‹ Les satires de Sonnet de CourvalChapitre 2 sur 5 · IH LES SATIRES · texte numérisé non relu

IH LES SATIRES

Disons avec saint Jean , surnommé CLiysoslome , Que de tous les malheurs la femme est l'epitome.

Par la femme pecbé fut introduit au monde, Par elle nous tombons en la fosse profonde Des pièges de la mort (1).

Malgré le bruit qui se fît autour de ces deux productions , elles causèrent à Vire un véritable scandale. La ville , qu'avaient effarouchée les Vaudevires si décents de Jean Le Houx, ne pouvait pas laisser passer sans protestation les énormités de son ami Courval. Ce résultat était du reste prévu, et au moment même de la publication , de Cérizolles avait conseillé à Sonnet de détourner la tête et de ne pas s'incpiiéter du jugement de ses compatriotes :

Mets hardiment au jour ta satyre et tes vers Sans craindre des Virois les jugements divers ; Pense , docte Sonnet , qu'au regard de la France , Vire n'est rien qu'un point, qu'un atome léger : Laisse-les donc, Cour\al, leur vesnin desgorger , Car l'atome et le point n'ont pas grande puissance (2).

Cette exhortation pressante était faite pour plaire à notre satirique , cpi crut devoir y répondre par quelques vers auxquels on ne reprochera certainement pas le manque d'énergie ou de franchise :

Marche donc hardiment , ô ma chère satyre , Et ne crains les abbois de ce peuple de Vire ,

(1) Satyre Menippée , éd. de 1C23, p. 9i et 102.

(2) /(/., Introduction.

DE SONKET DE COUIIVAL. iî)

Quoy, ma fille I as-tu peur des medlsaus virois ; Scay tu pas qu'à leur goust jamais je n'ai sceu plaire? ïa seule ambition sera de leur déplaire Pour plaire, si tu peux , au reste dit François.

Aux poetastres envieux de Vire,

Escumez , enragez , poetastres envieux ; Jettez vostre vesnin , cerbères furieux , Grenouilles, crouassez ; sifflez, fieres couleuvres ; Bourdonnez parmi l'air inutiles freslons : Vostre crouassement , sifflement, vos bourdons N'empescheront qu'au jour je ne mette mes OEuvres (1).

Les attaques du dehors lui causèrent plus de préoccupations , et , pour les repousser , il rompit son silence dédaigneux et composa à l'adresse de ces nouveaux adversaires, sur lesquels il n'avait pas compté, deux opuscules bizarres qui méritent de nous arrêter un instant (2).

Le premier est intitulé : Responce à la contre-satyre par l'auteur des satyi'es du mariage et Tliimethelie ; le second : Deffence apologétique du s' de Courval, docteur enmedecine , gentilhomme virois , contre les censeurs de

(1) Salyre Mcinppée, éd. de 1623. Introduction.

(2) La Salyre Menippâe et les Deffenses de Sonnet ont été appréciées en ces termes par d'Artigny :

« Cet ouvrage, rempli d'obscénités et des plus grossières invectives contre le beau sexe, déplut généralement à tout le monde, et il s'éleva des censeurs anonymes qui en désapprouvèrent également la forme et le fond. Courval leur opposa une défense apologétique, production la plus ridicule qu'on ail peut être jamais vue, très-digne par conséquent de servir de suite à cette 5af2/''e Menippée qui méritait moins l'indignation que le mépris public. »

SU satyre du nuiricKje. La réponse à la contre-satire , dont nous avons reproduit intégralement le titre d'après l'édition donnée par Cœursilly, à Lyon , en 1623, avait été publiée à l'origine à Caen , sous le titre plus bref d'Ajjo/ogie, et, s'il faut en croire Sonnet , rollet de ce fictvm avait été tel que son adversaire fut immédiatement réduit au silence et ensevehj dans les abymes de sa confusion.

