‹ Les sangsuesChapitre 22 sur 32 · PRENEZ · texte numérisé non relu

PRENEZ

Avril s'achevait. Le printemps organisait partout ses fêtes joyeuses. L'année faisait toilette. Le soir, dans les arbres des jardins, les ramages des oiseaux se prolongeaient, en trilles de cristal, sous les branches reverdies et lustrées. Les fleurs répandaient, aux éventaires des magasins, aux haleines des places, aux cages des enclos, leur âme légère, gracieuse et parfumée.

Mais à l'école Saint- Louis-de-Gonzague, rien ne faisait sentir ce doux renouveau, rien ne rajeunissait la vieille maison, noire de tout l'ennui dont y avaient souffert tant d'enfants enfermés, ni la rue, qui dégringolait entre ses trottoirs raides et ses hautes façades austères et solennelles. Il n'y avait pas dans la cour un seul arbre qui pût fleurir, et pour y voir des bourgeons et des feuilles, il aurait fallu que le bois des volets ou de la barrière, contre laquelle s'était tué Gombette, se fût décidé à en porter. Et au lieu des chants de rossignols, on entendait les clameurs discordantes des jeux, deux fois par jour, ou un ânonnement pénible de leçons mal sues, dont le bourdonnement de ruche paresseuse s'évadait à travers les croisées ouvertes, par où les airs tièdes et gais, qui se roulaient sous le ciel, ne voulaient pas entrer, par peur de ces grands caveaux misérables et des captifs qu'ils contenaient.

Les soucis de l'abbé Barbaroux devenaient plus lancinants. Ses dernières provisions ayant disparu dans le naufrage des Cailiandre, il ne lui restait pas un sou de capital Sa maison hypothéquée ne possédait plus grande

LES SAHGSUÏÏS

valeur. Le départ d'Êdouard du Puget, celui de Samoëns et la mort de Combette l'obligèrent à réduire de cent francs les revenus des Pioutte (Charles en perdit cinquante pour sa part) et à supplier Virginie et sa mère de ne plus dépenser inconsidérément. L'avenir, jour et nuit, tourmentait son imagination. Continuerait-il l'an prochain? Mais alors il tournait sa pensée vers Dieu, et la confiance lui revenait à flots, comme les rayons de soleil qui entrent dans une chapelle. La foi est comme l'hirondelle des ruines, qui fait son nid dans les demeures délabrées; elle habite au fond des âmes torturées et grandit avec l'angoisse et la souffrance. Celle çle Barbaroux devenait éperdue. Il ne comptait plus que sur Dieu. Pouvait-il croire que le Seigneur laissât périr son pensionnat? Ce n'était pas une pensée de vanité qui entrait dans ce raisonnement. Mais comment admettre que Dieu abandonnât une école où on apprenait aux hommes à l'aimer et à le respecter et protégeât celles où on le bafouait? Il attendait donc la rentrée d'octobre, qui devait être, selon ses rêves, le triomphe de l'école Saint-Louis-de- Gonzague et l'apothéose de la religion catholique ellemême.

Or, il y avait une circonstance que l'abbé ignorait et qui ne manquerait pas de restreindre encore cette fameuse rentrée d'octobre. On se chuchotait dans la ville des potins fâcheux sur la mort de Combette. Un fait, quelque soin que l'on prenne à le cacher, a souvent par lui-même une telle force d'évidence qu'il est impossible de le dissimuler absolument. Les uns disaient qu'un élève de Saint- Louis-de-Gonzague avait assassiné un de ses camarades, par vengeance ; les autres, que Combette s'était tué sur le coup, dans un accident. Ces bruits furent si persistants qu'ils vinrent aux oreilles de tous les professeurs, sauf de Barbaroux et de Mathenot, qui, seul, par amour de la vérité et de la justice, eût été capable d'en avertir son directeur. Augulanty n'était pas fâché que ce cancan contribuât à ruiner l'école. Il fallait, coûte que coûte, que l’abbé, découragé, abdiquât entre les mains de son premier ministre. Il continuait donc à embrouiller la situation, il effrayait l'abbé en lui montrant sans cesse

les notes reçues, en lui envoyant les créanciers les plus hargneux, en lui mettant sous les yeux une comptabilité aux conclusions sinistres. Il aurait voulu entrer en possession de son domaine, le Ier octobre suivant, et il faisait les bouchées doubles, il ne ménageait plus Barbaroux, il entassait les prophéties désolées, les prédictions lugubres, les jérémiades. Il insinuait que l'abbé ne pourrait peut-être pas rouvrir en automne. Mais le vieillard s'insurgeait.

