‹ Les satires de Sonnet de CourvalChapitre 1 sur 5 · RUE FROIDE · texte numérisé non relu

RUE FROIDE

Extrait dea Mémoires de l'Académie impériale des Sciences, Arts cl Belles-Lettres de Caen.

DE

SONiNET DE COUR VAL.

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L'école de Ronsard , au moment de son déclin , a produit en Normandie un écrivain subtil , capricieux, prolixe et fort inégal ; mais, à tout prendre , d'un sérieux intérêt pour qui cherche dans les œuvres littéraires, à côté de la beauté de la forme, le retlet des idées, des sentiments et des mreurs d'une époque. Cet observateur fécond, d'un goût toujours douteux, et quelquefois détestable, doué en revanche de hardiesse et de perspicacité , n'est autre que Thomas Sonnet, sieur de Courval, gentilhomme et médecin virois, comme il se qualifie habituellement (1). Ce que

(1) Saiyre Menippre, contre les femmes.... par Tliomas Sonnet, docteur en médecine, gcntilliomme rirais, 1608 ellQ'I'ô.

On peut consulter sur Sonnet: Gouget, Bibliothèque française, t. XIV, p. 298 ; — D'Artigny, Mémoires lilléraires, t. V, p. 210 ; — Dreux du Radier, Histoire de la Satire, 1762; — Viollet-le-Dnc, Histoire de la Satire en France, introduction aux OEuvrcs de Mathurin Régnier; Paris Jannet 1853, p. àS, et Bibliothèque poétique, p. 211 ; — Baratte, Poètes normands, notice et portrait ; —

4 LES SATJRES

nous connaissons de Sii vie a fort peu d'iniportance et ne présente rien de caractéristique. Sonnet n'a jauinis exercé de fonction? publiques ; il n'a pris part à aucun ('■vénenient notable ; et , sans les ouvrages qu'il nous a laissés, son nom serait aujourd'hui enseveli dans l'oubli le plus profond. Cependaut V Histoire littéraire a réussi à recueillir sui' son compte quelques rares indications que nous croyons devoir reproduire au début de ce travail.

Thomas Sonnet naquit à Vire, dans le courant de l'année 1577 (1). 11 appartenait à la noblesse, et portait pour armes de gueules à trois sonnettes et trois croissants d'argent, 2 et 1. Son père, Jean Sonnet, sieur de la Pinçonnière , exerçait avec distinction la profession d'avocat au barreau de Vire, et l'un de ses oncles, Tliomas Anfrie de Cbaulieu^ aïeul du célèbre abbé de Chaulieu , occupait la charge de lieutenant civil et criminel du bailliage. Par sa mère, Madeleine Le Chevalier. Sonnet tenait en outre <à la famille éminemment littéraire des frères d'Aigneaux, traducteurs d'Horace et de Virgile. Cette parenté lui était particulièrement chèie , et, après y avoir fait allusion en

Tli. Le Breton, Biographie normande , t. III, p. Zi65 : — Briinet, Manuel dn Libraire; — G. Frère, Manuel du Bibliographe normand, el la plupart des dictionnaires biographiques.

(1) La date de sa naissance est fixée rigoureusement par l'in- .scriplion qui accompagne son portrait dans l'édition àeia Satyre Menippàe de 1608, et qui énonce qu'à celte époque il était âgé de 31 ans. Le portrait qui ligure en tête de la satire contre les charlatans, publiée en 1610, confirme cette indication ; la légende estainsi conçue : Thomas Sonnet , sie\r de Covrtal, doctevr en médecine, âgé de .33 an. 1610.

maints endroits de ses Œuvres, il la constate soigneusement dans les vers qu'il composa à l'occasion de la morl de sa mère :

« Issue elle n'est point de quelque race vile ,

« Mais du sang généreux des braves Chevaliers,

« De ces doctes Aigneaux qui furent les premiers

« Qui par leurs beaux escrits enrichirent la ville.

i; Quel tige, quel estoc, tant soit-il anobly,

" Pourroit de ces Aigneaux passer la renommée (1) !'

