Les sarcophages chrétiens de la Gaule
Un volume, déjà publié sous les auspices du Ministère de l'instruction publique, traite des vieux sarcophages chrétiens dont la ville d'Arles possède une importante série. J'aborderai maintenant, dans ce nouveau travail, l'étude des monuments similaires signalés sur le reste de l’ancienne Gaule. Ceux que nous y rencontrons sont de deux sortes : les premiers, de beaucoup les plus précieux, portent des bas-reliefs rappelant ou figurant les traits de l'Ancien et du Nouveau Testament; d’autres, généralement postérieurs, bien qu'appartenant de même aux premiers siècles de notre ère, offrent des ornements symboliques ou purement décoratifs. La reproduction de ces derniers chargerait sans grande utilité une publication déjà fort étendue; je n’en donnerai que quelques types suffisants pour en faire connaître le style et j'en citerai les prin- | cipaux. Ainsi que je l'ai fait pour les monuments d'Arles, je ne me bornerai pas à signaler les marbres existants; j'emprunterai aux livres, aux manuscrits, les dessins, les descriptions de ceux qui ont disparu dans les tourmentes des siècles antiques et, plus tard, aux temps de nos guerres religieuses et de la Révolution française.
Le groupe des sarcophages arlésiens m'a fourni l'occasion d'aborder quelques questions relatives aux monuments de l'espèce. J'ai notamment parlé de l'âge auquel ils appartiennent, du rôle et de la mesure des idées symboliques dans les sujets qui y figurent, du rapport de ces représentations avec les litur- h gies funéraires. D’autres points me restent à examiner : l'emploi des vieilles tombes chrétiennes et même païennes aux temps de la décadence; les souvenirs historiques et les légendes qui s’attachent à ces riches tombeaux; les explications singulières données parfois à leurs bas-reliefs; la différence des types que présentent nos marbres; leurs divers degrés d’antiquité; j'insisterai de plus sur un trait qu'ils mettent en toute lumière, je veux dire la conservation, la reproduction des modèles antiques dans les ateliers des temps mérovingiens.
SARCOPHAGES CHRÉTIENS. n
IMPRIMERIE NATIONALE
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il INTRODUCTION.
Un procédé auquel la disposition matérielle du musée d'Arles ne m'avait pas permis de recourir, celui de la photographie, m'a donné cette fois des images vraies d’une série de monuments que, par bonheur, aucune réparation n’est encore venue défigurer ”. Avec une perfection que la main humaine demeure impuissante à atteindre, il accuse la diversité des styles et fait ressortir dans ses moindres détails le mode de travail des sculpteurs et jusqu’à l'usage plus ou moins marqué du trépan, dont l'abus constitue un signe de basse époque.
Victor de:Vite raconte qu’en Afrique saint Armogaste, averti par une révélation d’en haut que sa dernière heure était prochaine, appela près de lui le chrétien Félix : «Je vais bientôt mourir, lui dit-il, et au nom de notre foi commune je te conjure de m’ensevelir sous le chêne que voici. Le Seigneur te punira si fu ne l’empresses de m'obéir.» H ne s'nquiétait pas, ajoute l’auteur, du lieu, du mode de sa sépulture; mais il voulait faire connaître ce qui lui avait été révélé. Félix répondit : «Que Dieu me garde, vénérable confesseur, de souscrire à ton vœu. C’est dans une basilique que tes restes seront déposés, avec la pompe triomphale et les honneurs dus à tes vertus.» Armogasle insista, et Félix, ne voulant pas affliger cet homme de Dieu, lui promit d’obéir. Quelques jours après, le saint quitta ce monde, et lon se hâta d'ouvrir une fosse sous l'arbre qu'il avait désigné. Le travail fut lent et difficile, car le sol était dur et les racines enchevôtrées; inquiet de voir ainsi linhumation suspendue, Félix les fit couper, et, pénétrant profondément dans la terre, il découvrit un sarcophage de marbre tout préparé et si magnifique que jamais roi n’en avait eu de pareil. »
Aux grands chrétiens les belles tombes : telle était autrefois la règle, et, après le triomphe de l'Église, on affecta aux saintes dépouilles les vieux sépulcres de marbre, souvent amenés de contrées lointaines®, et recherchés, pendant le cours du moyen âge, comme le furent alors les pierres pravées el {ant d’autres restes antiques“. L’estime attachée à des œuvres qu’on était impuissant à égaler faisait oublier l’ancienne coutume d’honorer les morts en leur consa-
! Le sarcophage de Manosque a seul subi de * «in basilica Sancti Venerandi... multa ex grossières réfections, que la photogravure fait très marmore pario sepulera sculpta sunt, in quibus nettement ressortir. (Planche L et p. 149.) nonnulli virorum sanctorum ac mulierum religio-
2 De persec. Vandalica, lib. I, e. xiv. sarum quiescunt. » (Greg. Turon., Degloria confess.,
% Voir ci-dessous, p. 7, 9, 13, 16, 1 19. xxxv.) CF. ci-dessous, p. 59.