— Je ne peux pas me reposer. Je n'en ai pas le droit. Il faut que je continue. J'ai une famille à nourrir, je ne dois ni être malade, ni m'arrêter... Tout me retomberait dessus !

Augulanty soufflait à l'abbé que Pioutte pourrait bien travailler.

— C'est vrai, mon ami, c'est vrai ! Mais j'ai donné à sa mère ma parole que je l'aiderais jusqu'à ce qu'il ait fini ses études. Une parole, c'est sacré ! D'ailleurs, il n'en a plus pour longtemps.

— Il faut marier Mlle Virginie, déclara Augulanty pensif.

— Eh ! Je ne demande pas mieux, s'écria Barbaroux, pourriez- vous lui trouver quelqu'un?

— Je m'en occuperai, dit gravement Augulanty.

Et il pressa Mme Pioutte d'obtenir à son projet l'assentiment de Virginie. La vieille dame, satisfaite de la vague promesse de sa fille, ne s'occupait que fort peu de ce mariage. Elle avait d'autres chats à fouetter!

Après la terrible révélation de l'économe, elle avait écrit à son fils une lettre indignée et furieuse où elle lui reprochait surtout de lui avoir laissé ignorer la véritable condition sociale de Clémentine Jouve. Mais Charles Pioutte ne manquait pas d'audace, il traita de basses calomnies les propos que sa mère venait de lui répéter, il l'invectiva avec violence d'oser porter de si monstrueuses accusations contre une jeune fille qu'il considérait comme sa fiancée. Il ajoutait que le mariage se ferait bientôt. Il se gardait bien de dire qu'il avait dépensé jusqu'au dernier centime les quinze mille francs de sa mère. Mme Pioutte ne sut que croire, elle n'avait pas une grande

ÎÇO

foi dans les protestations de Charles, et elle se méfiait d'Augulanty.

Plus tard, quand Pioutte reçut seulement cent cinquante francs par mois, il s'en plaignit avec amertume. Son fils était malade, le médecin coûtait cher et le pharmacien ne leur faisait pas crédit. C'était vrai, et Clémentine Jouve posait pour payer les remèdes, pendant que Charles soignait l’enfant. La maladie fut longue et inquiétait Mme Pioutte.

Quinze jours après la mort du jeune Gombette, Mme Pioutte, appelée, un matin, par la concierge, vit quelqu’un qui lui tendait le petit papier bleu d’une dépêche. Elle eut un affreux serrement de cœur, tandis qu’elle déchirait, à la hâte, le quadrillé, d'une main tremblante. La dépêche contenait ces mots : « Bébé mort. Argent dépensé dans ta maladie , Envoie de suite frais enterrement . »

Cette double nouvelle écrasa Mme Pioutte. Elle monta à la hâte dans sa chambre et s'y enferma pour pleurer à son aise. Elle avait fini par aimer son petit-fils comme si elle l'avait connu. C'était encore un peu de son Charles, et l’adoration qu'elle avait pour lui s'étendait à tout ce qui le touchait.

Accroupie sur une chaise basse, elle sanglota, la tête dans ses mains. Des larmes chaudes coulaient le long de ses doigts.

Et au milieu de cette affliction, elle songeait à la demande d’argent de Charles. Elle n'y comprenait rien. Et les quinze mille francs? Puis elle se rappela les sinistres propos d’Angulanty. C'était donc vrai ! Cette somme avait fondu comme une cire au feu ; il n’en restait rien, et Charles l’avait dépensée dans des fantaisies et dans des caprices I Mais au lieu de lui en vouloir, elle l'excusait. Pauvre Charles ! C'était tout son père ! Et elle s'enorgueillissait maternellement de ce que cette nature gaspilleuse révélât une âme désintéressée et généreuse, et non pas un cœur stérilement avare.

Mais il fallait trouver de l'argent. C'était la fin du mois. Elle avait trois sous dans sa poche et vingt francs dans son tiroir. Que faire? En emprunter? A qui? Son

frère ne lui en donnerait jamais sans connaître la raison de cet emprunt, et Gaudentie était à bout de mensonges. D'ailleurs, comment lui en réclamer au moment même où Théodore lui demandait la plus stricte économie? Augulanty? Jamais ce mendiant n'aurait une somme disponible? Cécile? Elle lui refuserait. Où prendre de l'argent? Ce mot lui remplissait la bouche, sonnait comme un glas à son oreille. De l'argent pour porter en terre son petitfils qui mourait comme un pauvre, de l’argent pour qu’on le roule décemment dans un linceul, de l’argent pour qu’il ait sa tombe à lui, son petit coin de terre où se décomposer en paix ! Àh ! vie misérable, vie odieuse et cruelle !

