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LE FRÈRE ET LA SŒUR

Quand Mme Gaudentie Pioutte fut entrée doucement dans le salon qu’elle parcourut du regard et quand elle eut vu son frère immobile, debout auprès d'une fenêtre, comme une statue sombre et tragique de la Méditation et de la Douleur, elle s'élança vers lui, les bras ouverts, et s'écria d’une voix pathétique :

- — Mon pauvre Théodore ! Mon pauvre Théodore !

Mais elle s'arrêta court, ses larmes, comprenant toute leur inutilité, rentrèrent d’elles-mêmes sous leurs paupières. Théodore s’était tourné vers elle, le regard glacé, la figure rude et sévère, et il lui avait dit :

— Évite-moi ces effusions ridicules, Gaudentie !

A ces mots, comme elle parut indignée, Mme Pioutte ! Comme son cœur de mère et de sœur dut souffrir de cet accueil injuste ! Elle s’appuya d’une main à un fauteuil pour ne pas chanceler; elle s'écria, toute brisée par l’émotion :

— Ah ! Théodore, je ne m’attendais pas à une pareille dureté de ta part. Quand je viens à toi, tout en larmes...

— Il est inutile, maintenant, de pleurer et de te lamenter, le mal est fait ! Toutes les larmes de la terre n'y changeraient rien ! Mais considère ta conscience, Gaudentie, et demande-toi, humblement, si tu n’as pas ta part de responsabilité dans ce qui vient d’arriver là !

Mme Pioutte suffoqua d’indignation et de surprise. Elle pivota sur elle-même et se laissa tomber dans le fauteuil.

— Ah ! Théodore, quel mai tu me fais 1 Tu sais pourtant si ma santé est chancelante. Certes, j’aurais cru...

Quand je viens à toi, toute blessée, toute souffrante, quand mon cœur d'honnête femme considère ce qu'est devenue ma fille, ah !... Tu ne trouves que des reproches à m'adresser, tu as l'air de croire que je suis pour quelque chose dans ce malheur... Ah ! si mon pauvre mari vivait, lui, au moins !... Tiens, Théodore, tu viens de me redonner mes palpitations...

Elle appuya sa main sur son cœur, comme pour en compter les battements. Son frère la regardait avec mépris et dégoût. Cette comédienne, qui jouait maintenant une scène sentimentale pour l’attendrir et éviter ses reproches, était-ce possible que ce fût là vraiment la femme que, pendant tant d'années, il avait estimée et chérie?

— Je ne te dis pas que tu y sois pour quelque chose, répliqua- t-il enfin, je pense que non. Je pense aussi que tu ignorais les relations de ta fille et de cet homme... Mais il y a des responsabilités morales !

— Est-ce ma faute si je suis pauvre? gémit Mme Pioutte, est-ce ma faute si Virginie n'a pu trouver autour de nous ce qu'elle attendait de la vie, si elle voulait un bonheur que mes moyens ne me permettaient pas de lui offrir. Certes, si mon pauvre mari avait vécu, je me serais efforcée de la distraire... Elle rêvait trop, cette petite ! Il aurait fallu la mener au théâtre, dans le monde, en voyage... Était-ce possible dans notre situation? A qui la faute si elle a fini par faire ce coup de tête?

— Ah ! tu l'excuses? fit l'abbé, je m'y attendais ! Ah ! c'est du nouveau, cela, par exemple ! Dis-moi donc qu'elle a bien agi, que tu l'approuves, que...

— Je ne dis pas cela, mais...

— Tu es trop bonne ! s'écria l'abbé avec un rire sarcastique, et tu veux que je ne te rende pas responsable de tes enfants, quand je vois ce qu’ils deviennent tous ! Comment les as-tu donc élevés pour en faire ce qu'ils sont? Quel exemple leur as- tu donc donné? Dans quel milieu corrompu ont-ils passé leur jeunesse? Tremble que Dieu ne te demande des comptes ! Ah ! elle est propre, ma famille! C'est quelque chose de joli que tout cela! Un garçon qui vit avec une maîtresse...

— Ce n’est pas vrai ! s’écria Gaudentie, en se levant, frémissante, dans le sursaut furieux de la mère qui défend ses petits.

L’abbé, qui marchait de long en large dans le salon, les mains dans ses poches, balayant de son passage le coin de tapis qui pendait à l’angle de la table, fit halte et laissa tomber sur sa sœur un regard sévère et lourd :

— Ne nie pas. Je suis au courant de tout. Il est inutile que tu ajoutes le mensonge à tes autres péchés...

— C’est Augulanty qui t’a dit cela pour se venger lâchement du départ de Virginie?

— Non, ce n’est pas Augulanty. Augulanty ne m’a pas plus dit cela qu’il ne m’a révélé le pacte odieux que vous aviez fait ensemble, ce pacte de sa complicité et de ta complaisance... Ce n’est pas par lui que je sais ce qu’est ton fils : un paresseux, un bon à rien qui mange, avec une femme ignoble, ce qu’elle gagne comme modèle, ou peutêtre pis encore ! Quant à tes filles, l’une pousse son mari à la dépense jusqu’à ce qu’il vole son patron...

— Comment? Que veux- tu dire là? Cécile...

— Ah ! c’est vrai, tu ignores cela, nous avons voulu te le cacher pour épargner ton cœur de mère ! Eh bien, Cécile, pour se venger du mari que tu l’as forcée à prendre, a voulu le déshonorer en le poussant au vol ! — Et, pour les sauver, c’est moi qui ai fourni les douze mille francs que Louis avait dérobés. Sans quoi, il allait aux galères ! — Et ta seconde fille part avec le premier venu et sera qui sait quoi dans dix ans d’ici !... Et pour compléter le tout, une sœur qui vole son frère pour donner quinze mille francs à un chenapan !

Cette fois, Mme Pioutte ne nia rien. Écrasée par cette révélation inattendue, elle retomba dans son fauteuil ; instinctivement, elle se voila la face, et d’elle, on ne vit plus qu’un grand nez osseux émergeant de dix doigts secs et pressés dans un même mouvement.

— Et c’est à cela que je me suis dévoué, répétait Théodore Barbaroux, à cela que j ’ai consacré tant d’heures de travail, tant de soucis, tant de pensées. C’est cela que j’ai considéré si longtemps comme un refuge, une consolation... Une consolation ! répéta-t-il, avec amer-

tume. Et c’est cela que j’ai aimé, que j’ai chéri, soutenu de toutes mes forces, que j’ai considéré comme l’idéal de la famille, du devoir et de l’union ! Et vous étiez tous autour de moi à me mentir et à me tromper, pour obtenir de moi le plus possible, pour me soutirer le plus d’argent !