Notre satirique avait un frère et une sœur. Son frère Jean, sieur de St-Nicolas, stiivit avec honneur la profession paternelle et mourut dans un âge peu avancé; sa sojur, demoiselle Estlier Sonnet, cultivait à ses heures la poésie , et l'on voit figurer en tète de la Satyre Menippée quelques vers assez pâles qui sont signés de son nom (2).

Par une de ces inconséquences qu'il serait facile de relever dans la vie de la plupart des écrivains. Sonnet, après avoir passé la meilleure partie de sa vie à médire

(1) Salyve Menippée contre les femmes, sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage. — Lyon, Cceursilly, 162.3. Epilaphe de vertueuse dame Madelaine Clievalier d'Aigncanx, ma mère: Stances, p. 119.

(2) Au sieur de Courval.

Sixain.

Won fiere, qui vous meut de blasmcr tant Hymen, Le remède assuré, l'unique dictameu Qui peut guarir les coups de l'enfant de Cyprine ? Ha ! je voy bien que c'est votre esprit trop hautain, Lequel veut dcspiter l'Archerot inhumain Eschauffé des rayons d'une flamme divine.

Saiyi\' Menippcc, édit. de 1623. Introduction , sans pagination.

du sexe féminin, et ù disserter sur les traverses et incommodités du mariage , revint à résipiscence , et prit femme , absolument comme s'il n'eût écrit ni la Meiv'ppce ni les Exercices de ce temps ni la Tliimetltelie. Au reste, ce dénouement, auquel sa sœur ne nous parait pas être restée étrangère , est de nature à surprendre beaucoup moins , si l'on veut bien remarquer que la Satyre Menippée est précédée d'une épître dédicatoire remplie de sages réserves en faveur des ménages de bonne trempe, et que la Tldmethelie elle-même est suivie de stances adressées par le poète à une maîtresse imaginaire et ayant tout l'aspect d'une amende honorable :

Ma cheie auie, mon loiil , je me viens excuser

Si j'ay osé blasmer tout le sexe des femmes;

Non, non, mon cœur, ce n'est qu'aux impudiques dames

Que mes cyniques vers se doivent adresser ;

J'ay toujours respecté les chastes demoiselles,

Poussé de ton amour et de la vérité :

Je n'ay donc par ces vers nullement mérité

D'encourir ta disgrâce et des autres pucelles.

Plu test, mon cœur, tu dois m'aimer plus ardemment

D'avoir choisi pour but une telle matière

Qui fait ta chasteté briller par son contraire,

Comme en l'obscurité brille le diamant (1).

(Juoi qu'il en soit de cette protestation, l'union de notre poète, bien que tardivement contractée, nous paraît avoir été exempte de ces inconvénients multipliés que, dans sa jeunesse, il aimait tant à décrire, Malbeureiiscnicnt il fnt |)lus éprouvé comme père de

(1) Stili/rc Mciilpiur, édilioii (le l()i3 , p. lOG.

famille: il perdit un de ses enfants à l'âge de six ans, et les heureuses qualités du second ne le consolèrent jamais de la mort du premier.

Ce petit Courvalin, cet esprit admirable Ne pouvoit si parfait cy bas vivre longtemps ; Ce bel astre enfantin, plus brillant que durable, S'eclypse de nos yeux sans attendre un printemps.

Sonnet de Courval ne lui survécut pas longtemps. 11 mourut en 1627, ûgé d'environ cinquante ans. Il avait vu disparaître autour de lui son père , sa mère , son oncle, son frère, ses amis les plus cliers, ses protecteurs les plus dévoués ; il avait assisté, non sans irritation, à la décadence irrémédiable d'une école littéraire qu'il aima jusqu'à l'exaltation et dont il est resté un des derniers représentants. Ces pertes successives et ces déceptions multipliées ne le trouvèrent pas insensible ;, mais en public il sut les supporter avec une certaine ostentation de stoïcisme ; et nous nous le figurons encore à la fin de sa carrière, avec cette attitude provoquante, cette physionomie narquoise et ce regard irrespectueux que la gravure de Mathéus nous a si bien conservés (1).

Si l'on en excepte le temps de ses études, qu'il passa à Caen et à Paris , la vie entière de Sonnet s'écoula exclusivement à la campagne et dans la ville

(1) C'est icy de Courval le vif et vray poiirtraicl :

Son nez, son front, ses yeui et sa leure pourprine, Icy tu voidz le corps figuré par ce traicl , Et son esprit paroist eu l'art de médecine.

