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LA JOURNÉE DES DUPES

A mesure que les pas sonores de l'abbé Mathenot s'éloignaient sur les dalles du corridor, il semblait à Théodore Barbaroux, écroulé sur une chaise, que sa confiance absolue dans le caractère de sa sœur diminuait aussi. Certes, il n'avait eu aucune arrière-pensée en interdisant au prêtre de continuer ses bavardages, pas un soupçon n'avait effleuré alors sa certitude, et voici que maintenant quelque chose qu'il ne connaissait pas, et qui était affreux, s'emparait de lui : c'était le doute.

Aucune des souffrances que Barbaroux avait éprouvées, dans le courant de son existence, ne l'avait torturé avec autant d'âpreté que celle-ci.

Pour cet homme de foi, qui avait toujours cru, pleinement, absolument, sans réticence, sans hésitation, il y avait dans la suspicion et la défiance une douleur intolérable. Rien ne répugnait davantage à sa nature loyale.

confiante et droite. Des tenailles continuelles torturaient son âme, un cercle de fer se resserrait autour de lui. Et cela n'avait ni arrêt, ni interruption. Cela était lent, continu, implacable. Suspecter sa sœur, douter d'une affection qui avait rempli sa vie, voir se ternir l'image à laquelle il s'était dévoué, qui avait été pour lui un tel réconfort, pendant les heures sombres, c'était là un supplice au-dessus des forces de l'abbé. Un mois plus tôt, il serait allé droit à elle, il lui aurait dit simplement : « Voici ce qu'on m'a raconté de toi, je sais que ce n'est pas vrai, mais j'ai besoin de le croire, rassure-moi ! »

Mais, depuis lors, il y avait eu l'affaire Caillandre ; depuis lors, il avait entendu Cécile se vanter de son crime, et l'abbé Barbaroux avait reçu là une blessure par où le doute était entré. Si Gaudentie était capable de ce dont on l'accusait, elle serait assez perfide pour mentir impudemment, et son frère n'apprendrait rien de plus. Et l'abbé remâchait avec peine son inquiétude insupportable :

— Non, non, c'est impossible, c'est un odieux mensonge, une affreuse calomnie. Cela n'est pas. J'ai bien tort de tant songer à ces histoires bêtes... Ce Mathenot est un envieux, un raté aigri par ses échecs... Cela n'est pas, j'en suis sûr... Mais si cela était cependant !

Qu'il surveillât, dans la cour, les élèves dont les visages transpirants et rouges brillaient au soleil comme des gargoulettes, qu'il leur expliquât un passage du Phédon ou qu'il priât, longuement, agenouillé devant son petit lit austère, cette phrase entrait dans sa pensée, avec la pénétration d'une lame empoisonnée. Elle le réveillait pendant son sommeil, elle le traversait comme un éclair de souffrance, à toute heure du jour. Et c'était alors une oppression, une angoisse horribles, comme si l'air devenait irrespirable autour de lui, comme si ses poumons se remplissaient de gaz carbonique, comme s'il allait mourir asphyxié.

— C'est impossible, impossible, répétait l'abbé, et plus il le disait, plus une petite voix timide lui répliquait : « Et si c'était, cependant ! »

Cette voix intérieure n'avait jamais parlé encore à

ï oreille de Barbaroux, mais comme elle se faisait forte, maintenant, comme elle ricanait ! Elle chuchotait, elle murmurait des avertissements mystérieux, et, soudain, elle devenait violente, amère, éloquente, elle se renforçait, elle augmentait de volume, elle était criarde, rauque, véhémente, elle bafouait les croyances de l'abbé, elle injuriait Gaudentie, Mathenot, Cécile, dans un déchaînement universel de rage et de rancœur. Elle faisait le bruit de la mer qui se rompt, vague à vague, sur les récifs ; ou bien, elle imitait le bruit des cloches. Et alors, au cerveau épuisé de Barbaroux, de lourdes sonneries de bronze se répercutaient interminablement, d'écho en écho.

Elle était née, cette voix, lorsque Cécile avait raconté l'histoire du vol. Ce jour-là, quelque chose avait craqué dans l'âme de l'abbé Barbaroux. Dans l'enclos moral où il vivait, aveugle, heureux et confiant, la libre vie était entrée, et, avec elle, un souffle amer de pessimisme et de désenchantement. Qu'y avait-il donc d'extraordinaire dans la conduite de Mme Pioutte? Puisque Cécile avait volontairement conduit son mari à être malhonnête, tout n'était-il pas possible?

Il y avait, d'ailleurs, une raison qui défendait à l'abbé de sortir de cet enfer. Il avait beau se représenter Mathenot comme un envieux, un jaloux irrité des succès d'Augulanty, un intrigant, cet envieux, ce jaloux, cet intrigant n'était pas moins un prêtre. Et par moment, Théodore Barbaroux se disait qu'il était incroyable qu'un ecclésiastique se fasse l'écho de pareils bruits, s'ils étaient entièrement mensongers. Et, il songeait aussi que de telles histoires ne s'inventent pas. Mais aussitôt après, il s'écriait : « Quel absurde roman ! De pareilles choses sont pratiquement impossibles. C'est de la folie ! C'est absurde ! C'est grotesque ! » Il se contraignait à croire que Mathenot était fou. Cela expliquait tout, cela donnait une cause à ces inventions romanesques que Mathenot faisait sans cesse et à cette sorte de délire des persécutions, qui venait de le frapper.

