PRÉFACE XIX
gne de Marcel Boulenger ! Mais je ne sais nul style de correction plus attentive^ plus limpide, plus précise et peut-être plus forte. Chaque mot a son senSy et chacun sa place. Point de mots nouçeauXy sinon ceux qu'exigent les choses nouvelles et c'est une admirable supériorité.
Tous écrivent aujourd'hui. Les tempéraments ardents, fiévreux, peuvent se dépenser totalement pour le renouvellement de la pensée et de la langue. Cela rend plus utile le patient effort d^ écrivains qui maintiennent la langue française, toutes les traditions du vrai langage national, toutes ses qualités d'ordre, de clarté^ de sobriété, d'harmo^ nie qui le font vraiment universel. Telle est Voriginalité de Marcel Boulenger dont la perfection sera plus aimable encore lorsqu'elle sera moins surveillée.
D'ailleurs les noms des écrivains importent peu. J'ai voulu marquer simplement àtle le soin de la langue française, du respect dé là langue frûn^ çaise par les jeunes écrivains^ dont de sa diffusion universelle et persistante doit être le soin essentiel des critiques d'aujourd'hui. D'autre compléteront le peu de vérités que j'ai énoncées. Il suffit.
A chaque jour et à chaque critique sa tâche.
J. Ernest-Charles.
Il doit y avoir quelque impardonnable irrévérence à comparer M. le comte Eugène Melchior de Vogué au commun des mortels et des romanciers. Mais s'il était permis de considérer M. le comte Eugène Melchior de Vogué comme un écrivain ordinaire, c'est-à-dire comme un écrivain très préoccupé de ne devoir sa renommée et sa réputation qu'à ses livres, on s'ennuierait religieusement et respectueusement en la compagnie de ses ouvrages. Et on se saurait gré systématiquement de s'ennuyer en une aussi noble compagnie.
On apercevrait du même regard toute la vie littéraire de cet académicien. Et l'on dirait : En somme, M. le comte Eugène Melchior de Vogué, écrivain tcop heureux dès l'abord, a fait au moins, après M. Ernest Dupuy, un livre utile : Le Roman russe, et il n'est pas beaucoup d'écrivains qui puissent justement se vanter d'en avoir fait autant.
Mais comme, au sortir du roman russe, il ne connaissait rien précisément, il fut contraint d'avoir des foules d'idées générales. En vérité, il pensa sur tous les sujets avec une éminente incertitude. Et lui-même confessera
peut-être qu'il était trop souvent sur les hauteurs pou
2 LES SAMEDIS UTTÉRAIRES
ne pas demeurer fréquemment dans les nuages. Mais si ses idées ont été toujours inconsistantes avec un peu trop de hardiesse et d'insolence, il fit toujours un effort louable pour avoir des idées et pour les exprimer avec splendeur.
Il erra laborieusement, gravement, parmi tous les domaines de la pensée. Parce qu'il avait lu dans le texte les romans russes et leur avait emprunté différentes manières d'être vague, il devint en quelques articles un philosophe social. Il se préoccupa non sans bonheur du malaise de nos âmes, et parce qu'il le déclarait indéfinissable, il se jugea très apte à le définir. Ce malaise existait vraiment. Qui donc, en effet, ne l'a pas ressenti plus ou moins après avoir lu les livres de M. de Vogué! Ce fut l'époque héroïque de sa vie littéraire.
A force d'ignorer de quoi elle souffrait, la société aurait pu périr. Elle préféra survivre. M. de Vogué perdit son emploi philosophique et, comme les temps étaient durs, il devint député. Puis, de la politique, il tomba de toute sa hauteur dans la psychologie. Lourde chute! 11 habilla assez richement ses récits avec les laissés pour compte des grands psychologues. Euxmêmes les politiciens lui inspirèrent un roman : à cette œuvre on voit bien que les politiciens sont médiocres!...
Ainsi M. de Vogtié promène dans tous les sujets et dans tous les mondes sa noble horreur de la précision. Sop âme est puissamment indécise, morne avec ampleur. Son esprit est comme un gouffre qui a le vertige de son propre vide. Ses idées sont en quelque façon, comme du néant aggloméré.
Mais son travail, toujours sûr d'être récompensé, est malgré cela extrêmement consciencieux. On voit très bien que ses ouvrages ne sont pas composés avec cette vaine facilité qui est la perte des écrivains, après avoir été leur triomphe. Les livres de M. le comte Eugène Melchior de Vogué sont laborieux comme leur auteur.