{Satyre Menippée , éAiL de 1608.J

de Vire (1) ; ses amis les plus intimes, ceux qu'il cite le plus volontiers: deDcimier, Jean Le Houx, le vaudiviriste ; Robert Angot , le chantre de la procédure normande; de Cérisollos, gentilhomme et littérateur; du Crioult, praticien habile et érudit , appartiennent à sa ville natale ou au moins à sa province.

Cette vie sédentaire et sans horizon , qui au premier abord peut paraître défavorable au développement de l'esprit, a fourni en définitive à Sonnet ses meilleures et ses plus saines inspirations. Satirique par instinct et par tempérament, il n'a jamais été mêlé qu'à une société de petite ville ; mais il l'a vue fonctionner sous ses yeux, il a pu l'observer de près et étudier sur le vif les travers, les vices etles scandales qu'il devait plus tard décrire. Lié avec des gens de robe, fils et frère d'avocat, il découvre, sous les involutions des procédures les plus compliquées, les abus innombrables et souvent même les exactions des Justices inférieures ; gentilhomme campagnard , il sent mieux que personne le ridicule de certaines prétentions nobiliaires, et il dépeint en témoin attentif la misère du pauvre peuple et la situation infime d'une partie du bas clergé. Il n'est pas jusqu'à l'esprit frondeur de son pays et aux habitudes positives de sa profession qui ne soient venus développer son amour

(1) Les Satyres contre les désordres et les abvis de la France, (édition de 1621) sont précédées d'un antre portrait avec cette inscription :

Virp fut mon liprceau, m.i nourrice el mon laict ;

Caen , l'unique séjour de mon adolescence ;

l'ar's. Je ma jeunesse , el maintenant la France

A mon nom; mes ecrils, mon corps et <e pourtraict.

naturel pour le contrôle , pour les réformes et le libre examen. Toutes ces tendances précieuses ne purifient pas son slyle ; mais elles communiquent à ses compositions les plus médiocres un sentiment assez précis de la réalité , qui a bien son intérêt , et que l'on ne retrouve pas toujours au même degré dans des œuvres d'une inspiration pins élevée.

Le début de Sonnet dans la vie littéraire se place à l'année 1608 : c'est à cette date, en effet, qu'il publia la Satyre Menippée contre les femmes, sur les poignantes traverses et incommodités du mariage; et, par un concours beureux de circonstances, cet opuscule d'un auteur jusque-là inconnu obtint immédiatement un incontestable succès. Cette diatribe bizarre est pourtant loin d'être un cbef-d'œuvre ; elle n'est pas même, à beaucoup près, la production la plus remarquable de notre poète. Mais, avec ses tendances sceptiques, elle répondait parfaitement au courant d'idées du moment, et aujourd'bui même le nom de Sonnet, malgré ses essais dans des voies plus sérieuses, y est resté irrévocablement attaché , et en a conservé comme une notoriété équivoque et suspecte.

Il ftiudiait remonter très-loin, si l'on voulait retrouver le premier type de ces invectives violentes contre les femmes, qui abondent au XVI" siècle , et qui forment le fonds de la Satyre Menippée. Vers le milieu du XIIP siècle, Pierre de Corbeil composa, dans un style grave et prétentieux, un pamphlet en règle intitulé : Remedivm contra conjnges et concubinas (1) ,

(1) Le lexle de cette ciiiieuse amplification, que Ton rencontre clans plusieurs niannscrils, a élé publié récen uicnl ùansYAini des