Elle se leva pour fouiller les recoins de son tiroir. Quatre pièces de cinq francs sonnèrent sous ses doigts. Il n'y avait rien autre. Mais son bureau lui rappela le pupitre de l'économat qui servait de coffre. Un frisson la parcourut, et une expression de joie passa en même temps sur son visage parcheminé. L'être qui se noie se cramponne à la première épave venue, pour vivre encore. L’abbé portait toujours sur lui la clef de ce bureau. Tant pis ! Elle forcerait la serrure, elle l'ouvrirait, coûte que coûte ; là était l'argent, ce petit tas de métal vulgaire grâce à quoi le fils de Charles n'aurait pas le corbillard des pauvres. Ce qui était à Théodore ne lui appartenaitil pas aussi à elle? Agirait-elle en voleuse? Non, mais en mère ! Et elle en voulait à l’abbé de la forcer par son intransigeance à cette mauvaise action.

Ce fut au milieu de la nuit qu'elle se leva. Elle tremblait. La porte de sa chambre eut, quand elle l’ouvrit, un grincement qui lui parut remplir la maison, les dalles glaçaient ses pieds nus, elle revint vers son lit pour enfiler des bas, elle descendit l'escalier à tâtons, suffoquée d'angoisse. Mon Dieu, quel est ce bruit énorme, on dirait que l'on frappe à coups redoublés, quelque part... C'est son cœur qui bat. Plus loin, le même bruit recommence; cette fois, c'est l’horloge. Elle s'arrête encore. A-t-on marché? Qui est là? Des gouttes de sueur suintent à son front. Ce n'est rien. Elle pousse le battant de l'économat. Elle allume une bougie, elle tressaille, elle regarde autour d'elle comme si elle s'attendait à trouver dans le fauteuil

Théodore assis et l'attendant. Un trot de souris lui communique une peur panique. Elle sort un ciseau à froid, l'enfonce dans la jointure du pupitre, elle pèse, il résiste, ses forces se décuplent et se déchaînent. Le bois, en se déchirant, craque. Il lui semble que la demeure s'écroule, tant le fracas est formidable. Elle croit que tout le monde va se réveiller, se lever, courir à elle. Personne ne bouge. Elle rafle tout l'argent que contient le bureau et pense que, si Barbaroux avait été plus méfiant et fait mettre un cadenas, elle n'en serait jamais venue à bout. Affolée, elle remonte au galop, se glisse dans sa chambre, se recouche. Ah ! quel repos elle goûte à présent, quel calme, quelle sérénité !

Le lendemain matin, elle envoya trois cent vingt-sept francs à Charles.

On était au samedi. Ce jour-là, à la classe de l'aprèsmidi, l'abbé Barbaroux, escorté de son état-major, lisait, devant toute l'école rassemblée, les places des compositions et distribuait les blâmes publics et les retenues.

Assis sur son estrade directoriale, il fouillait dans ses papiers. Les professeurs surveillaient les élèves. M. Peloutier entra d'un air si triomphant que chacun remarqua son contentement. Il y avait quelque chose de resplendissant dans sa démarche solennelle et dans son front inspiré. Il se pencha vers M. Bermès et lui dit avec joie :

— J'ai une grande nouvelle à vous annoncer. M. Combette — quel digne homme tout de même ! — a été si touché de la poésie que j'ai composée sur la mort de son fils qu’il la fait imprimer à ses frais. J'ai les épreuves, continua le professeur radieux, en frappant sur sa poche que bosselait un paquet volumineux. Je ne voulais dire cela à personne pour vous laisser la surprise, mais je n'ai pas le courage d'attendre. Pensez donc au plaisir que j'éprouve à me lire enfin... imprimé! La première fois! A cinquante-cinq ans ! Ah ! je vais envoyer des exemplaires à Paris. Connaissez- vous l'adresse de M. Coppée? On va peut-être enfin reconnaître mon mérite ! J'ai eu de la chance que ce M. Combette fût justement un imprimeur ! Pensez donc ! mon cher ami, il pouvait être négociant ou...

marchand d'étoffes ou... que sais-je? Ou bien, il pouvait mourir un autre élève !

