur d'école, ni de lui attribuer une tâche qu'en définitive, et tout bied délibéré, il n'a peut-être pas entreprise, mais s'il a véritablement apporté quelques idées nouvelles et quelques nouvelles inspirations à la littérature de notre, temps, il n'a certainement pas fait autre chose que ce que, dès 1891, Emile Zola désirait avec une prévoyance admirable et définissait avec une admirable précision. ^« L'avenir, disait Zola à Jules Huret (Enquête sur révolution littéraire citée par Bernard Bouvier), l'avenir appartiendra à celui ou à ceux qui auront saisi l'âme de la société moderne qui, se dégageant des théories toujours rigoureuses, consentiront à une acceptation plus logique, plus attendrie de la vie. Je crois à une peinture de la vérité plus large, plus complexe, à une ouverture plus grande sur l'humanité, à une sorte de classicisme de l'humanisme. »

L'avenir décidera lui-même s'il appartient ou non à Louis Bertrand. Mais puisque par ses réquisitoires contre le naturalisme Louis Bertrand provoque à des rapprochements que son talent appelle, que Louis Bertrand ne tienne pas rigueur à Emile Zola de ses fautes. Il lui doit, à son insu peut-être, ses plus robustes qualités.

Je ne dissimule pas que je préfère aux autres ses deux romans qui sont le moins éloignés de ceux de Zola: Le Sang des Races, Pépèle le Bien-Aimé,,. Et dans La Cina et (Jans le Sang des Races, ce qui approche le plus de la perfection, c'est peut-être, non pas la description fervente, je le sais, des beautés classiques de la vieille terre d'Afrique ou d'Espagne, que la peinture loyalement réaliste de la vie présente à Alger ou bien à Séville. . . Mais voici sans doute la grande nouveauté : le pessi-

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