dans lequel il soutenait , au point de vue théologique , à grand renfort d'érudition sacrée et profane , cette thèse scabreuse de l'infirmité des femmes, que l'écrivain virois devait reprendre avec plus d'étendue. Les divers éléments de cette déclamation hanale se reproduisent çà et là, sous diverses formes, dans les sermonnaires , et dans les écrits des philosophes et des poètes du siècle suivant. Plus tard, ils s'accentuent davantage et se concentrent dans une œuvre étrange, qui garde encore aujourd'hui une partie de sa signification et de sa portée. Jean de Meung continue le Romon de la Rose, commencé par Jean de Lorris ; et, dans cette suite originale, désertant brusquement les traces de son devancier , il formule d'une manière souveraine , à l'encontre des chevaliers d'amour, des rêveurs et des religieux, le code impérieux de ce qu'il appelle la loi naturelle. Ses hardiesses licencieuses n'ont pas été dépassées. Genius , personnage symbolique, y convie les hommes et les femmes au grant œuvre de la propagation de l'espèce; et ses incitations insolentes, qui n'admettent pas d'exception , qui ne tiennent compte ni de la liberté humaine ni des délicatesses de l'âme, ni des vocations supérieures, portent la trace d'un

Litres de René Mutilât, année 1860, p. 51, sous le litre: «Un 0 écrit satirique du XIII" siècle, par Pierre de Corbeil, archevêque « de Sens. »

Le pamphlet de Pierre de Corbeil a pour réplique l'inveclive contre les hommes , publiée vers la fin du XV « siècle. « Invectiva coctus feminei contra mures, édita per magislrum Johannem Molis, Neopolitanensem, Sanclaî Sedis apostolica; secrelariuni. »

Cf. — Bibliothèque Impériale, fonds latin, w" 2962 p. 173-17à.

naturalisme aussi radical qu'etlronté. Au premier abord, on pourrait ne voir là que la contre-partie exagérée à plaisir de la glorification du célibat, entreprise d'une manière trop exclusive par certains écrivains ascétiques. Mais les visées de Jean de Meung vont évidemment plus loin : le mariage lui est aussi indifférent que le célibat , et ses conclusions ne tendent à rien moins qu'à la proclamation absolue de la communauté des femmes et de la souveraineté du plaisir :

Car Nature n'est pas si sote

Qu'elle fasse naistre Marote

Tant seulement pour Robichon ,

Se rentendemeiil y fichon,

Ne Robichon pour Mariette,

Ne pour Agnès , ne pour Perrelte :

Ains nous a fait, beau filz , n'en doubles,

Toutes pour tous et tous pour toutes ,

Chascune pour cliascun commune,

Et chascun commun pour chascune (i)

Sous une forme moins dogmatique , des opinions identiques se manifestent , sans interruption notable , dans toute la littérature moqueuse du XVP siècle. Poésies, mémoires, nouvelles, satires et sermons portent l'empreinte de cette incrédulité bizarre à l'égard de la vertu des femmes. L'Bepkiméron , les Cent Nouvelles nouvelles , les Joijeux Devis , et une infiaité de Gaijetés analogues reprennent à satiété le même thème. Dans toutes ces œuvres , sauf quel-

(1) Le Roman de ta Rose , par G. de Lorris et Jean de Meung dit Clopinel , revu sur plusieurs éditions et sur quelques anciens manuscrits ; t. Il, p. 131 , veis ]Zië53-l/iGG3. Paris, Pissot, 1735.

ques variantes insignifiantes , la femme apparaît comme une créature séduisante , d'un égoïsme frivole , dominée par Tamour du plaisir et absolument incapable de fidélité et de dévouement. Par un singulier retour de fortune , la véritable héroïne de cette littérature , celle qui succède aux châtelaines idéales des romans de chevaleiie , est la bourgeoise d'Orléans, avenante, sans scrupule , qui renvoie son mari battu , content et trahi. Dans cet ordre d'idées, l'auteur des Quinze joies du mariage a parfaitement caractérisé la situation , et personne n'a mieux dépeint la décadence absolue de la foi conjugale , l'abaissement général du sens moral , et la situation déplorable du bonhomme de mari : « Là vit le pouvre homme en peine et tourment qu'il prend pour joye. Or, est-il en la nasse bien embarré, et s'il n'y estoit, il se y mettroit à grande haste : là, usera sa vie en languissant tousjours et finera misérablement ses jours (1). »

La satire de Sonnet se rattache légitimement à toutes ces productions; mais , au point de vue de la forme , elle procède plus directement encore d'une œuvre moins éloignée et qui^ elle aussi , eut un certain retentissement. Avant lui , en efiet , Desportes avait rencontré le même sujet, et l'avait traité dans des stances d'un mouvement remarquable et d'une concision saisissante. Son invective contre le mariage a été certainement l'objet d'une étude particulière de la part du poète virois; il y a puisé

(1) Les Quinze joies du mariaijc , nouvelle édition. Jannet, 1853, |). 2ô. — Cf., La Saiire en France au moyen-ùgc , \)ar Lenienl , |). IGl' cl 301,

l'idée première de sa composition, et, sur certains points , il semble môme qu'il n'ait fait qu'étendre et paraphraser les strophes de son devancier (1).