Le pamphlet anonyme , cause de cette violente explosion de colère , était intitulé : « Contre-satyre « pour la deffense des dames faite par des gentils- « hommes des plus affidez à ce sexe , dédiée aux « deux plus belles dames de la Cour. » Il était écrit en prose et ne contenait que deux feuillets. Nous croyons, en outre, qu'il dut être publié à Caen, comme le furent plus tard les répliques de Sonnet : malheureusement , la disparition absolue de ce faclum, dont on ne connaît aucun exemplaire , ne nous a pas permis d'éclaircir cette question bibliographique. Quant à l'œuvre en elle-même , on conçoit aisément qu'avec les seuls renseignements puisés dans la Défense du poète virois , il soit assez difficile de s'en faire une idée bien exacte ; cependant , s'il fallait en juger par deux ou trois phrases qui nous ont été conservées textuellement et par certaines autres indications, elle n'eût guère consisté qu'en une réunion de personnalités grossières, et sa perte ne mériterait pas de nous inspirer de bien vifs regrets (1).

(1) Satyre Menippêe, ûdilioii de 1623, p. 179 et 180 : « Qui vous meut donc, beau s-iie ? quelle mouche vous poind ? Il faut que vous soyez un rocber insensible ou bien un joly petit

La réponse de Sonnet appartient au même genre de littérature. Sous l'inlluence des attaques ardentes dont il avait été l'objet , le poète virois a redoublé de cynisme et d'amertume, et pour combattre son censeur invisible , il épuise tout le vocabulaire des appellations injurieuses.

La dédicace de son ouvrage aux Muses atteste, dès l'abord , la confiance imperturbable qu'il avait en lui-même et la manière cavalière dont il entendait la discussion, lorsque la cliose le concernait personnellement.

Aux Muses.

(( C'est à vous , chères sœurs , qui présidez sur le « Parnasse , et à vos sacrez autels que j'immole pour « victime la peau d'un second Marsye nouvellement (( escorché , pour avoir d'une plume calomnieuse , (( d'un encre venimeux et sanglant , d'un style (( bouffonesque , autant malicieusement que teme- (( rairement , offensé l'un de vos sacrez poètes , (( censuré ses écrits par une picquante contre-satyre « sur laquelle et sur cet imprudent Marsye, son au- « teur, je viens de remporter une belle victoire dont « je vous offre les dépouilles, que je vous prie de re- « cevoir d'aussi bon visage que je suis, chères Muses, « l'un de vos plus humbles et affectionnez poètes.

« CoURVAL (1). »

eunuque, ou que vosUe mauvaise mine vous ait occasionné quelque affront, ou croire qu'elle vous ait envoyé en Cornuaille sans le ciieval de Pacolet, ou par delà la Surie, proche de Baviercs. » (1) SiH;j)\' Menippée , édit. de 1623, p. 167.

Le factiim tout entier répond au caractère acrimonieux du préambule , et il est difiicile d'imaginer rien de plus étrange que cette polémique surchargée de citations saugrenues, où les excentricités grotesques se mêlent sans cesse aux violences et aux grossièretés les plus regrettables.

« M'estant tombé, nous dit Sonnet , par le moyen « d'un de mes amis entre les mains deux mescliantes « feuilles de contre-satyre dressées à la ruine et ■< confusion d'une satyre que j'avais depuis deux (( mois en ça mise en lumière , je me suis avisé d'y (( repondre en deux mots sans me rompre la teste , « m'alambiquer le cerveau , employer ma plume , Il prodiguer mon encre et brouiller le papier pour « un si maigre sujet, sçacbant mesme que je n'ay en <i teste qu'un pauvre ignorant pour adversaire, lequel (( pour estre anonyme et tapy dans sa tasnière, où il (i ne fait seulement que glapir et jetler des abbois , « m'a presque fait perdre l'envye et osté le courage Il de luy faire la chasse, n'estant au vray informé de (i l'espèce et du naturel de la beste ; je soupçonne " neantmoins par les erres de son langage et le train (I de son stille superticiel , dénué de suc et privé de « substance, que c'est quelque petit carabin ou soldat « dévalisé qui effrontément s'attribue la qualité de (( gentilhomme , mais il desment tout incontinent le

„ tiltrc Car il a l'asme aussi lasche et ravalée que

« son discours est faible et efféminé. Il s'efforce « neantmoins de trancher du Roland , du fendeur de « naseaux, du coupe-jarret, du mangeur de char-