— Oui, c'est une bénédiction du ciel ! répondit ironiquement Bermès. La Providence fait bien les choses. Elle s'y est mise un peu tard, mais c'est sûrement pour vous offrir une compensation. Envoyez donc votre poème aux jeux floraux. On lui donnera sûrement un prix. Vous allez être célèbre, mon cher Peloutier ! Dans un an, vous entrerez peut-être à l'Académie de Marseille.

— Vous croyez? fit Peloutier, ivre d'orgueil et d'espérance.

— Si je le crois? J'en suis sûr. Elle manque justement de poètes, elle en voudrait quelques-uns, me disait dernièrement un de ses membres, qui est aquarelliste.

Pendant que M. Peloutier déversait ainsi ses rêves d'avenir, l'abbé Barbaroux continuait sa lecture. Il abordait la classe d’humanités.

Et soudain, la porte s'ouvrit. M. Augulanty, qui le matin n'était pas venu, se précipita dans la salle. Il n'était plus funèbre, ni obséquieux, mais indigné, hirsute, forcené. Il se jeta au pupitre du directeur et parla bas en faisant de grands gestes violents. Aux premiers mots, l'abbé fut debout, haletant. On l'entendit s'exclamer :

— Comment? Comment? Mais c'est incroyable, c'est insensé.

Il courut derrière Augulanty qui l’entraînait avec lui. Ils se bousculèrent à la porte...

Les élèves, très intrigués, chuchotèrent. Des plaisanteries coururent. Il y eut des éclats de rire.

Un peu de silence ! glapit Serpieri.

Les professeurs se regardaient avec inquiétude et s'interrogeaient tout bas. Nul ne savait rien.

Barbaroux reparut seul, vieilli, voûté. Sous ses sourcils hérissés, ses yeux, qui flamboyaient, jetaient des regards inquiets et furieux. Quelque chose de douloureux durcissait sa figure énergique, sa mâchoire forte et serrée, son grand nez maigre. Dans sa soutane usée et luisante, il parut plus faible, plus chancelant, plus fluet.

Il monta à son bureau, mais ne s'assit pas.

— Messieurs, dit-il, un fait inqualifiable vient de se

passer ici. Le bureau de l'Économat a été forcé entre hier soir et maintenant... Trois cent vingt-sept francs ont été... volés ! Oui, messieurs, volés ! cria-t-il d'une voix qui s’étranglait. Nous avons de fortes présomptions pour croire que le coupable est parmi vous...

Les yeux de l'abbé Barbaroux lançaient des éclairs à travers les verres de ses lunettes. En secouant la tête, il agitait de longues mèches de ses cheveux gris. Il était frémissant, il suait l'indignation par tous les pores. Il avait sa grande voix des orages, caverneuse, rude et, par endroit, comme défaillante sous l'étreinte de l'émotion.

— Je ne saurais exprimer la peine que j'éprouve. Quand je songe qu'il y a parmi vous un voleur, parmi vous... dont mes collaborateurs et moi prenons tant de soins, que nous élevons dans la crainte de Dieu, dans les pratiques de notre Sainte Religion... le culte du devoir, de l'honneur... Un être assez bas, assez vil pour voler! Voler ! Mais est-ce que ce mot ne vous fait pas bondir de honte? J'en ressens un tel saisissement et une telle honte que je peux à peine y croire. Et pourtant, le fait est là... Nous tâcherons de découvrir le coupable. Il ne faut pas que des innocents soient soupçonnés... Peutêtre, s'il en est encore temps, l'arracherons-nous à la vie de perdition dans laquelle il s'engage... Mais il subira le châtiment que son ...indignité... réclame! Qu'il sache bien qu’avec de pareils instincts c'est sur l'échafaud qu'il finira... Et s'il est parmi vous, que mon mépris l'atteigne !

Le bras de l’abbé se dressa dans l'espace, menaçant un adversaire invisible ; la bouche contractée et grimaçante, le regard flamboyant sous le hérissement des sourcils crispés, il regarda l'auditoire. Quelques élèves souriaient.

Une cloche sonna. C'était l’heure de la récréation. L'abbé Théodore s'agenouilla pour réciter/ les litanies de la Vierge.

l'ours et l’amateur des jardins

Lorsque|V abbé Barbaroux, de retour dans la sacristie, eut enlevé sa chasuble, son étole et son aube, Mathenot, qui venait de servir la messe, lui dit d’une voix grave :

— Monsieur le directeur, j’ai à vous parler.

— Encore, fit le directeur, avec un léger mouvement d’impatience.

— Oui, monsieur le directeur, encore, répondit Mathenot, respectueusement, mais avec fermeté.