Ce qui augmentait les tortures de l'abbé Barbaroux, c'était l'obligation de cacher ses pensées. Quand il se

trouvait en face d’Augulanty, il voyait en lui, par une perversité inconsciente qu’il ne s’expliquait pas et qui l’indignait, l’odieux personnage qui le trompait, l’hypocrite dépeint par Mathenot. Quand Gaudentie s’approchait de lui, il se souvenait de ce qu'elle était peut-être, et cela lui serrait le cœur d’une telle angoisse qu’il en aurait crié. Et cet homme, naïf et si peu diplomate, souffrait de sa dissimulation comme d’un remords. Ces innocentes roueries lui pesaient. Il fuyait la société de ces deux êtres.

Une telle période avait trop de cruauté pour durer longtemps. Théodore Barbaroux résolut enfin d’en avoir le cœur net, et quelque éloignement qu’il ressentît, en principe, pour une telle démarche, il décida d’interroger Cécile.

Il se rendit chez elle, un jeudi.

La bonne, étant nouvelle, ne le connaissait pas. Elle le fit entrer au salon. C’était un appartement qu’on ne lui montrait jamais ; il ne l’avait pas visité depuis les premiers jours de l’installation. Il ne connaissait rien de tout le luxe dont on l’avait embelli. Il le parcourut des yeux, avant de s’asseoir. Il croyait naïvement y sentir un peu de la crise qui s’était nouée dans le jeune ménage, y voir des signes de misère, il espérait tout au moins que les objets élégants des Caillandre auraient été vendus pour payer des dettes.

L’air, entré par la fenêtre entr’ouverte, gonflait les rideaux, qui se bombaient voluptueusement, comme si un corps de femme, caché derrière, les eût poussés de ses épaules ou de ses reins. Une atmosphère de mollesse et de sensualité élégante sortait de chaque meuble. Les nombreux coussins à dessins ou à broderies, les fauteuils, les tapis respiraient la paresse et la langueur. D’énormes touffes de pivoines, de pavots chiffonnés et de roses rouges débordaient des vases et des coupes. Et ce qui effarait l’abbé Barbaroux, c’était l’abondance des bibelots. Il ne comprenait pas que l’on mît tant d’argent à de pareilles babioles, et il lui semblait que ces urnes, ces bonbonnières, ces statuettes étaient les artisans du naufrage de Caillandre, et qu’il y avait là une réunion

de voleurs gracieux dont chacun emportait dans son cristal, son bois ouvragé, ou son bronze, un peu de l’argent du Crédit Parisien, un peu de la fortune de l'abbé Bonsignour et de la sienne, et surtout, beaucoup de la considération, de la vertu et de la probité de Louis Caillandre et de Cécile.

Un examen plus approfondi révéla aux regards de l’abbé des nudités qui le scandalisèrent. Quel plaisir une honnête femme et un honnête homme, élevés chrétiennement, prenaient-ils à voir tant d’indécences? Sur le piano, la Diane de Falguière, que l’on trouve dans tous les salons bourgeois, élargissait l'arche immense de ses jambes et courait, les seins tendus. Une femme nue soutenait le globe de la grande lampe, posée au milieu d’une table. Devant un miroir, une figure lunaire, adossée à un croissant, exhibait une poitrine dorée. Des sirènes tordaient leurs croupes dans l’étain d’un vase à lourde panse, une autre cambrait son torse au fond d’un cendrier d’argent. Une baigneuse de terre cuite, comme rouge de honte, tâtait d’un pied fin l’eau fictive et profonde dun guéridon de laque.

Des arabesques, ici et là, se terminaient par la ligne fuyante d’une jambe svelte, par la courbe d’une épaule polie ou les rondeurs de deux cuisses grasses. Tout cela blessait les yeux du prêtre. Il lui paraissait que toutes les tentations auxquelles il avait volontairement renoncé venaient encore tourner autour de lui, comme pour l’inviter à entrer dans leurs jeux, avec un rire ironique, insultant pour les idées qui l’avaient aidé à les repousser.

— Ce n’est pas l’appartement d’une honnête femme, se disait Théodore Barbaroux, qui s’irritait de sentir sous ses pas l’épaisseur élastique et molle du tapis profond, non, ce n’est pas là l’appartement d'une honnête femme. Ah! je ne suis donc|plus de cette époque-ci? Je commence à croire que je n’y comprends rien. A quoi tout cela mène-t-il? Quelles mœurs peut-on avoir dans ce luxe effréné de décadence?

Et il comparait à ce salon la pièce où recevait sa mère, un vaste appartement aux mallons usés et blanchis, avec un petit carré de sparterie devant la cheminée,

des coussins ronds devant les fauteuils, des housses de couleur poussière sur les vieux meubles antiques, venus des aïeux et conservés pieusement pour les enfants. Il n'y avait là comme ornements que les vénérables portraits d'ancêtres pendus au mur, une vierge de plâtre devant la glace, un crucifix entre les deux fenêtres, une table à ouvrage encombrée et deux vases en porcelaine blanche à filets d'or gagnés dans une loterie.