— Ah ! j ’y vois clair à présent ! continua- t-ü en reprenant sa marche. Dire que j’ai été aveugle si longtemps ! Mais je ne croyais pas que l'argent pût avoir tant d’importance et que l’amour lui cédât le pas. Je ne pouvais rien voir! Il a fallu toutes ces hontes pour m’éclairer. Ma confiance en toi m’aveuglait. Tu étais pour moi l’épouse, la mère, la sœur modèles. Je voyais en toi toutes les vertus, tous les mérites, tu étais la femme chrétienne, la femme forte de l’Évangile. Oui, j’ai vu tout cela! Pendant des années, j’ai travaillé pour toi avec bonheur, heureux si tu étais heureuse, inquiet si je voyais un pli ou un nuage sur ton front ! Et tu m’as volé, tu m’as trompé, tu as fait sciemment le malheur de ta fille, tu as cherché des raffinements de mensonges pour que je ne m’aperçoive de rien, comme si tu en avais besoin avec moi ! Et je ne m’apercevais même pas que tu étais dépensière et gaspilleuse, que tu n’élevais tes filles que dans le goût de la toilette, du luxe, du plaisir. Tu me disais que c’était pour les marier. Je te croyais. Que n’aurais-je pas cru de toi?

Toute la misère de sa vie venait aux lèvres de l’abbé Barbaroux. Il allait et venait comme une épave qu’une vague jette et qu’une autre remporte. Dans son grand désastre, il se retournait vers son passé pour y revoir l 'image aimée de sa sœur, et cette image le fuyait. Il tournait en rond, désorbité, gémissant, laissant s’épancher toute sa souffrance, à flots, comme le sang qui gicle d’une artère coupée.

— Et puis, Cécile a mangé tout son argent en babioles, en niaiseries, en inutilités, saccageant une fortune pour acheter des lampes, des robes, des bijoux. N’est-ce pas toi qui l’as élevée ainsi? N’est-ce pas grâce à toi que Virginie a repoussé la vertu comme un vêtement hors d’usage, le jour où elle a vu qu’elle n’en retirerait pas tout ce qu’elle en attendait? Pendant soixante ans, j’ai

cru en toi!.. Ah! on peut, ainsi, toute sa vie aimer quelqu'un, le parer de toutes les vertus et des plus rares mérites, et puis, il faut reconnaître que l'on s'est trompé, que celle que Ton considérait comme la femme la plus honnête du monde n'est rien... — Et ton mari, c'est toi aussi qui l'as ruiné ! Je le vois bien, maintenant, puisque tu m'as conduit au même point que lui. Ah ! oui, la plus honnête femme du monde ! Une femme qui vole pour permettre à un chenapan de faire la noce !

Mais alors Mme Pioutte, qui frémissait de colère de tous ces reproches, releva la tête, à cet outrage jeté à son fils. Une lueur terrible fit briller ses yeux gris, elle eut quelque chose de fauve et de bestial, tandis qu'elle s'écriait :

— Ce chenapan est mon fils! Et j'aurais fait bien autre chose pour lui. Un fils ! Tu ne sais pas ce que c’est, toi ! C'est tout dans la vie, on n'a besoin de rien autre... ! J'aurais donné ma vie pour le tirer d'un mauvais pas ! Et qu'est-ce que c'est, à côté d'une existence, qu'un petit détournement d'argent et quelques mensonges? Je n'ai vu qu'une chose, moi, que, si tu apprenais sa conduite, tu le renierais. Il fallait, avant tout, le sauver ! C'est ton intolérance, ton étroitesse d'idées, ton injustice qui m'ont menée là ! Tu ne connais rien de la vie !

— Non, fit l'abbé, je n'en connais rien. Car ce que tu appelles la vie, c'est le vice, la honte, la luxure, la malhonnêteté, l'infamie ! Sois tranquille, je ne demande pas à la connaître. C'est une autre vie que j'ai connue. On n'a pas été un chrétien, un homme de foi, de devoir, fidèle à Dieu et à ses principes, soucieux de sa parole, de son honneur, de sa dignitéfpour ne trouver dans la vie que des instincts à satisfaire et des vices à protéger... Oui, c'est dans de monstrueuses théories que tu as élevé ta famille. On reconnaît l'arbre à ses fruits et les voilà, les fruits de cette éducation ! Ah ! quelle honte ! Quelle honte !

— Tu n'as jamais aimé mon fils, jeta Gaudentie, qui prit de nouveau l'offensive ; et c'est bien pour cela que j'ai tant travaillé à le garantir de ta colère. Depuis qu'il est né, le pauvre enfant, tu le détestes. Tu n'as jamais eu que des reproches£à lui faire. Tu n'avais même pas de

patience avec lui, quand il avait un an ! Tu Tas toujours considéré comme un fainéant, comme un propre à rien. Et tu es tout heureux, maintenant, de pouvoir ainsi le trouver en faute...

— Tu es injuste, Gaudentie, protesta la voix forte de l'abbé, si j'avais témoigné à Charles l’antipathie dont tu parles, je ne lui aurais pas donné deux cents francs par mois depuis trois ans, comme je l’ai fait, pour qu’il apprenne la peinture...

Dans cette phrase, Mme Pioutte vit, avec une mauvaise foi toute féminine, un moyen de détourner le débat de son objet réel et d'invectiver encore son frère :

— Deux cents francs par mois ! Penses-tu que ce soit beaucoup? Tu lui reprochais tantôt de se nourrir d’un argent gagné par sa maîtresse. Pauvre enfant ! S’il n’avait pas assez pour vivre...

— Mais c’est infâme, ce que tu dis là, cria Théodore, rouge de colère et de honte. Mais il n’y a plus en toi la moindre parcelle d'honneur, tu ne sais même plus ce que c’est. Tout est donc pourri dans ton cœur? Tu l’excuses ! Tu autorises tout, pourvu qu’on gagne de l’argent. Quand on n’a pas de quoi vivre, Gaudentie, on travaille, on ne se fait pas nourrir comme ton fainéant de fils le fait, entends- tu? On casse des cailloux sur une grande route plutôt que de toucher un sou du gain d’une fille ! Ah I en arriver là, s’écria l’abbé, en élevant les bras vers le ciel, avoir tout fait pour ceux que l’on aime et s’apercevoir, à la fin, d’une telle indignité ! C’est à cela qu’auront servi tant de sacrifices !

Gaudentie se leva solennellement, avec beaucoup de dignité, et prit la parole :

— C’est la dixième fois, au moins, Théodore, que tu fais allusion à ce que tu as fait pour nous. Ce n’est pas très délicat, de ta part, mais... passons! Il ne faut rien exagérer. Tu nous as nourris, logés, c’est vrai. Tu as été très bon pour nous, quand mon pauvre mari est mort, c’est vrai encore. Mais depuis que nous sommes ici, je tiens ta maison, je surveille tes domestiques, je te fais réaliser des économies en dirigeant tout, je t’ai permis ainsi d’avoir des pensionnaires... Après tout, je me suis

donné un mal de chien, afin que ta baraque marche, et pour la récompense que j'en ai... Tu parles tout le temps des services que tu nous as rendus, j'imagine que tu n'as pas dépensé pour ta famille ce que t'ont coûté tes caprices. . . N'as-tu pas acheté ce local, qui était, ma foi ! fort inutile? N'as-tu pas fait construire cette chapelle, uniquement pour satisfaire une de tes fantaisies? Tu y as dépensé pas mal d'argent. Je pense que tu ne le regrettes pas, celui-là, tu ne dis pas que cela t'a ruiné...

