‹ Les sarcophages chrétiens de la GauleChapitre 36 sur 96 · CHARENTON-DU-CHER · texte numérisé non relu

CHARENTON-DU-CHER

Bulletin du Comité des travaux historiques, 1889, p. 291. — L'abbé Clément, Revue du Centre, 1883, p. 397. — Buhot de Kersers, Histoire et statistique monumentale du département du Cher, canton de Charenton, p.76. — (Ma planche XV, fig. 1 et 2.)

Un sarcophage de marbre blanc qui servait d’abreuvoir dans la cour d’une maison de Charenton, département du Cher, a été, sur l'indication de M. Buhot de Kersers, acheté par la Société des antiquaires du Centre et déposé dans son musée. À Charenton se trouvait autrefois une abbaye de femmes sous la règle de Saint- Golomban, fondée en 620 par un pieux personnage, Théodulfe, surnommé Bobolenus'; c'est de ce couvent, détruit à la Révolution, que parait provenir notre monument.

Le marbre est orné sur les quatre faces; aux deux extrémités, nous trouvons de ces figures géométriques obtenues par des intersections de cercles qui se remarquent souvent sur les pierres, les marbres, comme sur les plaques d'os.ou d'ivoire des coffrets fabriqués à l’époque mérovingienne. Le devant représente Daniel debout et en prière entre les lions, qui s'inclinent devant lui; le revers, deux griffons courant vers un vase à panse godronnée d'où s'échappe un jet d'eau qui se divise, comme dans une célèbre mosaïque de Saint-Vital, à Ravenne ?: au-dessus des gxiflons, un motif familier aux fidèles : les colombes posées sur des arbres.

Ce monument, par sa facture, s'éloigne du type gallo-romain, auquel il est très évidemment postérieur. Pour ne rien dire encore du style particulier qui le caractérise, nous devons tout d'abord remarquer qu'il ne s'agit pas ici, comme presque partout ailleurs, de bas-reliefs, mais de dessins gravés. Les tombeaux décorés de cette manière sont fort rares; je n’en connais d'autres que ceux de saint Andoche, de saint Francovée et de saint Léonien *.

Le dessin du marbre de Charenton est très étrange et répond tout à fait au temps

! Gallia christiana, t. Il, p. 191 et 174. — * Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, tav. GCLXIV. — * Voir cidessus p. 3 et mes planches I et VI.

indiqué par M. de Kersers; c'est bien là un ouvrage du vnr siècle. S'il fallait, pour

la face principale, chercher quelque type analogue, on le retrouverait moins sur les tombes gallo-romaines, qui procèdent encore directement du style antique, que sur les agrafes mérovingiennes des cimetières du Jura et de la Suisse. Dans les basreliefs de nos sarcophages, Daniel est nu et les lions sont, le plus souvent, assis à ses côlés; ici, comme sur les agrafes, le personnage est vêtu, et les lions qui s'avancent vers lui courbent la tête. Nous sommes donc, selon toute apparence, devant l'œuvre d’un artiste de race barbare. Mais quoi qu'il en soit et à quelque degré que cet homme soit demeuré étranger à la tradition romaine dans la façon de figurer la scène, nous devons reconnaître qu'il a subi, pour le revers du marbre, l'influence de l’école antique.

J'ai dit ailleurs que les sculpteurs chrétiens ont longtemps conservé et suivi les modèles en usage dans les ateliers païens !, et j'en ai indiqué, entre plusieurs autres, une preuve que l’on me permettra de rappeler ici.

La célèbre cassette d'argent du Cabinet de Blacas, collection française malheureusement passée aujourd'hui dans le British Museum, est, comme on le sait, un ouvrage de basse époque, ciselée pour une femme de haute distinction , dontle nom y est inscrit.