Sa conception littéraire est magnifiquement grave : pas de badinagc, point de futilité, nul abus de ces petits mots pour rire qui vicient toute notre littérature. Son style majestueux est très surveillé; il utilise sans vivacité tous les mots qui se trouvent dans le dictionnaire, mais seulement les mots qui se trouvent dans le dictionnaire; et c'est dans le temps présent où fleurit le « rastaquouèrisme » littéraire, une vertu recommandable. Du reste, M. le comte Eugène Melchior de Vogué est dépourvu probablement de la plupart des qualités indispensables à un romancier, et surtout ses romans manquent de vie. Mais ce n'est pas ma faute ; ce n'est pas la sienne. On peut être un romancier médiocre, et un honnête homme, et un loyal écrivain riche en métaphores retentissantes.
Voilà ce que l'on dirait très probablement, s'il était permis de comparer M. le comte Eugène Melchior de Vogué au commun des hommes et des écrivains. Mais cela n'est point permis.
Toute une coterie bien disciplinée pèse de tout son poids sur nous pour nous imposer une admiration qui marquerait une subordination, une sujétion. Vingt talents se dépenseront obscurément, opiniâtrement, pour élaborer une œuvre nouvelle. On aura licence de bouffonner sur leur labeur, ou de négliger simplement leur tâche et leur exemple. Ils sont les trimardeurs des lettres ; ils n'appartiennent pas à l'oligarchie de la littérature; et on saura bien les empêcher de s'introduire jamais en cette oligarchie.
Mais il est entendu par avance que M. le comte Eugène Melchior de Vogtié est exceptionnel, est grand par tout ce qu'il a fait, et plus grand encore par tout ce qu'il n'a pas fait. Il aurait pu être un grand ambassadeur, et quand je vous dis qu'il aurait pu être un grand ministre, j'ose espérer que vous ne prétendrez point le contraire. Il aurait pu être un député génial, mais vous savez la sottise du Parlement; il a failli être un grand... mais parfaitement, et même, on me le
démontrait encore l'autre jour, une occasion se produisit, notez-le, où il faillit avoir une inspiration admirable qu'il aurait été sur le point d'exprimer en paroles qui n'eussent pas été très éloignées de toucher au sublime... Eh! tant mieux! car le sublime se fait rare. Mais tandis que toutes les publicités sociales, aristocratiques, mondaines ou industrielles, vous imposent l'enthousiasme sacré qu'il convient d'avoir pour un chefd'œuvre, pour des chefs-d'œuvre, avant même que n'ait paru le chef-d'œuvre, si quelqu'un prend la mine, à la vérité modeste et discrète, d'être un juge équitable, il semble que de tous côtés on répète à son adresse la parole que les nobles jadis prononçaient contre d'Alembert et les encyclopédistes : « Cela veut se permettre de raisonner de tout et n'a pas seulement mille écus de rente », ou bien : cela n'est point né et se pique néanmoins de penser librement. Fi donc!
Parce que M. le comte Eugène Melchior de Vogué aurait pu être ceci qu'il ne fut pas, et parce qu'il aurait pu être autre chose qu'il ne fut pas davantage, il faut de toute nécessité que les livres de M. de Vogué soient importants, très importants, extraordinairement importants, quels qu'ils soient. malice, effroyable malice du snobisme ! M. de Vogué qui en fut le héros, en est aussi la victime. Et voici qu'il le prend de très haut avec l'univers.
Oui, M. de Vogué, jetant ses regards sur tout l'univers^ n'y découvre que soi-même avec netteté. Aussi, dans son œuvre, sa personnalité est-elle surtout visible. Le gentilhomme domine le penseur, M. de Vogué est noble, c'est entendu. Sa noblesse lui vient de son âme et de sa naissance et de ses relations. Noblesse hautaine et mélancolique, plus dédaigneuse à mesure qu'elle est plus inopérante... Le dédain peut être une force lorsqu'il agit, il est une impuissance lorsqu'il se répand en rhétorique plaintive. Le dédain de M. de Vogué se répand de plus en plus en gémissements acrimonieux.