— Tu me reproches mes dépenses, maintenant, tu me...

— Eh ! je ne te reproche rien, je constate, voilà tout ! Tu m'accuses de t'avoir ruiné? J'ai tout fait au contraire pour t'empêcher de l'être. Mais avec ton entêtement exaspérant, tu n'as jamais rien voulu entendre. On se butait contre tes partis pris. Tout ce que je te disais, c'était comme si je chantais « Femme sensible ! » sur l'air de Malborough. Ce qui te coûtait, c'était moins notre entretien que le nombre incalculable des élèves qui ne payaient pas ! Voilà où t'a conduit ton christianisme ! Sous prétexte de bonnes œuvres, tu as accueilli une foule d’enfants pauvres, si mal élevés et si voyous que les autres s'en sont allés. Je te l'ai dit cent fois. Tu n'as jamais voulu m'écouter. Tu as pris ton grand air suffisant et orgueilleux de confiance absolue dans ton propre jugement, pour me faire comprendre que cela ne me regardait pas et que je n'y entendais rien. Tu n'en as jamais fait qu'à ta tête. Ne t'ai-je pas aussi corné aux oreilles que tes mendiants du Bon Grain te portaient le plus grand tort?

Théodore allait répliquer, il s'aperçut à temps que Gaudentie soulevait encore une question de détail pour l'égarer, et il se tut.

— Tu t'es complu à agir ainsi pour satisfaire ton idéal d'homme chrétien, pour te créer une réputation de saint. Tu t'es bien moqué de détruire ton pensionnat, de nous laisser sans un sou, après ta mort. Mais quand, après avoir dilapidé ta fortune en extravagances, tu m'accuses de t'avoir ruiné, je trouve que c'est un peu raide.

Il semblait qu'une poche de fiel eût crevé en Gau-

dentie Pioutte, que tous les bienfaits de son frère eussent amassé chez elle des flots de rancune et de haine. Toute contrainte cessant, elle allait enfin prendre sa revanche, se venger de Théodore, lui faire payer cher chacun des services qu'elle avait l'humiliation de devoir à sa bonté. Et, la figure dure et mauvaise, elle s'acharnait, blessant en lui tout ce qu'elle y savait de vulnérable. Il avait traité son fils de chenapan ! Ah ! comme il allait solder ce mot, et tout le reste en même temps, ses bonnes actions à lui et ses mauvaises à elle ! Et à la place de sa sœur, l'abbé Barbaroux voyait un être bas, vil, envieux, qui l'énervait et l'irritait par l'injustice de ses invectives, son ingratitude et cette fausseté absolue de raisonnement qui faisait infiniment souffrir un esprit droit comme le sien. Ils se parlaient tous deux une langue étrangère, et le fait le plus simple, le plus banal, le plus quotidien, avait pour chacun d'eux un sens différent.

Il cria avec violence :

— C’est moi que tu accuses à présent ! Tu as des reproches à me faire? Je n'ai pas été pour vous ce qu'il fallait?... Mais tu oublies, Gaudentie, que tu es la coupable, et moi, l'accusateur. Ne renverse pas les rôles... Ah ! Dieu ! As- tu toujours été telle que je te vois aujourd'hui ou l’es-tu devenue depuis que tu es mère? Est-ce toi qui as corrompu ton fils ou lui qui t'a dépravée? Ah ! race odieuse, et c'est la mienne 1 Que ne ferais- tu pas pour ton Charles !

Fouaillée par cette colère méprisante, meurtrie par ces attaques qui visaient son fils, Gaudentie se déchaîna à son tour. Et Théodore la regardait avec terreur.

De leur ancienne affection, de cette douce et vieille amitié, qui avait rempli pour eux tant d'années de jeunesse, de leur estime réciproque, de leur mutuelle confiance, il ne demeurait rien. Mais la rancune, le mépris, l'animosité allaient de l'un à l'autre, comme ces balles élastiques que des raquettes se renvoient.

Ils étaient maintenant prêts à le défigurer, ce passé, à y fouiller, pour chercher de secrets motifs de haine dont ils auraient pu se servir même en ce temps-là. Sous les fleurs de leurs souvenirs, ils cherchaient la boue et le

fumier qui alimentaient depuis longtemps déjà de vénéneuses plantations empoisonnées de dépit et de colère, et il parut tout à coup à Théodore que Gaudentie, avec son œil gris, devenu cruel et aigu, son grand nez crochu, son long cou nu et ridé, ressemblait à un vautour et qu'elle était prête à fondre sur lui.

— Tu l'as dit, criait-elle, je ferais n'importe quoi pour Charles ! Mon fils, mais il me demanderait de dévaliser un passant dans la rue que je lui obéirais ! Mais sa maîtresse, entends-tu, je l'aime, puisqu'il l'aime, c'est encore un peu de lui, et puisque tu me chasses, j'irai chez lui, je la servirai, cette femme ! Mais pour qu'il soit heureux, je serais capable de tout! Je le défendrais contre Dieu même, si je pouvais, le bonheur de Charles ! Je balayerais les rues pour le voir sourire, j'assassinerais pour qu'il se paye un plaisir. Tu ne sais pas tout, Théodore, s'écriat-elle dans un accès d'orgueil maternel, maladif et presque sauvage, ces deux cents francs qui ont disparu, c'est moi qui les ai volés pour faire enterrer le fils de Charles !

L'abbé poussa un grand cri de douleur.

— Ah ! c'est complet ! Il ne manquait plus que cela ! Tu es donc possédée du démon?... Tu parles... tu parles à faire vomir un honnête homme ! C'est donc fini, il n'y a plus rien sur cette terre de ce qui en a fait la grandeur, autrefois ; tout est ruiné, démoli, détruit. Tu n'as donc jamais pensé à Dieu, Gaudentie!... Tu oses te confesser, communier, tu es hypocrite et sacrilège. Quelle honte ! Et c'est moi qui vois cela, dans ma propre famille ! Misère ! Ah ! je ne comprends plus mon époque ! Je suis un homme d'autrefois. Oui, tu le disais en t'en moquant tantôt, mais c'est la vérité. J'ai vécu pour un idéal. J'ai obéi aux inspirations d'En-Haut. Qu'étaient pour moi la misère, la souffrance en face de ma conscience? J'ai pu être fier de moi. J 'appartiens à une race disparue. Les miens sont morts. — Ah ! il est dur à gravir le jardin des Oliviers ; elle est amère, la lie du calice ; j e le comprends aujourd'hui, le cri de mon Divin Maître : « Seigneur! pourquoi m'avez- vous abandonné? » — Oui, je suis aussi incompréhensible à mes contemporains que je les comprends peu moi-même. Tu assassinerais^qüelqu'un

pour rendre ton fils heureux? Et tu oses me dire, à moi, des abominations pareilles ! Et d'ailleurs, tu as fait pis... Tu commettais des infamies pour que ton fils ait du plaisir? De la boue, de la boue, de la boue ! — Et toujours cette notion absurde du bonheur, comme si on pouvait être heureux ici-bas !... L'idée du devoir est morte, il ne reste que celle du plaisir. O Dieu, qu’est-ce que l'homme a donc fait de votre terre? Il est temps que vous le balayiez encore, ce monde, où rien ne demeure de ce que vous y avez mis. Qu'il ne reste plus un seul de ces êtres s'ils sont tous tels que je les vois maintenant...