— Oui, continuait tout bas l'abbé Barbaroux, cela était simple, austère, religieux, on y sentait l'habitude du renoncement, la pureté du cœur et l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais ici dans ces parfums, ces coussins, ces fleurs, ces indécences, que peut-on trouver? Cela sent le vice à plein nez ! Ah ! comme les temps sont changés ! Il y a quelque chose qui s'en va ! Il me semble que je suis déjà d'un autre monde, que je date, que j'aborde ici dans un pays nouveau. Ah ! si cette époque tout entière est pareille à ce que j'en vois, j'aime autant m'en aller bien vite, bien vite ! Je n'aime pas ces choses-ci...

Il hochait la tête, quand Cécile entra. Elle avait une robe de chambre claire, décolletée, garnie de dentelles qui laissaient ses bras nus jusqu'au coude ; on voyait la peau blanche et délicate de sa poitrine, et l'œil suivait les lacets bleus des veines. Et cette vision causa une nouvelle souffrance à l'abbé. Comme cette tenue était peu décente ! Jamais sa mère n'eût osé porter des vêtements aussi luxueux, ni découvrir ainsi sa peau à tout venant. Il se rappelait ses corsages sombres, montants, qui l'engonçaient, ses jupes larges, qui la transformaient en une sorte de cloche monumentale, et il les comparait à ces étoffes légères, soyeuses, ondoyantes, qui révélaient toutes les formes de la femme. En songeant aux bandeaux plats, bien tirés, lisses de Mme Barbaroux, il s'indignait contre la coiffure de Cécile, cette mousse de chevelure écumante et vaporeuse qui avait nécessité au moins une demi-heure de travail. Il considéra les bagues de Mme Caillandre, les perles de ses boucles d'oreilles, ses souliers mordorés et découverts, ses bas noirs, ajourés, qui laissaient transparaître la scintillation de sa chair. Il crut venir, non plus chez sa nièce bien-

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aimée, mais chez une femme de mauvaise vie, et une tristesse affreuse l'écrasa.

Non, ce n'était plus cette simplicité de mœurs à laquelle il était habitué, cette économie rigide, cette austérité grave qui lui semblaient un signe de pureté du cœur. Il s'effrayait de ce besoin de richesse et de dépense. Dans ce qu'il voyait, il découvrait un symbole de la perdition des âmes. Cette coquetterie même l'effarait comme un vice. A qui a-t-elle encore besoin de plaire? Hélas I tout cela expliquait à l'abbé Barbaroux la conduite de sa nièce, et il sentait se creuser davantage un fossé moral entre lui et elle.

A la vue de son oncle, Mme Caillandre s'était arrêtée, un peu interdite. Apprenant qu'un prêtre était au salon, elle s'attendait à y voir l'abbé Tacussel, qui la visitait de loin en loin.

— Tiens, c'est vous, mon oncle, fit-elle, comment allez- vous? Que vous êtes aimable de venir me voir !

— Je t'en prie, Cécile, dit Théodore, avec effort, ne me dis pas de ces choses-là. Ne joue pas avec moi cette comédie déplacée. Tu sais bien que je ne viens pas te faire une visite de politesse.

— Asseyez-vous quand même, mon oncle, dit Cécile, en avançant vers son oncle le fauteuil le plus moelleux, le plus ample, le plus chargé de coussins.

Mais l'abbé prit une simple chaise, par un esprit de mortification qui le quittait rarement, et aussi en manière de protestation contre le mobilier des Caillandre.

— Non, reprit-il, ce n'est pas une visite d'amabilité que je suis venu te faire, Cécile. Après ce qui s'est passé entre nous, tu penses que je ne tenais pas à te revoir de sitôt. Et ce que je trouve ici confirme mon éloignement. Je croyais ne pas revoir ces objets auxquels est attaché le souvenir de votre ruine morale. Je m'aperçois avec peine que rien n'a changé. Et tout ici blesse une âme chrétienne, quand ce ne serait que ces images immodestes et que cette indécence !

Il désigna d'un geste, avec dégoût, la Diane de plâtre qui avait l'air de courir à lui, en bandant son arc, comme une envoyée de l'Enfer.

— Je ne serais pas venu, Cécile, Dieu m'en est témoin, si je n'avais eu à te demander un renseignement d'une importance capitale.

Pendant l'homélie de son oncle, Cécile s'était contentée de regarder de tout près ses ongles roses et polis, avec une attention minutieuse et le désir de mirer, dans leurs petits miroirs convexes, son ardente figure blanche et ses cheveux tissés de nuit.

— Combien as-tu reçu de dot, en te mariant, Cécile? demanda l'abbé Théodore, d'une voix que l'émotion et l'angoisse saccadaient.

— Mais, mon oncle, s'exclama Cécile, vous devez le savoir mieux que personne !

— Il paraît que non, Cécile, puisque je te le demande.

— J'ai reçu cinq mille francs.