— Eh bien! quand vous aurez déjeuné, venez me trouver au salon.

Barbaroux l’y attendait déjà quand Mathenot parut. Ils se regardèrent tous deux avec inquiétude, chacun d’eux, — et ils le sentaient bien, — contenait un peu du destin de son interlocuteur. Mathenot s’assit gauchement dans un fauteuil, et la lumière blonde de mai, qui tentait d’explorer le sombre salon, faisait paraître plus rude son visage disgracieux, austère, rébarbatif et grêlé.

— Eh bien, Mathenot, qu’avez- vous à me dire?

— Avant de commencer, déclara brusquement Mathenot, il faut que je vous explique... Oui, ma conduite doit vous paraître mystérieuse, il faut qu’elle soit claire. Vous pourriez vous étonner de mes paroles... Et vous ne savez pas ce que vous êtes pour moi ! Non, parce que je suis pieux, inflexible pour autrui comme pour moi-même, on me croit dur, implacable, sans cœur. Je suis pourtant sensible à l’affection tout comme un autre... S’il y a ici quelqu’un qui vous aime vraiment, monsieur le directeur, c’est moi! Cela vous étonne que je parle ainsi? Mais, enfin, vous êtes un homme de cœur et un homme de foi, vous ! Vous seul travaillez réellement pour Dieu ! Vous avez entrepris une grande œuvre que j’estime, que j’admire, que je vénère. Ah ! lorsque je vous vois entouré de

comédiens et de. . . de menteurs, cela me révolte, me révolte ! Moi seul ici, entendez-vous, suis soucieux de votre intérêt, moi seul vous aime avec désintéressement ! Pourtant, vous vous méfiez de moi, et vous avez donné votre confiance à des gens qui ne la méritent pas, tandis que vous me dédaignez. Et pourtant Dieu m'est témoin que je donnerais ma vie pour conserver la vôtre, s'il plaisait à Notre-Seigneur, puisque votre vie est nécessaire à sa gloire.

’ L’abbé, ému par ces plaintes gauches et bizarres où perçait néanmoins une sincérité douloureuse, prit la main de Mathenot et la serra avec effusion.

— Non, Mathenot, je ne me méfie pas de vous. Vous me fâcheriez en croyant cela. Je sais que vous êtes un de mes plus dévoués collaborateurs et que je peux compter sur vous.

— * Merci, monsieur le directeur. Je suis donc plus à l’aise pour vous confier les choses si graves, si... pénibles, si redoutables que je dois vous dire. Vous allez me considérer comme un délateur, mais je vous en supplie, ne vous indignez pas, songez que je n’agis que dans votre intérêt, que je ne pense qu’à vous et qu’à l’Œuvre !

Mathenot, guidé par l’expérience de son premier échec, prenait cette fois des précautions oratoires. Il jeta cet exorde d’une voix si pathétique que l’abbé Barbaroux s’inquiéta de la suite, et les contractions de sa figure tourmentée exprimèrent qu’il attendait, en effet, quelque chose de fort grave.

— Monsieur le directeur, commença Mathenot, sur un ton bas et grave, je vous ai confié dernièrement quelques renseignements sur la vie privée de M. Augulanty.

— Mon cher abbé, dit Barbaroux, ne revenez pas làdessus...

— Si, fit Mathenot, j’y reviendrai. Je vous demande bien pardon, mais il faut que j’y revienne. Vous n’avez pas voulu tenir compte de mes avis. Libre à vous ! Vous avez pris des renseignements auxquels vous avez cru. J’ignore qui vous les a donnés... Peut-être, dans votre belle confiance d’honnête homme, incapable de croire au mal, avez-vous consulté là-dessus Augulanty lui-même... Je

n’en sais rien, je ne veux pas le savoir. Tout ce que je puis faire, c’est de vous répéter que... tout cela était vrai...

— Je ne le croirai jamais !

— Libre à vous ! Au surplus, c’est un détail. Mais peutêtre que si, à ce moment-là, vous aviez retiré votre confiance à cet individu, je n’aurais pas à vous faire des révélations, qui vous causeront, hélas ! un tel saisissement et un tel chagrin ! Quoi qu’il en soit, M. Augulanty, ainsi protégé par vous, a fait le projet d’épouser votre nièce.

— Virginie? demanda Barbaroux, avec la niaiserie de la stupéfaction.

— Oui.

— Mais je n’en ai rien su !

— Oh ! monsieur le directeur, il y a bien autre chose encore que vous ne savez pas !