L’abbé marchait à grands pas à travers la pièce, levant les mains avec désespoir, heurtant les meubles. Le soleil commençait à dorer les rideaux usés des fenêtres, des mouches cognaient aux vitres, curieuses, babillardes, et l’on entendait, par moment, les cris des élèves qui venaient d’entrer en récréation.

— Je vois tout, je comprends tout, à présent. Et vous étiez tous là, autour de moi, m'entourant, me cajolant, me flattant, vous attendiez quelque chose de moi, mon argent ou ma place. On se battait déjà pour ma succession. Mais je suis vivant, bien vivant, je vous chasserai, tous, je resterai seul. Et Mathenot lui-même m'a trompé. Ce qu’il voulait, c'est démolir Augulanty pour le remplacer, et j'ai cru qu’il agissait dans mon intérêt. Comme je suis faible ! Il faut toujours que je croie... Vous accouriez à moi comme à une curée, comme des bêtes, comme des oiseaux de proie, comme... des... gerfauts! Étais-je un parent pour vous, étais-je un frère, un oncle, un professeur, un prêtre? Étais-je même un homme? J'étais une proie, bonne à déchiqueter, à déchirer, à coups de bec, à coups d’ongles. C'était à qui arracherait une somme, une promesse, un espoir. J'ai été le centre de mille intrigues, le but de vingt démons. Moi, qui ne voulais que le bien, j'ai, par le seul fait d'avoir agi, répandu le mal autour de moi. Il v a donc quelque chose d'empoi sonné dans l'air pour que les meilleures intentions produisent des crimes? La honte ! La honte ! Et vous m'avez tué, je sais que vous m'avez tué ! Vous vous battrez sur

mes dépouilles... — Et la maison de Sanary, que j'oubliais? C'est pour qu'il te reste quelque chose dans ma débâcle que tu l'as fait mettre sous ton nom. Et je ne voyais rien... Aveugle! aveugle! O Dieu, que deviendrais-je si je ne vous avais pas? Vous saccagez en moi tout ce qui est humain. Eh bien ! j'aurai du courage, je briserai ces affections terrestres ; tout est vain dans la vie, sauf l'amour de Dieu et le sacrifice. La Terre Promise ne s'ouvre qu'aux vaillants. Lorsque la Providence a marqué un être, il faut qu'il aille en haut, toujours en haut, tout droit. C'est vous qui me punissez, Seigneur, et c'est juste. J'avais trop de bonheur, la vie m'était trop douce. Puisque j'avais choisi le célibat pour vous plaire, je ne devais pas vouloir une famille. Vous avez raison, Seigneur, je me soumets. Je chasserai tous ces instruments mauvais, je me séparerai des miens, je me détacherai de tout. Je ne garderai que mon œuvre, ou plutôt la vôtre, j'élèverai encore des enfants pour vous...

Mme Pioutte, qui s'était rassise, écoutait avec horripilation les discours de son frère, sans comprendre que la folie perçait à travers cette frénésie.

Elle l'interrompit en ricanant :

— AhI ton œuvre! Elle est fraîche, ton œuvre. Et c'est en elle que tu as confiance? Mais elle est finie, mon pauvre Théodore ! Tu t'imagines élever des enfants pour la gloire de Dieu? Tu ne sais rien, tu ne vois pas ce que tu as sous les yeux, et tu te plains que l'on te trompe... Ces élèves sont des hypocrites, qui ne croient à rien et qui font des patenôtres pour que tu ne les punisses pas. Si tu voyais d'Iffraye-Lencontre et Saurin-Géroville manger leur pain et leur saucisson avant d'aller communier, tu ne m'accuserais pas d'hypocrisie. Tous ont des maîtresses, et ceux qui n'en ont pas ou sont trop jeunes font pis encore. Je ne peux pas tout te dire, mais tu devrais le savoir. Si tu sortais, le soir, tu verrais tous tes anges se promener avec les filles du quartier et entrer dans de sales bouges... Tu ne sais même pas que c'est Délussin qui a tué Combette et que, de dégoût, du Puget et Samoëns ont quitté le pensionnat. Mais tout le monde

le sait en ville, et tu n'auras que tes mendiants à la rentrée... Elle est finie, finie, ton école, bien finie!

— Tais-toi, tais-toi, hurla l'abbé, hagard, affolé, je ne peux plus supporter tout cela ! Ah ! cette terre, ces gerfauts, le voici, le « charnier natal » ! Ah ! Dieu, je ne peux plus rester ici, que je m'en aille, que je m'en aille !

Éperdu, l'abbé Théodore se jeta vers la porte, l'ouvrit et vit, dans un coin du corridor, Délussin, qui serrait contre le mur le joli petit Robert-Damblin et lui mangeait les lèvres de baisers. A la vue du directeur, ils s'enfuirent.

— Délussin ! cria l'abbé,

Délussin, rouge, penaud, revint sur ses pas.

— Ici, Délussin ! Ah ! Ah ! tu profitais de mon absence pour embrasser ton camarade ; ma sœur avait raison, je ne vois rien ici, mais cela va changer, les branches mauvaises seront jetées au feu. Allons, Délussin, viens ici que je te contemple. Tu as raison, sois vil, sois bas, sois aussi ignoble que tu pourras l'être. Comme tu me répugnes ! Tu es bien l'image de ton temps ! Écoute-moi, tu as tué Combette...

Délussin recula avec tant de précipitation que l'abbé, croyant qu'il voulait s'échapper, le saisit par le bras.

— Tu as tué Combette, je le sais, tout le monde le sait en ville. Eh bien ! continue, tue, déshonore, vole ton père, vole ta mère, vole ton frère, tu feras bien. Crois-tu qu'il y ait un Dieu, une foi, une religion, une morale, un honneur, une dignité personnelle? Allons donc, des niaiseries ! Tu sais ce qu'en vaut l'aune. Crois-tu à l'immortalité de l'âme, crois-tu même que l'homme ait une âme? Des préjugés 1 II n'y a que des bêtes, Délussin, des gerfauts qui se repaissent dans les charniers. L'hypocrisie, le mensonge, l'ingratitude, la cruauté, le déshonneur, le vol, la luxure, la tromperie, tout cela a son prix, tout cela vaut de l'argent. Sois un bon gerfaut, toi aussi, trouve ton bénéfice, tes profits dans le charnier. Ne recule devant rien. N'est-ce pas ainsi qu'on est un homme? Un homme, c'est-à-dire un vautour, une sangsue ! Ah ! que je souffre ! Cela est trop, trop à la fois. Seigneur

ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, mon Dieu... Mon Dieu... mon D...

