‹ Les satires de Louis PetitChapitre 17 sur 18 · A MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE

DONT LA FORTUNE n'ESTOIT PAS BONNE

HELAS î pourquoy faut-il, parfaite Celimene, Que des plus noirs chagrins vôtre cœur soit là scène, Et qu'étant si charmante et si pleine d'appas, La joye et les plaisirs ne suivent point vos pas? Ils les suivroient par tout, n*étoit la sainte flame Des plus hautes vertus qui gouvernent vôtre ame.

Avecque tant d'attraits, avec tant de beauté, Quels plaisirs n*auroit point un esprit emporté! Pour peu qu'il témoignast de lâche complaisance, On le verroit bien-tost nager dans l'abondance; Les belles comme vous ont les plus sûrs moyens, Aux dépens de l'honneur, d'acquérir de grands biens;

Vor suit toujours les pas des beautez criminelles, Dérobe à la vertu mille cœurs infidelles.

Et Von voit aujourd'huy quà la ville, à la cour, Il en attire plus que ne fait pas V amour.

Mais, malgré le débris et le triste naufrage D*un bien dont vous deviez avoir un gros partage. Et que cruellement vous ravit le mal-heur, Au faux brillant de l'or vous préferez l'honneur; Et, voyant renverser une fortune heureuse, Vous souffrez ce revers en ame généreuse.

Avec ces sentimens d'un esprit vraiment fort. Que malgré vos chagrins j'estime vôtre sort!

D'une ame qui s'élève audessus du vulgaire Le principal bon-heur consiste à ne rien faire Qui ne soit digne d'elle et de la noble fin Où le Ciel toâjours sage a fixé son destin.

Elle sçait que la vie est un simple passage Pour arriver un jour à ce sublime étage Où règne pour jamais une félicité Qui vaut mieux que tout l'or, que toute la beauté, Que tous les vains plaisirs, et que toute la pompe Du monde corrompu, qui flatte, mais qui trompe.

Souvent on porte envie aux funestes douceurs De ceux qu'il a comblez de ses fausses faveurs; Mais que sont ces douceurs f une ombre, une famée, Une fuzée éteinte aussi^ost qu'allumée.

Plus un cœur se nourrit de tous ces vains plaisirs.

Plus une soif ardente allume ses désirs; On croit qu'aux noirs chagrins c'est l'unique remède, Mais la douleur les suit, et toujours leur succède. On les voit disparoistre au moment qu^on les tient. Et c'est pour son tourment que le cœur s'en souvient.

On le sçaity on le sent; mais, malgré la sagesse, L'ame insensiblement tombe dans lafoiblesse; De chagrins et d'ennuis un cœur toujours battu Laisse trop lâchement endormir la vertu.

La mauvaise fortune abbat, rend léthargique.

Etouffe dans le sein ce qu'il a d'héroïque; Le présent vous afflige, on craint pour l'avenir. Et contre ses assauts on a peine à tenir.

Il faut laisser passer ces assauts, ces orages. Puis ensuite écouter les discours toujours sages De la droite raison, qui revient au secours : Car difficilement on arreste le cours De ces rudes torrens qui, dans leur violence. Bravent tous les efforts de nostre résistance.

Quelquefois, Célimene, ils vous troublent le cœur; Mais, sans vous étonner de leur chaude fureur. Suivez toujours les pas d'une ame généreuse.

Et croyez que souvent telle qu'on croit heureuse, Avec son bien immense, avec sa qualité, A beaucoup plus que vous l'esprit inquiété.

Combien de sages cœurs gastez par l'opulence! Le vice {il est trop vray) suit de prés l'affluence,

Et c'est un pur miracle, et mesmt des plus grands. De trouver la vertu chez les gens opulens.

Mais, si vous étiez riche, avec tant (Favantage D^ame, cPesprit, de corps, de beauté, de visage. N'en seroit-ce pas trop? Je tremblerois pour vous. Celimene, après tout, c'est un sort assez doux Que d'estre au premier rang non seulement des belles. Mais des sages encore et des spirituelles.

Sur la vertu pourtant faites le premier fonds. Tout le reste périt avecque les saisons.