Trompé par la sonorité presque identique des mots, le vieil oncle s'écria avec une joie et un soulagement infinis :

— Vingt mille francs, Cécile, vingt mille francs ! Ah ! je savais bien que...

— Mais non, mon oncle, cinq mille, interrompit Cécile, en appuyant sur les mots. Comment ne le savez- vous pas?...

Une affreuse pâleur avait couvert la figure inquiète de l'abbé.

— Cinq mille ! cria-t-il avec désespoir. Ah ! tu ne sais pas, Cécile, ce qu'on peut faire souffrir un homme avec un seul mot! Il me semble que je viens de recevoir... un coup là... dans le cœur ! Puisque cela est vrai, tout le reste est donc vrai aussi, tout ! Oh ! quelle honte ! — Mais dis-moi que ce n'est pas vrai, Cécile, s'exclama-t-il, avec un air égaré, dis-moi que tu t'es trompée, que tu ne te souviens pas, que tu as voulu me faire une plaisanterie. Mais ne me dis pas que c'est vrai !

— Vous aviez donné davantage? interrompit Cécile, qui suivait aveè attention les paroles incohérentes de son oncle et s'efforçait d'entrevoir la vérité.

— J'avais donné vingt mille francs, Cécile 1 tout ce que m'avait rapporté l'hypothèque de la maison...

— A qui avez- vous donc remis cet argent?

— A ta mère, Cécile !

— A ma mère !

Il y eut un silence douloureux. Quelque chose se brisait dans leur cœur. Il y avait une mort dans ce silence, une agonie plus pénible encore que celle d'un être, il y avait l'agonie de deux affections et de deux confiances, il y avait une tombe qui s'ouvrait à la hâte pour qu'on y jette au hasard, comme des pelletées de terre, des souvenirs, des pensées, des tendresses, des sourires, des regrets. Et Théodore, comme Cécile, détruisait en soi une image vénérée et bénie, chacun voyait, au fond de lui-même, un tableau brisé, une face avilie, un sépulcre et un désert.

— Mathenot ne m'a pas trompé, murmura l'abbé, d'une voix à peine perceptible, et je l'ai repoussé, je l'ai chassé, je l'ai presque injurié. Et lui seul ne me trompait pas !

Cécile ne comprenait rien à ce fatras.

— Mais le reste de l'argent, qu'en a-t-elle fait?

— Elle l'a donné à ton frère, dit l'abbé, d'un ton rauque pour que ton frère paye ses dettes... ou bien se marie. Ton frère a une maîtresse et un enfant, et Gaudentie a volé le peu que je te destinais de peur que je l'apprenne et que je lui interdise de continuer son métier !

— C'est pour Charles, s'écria Cécile avec fureur, qu'elle a fait cela, pour ce fainéant, ce bon-à-rien, cet imbécile ! Ah ! elle est raide ! Mais, ajouta-t-elle, en fouillant dans sa mémoire, je comprends bien des choses que je voyais mal jusqu'ici... Maman ne nous a jamais aimées, Virginie et moi, elle n'a jamais aimé que ce cancre, ce garçon égoïste, paresseux, rossard... et qui n'est pas même un artiste !

L'abbé Barbaroux restait ahuri devant ce flot soudain de bile, qui déversait brusquement bien des rancunes entassées secrètement, tout un fond amer de jalousie et presque de haine.

Cécile, comme traversée d'une subite lueur d'intelligence rétrospective, s'écria :

— Teniez- vous beaucoup à mon mariage avec Louis Caillandre, mon oncle?

— Mais... Cécile, je n'y tenais que parce que tu y tenais toi-même...

— Moi, je n'en voulais pas !

— Mais ta mère...

— Votre sœur s'est moquée de vous ! Ah ! nous avons été de fameuses dupes, tous les deux !... Avez- vous dit à votre sœur, mon oncle, que je vous coûtais cher, que je devais le comprendre et ne pas abuser de votre hospitalité?

— Je n'ai jamais dit un mot de tout cela !

— Eh bien ! maman me l'a pourtant répété, comme venant de vous. Et c'est cela seul qui m'a décidée à ce mariage qui devait faire notre malheur à tous. C'est cette blessure à mon amour-propre qui m'a poussée à épouser cet homme dont je me suis vengée en en faisant un voleur et en détruisant sa conscience !

— Non, non, répétait l'abbé, qui radotait un peu, tant ces émotions pénibles le fatiguaient, je n'ai jamais dit tout cela ! Comment as-tu pu croire que je puisse parler ainsi, moi qui t'aimais tant, qui te considérais comme ma fille!... Oh! Cécile, et moi, qui croyais faire ton bonheur, moi, qui avais tant de chagrin de songer que les parents de ton mari ne voulaient pas d'une jeune fille pauvre !

— Il n'a jamais été question de ça, puisque Louis me prenait sans dot !

— D'abord, oui, il te prenait sans dot, fit l'abbé, un peu interloqué, puis ensuite ses parents ont réfléchi et ils lui ont refusé l'autorisation d'épouser une jeune fille aussi peu fortunée que toi.

Cécile eut un éclat de rire strident, qui grinça, comme une serrure rouillée.