— Mais, fit M. le directeur, est-ce là ce qui va me causer un tel saisissement et une telle ...peine? Je vous assure que je ne vois pas d’un trop mauvais œil le mariage de ma nièce et de M. Augulanty, quoi que vous en disiez...

— M. Augulanty, dit Mathenot, compte vous succéder ici et diriger votre école, quand vous l’aurez quittée... Le pensiez-vous?

— Non, répliqua l’abbé, avec amertume, je ne me croyais pas assez près de l’échéance pour que l’on s’arrache déjà ma succession. D’ailleurs, ajouta-t-il, en faisant un effort de volonté pour surmonter sa mauvaise pensée, puisqu’il faut bien que je la laisse à quelqu’un, j’aime autant que ce soit à lui. Malgré tout, je le crois digne de la diriger...

Mathenot bondit à ces mots.

— Mais je n’entends pas qu’il vous succède, moi, cet Augulanty ! C’est justement pour empêcher cela que je suis ici, c’est pour cela que j’ai quêté des informations sur son compte, que je l’ai espionné, que je suis allé chez lui, entendez-vous, monsieur le directeur, pour fouiller dans ses papiers.

— Vous avez fait cela ! dit Barbaroux avec dégoût.

— Oui, je l’ai fait, et je le referais, s’il fallait le refaire. Il ne faut pas que M. Augulanty dirige l’école Saint-Louis-

de-Gonzague. Vous ne savez pas ce que c'est que cet homme-là ! C'est un athée, un libre penseur, il ne croit pas en Dieu, il supprimera de cette école tout ce qui en fait un établissement religieux ; il prendra des professeurs modernes, il en fera un collège au goût du jour ! Au goût du jour! répéta- t-il, avec une expression d'ironie énergique et indignée.

— La malveillance vous égare, Mathenot. En tout cas, nous n'en sommes pas encore là, grâce à Dieu. Je prendrai mes dispositions à l'avance, je vous l'assure... Mais est-ce tout ce que vous aviez à me dire?

— Je le voudrais, monsieur le directeur. Malheureusement, il n'en est rien. Ce mariage d'Augulanty...

— Je vous répète que ce mariage ne me déplaît point, interrompit Barbaroux, qui commençait à s'impatienter, le seul empêchement que j'y vois est la position de M. Au* gulanty, qui est plus que modeste, et je doute que ma sœur y consente facilement...

— Votre sœur y a déjà consenti.

L'abbé Barbaroux fut si étonné qu'il laissa échapper un « Ah ! » de surprise et qu'il n'eut pas la force d’y ajouter un seul mot.

— Et elle y a consenti, continua Mathenot, parce qu'elle a peur d'Augulanty...

— Peur d'Augulanty ! Vous voulez rire?

— Le hasard a mis M. Augulanty en possession de certains secrets si dangereux pour Mme Pioutte qu'elle consentira à n'importe quoi plutôt que de les voir divulguer auprès de vous.

— Qu'est-ce que vous me chantez là? fit Barbaroux, qui commençait à s'agiter sur sa chaise. Mais c'est un roman ! — Ces secrets, vous les connaissez?...

Mathenot balança affirmativement sa tête sombre.

— Votre neveu, commença-t-il, vit à Paris avec mie maîtresse...

Cette nouvelle causa un tel saisissement à l'abbé Barbaroux qu'il devint tout pâle, puis très rouge. C'était là ce qu'il redoutait par-dessus tout, ce qui l'avait fait tant hésiter à envoyer Charles à Paris, ce qu'il priait Dieu matin et soir de lui é\dter. Pour cacher son trouble, il

LES SANGSUES IÇ9

essaya de plaisanter, et il dit d'une voix qu'il tâchait de rendre joviale :

— Une maîtresse ! mais vous en voyez partout, Mathenot !

C'était mettre Mathenot sur son terrain favori :

— Ah ! plaise à Dieu qu'il n'en soit pas ainsi ! Mais, si je les vois, monsieur le directeur, c'est malheureusement parce qu'elles y sont. Et partout où elles sont, elles démolissent vertu, famille, religion. Dès qu'une femme entre quelque part, la honte, le vice et la ruine morale la suivent. Elles s'acharnent contre tout ce qu'il y a de grand et de saint, elles sont toujours les ennemies de Dieu, les auxiliaires de Satan, les pourvoyeuses de l'Enfer ! Elles ont comme un contact impur qui décompose et qui pourrit tout ce qu'elles touchent ! C'est toujours Hérodia...

— Au fait, Mathenot, au fait ! cria Barbaroux, agacé.