Eh! que vous servira lorsque ^ dans trente années. Que toutes vos beautez se verront surannées, On dira : a L'on voit bien que dans ses jeunes ans Elle eût de la beauté, qu'elle eàt des agrémens? » Quand on auroit esté plus belle que les anges, Celimene, ce sont de criielles louanges!

Mais, après ces discours pleins de conseils moraux. Croyez qu'en vous plaignant je prenspart à vos maux. Selon le vray devoir d'un cœur tendre et fidèle. Et dont vous nHgnorez ny l'ardeur ny le zèle.

STANCES SATYRIQUES

Contre les mensonges et les extravagances des poètes.

Qu E c'est un art menteur que Vart de poésie! Il fait tomber en frénésie Ceux qui se meslent de rimer:

Car, dans leurs nombreuses cadences, Tout leur talent est d'exprimer De pures visions et des extravagances.

L'un, tout désespéré, va conter aux ecos

Combien amour luy fait de maux;

Puis il va le dire aux fontaines.

Il en instruit les prez, les mons.

Et fait confident de ses peines Tout te qui vole en fair, jusques aux papillons.

124 STANCES SATYRIQUES

L'autre, an bord d'un ruisseau, comme un vrayfanatique.

L'apostrophe £un ton tragique,

Luy disant, tout baigné de pleurs :

« Arreste le cours de ton onde,

Je te veux conter les douleurs Que me fait éprouver la plus belle du monde. »

Combien de faux tour mens, combien de faux souspir s.

Combien aussi de faux désirs,

Paroissent vrais dans leurs ouvrages!

Et combien souvent y voit-on

Briller de divines images.

De qui l'original est laid comme un démon!

Ils prodiguent souvent et l'albâtre et l'yvoire En faveur iT une gorge noire; Du plus riche éclat des rubis Ils parent une laide bouche, Et couchent la rose et le lys

Où la rose et le lys n eurent jamais de couche.

<8oe»

STANCES SATYRIQJJES 12$

Combien nous ont-ils peint (f Amarantes, d'Iris, De Celimenes, de Cloris, Combien de Calistes parfaites, Qui font naître les doux tourmens.

Mais qui ne sont que des Perrettes,

Malgré le vain éclat de ces noms de romans!

Ils font comme il leurplaist mille métamorphoses: Ils changent les soucys en roses, L'ebéne en albâtre tres-fin; Et chez cette race fantasque Tout est brillant, tout est divin,

Mais souvent tout est laid quand on oste le masque.

Une laide avec soin consulte son miroir, Se flattant sottement d^y voir Ce qu'une ode luy représente; S'il ne le représente pas.

Elle s'écrie : « Il faut qi^il mente,

Car l'ode assurément a bien peint mes appas. »

STANCES SATYRIQUES

Ainsi ces imposteurs avec leurs hyperboles

Abusent force laides folles ;

Mais que peut-on espérer (Peux

Autre chose que du mensonge,

Puisqu* Apollon au cerveau creux, Pégase et les neuf Sœurs sont les enfans d'un songe?

Page 3« ligne la. Le marquis de Salles, pais marquis de Montausier, fait duc et pair en 1664, fut nommé, en 1668, gouverneur du grand Dauphin ; c*est à cette dernière distinction que Petit fait ici allusion. Notre poète semble avoir reçu beaucoup de marques de bienveillance de ce vrai grand seigneur, Tépoux de Julie d'Ângennes, qui ne se défendait pas trop d*avoir fourni au moins quelques traits à VAlccste de Molière.