La Satyre Mem'ppée, publiée à l'origine sous un titre unique , se compose en définitive de six satires différentes dont les titres sont ainsi conçus :

(( 1° Contre le joug- nuptial et fascheuses traverses « du mariage. »

« 2" Contre-afïection et répugnante diversité des « temperamens, humeurs et complexions des mariés, « sources de leurs querelles et mauvais mesnage. »

« 3° Le hazard auquel s'expose celuy qui

« espouse une belle femme. »

« 4° Le desgoust soubs lequel sont compris les « ennuis , chagrins , fascheries et inquiétudes qui <i traversent l'ame de celu}^ qui espouse une femme (( laide et des malheurs qui s'en ensuivent. »

« o" Tyrannique servitude à laquelle se submet et (( s'engage celuy qui espouse une femme riche et (( de plus haute extraction que la sienne. »

« 6° La triste et dure pauvreté, mespris et contem- « nement où tombe celuy qui espouse une fille « pauvre et de plus basse qualité que la sienne (2). »

Si l'on met de côté les deux premières, toutes ces compositions , comme on le voit par ces énoncés compendieux , n'ont pour but que d'exposer les in-

(1) OEuvres de Philippe Desportes, avec une inUoduclion par Alfred Michiels. Paris, Ad. Dclabays, 1858, p. àid.

(2) Suite des Exercices de ce temps , contenanl plusieurs sat7jres contre te joug nuptial et fascheuses traverses du mariage. Rouen, 4627, p. 117, 132, I/18, 161, 172, 181.

convénients qui rësultont pour le maii de l;v richesse ou de la pauvreté, de la beauté ou de la laideur de la femme qu'il a choisie :

Si femme vous prenez pour ses possessions Ou si vous l'espousez pauvre et nécessiteuse, Ou laide en cramoisi , dilTorme et desdaigneuse. Ou si vous recherchez une exquise beauté, De toutes vous aurez mainte incommodité.

Or, il faut maintenant par diverses satyres De chaque eslection raconter les martyres ; Et puisque le sujet de chascune est divers, Chascune doit avoir sa satyre et ses vers (1).

Ce quadruple point de vue forme aussi le fond des stances du mariage par Desportes. Seulement, au lieu de consacrer à chaque eslection une satire entière , le vieux poète , mieux avisé que son successeur , s'est contenté de formuler sa pensée dans quelques vers substantiels et énergiques. Sonnet a compris le sujet autrement , et c'est par l'abondance des détails , par l'exactitude minutieuse delà description, qu'il s'est efforcé de rajeunir la banalité d'un sujet qu'on pouvait croire épuisé.

Les deux premières satires lui appartiennent plus en propre; mais il n'y a pas lieu de l'en féliciter. Les imprécations contre le mariage, qui forment le fonds de la première , dépourvues de simplicité et

(1) Suite des Exercices de ce temps , contenant plusieins satyres contre le joufj miptiat et fascheuses trarerses du mariage. Rouen , 1627, p. Mil.