INTRODUCTION. ut
crant des tombes neuves !. Comme les saints, les grands personnages furent placés dans ces riches cercueils?; à Pise, à Ravenne, comme en France, abondent les preuves de cet emploi des marbres romains, et j'incline à en reconnaître la marque dans le bas-relief de la façade de la cathédrale d’Orvieto, œuvre curieuse du xrv° siècle qui nous montre, dans la scène du jugement dernier, les morts sortant d’antiques sarcophages décorés de strigiles et de génies tenant des guirlandes*.
C’est à la coutume dont je parle qu’est due la conservation de tant de restes intéressants pour l'histoire du christianisme, de la sculpture, de l'architecture, et rendus plus précieux pour nous par la disparition presque complète des monuments de l’art mérovingien.
A un âge où lon ne savait guère reconnaître les sujets représentés, la richesse du travail déterminait surtout le choix, et les restes de plus d’un fidèle furent placés dans des tombeaux païens. Pour ne parler que de la France, il en fut ainsi du comte Flavius Memorius“, du martyr saint Andéol”, de l'empereur Charlemagne sur le sépulcre duquel est sculptée l'histoire de Proserpine, tandis que celui de Louis le Débonnaire porte un sujet biblique. S'il n'y eut que des marbres chrétiens dans la crypte de Saint-Maximin , il en a été accepté d’autres dans celles de Saint-Victor de Marseille, de Saint-Honorat d'Arles ° et dans les églises de Vence, de Saint-Clamens, où des tombes païennes, purifiées sans doute par la présence d’un corps saint, ont été placées sous l'autel”.
! Les Actes des martyrs, supplément aux Acta sin- 5 Ci-dessous, p. 34; Séguin, Les antiquités d'Arles, 1. IT, p. 28 et 31; Millin, Voyage dans les
départements du midi de la France, t. HT, p. 539.
cera de dom Ruinart, S 84.
? « Qui, qualis quantusque fuerit juxta sæculi L{ J
dignitatem, sepulerum ejus hodie patefacit, quod marmore pario sculptum renitet.» (Greg. Turon., De gloria confess., xun.) Cf. His. Fr., IV, xu.
5 Dans son recueil des bas-reliefs de la cathédrale d'Orvieto, Grüner a donné une gravure de ce marbre, dont il existe une bonne photographie. Parmi les monuments antiques où se montre le même type, je citerai un tombeau que la bassesse de la riviere du Rhosne a faict descouvrir a Trinquetaille» en juillet 1639. Il en existe une copie dans un manuscrit de la bibliothèque Barberine (xxx, 139
, fol. 29).
* Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 511. 5 Millin, Voyage dans les départements du midi de la France, t. I, p. 120.