7, 4. En 168 5, Boileau avait publié, dans les éditions de ses Œuvres de i665, 1666, 1668, 1674 et i683, ses neuf premières satires; elles avaient eu assez de succès pour expliquer, à elles seules, Tallusion de Petit ; car il faut remarquer que le mouvement d'observation satirique qui avait produit dans la première moitié du siècle, outre les Saf très de Régnier, celles de du Lorens(i624, i633 et 1646), de Courval-Sonnet (1627), de Robert Angot (1637), s'était un peu ralenti; Regnard ne devait écrire qa*en 1693 sa Satire contre Us Maris, et Gacon, le poète sans fard, ne fit paraitre qu'en 1 696 ses Discours satiriques en vers,

12, vers i5. Ce n'est que dans les Nouvelles Œuvres de Le Pays (t. II, p. lai de l'édition elzévirienne 1677) que j'ai vu le nom de Boileau imprimé avec cette orthographe ; les contemporains l'appellent toujours Despréaaz, et si l'un

d*eux, le duc de Nevers, dans sa Farodie de l'Odt sur la priée de Samur, déroge à cet usage, il écrit comme nous :

Quelle ett la nouvelle jpresse Qui fait àBoileau la loi!.,.

Il y a dans les ven suivants une critique évidente de Boileau, de ce système d'attaques contre les personnes, qui devient criminel

Lorsque du nom des gens l'auteur enfle sa rime.

Cette critique ne dut pas déplaire à Montausier, qui en voulait à Boileau de certains vers de ia Satire 1,

P. 14, V. 8.11 y avait quinze ans que Guillaume de Brébeuf était mort, avec le regret de n'avoir pas assez fait pour la postérité; nous voyons pourtant que sa renommée poétique lui avait survécu. Après Mézeray, après Chapelain, après Corneille, la PharsaU gardait des partisans, en attendant que M. Ch. Asselineau pût écrire qu'elle est « un des monuments les plus intéressants et les plus remarquables de la poésie française » .

17, I et suiv. Petit pouvait bien parler de ses cheveux blancs, il avait soixante*dix ans quand il publia ses Satires. Quant aux mille vers badins qu'il dit avoir composés en sa jeunesse , il ne nous en reste que les pièces peu nombreuses et contestées du Recueil de Sercy, dont plusieun (les stances, entre autres, adressées à M'''^^ de Rambouillet après la mort de son fils, le marquis de Pisani) n'ont absolument rien de badin. M. L. de Veyrières (Monographie du Sonnet, Paris, Bachelin-Deflorenne, 187}) cite un sonnet de M. Petit, de Rouen, imprimé dans un Recueil de 1701.

19, 3. Irus était un mendiant d'Ithaque, messager des amants de Pénélope; Ulysse, qu'il voulait empêcher d'entrer dans le palais, le tua d'un coup de poing. (Voir Odyssée,

ch. xvin.)

31, aS. Cette orthographe du mot plafond donne son

étymologte ; on ta trouve aussi dans Regnard, Satire contre let maris :

Maii fuyons, sous sa pieds tous les parquets gémissent. De sermons tout nouveaux les plats-fonds retentissent,

P. 27, Y. 14. La Philologie française de Noël et Carpentier donne des exemples du mot indéfendu, c'est-à-dire que personne ne défend; ils sont tirés des ouvrages du P. Berruyer et de i*abbé'VelIy; ce dernier a même employé indéfendu substantivement.

— - 19. V imitateur du fameux Juvénal est très certainement Boileau, qui a imité de Juvénal ses Satires i, v et vi, et lui a emprunté d'innombrables traits.

a8y iS et suiv. Je ne crois pas que Ton ait mentionné Petit parmi les auteurs qui ont traité, après La Fontaine, et un peu différemment, l'apologue de l'Ane vêtu de la peau du lion; la fable de La Fontaine, la si<^ du livre V, avait paru dans le premier recueil de 1669.

— 24. Morgant est le participe présent du vieux verbe morguer, regarder d'un air fier et insolent ; il est dans Montaigne et dans la troisième Satire de Régnier.

fourveu qu'on soit morgant, qu*on bride sa moustache,.,

29, 12. Au temps de Petit, on commençait à donner le nom de traitants aux gens d'affaires qui tenaient les fermes du roi , au lieu du nom de partisans, qui était devenu odieux. La Bruyère désignait mystérieusement ces gens-là sous les lettres P. T. S. [Caractères, des Biens de fortune,)

30, 18. Croyant qu'il leur est hoc, qu'il leur est dû.Dan^ un jeu de cartes de l'époque, on disait hoc en jetant sur le tapis la carte gagnante.