Mathenot cessa aussitôt d'être éloquent et reprit sa

voix confidentielle :

— Je vous disais que Charles Pioutte a une maîtresse ; c'est un modèle qui continue à poser, quoiqu'elle vive avec votre neveu, et qui gagne, de cette façon, environ une centaine de francs par mois, qui rentrent dans la caisse commune, ce qui augmente ainsi ce que vous envoyez à M. Pioutte...

— Etes-vous sûr de toutes... ces... hontes-là? murmura Barbaroux, affreusement blêpie et qui épongeait avec un grand mouchoir de couleur, son front ruisselant.

— Absolument sûr.

— Mais ma sœur ignore tout cela !

— Mme Pioutte n'ignore rien et fait tout au monde pour vous le cacher. Elle a peur que M. Augulanty vous le dise... Et M. Augulanty sait bien autre chose encore !

— Que sait-il? Que sait-il? s'écria Barbaroux, haletant, avec une trépidation de fureur.

— - Il sait, dit Mathenot à voix basse, que votre sœur a envoyé, en avril dernier, à votre neveu, quinze mille francs !

L'abbé Barbaroux partit d'un éclat de rire, comme si cette dernière phrase Pavait soulagé. Mathenot, effrayé,

crut qu'il devenait fou et le regarda avec angoisse.

— Ah ! Mathenot, ce que vous me dites là me rassure ! J'espère que les renseignements que vous m'avez donnés sur Charles sont de la force de celui-ci. Cela me console un peu... Allons ! pourquoi ma sœur aurait-elle envoyé tant d'argent à son fils?

— Cela, je n'en sais rien, monsieur le directeur. Peutêtre avait-il des dettes, peut-être voulait-elle qu'il se marie pour régulariser cette situation.*. J'ai oublié de vous dire qu'il avait un enfant de cette femme.

— Eh bien ! vous pourrez dire à celui qui vous a transmis ces cancans qu'il est fort peu au courant, dit Barbaroux, qui se plaisait à croire que tout était faux. J'ai de bonnes raisons de savoir que Gaudentie n'a rien envoyé à son fils. Tout passe entre mes mains. Je connais toutes les dépenses de ma sœur...

— Vous oubliez, dit lentement Mathenot, d'une voix de plus en plus basse, que vous avez versé vingt mille francs, l'an passé, à Mme Pioutte, pour le mariage de Mme Caillandre...

L'abbé Barbaroux se leva, frémissant, le regard durci.

— Que voulez- vous dire, monsieur? Expliquez-vous? Que voulez- vous dire? Soyez plus clair !

— Je veux dire ce que j'ai dit, rien de plus, monsieur le directeur. Sur ces vingt mille francs, Mme Caillandre n'en a touché que cinq mille...

— Assez, monsieur, assez, s'écria l'abbé Barbaroux indigné et gesticulant. Je n'écouterai pas un mot de plus. Que cela est bas, que cela est bas ! Vous devriez avoir honte, monsieur, pour la robe que vous portez, pour Dieu que vous représentez sur la terre, si vous n'avez pas honte pour vous-même. Mais vous traitez ma sœur de voleuse, et vous voudriez que je supporte cela? Quelle monstrueuse calomnie ! Comment avez-vous donc l'esprit fait pour ne voir partout que turpitudes et que bassesses I Ah ! monsieur Mathenot, je n'aurais jamais cru cela de vous ! Mais ma sœur ne peut pas être soupçonnée, elle ne l'a jamais été, je ne permettrai pas qu'elle le soit. Je veux penser que vous êtes fou, pour ne pas m'indigner et pour

pouvoir vous pardonner. Oui, je veux penser que vous devenez fou...

— Alors vous ne croyez pas tout ce que je vous ai dit?

— Non, répondit énergiquement Barbaroux* et je vous défends de continuer !

Tous deux se turent. L'abbé Théodore, congestionné, encore tremblant de l'émotion qu'il venait d'avoir, tourmenta^, d'une main fiévreuse, les franges du tapis qui couvrait la table. Mathenot, jauni et grimaçant, contemplait d'un œil atone et fixe un carreau blanc d'usure, dont le parquet était taché.

— Monsieur Mathenot, dit le directeur d'une voix nette, quoique radoucie, vous devez comprendre qu'après ce qui s'est passé entre nous vous ne pouvez plus faire partie de cette maison.

— Vous me renvoyez ! dit Mathenot, ahuri par le tour imprévu et brusque que prenaient les événements.