Cette cassette porte deux ordres de sujets : d’abord les bustes des époux, la dame à sa toilette, entourée de femmes qui la servent, et son entrée dans le palais du mari; puis des tableaux mythologiques avec Amphitrite et des divinités de la mer. Les premiers ont été composés et dessinés aux temps chrétiens; ils portent nettement la marque du 1v° ou du v° siècle; les seconds avaient été souvent traités dans des âges plus anciens, et l'on pouvait pour cette part du travail se borner à reproduire de vieux modèles. Le ciseleur n’y a pas hésité; aussi, tandis que les bas-reliefs de sa composition présentent le style d’une époque de décadence, les sujets mythologiques, élégamment conçus, paraissent-ils compter deux ou trois siècles de plus?. Pendant plus de deux cents ans, les modèles des temps païens ont done, si nous en Jugeons par la cassette de Blacas, été conservés et reproduits.

Parmi d’autres monuments dont j'ai parlé, le sarcophage de Charenton va nous montrer que cette imitation a duré plus longtemps encore.

! Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'École frangaise de Rome, 1883, p. 439; et au volume suivant, p. 370. Dans les notices auxquelles je renvoie, j'ai Lenté d'établir que les artistes reproduisaient, sans trop y songer, des types qui devaient être alors comme aujourd'hui réunis dans les ateliers. I n’est pas sans intérêt pour moi de noter à ce propos qu'une miniature du xu° siècle, représentant saint Luc dans son atelier de peintre, nous

le montre entouré d’une série de modèles, (H. Bordier, Description des peintures des manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, p. 306, 307.)

* Voir, pour cette cassette, dont, à mon grand regret, je n'ai pu obtenir ni un moulage ni même une photographie, la reproduction très médiocre donnée par Visconti ( Lettera intorno ad una antica suppelletile d’argento, Roma, 1825, in-4°).

ll était, dans les ateliers antiques, un motif sans cesse répété : c'est l'image du vase accosté de deux griffons. Les marbres, comme les mosaïques!, nous présentent ce sujet affectionné par les artistes païens et dont je donne ici, à défaut d’autres, un type d'après un bas-relief du Louvre, morceau fort restauré et dont l'origine est incertaine ?.

Très fréquente sur les marbres de l'Italie, cette imagese rencontre de même en Gaule.

On possédait autrefois à Arles un riche tombeau païen, aujourd'hui transporté au musée de Marseille et dont les chrétiens se servirent, vers la fin du 1v° siècle. pour ensevelir un puissant personnage, Flavius Memorius, ancien Protector de l'empereur, comte de la Mauritanie Tingitane. Voilà ce qu'annonce l'inscription gravée sur les parties demeurées libres dans le champ des sculptures et qui leur est de beaucoup postérieure *. Ges bas-reliefs nous montrent, sur une face, des centaures combattant un lion et, de l’autre côté, deux griffons accostant un vase. Or ce sujet, exécuté sans doute au m° siècle, est celui-là même qu'a reproduit, à la manière de son temps, le graveur du marbre chrétien de Charenton. Lui aussi a placé, aux deux côtés d’un vase qui n'a rien ici d'eucharistique, les griffons, animaux gardiens des sépultures, si l’on en juge par la fréquence de leur figuration sur les tombeaux. Ainsi se confirme à mes yeux un fait qui a son intérêt pour l'histoire de l'art, je veux dire la conservation et l'usage persistant des anciens modèles par Les artistes des âges postérieurs", partant le défaut d'importance, au point de vue religieux et symbolique, de plus d'un détail auquel on peut se sentir porté à attacher quelque valeur particulière.

2 Annuaire de la Société de Constantine, 1856, 1857, probablement parce qu'ils avaient été ajoutés lors de pl. IV. Notices el mémoires de la Société de Constantine, quelque restauration du marbre. 1863, pl. XV, ete. % Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 511 ; Lalau-

* M. de Clarac a fait graver ce groupe (Musée de zière, Histoire d'Arles, pl. XXIL. sculpture antique et moderne, bas-reliefs, pl. GXGHT), où % Etudes sur les sarcophages d'Arles; Mélanges de figuraient alors deux vases que l'on a supprimés depuis, PEcole française de Rome, 1883 ,p. 139; 1884 ,p. 378.

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