Martine. ... Mon congé cent fois me fût-il hoc,

La poule ne doit point chanter devant le coq.

(MoLiàRE, les Femmes savantes^ acte V, scène m.)

P. 3o, ▼. 3 7. 'En faisant de Mascariile une sorte d*intrigant du grand monde, Petit a dénaturé ce type de valet frère de Crispin et de Scapin, comme devait aussi le faire M. Henri MeilbaCy dans une comédie. Un petit-fils de Mascarille, représentée en iSSç. — Les vers suivants montrent le cas que notre auteur faisait de Molière.

3i, s6. En 1654, François Hedelin, abbé d*Aubignac, avait fait paraître la Nouvelle Histoire du temps, ou Relation véritable du royaume de Coquetterie.

3s, so. Faire le fin d'une chose, ne vouloir point découvrir ce que l'on en pense, ce que Ton en sait. (Dictionnaire de Trévoux.)

34, 9. C'étaient presque, en effet, les mots mêmes de Madelon à la scène v des Précieuses ridicules : « Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentimens... »

36, ligne 4 du sommaire. « L'Académie, — dit le Dictionnaire de Trévoux, — prétend que risque est toujours masculin, excepté dans cette seule phrase, à toute risque; mais de bons auteurs le font féminin * ; il cite plusieurs exemples et conclut : « Je crois pourtant qu'aujourd'hui on le fait communément masculin... »

— vers 10. Ch. Nodier remarque que fourbe n'a pas tout à fait le même sens que fourberie : le second de ces mots indique une action déterminée, le premier, un penchant habituel. Fourbe, qui ne se dit plus, est dans les bons écrivains des deux dern'ers siècles, dans Corneille , dans Boileau Satire i, vers 35), et même dans Delille*(^né/^e^ livre II).

37, a. Piquer le coffre, c'est attendre assis sur un coffre (Caillot, Nouveau Dictionnaire proverbial, 1829); Targot moderne me semble offrir un synonyme de cette locution dans croquer le marmot,

-—27. Varin, célèbre graveur en médailles, né en 1604, à Liège, mourut en 1692; il avait entrepris une histoire métallique du règne de Louis XIV ; on trouve son éloge dans les Hommes illustres de Perrault (II, 85.)

P. 39, ▼. 12, et plus bas, p. 40, ▼. i5. Le glorieux compatriote de Petit est, à ma connaissance, le seul auteur qui ait fait idole du masculin.

Et Pison ne sera gu'un idole sacré

Qu'ils tiendront sur l'autel pour répondre à leur gré.

(P. CoaNEiLLi, Othon, acte III, scène i.)

4a, 4. Le Sage par excellence est Salomon ; le fameux adage : Stultorum numerus est infinitus, servait de devise à la Compagnie de la Mère folle de Dijon,

— i5. « On dit communément, —selon un vieil auteur, — qu*un homme médit du tiers et du quart, pour dire indifféremment et sans choix, de toutes sortes de personnes. » Cette locution est toujours en usage.

— 24. Cest donc Epicure qui eut l'idée de loger la Vérité dans un puits; Apelles, dans son tableau de la Calomnie, avait représenté sous les traits d*une femme modeste cette fille de Jupiter, mère de la Justice et de la Vertu.

4$, II et suiv. Il fallait du courage pour s*élever contre la vénalité des offices, que François 1^' avait établie, que ses successeurs propagèrent, et que Montesquieu lui-même ne put que faiblement défendre. Cette somme de dix mille louis, énorme pour l'époque, était, sans doute, ce que coûtait une charge de conseiller au Parlement (on disait indifféremment charge ou office, depuis que les charges municipales avaient été confisquées au profit du gouvernement et érigées en titre d'offices).

45, 18. Je n ai trouvé cette expression nulle part, mais Petit doit avoir sacrifié aux exigences de la rime , car le Dictionnaire de Trévoux et le Dictionnaire proverbial de Caillot disent, dans un sens qui me parait analogue : le grand chemin des vaches, les chemins où l'on va par terre , et, en proverbe, l'usage commun et ordinaire.

46, 2 3. Pot, en termes de guerre, est une espèce de

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