— C'est encore elle qui vous a dit ça?

— Oui, c'est Gaudentie !

— Ce n'est pas vrai ! Jamais ils n'ont eu une pensée pareille ! C'est un nouveau mensonge !

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémit l'abbé.

— Ah! oui, s'écria Mme Caillandre, nous avons été de fameuses dupes I Quand je pense qu'avec trois mots d'explication nous aurions pu éviter tout cela ! Nous ne

serions pas dans l'abîme où nous nous trouvons, vous et moi ! Mais je me souviens bien à présent que maman ne nous laissait jamais seuls... Elle était toujours là. Quelle misère ! J'ai tout fait pour ne pas épouser Louis, j'ai supplié, j'ai pleuré, j'ai crié. J'ai dit que je ne serais jamais sa femme, que je ne pourrais pas être heureuse avec lui... Ah ! je savais bien que cela tournerait mal ! Et elle n'a rien voulu entendre, elle a usé mes objections, une à une, et quand elle a vu que je ne cédais pas, que je refusais énergiquement, elle m'a prise par l'amourpropre. Elle m'a dit que vous vouliez ce mariage, que je devais vous obéir, moi que vous nourrissiez par charité...

— Elle a employé ce mot?

— Oui, mon oncle. Je m'en souviens comme si c'était hier! — Et c'est pour Charles qu'elle a fait tout cela, répéta-t-elle, avec frénésie, pour cet imbécile, ce cancre...

— Tu crois que... ton frère... n'a pas... de talent, murmura l'abbé, d'une voix entrecoupée.

— Lui ! cria Cécile, qui se montait peu à peu, dans une surexcitation continue, lui, du talent ! Mais il ne sait pas dessiner, je dessine mieux que lui ! Il n'a pas même de goût. Il pose pour l'artiste et il ne saurait pas distinguer une croûte d'un chef-d'œuvre ! C'est la bêtise et l'incapacité absolues, mon petit frère ! Il ne s'est fait peintre que pour favoriser ses goûts de noce, de fainéantise, de vanité sotte, de prétention, d'indépendance...

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! est-ce possible. !

— Et c'est à cela que j'ai été sacrifiée, et la femme qui nous a volés tous les deux et qui m'a frustré de ma part de joie et de bonheur, c'est ma mère ! Ma mère ! répéta-t-elle, avec une ironie sauvage, ah ! je me rappelle maintenant toutes les occasions où elle m'a sacrifiée à lui, toutes les fois où nous commettions ensemble une faute pour laquelle on me fouettait, pendant qu'on l'excusait, lui, parce qu'il était petit... Ah ! oui, petit ! Il avait deux ans de moins que moi... Ah ! c'est une misérable !

— C'est ta mère, ta mère, objectait l'abbé

— Ma mère ! cria Cécile, je n'en veux pas, je la renie ; les enfants peuvent bien aussi renier leurs parents. C'est

une voleuse ! Elle m'a fait rater, gâcher toute ma vie pour satisfaire ses caprices injustes. Je n'en veux plus, d'une telle mère. C'est une étrangère entrée par effraction dans notre famille, c'est... je ne sais quoi ! Qu'elle ne vienne plus ici, je la hais, je la déteste !

Elle trépignait de rage insatisfaite, la fureur l'étouffait. Elle s'élança vers la cheminée, y prit la photographie de Mme Pioutte, étalée dans un cadre de velours bleu, qu'elle frappa de toutes ses forces contre l'angle du marbre. La vitre sauta en morceaux, avec un tintement. Cécile arracha l'image, s'efforça de la déchirer et ne put que la casser ; alors elle la jeta par terre, et, féroce, hystérique, éperdue, elle la piétinait.

— Mais c'est ta mère, ta mère, ne l'oublie pas, criait l'abbé Barbaroux, épouvanté.

Cécile, tout à coup, retomba sur le fauteuil et roula sa tête en gémissant sur les coussins. Elle sanglota, ses cheveux se dénouèrent, inondant ses épaules, et, dans ses spasmes et ses contractions, ils ondulaient, se tordaient, se gonflaient et déferlaient comme les vagues d'une mer en furie.

— Cécile ! Cécile ! je t'en prie, implorait le pauvre abbé, qui ne savait que faire.

Il se penchait vers elle, il effleura de la main une joue brûlante. Mme Caillandre releva sa figure empourprée, froissée, marbrée de sillons rouges.

— Je vous demande... pardon, mon oncle... je ne peux pas... me retenir... Tout cela... est si... atroce !

— Écoute, Cécile, fit-il, tu sais si je t'en ai voulu, l'autre jour, de tout ce que tu m'as dit, si j'ai été indigné. Eh bien 1 je te pardonne, oui, je te pardonne. Tu as été une victime, rien de plus. Ma pauvre enfant, comme tu as dû souffrir ! Ah ! je comprends tout maintenant ! Pauvre Cécile ! Non, tu n'es pas aussi perdue que je le croyais. Tu as encore de bons sentiments. Tu vois où on arrive avec de mauvais débuts. Regarde où est tombée ta mère ! Je te pardonne, pardonne-lui aussi. Allons, tu me le promets ! Pardonne-lui aussi... Embrasse-moi, Cécile...