Il lâcha Délussin, sa langue s'embarrassa et devint pâteuse, et, dans son œil qui se fit fixe et hagard, il y eut cette expression timide, suppliante, avilie, effroyable d'angoisse et de faiblesse, de l'être qui sent la mort sur lui et qui en a peur.

Et tout à coup, il roula au pied de l'escalier.

l'œuvre des sangsues

Aux cris que poussa Délussin, Mme Pioutte, qui se tenait tapie contre la porte du salon, s'efforçant d'entendre les paroles de son frère, s'élança dans le corridor et appela : « Au secours ! » La concierge sortit de sa loge vitrée, Rqsita, de la cuisine, M. Augulanty, de sa classe. A eux trois, ils transportèrent l'abbé Barbaroux dans le salon, où ils l'étendirent sur le canapé.

Mme Pioutte s'efforçait de les aider, mais n'y parvenait guère. Elle éprouvait un assez bizarre mélange de peine à la pensée d'être pour quelque chose dans l'accident survenu à son frère, et de soulagement à songer que, s'il mourait, il la débarrasserait, du moins, d'un témoin gênant et de beaucoup de complications regrettables.

M. Niolon était allé quérir le docteur Barnier. En l'attendant, on essayait de ranimer l'abbé Barbaroux ; les uns lui glissaient de l'eau de mélisse dans la bouche, les autres lui bassinaient les tempes. Le prêtre avait les yeux ouverts, vitreux, effrayants, comme vidés de toute expression humaine, figés dans une stupeur ahurie ; par moment, il faisait un pénible effort pour parler, mais sa bouche, tordue et affaissée du côté gauche, se refusait à laisser passer le moindre son.

Le docteur Barnier arriva, frétillant, heureux de vivre, sanglé dans un délicieux complet gris. Il se pencha vers

l'abbé, assura son lorgnon sur ses yeux clairs et prescrivit des remèdes violents.

Mme Pioutte raccompagna le médecin à îa porte pour le consulter :

— M. Barbaroux vient d'avoir une bonne attaque, madame, dit-il, d'une voix où semblait se lire une profonde satisfaction. Une bonne attaque hémiplégique...

— Est-ce étrange, cela, monsieur ! Mon frère n'était ni gros, ni rouge, on n'aurait jamais pu croire, maigre et nerveux comme il était...

— Bah ! madame, cela n'est pas une raison, s'écria joyeusement le docteur. Une rupture de vaisseau dans la tête, qui peut prévoir cela? Et ça suffit bien, conclut-il, en riant.

Et il se frotta énergiquement les mains, avec son mouchoir de batiste, comme pour souligner qu'il n'était aucunement responsable des écarts de conduite de ces vaisseaux, que cela se faisait bien sans lui et qu'il se lavait les mains des conséquences de ces accidents.

— Mon frère est-il en danger? demanda Gaudentie, sur un ton larmoyant.

— Hum, madame... Il a échappé à la première attaque, c'est certain. Mais il peut en survenir une seconde, d'ici à deux à trois jours, et alors, je ne réponds plus de rien...

— S'il guérit? murmura Mme Pioutte, à travers ses larmes, sera-t-il encore aussi ingambe qu'auparavant?

— N'y comptez pas, n'y comptez pas ! s'écria le docteur, comme si cette déclaration le comblait d'aise. M. l'abbé aura certainement le côté gauche paralysé...

— Quel affreux malheur, mon Dieu !

Et Mme Pioutte se mit à pousser des plaintes, qui ressemblaient à des gloussements.

Il fallut alors transporter l'abbé au premier étage. Ce fut difficile. Augulanty le tenait par les épaules, Mathenot, par les pieds, Serpieri lui soutenait les reins. Le cortège monta lentement l'escalier. Et les élèves, mal contenus par Niolon et par Peloutier, débordant sur les paliers, pesant sur les portes, montrant des têtes curieuses et amusées, regardaient défiler ce convoi lugubre, en songeant que cela leur procurerait, sans doute, quelques jours de congé.

On ne pouvait songer à mettre l'abbé Barbaroux dans son lit, puisqu'il couchait dans le dortoir des pensionnaires. On le porta dans la chambre jadis occupée par Cécile, et que Mme Pioutte s'était réservée pour la donner à Charles, quand il viendrait à Marseille. Mme Caillandre ayant enlevé ses meubles, il n'y demeurait qu'un modeste lit de jeune fille, une chaise sans dossier et une table de nuit boiteuse. Sur le papier des murs devenu d'un gris sale, les places, naguère occupées par des tableaux ou des éventails japonais, formaient des taches d'un vert clair, où subsistait le ton primitif de la tapisserie.

Quand le prêtre fut couché, l'abbé Mathenot, Mme Pioutte et la concierge subvinrent aux premiers soins compliqués et pénibles et dont l'effet parut améliorer l'état de Théodore Barbaroux et lui dégager un peu la tête. Il essaya même de parler, mais les syllabes qu'il assembla avec difficulté ne présentaient aucun sens.

Mme Cailiandre, prévenue, accourut une minute, vers midi. Elle ne s'attarda pas, murmura de vagues mots de condoléances et demanda à ne point voir l'abbé. Il lui venait une étrange peur que, s'il la reconnaissait, son oncle lui réclamât son argent et ne lui rappelât le vol. Et, dans le secret de son cœur, elle souhaitait la mort de l'abbé, qui la soulagerait d'une angoisse et la débarrasserait du souci de payer sa dette... Elle s'en fut au plus vite, laissant dans le corridor un exquis parfum de lilas blanc, qui fit cracher Mathenot, sur le carrelage, de dégoût.

Cependant, à deux heures, Augulanty réunit les professeurs, dans la classe du rez-de-chaussée. Déjà, il avait fait son plan, et il espérait retirer son profit, lui aussi, de la débâcle actuelle; Il déclara à ses chers confrères qu'à son avis le pensionnat ^devait continuer comme si l'abbé Barbaroux était toujours à sa tête. « Rien n'indique que notre excellent directeur ne se relèvera pas rapidement, dit-il. Il faut que l'abbé Barbaroux, en retrouvant la santé, revoie son œuvre tel qu'il l'a laissée. »

Augulanty, supposant que l'abbé n'échapperait pas à la mort, souhaitait se glisser à sa place, à la tête de

LÈ Sv SANGSUES

fécole. Ses grandes ambitions mortes, il croyait garder les élèves, à défaut de Virginie et du local. Il posséderait ainsi un établissement de second ordre, très épuré, et ne retomberait pas dans la misère.