— Nous ne pouvons plus demeurer ensemble. M. Augulanty vous donnera aujourd'hui même ce que l'on vous doit. Et vous aurez l'obligeance de faire vos préparatifs pour partir ce soir même.

L'abbé Mathenot ne se serait jamais attendu à un pareil résultat. Il demeura foudroyé. Cette fois, c'était bien fini, il pouvait renoncer à son rêve, l'esprit démoniaque triomphait de l'abbé Barbaroux. Et, debout dans un rayon de soleil oblique, raidi par la contrainte de ne pas laisser échapper son ressentiment, il paraissait plus anguleux, plus rude et plus gauche encore que de coutume.

— Monsieur le directeur, dit -il enfin, sur un ton grave et douloureux, je quitte avec regret cette maison. J'avais appris à vous y aimer et à vous y estimer. Je ne reviendrai pas sur ce qui s'est passé. Mais je prie Dieu de vous épargner les catastrophes que je vois prêtes à tomber sur vous et de ne pas vous punir trop cruellement de votre incroyable confiance et de votre injuste entêtement.

Mais avant de se retirer, l'abbé Mathenot écrivit quelques mots sur un chiffon de papier qu'il tendit à son maître.

— Je vais habiter chez mon frère. Voici mon adresse.

monsieur le directeur, je vous la donne, car, peut-être, avant huit jours, viendrez-vous me chercher.

— Je ne crois pas, dit Barbaroux, en hochant la tête.

— Je ne cesserai jamais de vous considérer, cria Mathenot, comme l'homme le plus loyal, le plus droit et le plus honnête que j'aie rencontré. Quand vous saurez que mes paroles sont vraies, vous tiendrez à réparer votre injustice et vous viendrez...

Quoique frappé par ces affirmations, l'abbé Barbaroux secoua de nouveau sa tête, d'un air de doute, et regarda sortir Mathenot.

Le soir même, après avoir quitté la rue Salnt-Savoumin, l'abbé Mathenot se rendit aux Chartreux. Il s'assit chez Mme Ropion et, tout en mangeant une olive noire, toute suintante d'huile, qu'il prit du bout des doigts, dans une boîte ouverte près de lui, il lui demanda :

— Ça va toujours, madame Ropion?

— Monsieur l'abbé est bien bon. Le commerce ne va pas fort, cette saison. La concurrence est beaucoup mauvaise pour nous. Enfin, n'est-ce pas, quand on est de braves gens, on a toujours assez pour vivre content.

— Vous avez bien raison, ma bonne madame Ropion. Mais... dites-moi... et cette fille, qui était la maîtresse de M. Augulanty, qu'est-ce qu'elle devient?

— Elle a beaucoup de la peine, cette pauvre enfant ! Ce M. Augulanty, comme vous lui dites, c'est pas grand'chose de bon ! Ça fait le fioli , c'est toujours à l'église et ça ne vaut pas les quatre fers d'un chien ! Elle se sert ici, maintenant, la pauvre, et alors, elle me raconte ses ennuis. Il lui avait promis le mariage, et, à présent, il paraît qu'il se marie ailleurs. Aussi elle a du pêgin , vous comprenez ! Elle fait pitié et compassion ; moi, je ne crois pas que tout ce qu'on raconte soit vrai, mais si c'était vrai...

L'abbé, debout, s'essuyait les doigts à une feuille de salade.

— Excellentes, vos olives, madame Ropion ! — Eh bien, c'est vrai, et vous pouvez le lui dire à cette pauvre fille. Son Augulanty se moque d'elle. Il va épouser Mlle Pioutte.

— Elle est riche? fit l'épicière.

— Non, elle n'est pas riche, riche, mais elle n'est pas non plus sans rien.

— Enfin, elle a de quoi.

— Oui, elle a de quoi, dit Mathenot, en souriant de l'expression. Et si elle ne le croit pas, votre amie, diteslui qu'elle aille prendre des renseignements, rue Saint- Savournin, à l'école Saint-Louis-de-Gonzague.

L'abbé sortit. Il s'était forcé à être aimable avec l'épicière, mais ce rôle lui pesait. Il poussa un soupir de soulagement, en se trouvant dehors, et se frotta les mains.

— Ah ! songeait-il, en s'en allant, elle ira à l'école faire une bonne scène. C'est une femme qui perdra Augulanty et qui sauvera Barbaroux ! Cette fois, ce sera fini, Augulanty sera chassé, et c'est moi qui le remplacerai ! Je l'ai toujours pensé, la victoire restera à Dieu !

Page 1