L'abbé Barbaroux s'en alla. Quand il fut dans la rue, un éblouissement le prit. Le monde lui parut vaciller et

tournoyer dans un flamboiement de lumière qui l'aveugla, le sol s'amollit et fut mouvant sous ses pieds. Il s'appuya d'une main au mur de la maison.

— Ces éblouissements reviennent bien souvent, se ditil, la crise passée, beaucoup trop souvent... Il faudra que je me décide à voir le docteur...

l'enlèvement

L'incertitude de l'abbé Barbaroux ne se résolvait point. Affalé sur une chaise, dans le parloir silencieux, il méditait sur la visite de la veille. Pour être seul, il s'était réfugié dans le grand salon, et, la tête enfoncée dans ses mains, il songeait douloureusement. Il priait Dieu de l'éclairer et de lui inspirer une juste résolution. Oublier les méfaits de sa sœur et ne pas lui en vouloir, c'était outrager la vertu. D'ailleurs, il ne se sentait pas le courage, dans son ressentiment, sa souffrance et son indignation, de lui montrer le même visage qu'autrefois. Il lui était à jamais impossible de faire abstraction de ce passé honteux et de considérer Gaudentie avec estime et avec amour, comme jadis. C'était fini, on ne construit rien sur des ruines. Avilie et tarée comme elle l'était, elle ne méritait plus que le mépris. L'abbé Barbaroux se refusait donc à lui conserver la direction de la maison et à continuer à Charles les mêmes faveurs. « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu, se répétait-il, pour se donner du courage devant son œuvre de justice. » Mais d'autres paroles du Christ revenaient à lui, et il se rappelait la parabole du figuier stérile : « Maître, laissez-Ie encore cette année, afin que je laboure au pied et que j'y mette de l'engrais. Et peutêtre donnera-t-il du fruit : sinon, vous le couperez après. » Cela augmentait ses hésitations. Et il ajoutait en secouant

sa tête, où le rond de la tonsure s'élargissait de jour en jour :

— Je suis comme celui qui a semé du bon grain et qui voit grandir de l'ivraie !

Mais en frappant Mme Pioutte, en la repoussant de chez lui, il atteignait Virginie, qui était innocente. Comment concilier tout cela? Et peu audacieux de son naturel, il redoutait d'affronter la colère de sa sœur.

Des rayons de soleil, entrés par les fenêtres, tendaient, dans le salon, leurs cordes vibrantes où dansaient des peuples d'atomes, dans une ascension continue. Des mouches étourdies et bourdonnantes les traversaient parfois ; elles paraissaient alors lumineuses, c'étaient des balles d'argent qui bondissaient dans la clarté et s'éteignaient tout à coup. Les fuseaux de lumière blanchissaient les mallons usés, comme frottés par le temps. La Jeanne d'Arc puisait toujours son inspiration dans le linge emmaillotant le lustre. Tout respirait une misère décente, respectable, austère, et l'abbé, songeant à sa ruine, n'échappait pas à l'idée que l'instigatrice en avait été cette sœur tant aimée à laquelle il s'était dévoué si longtemps !

Toutes ses hésitations revenaient le harceler à la fois. Il construisait hypothèses sur hypothèses. Ne pourraitil confier Virginie à Cécile, avec une pension, et reléguer Gaudentie dans sa maison de Sanary, dont elle ne s'était plus occupée depuis son achat et qui était vide de locataires? Quant à Charles, il ne lui enverrait plus rien. Il était d'âge à se débrouiller seul. Mais quoi ! et son fils? Allait-il exposer à la misère et à la maladie un enfant innocent? Et qui sait même si ce bébé était baptisé?

L'abbé se tourmentait. Pas une minute, il ne songea à accuser la Providence, mais au contraire, d'un cœur plein de foi, il lui offrait ses sacrifices et sa souffrance, et il implorait de Dieu qu'il éclairât sa sœur et qu'il lui inspirât le repentir de ses fautes et une compréhension plus exacte de ses devoirs. Tout de même, il fallait avoir une explication nette avec elle, lui dire une fois pour toutes ce qu'il savait et l'éloigner de lui. Et cette perspective épouvantait Théodore.

En attendant, comme il avait à cœur de réparer Tinjustice commise envers Mathenot, il se mit en route pour le trouver le lendemain même de sa visite à Mme Caillandre. Il s'excusa de l'avoir renvoyé, et le supplia de revenir chez lui. Mathenot accepta.

Quand les pas de l'abbé Barbaroux se furent éloignés sur le palier, Mathenot se dit :

— Je crois qu'Augulanty est bien bas. L'esprit du démon va enfin quitter cette demeure qu'il a souillée si longtemps. Et l'abbé Barbaroux et moi, nous la purifierons !

Barbaroux n'avait donné à Augulanty aucune expli* cation en lui annonçant que Mathenot quittait l'école Saint-Louis-de-Gonzague. L'économe, qui ne se méfiait pas du prêtre, ne s'en était pas étonné, mais lorsque son directeur lui annonça le retour du professeur, il manifesta sa surprise.

— Mais ne l'aviez-vous pas renvoyé, monsieur l'abbé?