Il le met dans ses romans, qui sont des vengeances
MELCEIIOR DE VOGUÉ 5
contre Tinjuslice de ses contemporains. Les Morts qui parlent étaient privés de sérénité autant que d'intérêt romanesque. Quant au Maître de la mer l... M. le comte Eugène Melchior de Vogiié ne veut plus avoir des idées pour la beauté d'avoir des idées, et pour le bonheur austère d'en communiquer aux hommes le bienfait; il semble ne plus avoir que des rancunes qui s'exaspèrent en considérations générales.
malice, eflfrovable malice du snobisme ! A cause de lui, M. de Vogué est toujours enclin à croire qu'il lui suffit de paraître pour être vainqueur, et, au contraire, il n'est vainqueur que jusqu'à ce qu'il paraît.
... Lorsque la reine Astarté, épouse du roi Moabdar, fut chassée de Babylone, elle subit des traverses sans nombre, et devint même esclave du seigneur Ogul. Mais ses infortunes singulières ne lui apprirent point la sagesse, car elle avouait alors avec une franchise ingénue : « J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes de ma sorte un caractère de grandeur^qui, d'un mot et d'un coup d'œil, faisait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect les téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine, mais je fus traitée en demoiselle suivante. »
M. de Vogué, ayant non sans confusion de hautes idées générales, fut trop persuadé par son milieu que d'un mot ou d'un coup d'œil il devait faire rentrer dans l'abaissement du plus profond respect les téméraires qui osaient s'en écarter. Et parce que ce prince de la pensée académique avait toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes de sa sorte un caractère de grandeur. .. il fit tant et si bien, et autour de lui on fit tant et si bien, que maintenant nous sommes assez disposés à le traiter en demoiselle suivante.
Plus simplement, on observe de plus près les œuvres de M. de Vogué et ses intentions. Et tout de même le respect subsiste. Néanmoins, on sourit un peu.
C'est qu'on est d'abord émerveillé de l'imposant appareil d'idées, dont ses livres sont encombrés et char-
gés, puis de la puérilité d'argumentation dont ces livres mêmes témoignent, hélas oui I j'ai bien dit : de la puérilité qui se fait à son tour accablante, encombrante, obsédante.
Relisez, s'il vous plaît, Les Morts qui parlent. Ou lisez seulement Le Maître de la mer. On ne saurait trop lire cette œuvre importante, oh I tellement importante.
Certes l'intrigue du Maître de la mer, de ce livre où s'accumulent tant de conférences inutilisées autre part, est puérile.
Le capitaine de Tournoël, explorateur de l'Ouadaï et du Bornou, à l'instar de Marchand, mais de naissance aristocratique, naturellement (l'idéal français ne peut être représenté dignement que par un capitaine aristocrate) est amoureux, assez fou, de M"*® veuve Millicent Fianona, qu'il a rencontrée jadis dans les Alpes à 3.000 mètres d'altitude, et qui lui avait en ce tempslà donné une fleur. Cette fleur s'est desséchée, mais le capitaine se souvient de la donatrice, lorsque, sept ans après, il la rencontre dans le meilleur monde, et alors, comme le gouvernement, je le reconnais bien là ! laisse son énergie inemployée, il l'aime avec une fureur de conquérant, d'ailleurs peu tacticien. Au reste, Archibald Robinson, milliardaire pour vous ser- i vir, homme pratique et impérieux, TAnglo-Saxon lui- 1 même, est fort épris de la belle veuve, encore que ses J affaires gigantesques lui laissent peu de loisir. Il faut ■ vous dire que M""' veuve Fianona n'est pas une femme ordinaire : elle a épousé un Brésilien qui avait des j plantations, comme tous les Brésiliens d'ailleurs, mais \ surtout elle est fille d'un père irlandais et d'une mère j vénitienne ; alors par l'effet de la race, ou des races ' < elle est une créature d'élite, avec un col de cygne. L j voir c'est l'aimer. L'aimer c'est l'épouser. i
Heureusement pour la France, après des chasses j courre, des excursions aux Pyramides, des voyages e: J un yacht, ah I ce yacht î le capitaine l'emporte. Archi
bald, un peu déconcerté, mais toujours supérieur et pratique, l'Anglo-S^xon lui-même, se remet au travail. Toumoël épouse Fianona. Entre nous, il doit y avoir du symbolisme dans le cas de la belle Brésilienne irlalido-vénitienne — les races I vous savez — mais bien que chacun de ses actes soit entouré de dissertations psychologiques qui ne sont pas, si je peux dire, dans une musette, tout cela n'est pas clair... Mais on sent bien que toutes ces races !... Ah ! vous m'en direz tant.