Mais il comptait sans son hôte. L'abbé Mathenot répondit à son rival que, selon lui, il était indispensable de licencier le pensionnat. Il n'était pas convenable que les cours continuassent, quand l'homme qui les avait créés agonisait.

— Ce n'est pas mon avis, répondit Auguianty, avec un sourire contraint et faux, mais comme je représente ici l'abbé Barbaroux...

Mathenot, furibond, se leva :

— Vous n'avez pas le droit de représenter l'abbé Barbaroux.

— Pardon, mon cher confrère, mais vous oubliez que, par ordre hiérarchique, je viens immédiatement après notre directeur et qu'au surplus j'avais toute la confiance

de...

— Ce n'est pas vrai, cria Mathenot, exaspéré, l'abbé Barbaroux savait parfaitement depuis quelques jours à quoi s'en tenir sur votre compte... Je vous refuse, moi. le droit de le représenter, vous qui avez contribué à faire de cette sainte maison le cloaque d'immondices et d'ignominies, la Babylone qu'elle est devenue... Si l'abbé meurt, vous aurez votre part de responsabilité dans cette mort, ne l'oubliez pas...

Auguianty, les yeux plissés dans sa figure verdie et papelarde, agitait ses mains molles devant lui :

— Messieurs, je vous prends à témoin... Monsieur Mathenot, expliquez-vous. Je ne saurais supporter plus longtemps...

L'abbé Mathenot continuait :

— Je maintiens tout ce que j'ai dit, je vous en donnerai la preuve quand vous voudrez...

Il s'était approché de son adversaire, et tous deux, ils se regardaient de très près, avec des yeux flamboyants de haine.

— Taisez-vous, messieurs, fit M. Bermès, songez que l'abbé Barbaroux est peut être mourant à cette heure,

il est indigne de continuer ainsi, permettez-moi de vous le dire...

— C'est ignoble, ignoble, criait Serpieri, en frappant son pupitre avec le poing, sans que l'on puisse comprendre à qui et à quoi s'appliquait cette épithète.

L'intervention de Bermès rétablit le calme. Les deux adversaires se turent, Mathenot, par respect pour son maître, Augulanty, parce qu'il était terrifié des sousentendus de l'abbé. Il fut convenu, d'après l'opinion de M. Bermès, que l'on ferait encore les classes de l'aprèsmidi et que l'on aviserait, le lendemain, aux dispositions à prendre.

Mais, en sortant de la salle, l'abbé Mathenot rencontra Mme Pioutte au seuil de l'escalier et l'apostropha vivement :

— Avez-vous songé, madame, qu'il faut envoyer chercher le directeur de M. Barbaroux?

— J'y ai pensé, monsieur, mais je me suis bien gardée de le faire, car il faut éviter à mon frère toute émotion, et une nouvelle attaque l'emporterait.

— Votre frère n'aurait eu aucune émotion, il est trop chrétien pour...

— Quelque chrétien que l'on soit, on n'est jamais bien aise de mourir.

Ils se disputaient près de la porte, avec des regards méchants. Mathenot, dans l'emportement d'une nouvelle colère, s'écria :*

— Ce n'est pas agir en bonne chrétienne...

— Mais c'est agir en bonne sœur... D'ailleurs, ajouta Mme Pioutte, mon frère n'a aucune connaissance, il ne peut pas parler, comment se confesserait -il? S'il allait plus mal, vous seriez toujours là pour lui donner l'absolution.

Mathenot se rendit à ces raisons et alla retrouver ses élèves, qui avaient organisé une partie de barres dans leur classe.

Vers trois heures, l’abbé Barbaroux parut revenu quelque peu à lui. Il tordit sa bouche et agita ses lèvres d-oii coulait continuellement un mince filet de salive. Rosita, qui le gardait, en lisant un journal illustré, se

pencha vers lui. Il essayait d'articuler quelques mots et semblait les mâcher comme s'ils étaient en caoutchouc. La bonne put cependant distinguer quelques syllabes :

— Veu... Veu... Veu... Oudrais... conf... es... un... peu... peu... prêt...

— Un prêtre pour vous confesser? dit la bonne.

L'abbé baissa ses paupières en signe d'acquiescement.

Rosita jeta le journal sur une chaise pour aller chercher madame. Il restait ouvert à une page qui représentait une femme assise, fumant une cigarette, les seins nus, les jambes en chaussettes étalées dans un retroussement de jupons.

On courut à l'église des Réformés. Le confesseur habituel de l'abbé Barbaroux étant absent, ce fut Tacussel qui vint. Il balança ses grands bras devant Mme Pioutte, qui l'attendait à la porte, et précipita ses mots pour exprimer son saisissement et sa douleur. Il emplit l'escalier de ses jérémiades et commença même, en s'appuyant sur la rampe, l'oraison funèbre de l'abbé, comme s'il la répétait pour la réciter au cimetière.

— Mais mon frère n'est pas encore mort, s'écria Mme Pioutte avec colère.

— Ah ! pardon, madame, ce n'est pas ce que je veux dire !

Et l'abbé Tacussel s'engouffra dans la chambre du

malade. Quand il en sortit, il ne manqua pas de s'écrier :

— C'est un saint, madame, un saint !

— Avez- vous pu le confesser,' monsieur l'abbé? demanda Mme Pioutte.

— Mais certainement, madame, très bien, l'abbé Barbaroux a toute sa tête.

L'abbé Tacussel était optimiste. A vrai dire, il s'était contenté de poser au vieux prêtre quelques questions auxquelles celui-ci avait répondu tant bien que mal par des hochements de tête ou des murmures confus.

— J'ai demandé à mon vieil ami s'il désirait que je lui porte les derniers sacrements. Il a accepté avec joie. Mais croyez-vous qu'il soit nécessaire de le faire ce soir? Il me semble qu'il n'y a pas péril en la demeure...

Le docteur arriva sur ces entrefaites. On lui communiqua cette incertitude.

— Je vais voir le malade avant de me prononcer, déclara-t-il.

Il déclara, en revenant, qu'il trouvait le vieux prêtre beaucoup mieux. Il avait pu prononcer quelques mots.

— Il n'est pas nécessaire de lui porter l'extrêmeonction, ce soir, acheva-t-il. Ce serait pour lui une grande fatigue, une tension d'esprit dangereuse. Laissons-le reposer. Il ira toujours jusqu'à demain.

— Il n'y a pas de crainte... d'issue fatale d'ici à demain? interrogea Gaudentie, vous en êtes sûr, docteur?

— Absolument, madame, fit Barnier, d'un ton peiné, en hochant tristement la tête, comme si c'était pour lui un crève-cœur véritable et une déception personnelle de voir le malade aller jusqu'au lendemain.

— A demain donc, dit l'abbé Tacussel.

Il descendit l'escalier très vite, suivi du docteur Barnier, qui s'essoufflait derrière lui pour le rattraper.