— La raison pour laquelle nous nous étions quittés n'existe plus, dit laconiquement Théodore.

— C'était donc une raison bien éphémère, fit Augulanty, avec un sourire engageant.

— Vous l'avez dit, répondit l'abbé, sèchement.

Augulanty jeta un regard sournois sur son directeur.

Depuis quelques jours, il le trouvait avec lui moins cordial et plus” fermé. Cette méfiance soudaine lui déplaisait. « Il faut que je veille ; c'est louche, il y a quelque chose qui ne va pas. » Et il se demanda si Mathenot n'était pas au fond de ce problème. « Méfions-nous, » conclut-il.

Le lundi, Mathenot reparut, raide, austère, brusque comme à son habitude. Augulanty, qui l'observa avec inquiétude, le retrouva tel qu'il l'avait toujours connu* « J'aurai, l'œil sur ce bonhomme, » pensa-t-il.

Barbaroux n'avait encore rien dit à sa sœur. Il se tut aussi le lendemain et toute la semaine.

Le jeudi suivant, huit jours après sa visite à Cécile, il prit définitivement une décision.

— Je me séparerai de ma sœur, je l'enverrai à Sanary avec une pension. Quant à Charles, qu'il se débrouille !

Je l'avertirai qu'à partir d'octobre il n'ait plus à compter sur moi... Virginie ira vivre chez Cécile.

Dans la nuit du jeudi au vendredi, l'abbé Barbaroux dormit mal. Il était agité et fiévreux. Il se tournait et se retournait dans son lit sans trouver de repos. Les décisions qu'il n'avait pas acceptées venaient tourmenter sa conscience et la harceler et lui reprocher son choix.

Un des élèves soupira ; un autre ronflait. Les moindres bruits du dortoir retentissaient dans le grand silence de l'ombre. « Marguerite ! » murmura un enfant endormi.

L'abbé s'efforça de reconnaître cette voix. « Qui estce? » se demanda-t-il. Mais, à ce moment, il entendit le roulement sonore d'une automobile sur la chaussée ; peu après, la voiture s'arrêta. Il parut à l'abbé qu'elle était tout proche de l'école, il écouta ses ëbrouements et sa trépidation de machine nerveuse et impatiente, avide d'espace et de fuite. Et tout à coup, il crut distinguer, au milieu de ce tumulte, le grincement de la porte d'en bas. « Quelle folie ! pensa-t-il aussitôt. Je deviens halluciné ! » Il entendit plus nettement le heurt du battant refermé, il voulut en avoir le cœur net, il courut à la fenêtre, l'ouvrit, repoussa le volet... Un roulement bruyant annonçait le départ de l'automobile, il regarda dans la direction du bruit. Il y avait au bout de la rue une clarté rapide, qui fuyait à ras de terre, puis disparut au tournant. Tout se tut. L'abbé se recoucha. « C'était une porte voisine. On aurait dit que c'était ici. Tout fait un bruit effroyable, la nuit... » Il se rendormit peu après.

Le lendemain, quand il se réveilla, il ne songeait plus à cet incident. Il alla dire sa messe de six heures. Il la célébra d'un cœur ému, car sa décision était prise, et il ne doutait point, comme tous les esprits pleins de foi, que Dieu lui-même eût pris la peine de la lui inspirer.

Les rayons de soleil entraient à flots dans la chapelle en traversant les vitraux. Des mosaïques de taches vertes, roses, bleues ou jaune citron se posaient alternativement sur les dalles blanches et noires, sur les dentelles de l'autel, sur les bancs de bois poli. Les élèves, qui assistaient à la messe, chaque matin, répondaient par un murmure aux prières. L'abbé les bénit d'un geste

large, les deux bras étendus, et dans la conscience de l'œuvre entreprise, dans le sentiment de son devoir, il sentait se cicatriser en lui la blessure que lui avait faite îa. conduite de sa sœur.

Il descendit l'escalier de la chapelle. L'air frais du matin, purifié aux sources du jour, lui apporta des pensées heureuses et saines. Des hirondelles fendaient l'azur fluide du ciel. Quand il arriva dans la cour, il vit devant lui Augulanty, blême, les cheveux emmêlés, la bouche tordue, le regard farouche.

— Venez, monsieur, dit-il, j'ai à vous parler !

L'abbé, effaré, courut derrière l'économe, qui fuyait

devant lui. Ils traversèrent ainsi la salle d'études, le corridor, ils entrèrent dans l'économat.

— Monsieur, cria Augulanty, Virginie est partie !

L'abbé ouvrit la bouche pour crier, pour s'étonner,

pour questionner. Aucun son ne sortit de ses lèvres paralysées. Il avait un air en même temps traqué et terrible.

— Partie, répéta Augulanty. Oui, monsieur. Partie avec un agent de change !

Théodore Barbaroux se laissa lourdement tomber sur une chaise. Tout bourdonnait à ses oreilles. Son cœur battait comme celui d'un agonisant. Il semblait que quelque chose se rompait en lui. Comme ses pensées lui faisaient mal !

— Quand cela? Quand cela? eut-il la force de murmurer.

— Cette nuit !