Au surplus, M. de Vogiié ne semble pas s'intéresser beaucoup à son intrigue, et comme je le comprends ! mais c'est peut-être une raison suffisante pour que nous ne nous y intéressions pas non plus.
Il a voulu seulement trouver un moyen de réunir et d'opposer l'un à l'autre le capitaine de Tournoël et sir Archibald Robinson, l'Anglo-Saxon lui-même. C'est pour cela qu'il a fait venir M™« Fianona, du Brésil, son père d'Irlande, et sa mère de Venise. 11 n'y a que nous qui n'en revenions pas.
Bref, deux types d'un monde sont là qui se regardent sans rire dans ce roman. C'est Sir Archibald Robinson, l'Anglo-Saxon lui-même, comme j'ai l'honneur de vous le dire, qui fait des affaires prodigieuses dans les sept continents, le Napoléon de l'industrie cosmopolite, le roi de tous les métaux, l'empereur du trust universel des mers. Il est partisan du développement effréné de l'initiative individuelle. Tournoël lui, a le culte de la discipline, du devoir, du dévouement au drapeau et aux idées nobles. On l'avait vu poindre dans Les Morts qui parlent. Si ce n'était lui, c'était déjà son frère. Déjà il souffrait de la bassesse politi- '^ienne. Depuis lors, il a exploré le Tchad et, par son léroïsme, il a failli précipiter glorieusement la France ans une catastrophe. Mais les bureaux et les ministres nnihilent maintenant son beau génie. Archibald Robinon mettra enfin son argent au service de son idéal.
e sera, si vous le permettez, la réhabilitation de l'or.
J'y consens, mais qu'est-ce donc que cette opposition systématique du caractère anglo-saxon et du caractère français? Est-elle bien conforme à la vérité? Est-ce que, dains la vie, les types ne se mêlent pas plus ou moins au point de se confondre parfois, et n'est-il pas d'excellents Anglo-Saxons qui peuvent être pris pour des Français et des Français qui peuvent être pris pour des Anglo-Saxons? Mais peut-être que les romans de M. de Vogiié n'ont aucun rapport avec la vie!
Alors précisons. Sir Archibald Robinson est l'Anglo- Saxon lui-même, qui travaille avec une force géniale, dans les huit ou neuf continents à gagner de l'argent Il a pour cela un principe infaillible, éprouvé. « C'est notre principe en matière d'affaires : miser partout, risquer partout. » M. Andrew^ Carnegie, parlant aux élèves du Curry commercial Collège, leur recommande, au contraire, le principe suivant : « Les maisons qui échouent sont celles qui ont dispersé leurs capitaux, ce qui veut dire qu'elles ont aussi dispersé leurs cerveaux. Elles ont des placements dans ceci, dans cela, dans autre chose encore, ici, là et partout. Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier est un proverbe entièrement faux. Moi je vous dis: « mettez tous vos œufs dans le même panier et surveillez ce panier. Regardez autour de vous et voyez ce qui se passe ; les hommes qui agissent ainsi échouent rarement. Il est facile de surveiller et de porter un même panier. Il est fatigant de porter trop de paniers. » Le principe de M. Carnegie n'est donc pas précisément le même que le principe de M. Archibald Robinson. 11 est vrai que M. Carnegie est moins riche que M. Robinson.
Au reste, quel que soit le principe de M. Robinson, il l'emploie avec tant d'assurance qu'il doit nécessairement triompher. On le voit au début du livre traiter .en deux pages des affaires avec les dix continents. D'ailleurs son secrétaire lui apprend la perte d'uyi navire. Et il gémit : il n'est donc pas assuré I — Le
Napoléon des affaires, TAnglo-Saxon lui-même ne peut penser à tout!
M. de Vogué paraît, d'ailleurs, très convaincu que ces Anglo-Saxons de génie domptent le succès et que ni les hommes, ni les éléments ne leur résistent — rarement les femmes. — On voit qu'il est pénétré d'admiration pour eux. Il a certainement raison.
L'autre jour, ayant terminé la lecture de son livre où tant d'idées roulent et s'entrechoquent dans tant de conversations, je lus cette information d'un journal français :
Le krach des trusts.
New^York, 22 octobre. — M. Nixon, président du trust des constructions maritimes, a été interrogé, hier, par le tribunal. L'interrogatoire de M. Schwab aura lieu demain.