Annuaire de l'archéologue français, 1879 , p.36; Revue de Gascogne, 1882, p. 123. Parfois recherchés uniquement pour leur matière, des sarcophages païens ont été décorés à nouveau par les fidèles. I en est ainsi pour plusieurs. Près de Florence, à Castello de Vincigliata, une tombe portant les images de divinités marines a été retournée et ornée, au xiv° siècle, d’un bas-relief représentant le Christ entouré de saints et de saintes. I en a été de même en France, à Bourg-Saint-Andéol, pour un sarcophage païen, qui a reçu au moyen âge une sculpture chrétienne. Ce marbre, conservé dans
l'église, a été gravé très sommairement par Millin
(Voyage dans les départements du midi de la France,
pl. XXVII, n° 4 et 5).
iv INTRODUCTION.
IT
Ce ne fut pas seulement par la recherche de ses œuvres que se manifestèrent, aux siècles de décadence, le goût et le respect de l'antiquité. Ses types artistiques survécurent. J'ai déjà énuméré ailleurs quelques-uns de ceux qu’acceptèrent et perpétuèrent les fidèles'; on me permettra de revenir sur cette particularité de l’histoire de Part aux premiers siècles.
Deux Victoires ou deux génies qui n’ont rien de chrétien se montrent fréquemment au centre des sarcophages, accostant la vieille #nago clypeata ?. Ce fut là un type des plus vivaces; toujours et partout il se retrouve : à Rome, sur le socle de la colonne de Trajan ; aux roches du Danube, sur une inscription du même empereur”; ailleurs, sur les tombes païennes et chrétiennes“, dans les dessins qui accompagnent la Notita dipnitatum; plus tard, sur des ivoires sculptés‘; au xr° siècle même, dans l’ornementation des chapiteaux de l’église de Moissac. J'en puis dire autant des personnifications païennes des fleuves, des contrées où de l’Océan, introduites par les anciens chrétiens dans les tableaux bibliques et qui se perpétuent au moyen âge’. La figure du ciel 5, l'image de l'Amour et Psyché®, les combats de coqs", les lapins mangeant des fruits !!, le symbole du lion dévorant un cheval®, sont communs aux monuments des deux cultes. Sur les moins anciens de nos sarcophages, et bien loin des vieux centres artistiques, les sculpteurs de l'école aquitaine multiplient sans hésiter les génies funèbres tenant une torche renversée #, que d’autres chrétiens martèlent sur les marbres paiens introduits par eux aux catacombes #. Longtemps après le triomphe de l'Église, les Dioscures, dieux funéraires, les divinités, les monstres de l'Océan, antiques symboles du voyage des âmes
1 Études sur les sarcophages d'Arles, p. ST
? Maurice Albert, Revue archéologique , septembre 1881, p. 133-13D; Maflei, Museum Veronense, p. 268, etc.
3 Arneth, Jahrbuch der Centralcommission zur Er- Jorschung der Baudenkmale, 1856, taf, I.
! Ci-dessous, pl. V, fig. 6; VIII, fig. 1; XI, fig. 4; XXI, fig. 1, ete.
5 Orient., p. 45, 115,116 de l'édition Bücking.
5 Garrucci , Storia dell arte cristiana , tav. CDENI, CDLVIT, CDLVIIT, ete.
7 Études sur les sarcophages d'Arles, pl. XVIII, fig. 1;pl. XXXT; Spon, Recherches curieuses d'antiquités, p. 34; Artaud, Mosaïques de Lyon, pl. XXXIIL, ete.
S Études sur les sarcophages d'Arles, p. 2, et cidessous, p. 78.
% Collignon, Monuments relatifs au mythe de Psyché, p. 57, etc. Ce type, si fréquent sur les sarcophages chrétiens de Rome, ne s’est pas encore rencontré sur les nôtres.
10 Ci-dessous, p. 129.
1 Clarac, Musée du Louvre, bas-reliefs, pl. CXXV, n® 202 et 224; Garrucci, Storia dell'arte cristiana , tav. CCCEX, n° ».
12 Jbid., tav. COCLXXXIIT, n° 2.
3 Voir ci-dessous, p. 74, 92, 96,123.
1 De Rossi, Roma sotterranea cristiana, t. I, p. 222 et AAA,