— Cette nuit? balbutia le prêtre, en fixant un œil atone et fixe sur celui de son interlocuteur, mais alors... c'est cela que j'ai entendu...

— Quoi? Vous avez entendu quelque chose? Qu'avezvous entendu? cria brutalement Augulanty. Allons, relevez-vous ! On dirait que je vous annonce une mort. Un peu d'énergie, sapristi !

L'abbé Barbaroux était si ahuri qu'il ne remarquait point combien l’attitude emportée et bruyante d' Augulanty contrastait avec sa grâce et sa douceur habituelles.

Il balbutia :

— Cette nuit, je ne dormais pas... Je veillais... J'ai entendu une porte... qu'on ouvrait, j'ai cru que c'était celle de la maison, puis j'ai entendu; une voiture automobile, je me...

Augulanty l'interrompit.

— Une voiture automobile ! C'est bien cela ! Il en avait une, cet individu !

— Qui? questionna Barbaroux.

— Mais Sylvestre Legoff, donc, celui qui a enlevé votre nièce !

— C'est... Sylvestre Legoff?

— Oui. Vous le connaissez?

— Non... ou plutôt si.. Je savais seulement...

Augulanty l'interrompit de nouveau.

— Saviez-vous qu'il connût Virginie?

— Non... Mais, dit plus nettement Barbaroux, qui commençait à prendre conscience de ce qui se passait autour de lui et qui s’étonnait de cet interrogatoire, comment se fait-il, Augulanty, que ce soit vous qui m'informiez de tout cela?

Augulanty commença aussitôt à baisser pavillon.

— Mon Dieu, monsieur l'abbé, c'est Mme Pioutte qui m'en a chargé... Quand je suis arrivé, comme chaque jour, pour assister à la célébration du saint sacrifice de la messe, j'ai trouvé votre sœur, qui m'attendait. Elle avait l'air si accablée que je lui ai demandé aussitôt de nos nouvelles. C'est alors qu'elle m'a tout raconté. Ce matin, à l'heure habituelle du lever de Mlle Virginie, elle ne l'a pas entendue remuer, elle est allée frapper à sa porte, personne n'a répondu ; elle est entrée, l'appartement était vide, et tous les objets de toilette, chameaux, robes, souliers, avaient disparu. Sur la commode, il y avait une lettre bien en vue où Mlle Virginie lui annonçait son départ avec M. Legoff. Elle avait assez de la vie qu'elle menait, dit-elle...

Ce qu'il ne racontait pas, ce digne M. Augulanty, c'était sa surprise, sa colère, son indignation. Ce départ imprévu de Virginie, en déjouant ses plans, le rejetait dans la misère d'où il espérait sortir par ses diplomaties et ses bassesses. En fuyant ainsi, elle lui volait son avenir.

Non, il ne disait rien de tout cela, mais ce qu’il cachait ainsi avec tant de peine, sa figure le criait. Cette fois, la violence foncière de sa nature, le sentiment que tout était perdu, sa rage triomphaient de son hypocrisie. Ce n’était plus sa volonté qui modelait sa figure, mais sa rancœur et sa révolte contre le destin, et ce visage âpre, tourmenté, contracté, ces yeux injectés de sang, ce teint livide, marqué de taches rouges, racontaient mieux que ne l’eussent pu faire des paroles, son désespoir haineux, sa surprise, sa fureur. En le voyant ainsi, l’abbé Barbaroux se rappela tout ce que lui avait dit Mathenot, il retrouva dans Augulanty l’ami et le complice de sa sœur, un être ligué dans le complot formé contre lui. Il se redressa et lui dit :

— Mon Dieu, monsieur Augulanty, vous êtes bien bouleversé !

L’économe reprit un peu de son habileté.

— - Ah ! monsieur l'abbé, quand je vois tout ce que vous avez fait pour cette enfant et la manière dont elle vous en récompense, comment voulez- vous que je ne sois pas bouleversé? Quand je vois cette jeune fille, élevée avec tant d’exemples chrétiens, devenir une femme perdue...

Mais l’abbé Barbaroux ne le laissa pas continuer. Indigné de tant de fourberie, il s’écria :

— Et surtout quand vous voyez que ce départ détruit vos calculs, quand vous voyez que vous ne pourrez pas l’épouser et prendre après moi la direction de l’école, n’est-ce pas, monsieur Augulanty? Et quand vous voyez que cela ne vous a servi à rien de terrifier Mme Pioutte en lui faisant redouter la révélation de secrets... que nous savons tous ici ! Allons ! cessez cette comédie !

Il parut que le digne M. Augulanty venait d’être foudroyé. Il reculait, l’échine basse et souple, comme un chien battu, le dos rond, la tête courbée. Il n’était plus livide, mais vert. Dans un mouvement plein de gêne, il pressait et maniait ses mains croisées sur le creux de l’estomac, et l’on entendait craquer les phalanges de ses doigts.

M. Barbaroux lui désigna la porte. Il s’effaça.

Alors l'abbé Barbaroux cacha sa tête dans ses mains et sanglota. Après quoi, il pria la concierge de prévenir Mme Pioutte qu'il l'attendait au parloir.

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