M. Nixon n'a fait aucune difficulté pour déclarer que M. Schwab assuma l'entière direction du trust et acquit une grande autorité sur l'esprit des organisateurs ; il les persuada que les aciéries de Bethléem avaient une valeur énorme.
Interrogé sur le point de savoir pourquoi M. Schwab, après avoir reçu 7 millions de dollars corfiptant et 5 millions de dollar^ en valeurs, pour les aciéries de Bethléem, reçut de nouvelles valeurs pour une somme de ] 5 millions de dollars, M. Nixon répond qu'il n'en sait rien. Interrogé sur la question du chèque de 7 millions, il dit ignorer cette affaire.
On lui demande s'il sait pourquoi M. Pierpont Morgan reçut 5 millions de dollars en valeurs, outre le prix d'achat comptant du stock d'acier de Bethléem, il répond que personne ne Ta jamais demandé.
Cet interrogatoire met MM. Schwab et Pierpont Morgan en posture très défavorable.
Je ne prétends pas que ce petit fait puisse prévaloir
contre l'impavide admiration de M. de Vogué. Mais il
m'amuse. Il m'amuse d'autant plus que M. de Vogué
ne s'abstient jamais de railler, si légèrement I les pauvres parlementaires cupides et corrompus, et les pauvres ministres corrompus et cupides... Puis comme toutes ces peintures américaines me paraissaient sommaires et factices, comme il y a dans tout le roman une petite duchesse yankee laquelle s'est achetée un de nos plus nobles aristocrates français — qui, pour bien montrer qu'elle est Américaine, dit tout le temps : je vous ferai une vie très. confortable, j'ai pour lui une amitié confortable, je suis confortable... je me «uis demandé, moi, si M. de Vogiié connaissait tant que cela l'Amérique et l'Anglo-Saxon lui-môme!!
Peut-être après tout que M. de Vogiié a seulement voulu trop prouver et qui veut trop prouver ne prouve rien. Mais au fait qu'a-t-il voulu prouver ?
Cela sans doute qui est furieusement raisonnable : « L'argent vaut par l'emploi que l'on en fait. Il est aussi absurde de mépriser que de déifier ce ressort (!) nécessaire de l'activité humaine. Lingot d'or ou lame d'acier, tous les outils s'ennoblissent quand ils travaillent pour une idée... Le monde est assez vaste pour que nos deux peuples y poursuivent sans désaccord leurs tâches respectives...»
Au moins, il le prouve en un beau style, car M. de Vogiié ne déifie pas des ressorts à chaque page. Il n'écrit pas constamment des phrases comme celle-ci : « Ces yeux faisaient songer à deux oiseaux de proie aux aguets dans des trous de roches. Au fond de ces cavités, leur regard projetait comme un faisceau de volonté enveloppante sur les objets qu'il considérait, sur ce globe terrestre où il semblait qu'un aimant le ramenât. »
Oui, les héros de M. de Vogiié parlent bien; ils pa • lent comme des livres ; ils parlent tous comme 5 même livre. Ils parlent beaucoup aussi. Quels bavard , ces hommes d'action!
Ils parlent un peu comme des prédicateurs qui 01 > écrit leur sermon d'avance. C'est que M. de Vogiié i ;
bien incapable de simplicité. Il n'est point le penseur familier qui parle au cœur. Il exige^ de qui le lit, une tension d'esprit toute pareille à la sienne durant qu'il écrit. Et il n'est nullement spirituel. Et son livre est un peu triste, — comme son âme désenchantée.
Tristesse des pensées, tristesse des mots! Le style de M. de Vogué est antique et solennel. O magnificence quelquefois pénible, grandiloquence souvent majestueuse et parfois lourde. Ahî les pompes de ce style sont, pardonnez-moi, monsieur I de véritables pompes funèbres. '
Mais M. de Vogué est un romancier aussi travailleur que laborieux. Et dans notre époque de littérature fabriquée à la grosse, les qualités qu'assure le travail ont plus de prix que jamais. C'est pourquoi, n'était la coalition violemment importune des snobismes agressifs et méprisants qui servent et accablent M. de Vogué, on souhaiterait de grand cœur que chacun de ses ouvrages pût garder après son apparition quelque chose de l'importance qu'on lui attribue avant qu'il ne soit publié.
31 octobre 1903