« rettcs ferrées et cependant ce pauvre cassé

« morte-paye monstre par sa lasclieté qu'il a esté

(( nourry de luict de brebis et qu'il a liumé la pol- « tronnerye jusqu'à la lie ; car je vous prie qui ouyt « jamais dire qu'un gentilhomme , qui doibt avoir «( le cœur martial et l'asme généreuse , veuille « envoyer le cartel de guerre pour attirer son en-

« nemi au combat sans luy déclarer son nom

« Quelle bumeur pusillanime et poltronne , quelle « tranchée de saint Lasche t'a arraché du front la « resolution et bany du sein le courage pour vouloir « cacher ton nom dans les épaisses ténèbres d'un

<' silence As-tu peur d'un petit docteui' frais es-

« moulu et nouvellement imprimé (ainsi m'appelle-tu « par mocquerie ) ? mon chaperon te donne-t-il l'es- « pouvante? mon roquet fourré est-il capable d'alarmer « ton asme et graver au fond de ta poictrine une « timide crainte?.... A ce que je vois, tu es de bas or, « tu crains la touche, tu as peur de perdre l'escrime, « pauvre soldat casemate (1). »

Il serait facile de multipUer les citations, mais elles n'ajouteraient pas à l'impression qui naît naturellement de la lecture de ce fragment ; tout le reste est à l'avenant, et ne présente rien de bien particuUer. Toutefois , il convient de remarquer que cet orgueil plein d'expansion , que nous avons déjà eu l'occasion de signaler dès la dédicace , et qui donne à l'oîuvre entière un cachet si marqué d'outrecuidance , se révèle vers la fin avec une naïveté trop sincère pour ne pas être remarqué.

Après s'être défendu, comme il l'a pu, par des raisons quelquefois, et le plus souvent par des injures ,

(l) Salyrc MenipjHC, édit. de 1623, p. 168 cl 169.

24 Li:S SATIRES

Sonnet s'arrête tout à coup, et, pour compléter son apologie , il renvoie son adversaire purement et simplement à la contemplation attentive de son portrait. Il est vrai de dire que le genre d'insinuation dirigée contre le médecin virois ne comportait peut-être pas d'autre réponse. Voici quelques lignes de ce passage, que nous sommes malheureusement for.é d'abréger :

« A la seconde présomption je reponds que si tu (( avois bien regardé mon pourtraict représenté en (( taille-douce au quatriesme feuillet de ma Satyre , « tu n'aurois etfrontement lascbé cette conjecture « boulfonesque : ma barbe foisonne trop abondam- « ment alentour de mon menton , et ma moustache u est trop mignonement relevée pour estre nay soubz « l'horoscope infortuné « De Emmcliis » participer " au tittre .( De frigidis et male/iciatis (l). » A la « troisième où tu rejestes la cause de l'affront que les « femmes m'a uroient pu faire sur ma mauvaise mine, a je te renvoyé de rechef à la visite de mon pour- (( traict , dont la posture est plus guerrière que doc- 0 toralle , plus martialle que pedentesque, plusjo- (( vialle que saturnienne, pkis amoureuse que melana cholicpie (2). »

La Défense apologétique est conçue avec plus de méthode et de sang-froid ; l'esprit de notre auteur a recouvré un peu de calme , et il a pris au moins la peine de se rendre compte des reproches sérieux que l'on articulait contre lui. Repi-ésentant d'une école

(1) SuHjre Meiiiii/H-e , éd. de 1623, p. 181-182. 1.2, 1<I., p. 181.

DE SOiNNET DE COUfiVAL. ^^^

vieillie, il ëtait attaqué pour son langage; satirique indiscret jusqu'à la licence , il se trouvait aigrement repris pour outrage à l'honnêteté publique et aux bonnes mœurs. A vrai dire , en mettant de côté la question de style qui a perdu de son importance , la seconde critique n'était que troj) justifiée. L'insuffisance de la rime, le retrancliement facultatif d'une syllabe à la césure pour lequel il invoque l'autorité de Ronsard et celle de son compatiiote Le Houx , toutes ces questions prosodiques, qui passionnaient les contemporains, n'exciteraient aujourd'hui qu'un assez médiocre intérêt , et les opinions de Sonnet pourraient être accueillies , sans inconvénient, avec une certaine tolérance ; — mais , malgré toute l'indulgence désirable , il serait infiniment moins facile de l'absoudre complètement du reproche d'immoraUté.