Il était quatre heures et demie. À la porte, ils trouvèrent M. Bermès, qui s'en allait, sa classe finie, l'esprit, comme à son habitude, libre, gai et dispos. Il les arrêta pour leur demander des nouvelles du directeur. Ils sortirent après avoir causé quelques minutes. M. Bermès resta dans le corridor afin d'allumer un cigare. Un coup de vent éteignit l'allumette. La porte, poussée par une main énergique, venait de s'ouvrir brusquement. Une grande fille brune, très belle, l'œil noir et provocant, entra.

— Pardon, monsieur, dit-elle, en s'arrêtant devant M. Bermès, êtes-vous de la maison?

— Mais comment l'entendez-vous, mademoiselle? s'écria-t-il avec la politesse galante qu'il arborait, aussitôt qu'il se trouvait devant une jolie femme. Il est certain, pai exemple, que j'y viens tous les jours.

— Alors vous pourrez peut-être me renseigner, répondit-elle, avec un petit air très décidé.

— J'ai vu cette tête-là, se disait Bermès en réfléchissant, mais où ça?

— C'est bien ici que demeure une certaine Virginie Pioutte?

— Certainement, mademoiselle, fit Bermès, en se rapprochant.

— Est -ce vrai que Félix Augulanty vient ici continuellement?

— Mais comment donc, ma chère enfant, il est ici à poste fixe !

En voyant pâlir l'inconnue, il se souvint aussitôt du lieu où il avait rencontré cette fine figure hardie et mutine : c'était en compagnie de l'économe, dans les bois de pins, où, le dimanche, il menait lui-même ses passions vieillies, et il se frotta les mains, tout réjoui de l'aubaine.

Émilie Sayaudet, désespérée de la confirmation que ce monsieur respectable donnait aux propos de Mme Ropion, se sentait brisée d'angoisse et de souffrance. Et elle murmurait d'une voix rauque des injures âpres, violentes et grossières à l'adresse du perfide.

— Vous avez de trop jolies lèvres pour parler ainsi, . fit M. Bermès, et une figure trop charmante pour vous mettre en colère. Que vous arrive-t-il?

— Est-ce vrai, s'écria-t-elle, que M. Augulanty va se marier avec Mlle Virginie Piout'te?

— Hé ! mademoiselle, c'est bien possible, répliqua Bermès, qui se gardait d'apprendre à l'ouvrière le départ de Virginie.

— En avez- vous entendu parler?

— Cela se chuchote tout au moins.

Émilie Sayaudet éclata en sanglots. Des larmes rondes et pressées descendirent de ses paupières et coulaient sur ses joues mates, tandis que, pour les essuyer, elle cherchait dans sa poche un mouchoir qu'elle n'y trouvait point.

L'aimable Bermès profita de cette circonstance pour emprisonner les bras occupés de la jeune fille, lui enlacer la taille et l'embrasser à pleine bouche, avec des lèvres goulues, qui pressaient les siennes, comme des raisins gonflés d'un sirop enivrant, et qui caressaient longuement ses yeux trempés.

Émilie, d'abord suffoquée par l'étonnement, repoussa enfin le vieillard avec tant de violenceîqu'il trébucha et faillit tomber.

— En voilà un de vieux saligaud I s'écria-t-elle. Qu'est-ce que c'est que cette tume-là !

A ce moment, le digne M. Augulanty, sévère, grave et compassé, sortait de sa classe avec les externes libres dont il surveillait la sortie. A travers la porte vitrée, Émilie reconnut la silhouette de son amant, au milieu des élèves qui l'entouraient. Elle courut à lui. En levant la tête, il la vit et il recula d'épouvante, comme s'il avait eu sous les yeux la tête de Méduse.

Elle arrivait comme une furie, les yeux enflammés, les cheveux en désordre, son pâle visage marqué de larmes, qui y laissaient un silllon noirâtre. Ses mains, abîmées par le travail, se crispaient comme si elles sentaient palpiter sous leurs ongles le cou chaud d'Augulanty. C'était Vénus tout entière à sa proie attachée, et la puissance de sa chair se répandait si violemment autour d'elle que les adolescents, comme M. Bermès, la regardaient avec des yeux brûlés de convoitise.

— Ah ! te voilà, s'écria-t-elle, ah ! tu crois que cela va se passer comme ça, sans chahut? Tu t'imagines peut-être que je vais, me laisser plaquer sans dire ouf? Ah ! mais non, tu sais, on fait pas des coups pareils. Je me défendrai, ton mariage ne se fera pas. Tu as cru naïvement que tu allais pouvoir me quitter ; non, mon petit, on est ensemble, on y reste...

— Tais-toi, tais-toi, grommelait ce pauvre M. Augulanty, ivre de colère.

— Plus souvent que je me tairai !

Les externes libres resserraient leur cercle curieux autour des deux protagonistes du drame. Ils ricanaient, et, comme un public, se poussaient le coude aux bons endroits.

— Allez-vous-en, vous autres, allez-vous-en, ou vous aurez affaire à moi, leur cria Augulanty, en brandissant une main impuissante et fermée.

Mais ils ne bougeaient pas, ils opposaient à la colère de l'économe leur apathie, inébranlable comme un bloc, et leur curiosité amusée. M. Bermès, son cigare aux lèvres, les mains enfoncées dans les poches de son veston beige, souriait de plaisir à voir enfin humilier la vanité d'Augulanty. Attiré par le bruit, l'abbé Mathenot pencha par-dessus la rampe de l’escalier son visage rude et son corps anguleux ; il comprit vite d'oùfcela venait.

— Bonne Mme Ropion ! se dit-il. Voilà une femme de confiance ! Ah ! que cette gueuse n’est-elle venue plus tôt ! Cette fois, l’abbé Théodore n’aurait plus eu de doutes. Pauvre abbé ! La seule femme capable de le sauver est venue trop tard... Ah! toutes ces femelles l’ont tué! Le jour où les Pioutte sont entrées dans cette maison, il soufflait un vent de catastrophe. La sainteté attire la foudre. Où la femme paraît, le démon trouve la porte ouverte.

Mais quoi, n’avait-il pas, lui aussi, sa part de responsabilité dans la ruine de l’abbé? Il ne s’en doutait même pas. Aveugle, sourd et stupide, pour mieux sauver l’abbé Barbaroux, il avait contribué à le tuer. A qui s’efforce de vivre avec ses semblables, ne faudrait-il point apprendre combien est inutile et dangereuse la recherche de la vérité? Au fond, Mathenot n’était qu’un ours campagnard, et à peine léché. Qu’attendre d’un tel ami?

La dispute devint si tumultueuse que Mme Pioutte sortit de la cuisine. Émilie Sayaudet s’élança vers elle.