d'élévation, le sont encore plus de conleur et d'originalité ; quant à celle qui a trait aux inconvénients de la diversité des tempéraments des mariés, ce n'est qu'une plate et grossière rapsodie, où l'obscénité de la conception première se déguise mal sous le vain étalage de prétendues considérations scientifiques. — L'impression définitive que cause la lecture de l'œuvre entière est loin d'être favorable à l'auteur , et le succès qui l'a accueillie au moment de son apparition ne saurait modifier notre opinion ni sur l'immoralité irrémédiable de l'ensemble, ni sur les imperfections littéraires trop nombreuses qui s'y font remarquer. Là où , pour sauver un développement scabreux, il eût fallu un ton léger, une ironie délicate, un récit rapide. Sonnet a embarrassé sa marche de citations de tout genre; et, par un singuHer parti pris, il a remplacé le sourire par la déclamation , et le scepticisme élégant par une négation brutale et diÔùse. Toutefois, ces défauts choquants ne sauraient nous empêcher de reconnaître qu'il se rencontre dans cette longue dissertation des vers réussis, marqués au coin de la malice et du bon sens, et surtout des descriptions curieuses au point de vue de l'histoire du luxe et de la toilette. Personne n'a mieux reproduit certains aspects de la vie de son époque et de sa province. Étranger aux vues profondes et aux considérations philosophiques, il excelle dans la peinture des détails matériels de l'existence , et en plusieurs endroits ses poésies ont la physionomie et la valeur de véritables procès-verbaux d'inventaire. Il faut voir avec quelle aisance il énumère les cotillons de taffetas, de velours, de damas et de satin, les bagues, les chaînes,

les carcans , les ceintures , les brochires, les gants parfumés, les couteaux à manche d'esmail, les ciseaux damasquinés , les miroirs de Venise et les éventails dentelés. Il n'a garde d'oublier les patins , les multins , les coeffes à la jacobine et toute cette curieuse variété de rabats, qui comprend les rabats à la reine, <à la neige, à la fanfreluche, jusqu'aux rabats ouvragés, à point coupé, empesés, houppelés, cannelés et rayonnes. 11 pénètre , ailleurs , dans des mystères plus déhcats , et il mentionne avec la même abondance le secret de tous les fards et de toutes les compositions employées pour la conservation de la beauté. Ces longues digressions ne sont pas dépourvues de monotonie; mais elles sont préférables, à notre sens , aux redites, aux réminiscences classiques et à ces prétentieux lieux communs sur la puissance de l'or ou les charmes de la pauvreté , renouvelés de Perse;, de Juvénal ou de Sénèque, que notre écrivain n'a pas toujouis évités, mais que les satiriques de son époque ont employés avec encore moins de discrétion. La Thimellielie est une composition moins avouable que la Mem'ppée : les détails qu'elle renferme sont du domaine exclusif de la médecine , et l'on comprend difficilement comment Sonnet a eu l'idée d'en faire l'objet d'un poème en règle avec prologue, invocation, adjuration et épilogue final. Le titre seul de l'opuscule en indique assez la nature; et c'est très-sagement , à notre sens , que l'auteur l'a dédié à un de ses confrères qui a^^ait , à ce qu'il paraît , diiigé de ce côté ses observations pathologiques (1).

(1) La Thinirthclie iic paraît pas a\oii tté publiée ù pari ; mais

A M. du Crioidt le jeune, docteur en médecine,

« Monsieur,

n L'amitié que nous avons contractée ensemble depuis que j'ay eu l'heur de vous cognoistre , et les devis familiers que nous avons eus l'nn avec

l'autre m'ont incité de vous dédier ce petit

échantillon et vous supplie, comme mignon

d'Apollon et nourisson d'Esculape , luy servir d'antidote , de Theriaque et de preserveratif contre le venin des medisans. »

Nous ne saurions analyser, même légèrement, l'exposé qui fait suite à cette introduction. 11 nous suffira de dire que la femme, source de tous les maux, y est comparée à une foule d'animaux, réels ou fantastiques, et condamnée, sans appel, au nom de Salomon , des sages de l'antiquité, des Pères de l'Église et de l'hygiène publique.

Laissons donc ce discours à nos vieux médecins Et poursuivons le fil de nos premiers desseins.

elle figure dans diverses éditions de la Satyre Menippée, notamment dans celles de 1623 et de 1627.

La SaUjre Mcnippce contre les femmes sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage, avec la Thimethelic ou censure des femmes, par Tliomas Sonnet, docteur en médecine, gentilhomme virois. — La Tlnmclliclie, avec un titre à part, commence à la p. 81 , dans l'édition de 1623. — Cette production forme la satire 1^ dans l'édition de 1627, sous le titre de: Censure des fermnes. La dédicace à du Crioult ne figure pas dans ceUe demièie édition.

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