Sa réponse cependant , bien qu'elle soit au fond peu concluante , mérite d'être notée en passant , en ce sens qu'elle confirme le laisser-aller de l'époque sur ces matières délicates, et l'idée de cynisme nécessaire, qui semblait, pour ainsi dire , de l'essence du ^ genre satirique. Ce second factum , comme le premier , n'est au surplus qu'un nouveau cartel adressé à ses censeurs connus et inconnus , et rédigé pour la circonstance dans le style bravache dont Cyrano de Bergerac et Scudéry possédèrent tour à tour le secret :

( Freslons picquants qui bordonnez incessamment (( autour de ma ruche et ne faites point de miel, « meschantes cantharidcs qui vous attachez ordinai- (( rement aux roses et aux tleurs plus espanyes ; veniez meuses araignes qui convertissez le suc des plus

<• délicieuses lleiirs en venin ; estoraaclis desbaucliez " qui changez les viandes plus délicates en bile « aduste, corruption et cacochymie ; quel tan vous « excite? Quelle guespe vous picque le cerveau? 1 Quel démon possède votre asme et vous souftle en « la poitrine pour vouloir abysmer et mettre à fond « par les bruyans orages et furieuses tempestes de << vostre mesdisance ma barque satyrique nouvelle-

(i ment ancrée au rivage franoois

« 0 damnable envie , engeance des

«démons, soufile de Bolzebult , poison de l'asme , « gangrène des esprits , chancre des republiques, « peste de la vertu , c'est toy maudite cpii as tant •) excité de grenouilles du fangeux bourbier de « l'ignorance pour crouasser après mesescrits ! C'est (1 toy, dis-je, cfiii as tiré tant de hyboux des noirs ca- « chots de leur envie pour de gritie et de bec offenser

<( ma satyre

a Chenilles rampantes, qui vous efforcez de la dent « venimeuse de votre mesdisance de ronger et gaster « les printanières fleurs que les brusques et chaudes « vapeurs de ma muse ont naguères fait esclore dans « le jardin de la France; oyseaux importuns et sales « harpyes , qui de vostre bec empoisonné voulez « souiller et gouspiller la netteté et pureté de ma « moisson poétique ! chauves-souris qui ne voilez 0 que de nuit et à couvert et n'osez paroistre au jour, « qui ne mettez rien en lumière, sortez à ce coup 0 que l'on vous voie : Lazare, veni foras. Xe parlez plus, « raeschants rimailleurs , sortez Cherilles ignorants; « Rodomons de l'Arioste , Thrazons de Terence , <» sortez en caujpagnc que l'on vous voie : la lice est

<■ preste , les barrières sont dressées , les armes (( d'encre et de papier sont faciles à trouver (1). »

Malgré tous ces éclats, malgré cette profusion d'hyperboles, cette provocation étrange, qui rappelle le défi burlesque dont parle Boileau , n'eut pas de résultat: les ennemis invisibles de Sonnet ne déclinèrent pas leurs noms , et , en présence de cette réserve prudente , il se consola de l'attaque et put croire à un triomphe définitif.

La Satyre Menippée et la Tlmnethelie nous conduisent naturellement à l'examen d'un autre recueil intitulé : Les Exercices de ce temps , qui parait appartenir à Sonnet et qui peut être considéré comme la suite légitime de ses premiers ouvrages. </^

Cette question d'attribution n'est pas toutefois sans difficulté. Charles Nodier regardait, en etiet, Angot L'Éperonnière comme l'auteur véritable de ces dernières satires, et son opinion, reproduite sous une forme dubitative dans l'excellent ouvrage de M. Frère, s'appuyait principalement sur cette considération: que toutes les éditions de ce volume avaient paiu après la mort de Sonnet de Courval ; malbeureuseraent cette remarque ingénieuse du plus spirituel des bibliographes est complètement erronée , puisque , dès 1626, c'est-à-dire une année avant lu mort de Sonnet , le libraire de La Haye publiait à Rouen la quatrième édition des Exercices.

Il n'y a pas davantage à s'arrêter à l'opinion de certains autres critiques qui ont visiblement confondu avec les satires dont nous nous occupons un recueil

(IJ Salyve Menippée, éd. de 1623, p. 134 et 135.

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