— Madame, lui cria-t-elle, vous êtes de la maison, il y a ici une Virginie Pioutte, je veux la voir, où est-elle? Je veux lui dire quel saligaud c’est que son fiancé. D’abord elle n’a pas le droit de l’épouser. C’est mon amant, il m’a promis le mariage. Dites-lui que si elle se marie avec lui, j’irai à l’église, à la mairie, partout, que je dirai partout que je suis la maîtresse de M. Augulanty, oui, sa maîtresse, sa maîtresse...

Elle criait cela d’une voix de tête, aiguë et perçante. Mme Pioutte, rouge, scandalisée, indignée, cherchait une issue où fuir. Bermès fumait nonchalamment son cigare, les enfants se tordaient de rire. Quant à Augulanty, on aurait dit un noyé.

Il prit tout à coup Émilie par le bras et l’entraîna vers la rue.

— Tu me fais mal, dit- elle.

Il la bouscula avec une telle brutalité qu’en descendant les trois marches du perron elle aurait roulé sur le trottoir, s’il ne l’avait tenue si vigoureusement.

— Lâche-moi, dit-elle, en secouant son bras pour échapper à son étau.

’ LES SANGSÜËâ

Mais il la serra si fort qu'elle cria, et il allait avec elle, le long de la rue, sans chapeau, blême et les traits convulsés.

— Je te tuerai, dit-il, enfin, tu m'as fait rater mon dernier espoir, je te tuerai, te tue- rai...

— Plus souvent que je te laisserai épouser cette fille ! fit Émilie, en secouant ses épaules comme si elles étaient couvertes de chenilles.

— Imbécile ! cria l'économe, Virginie Pioutte s'est fait enlever cette nuit par un agent de change. Le vieux Barbaroux est mourant et j'allais prendre la suite de sa boîte. Maintenant, après le scandale que tu viens de faire, je suis... fichu î Tout le monde me repoussera, je ne pourrai peut-être même plus trouver de place. Il faudra que je quitte Marseille. Et tout ça à cause de toi, triple sotte !

Transporté de fureur, il lui donna des coups de pied dans les jambes. Ahurie, étourdie, écrasée par le sentiment de sa maladresse et de son erreur, elle se laissait battre en gémissant.

La rue était vide. Personne pour s’interposer. M. Auguianty frappait avec bonheur. Il dépouillait à présent le vieil homme, cet Auguianty, doux, humble, obséquieux, cauteleux, qui flattait chacun et léchait à tour de langue toutes les mains ; maintenant il mordait ; sa vraie nature, si longtemps comprimée, reprenait le dessus, et la brute reparaissait.

Comme Émilie ne se défendait pas, il la gifla de toutes ses forces, puis, la dépassant, il lui donna du poing en pleine figure si violemment que son nez fut en sang. Ce sang se mêlait à ses pleurs, descendait dans sa bouche, et elle hoquetait de douleur, avec ce goût fade entre ses lèvres meurtries. La vue de cette belle liqueur rouge acheva d'exaspérer Auguianty. Il empoigna d'une main sa maîtresse par le cou, et il abattit l'autre, en cadence, comme un marteau sur une enclume. Étouffée, elle râla. Il la laissa enfin. Elle tomba sur le pas d'une porte aveuglée, geignante, les traits tuméfiés et bleuis, les yeux noirs, la bouche suintante de salive rouge, les cheveux coulant sur les tempes et se collant contre ses

larmes. Et le digne M. Augulanty, sombre, contracté, tragique, de la sueur au front, disparaissait au premier tournant.

Maintenant la nuit était venue, et elle prenait une solennité douloureuse et pitoyable en pénétrant dans la chambre de l'abbé Théodore. On eût dit qu'elle entrait sur la pointe du pied pour ne point troubler son sommeil, et, par pudeur, elle dissimulait d'un lourd voile la nudité des murs, l'absence de meubles, la lamentable misère de cette pièce où s'achevait l'existence du vieux prêtre. Elle la tendait de son plus riche velours, mais les courtines dont elle enveloppait son lit étaient déjà mortuaires.

Jusqu'au soir, Mathenot et Rosita s'étaient remplacés au chevet du malade. Cécile n'avait pas reparu. Mme Pioutte entrait le plus rarement possible. Elle craignait toujours que l'abbé revînt à lui, et qu'en la voyant à son côté il ne retrouvât sa mémoire et ces choses cruelles et fortes qui l'avaient fait trembler le matin. Et elle n’osait pas trop regarder ce visage blême, pincé, ces orbites caves, cette bouche tordue, entr'ouverte et retombante comme une peau décollée, de sa chair, toute cette défroque d'humanité, qui était, en partie, son œuvre.

Le soir, l'abbé Tacussel envoya son sacristain, M. Ropion, dont c'était le métier nocturne de veiller le sommeil des malades. Ce bel homme, solennel et d’une urbanité excessive, n'était bon à rien, mais il s'acquittait de cette inutilité délicate avec une majesté tranquille et douce et un grand sens de ses obligations.

Il resta seul avec l'agonisant. Un rond de lumière, au-dessus de la veilleuse, vibrait au plafond. Le silence de la nuit s'étendait immensément. La respiration de M. Barbaroux était essoufflée et courte. M. Ropion tournait une cuiller dans une tasse et buvait avec sérénité. Puis il s'endormit.

Quelles douloureuses, quelles harcelantes pensées vinrent toucher d’un doigt mortel la cervelle épuisée du prêtre? Cherchait-il cette famille qu'il avait crue si

longtemps aimante et dévouée? Attendait-il ces soins affectueux qu’il avait, pendant toute sa vie, escomptés pour ses derniers jours? Mais dans la chambre déserte, nul n'entrait, ni ne marchait, on n’y entendait rien de ces bruits légers, de ces murmures doux, de ces larmes contraintes qui font à celui qui part comme l'accompagnement des souvenirs et des regrets de ceux qui restent...

Quand M. Ropion se réveilla, une faible lueur de jour perçait aux fenêtres. L'abbé Barbaroux râlait. Sans doute avait-il eu dans la nuit une nouvelle attaque, qui l’emportait. M. Ropion s’approcha du lit.

— Allons, c'est la fin, se dit-il.

Mais, avant d'avertir Mme Pioutte, il supposa qu’il lui restait à remplir un devoir envers ce saint prêtre qu'il avait toujours tenu en grande estime. Il se pencha vers le lit.

— Monsieur l'abbé ! appela-t-il.

Un dernier éclair d'intelligence frappa-t-il le chaos de cette intelligence en ruines? Il parut à M. Ropion que l'abbé soulevait sa paupière droite et tournait vers lui son regard, comme s’il espérait recevoir un dernier adieu et un dernier baiser de ceux qu'il avait tant aimés sur la terre et dont l'absence, auprès de lui, l’achevait peut-être. Avait-il encore le temps de leur pardonner? Pourrait-il leur laisser le souvenir de sa miséricorde et d'une âme par l'au-delà?

— Je remercie beaucoup monsieur l'abbé, dit M. Ropion, avec une solennité mélancolique, de m'avoir permis d'assister à ses derniers moments.

Ier juin- 15 novembre 1901.

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