U DCCC LXVIII
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Vont)lo
) 'est un méchant métier que celuy de médire ;
A l’auteur qui l'embrasse il est toujours fatal. \Le mal qu'on dit d'autruy ne produit que du mal. ' Maint Poète, aveuglé d'une telle manie,
En courant à Vhonneur, trouve l’ignominie ;
Et tel mot, pour avoir réjoui le Lecteur,
A coûté bien .souvent des larmes à l’auteur.
C’est par ces vers que commence la septième satire de Boileau, et il semblerait tout d’abord qu’ils sont une sincère et très-sérieuse profession de foi de l’auteur, si la suite ne prouvait bien vite qu’il ne faut voir là en réalité qu’une raillerie amère qui tournera encore au désavantage des malheureux écrivains bafoués avec tant de verve parle spirituel satirique.
Le tempérament de Boileau le poussait avant tout vers la satire. 11 possédait un génie satirique qui était d’ailleurs
INTRODUCT ION.
celui de toute sa famille, puisque deux de ses frères, Gilles et Jacques Boileau, furent doués de ce caractère railleur et malicieux que Nicolas Boileau posséda au suprême degré.
Je ne veux pas, par là, nier le mérite de Boileau dans tel ou tel autre de ses ouvrages : épîtres, art poétique, lettres même; il est permis de les admirer tous, mais il faut pourtant avouer qu’il doit au genre satirique la plus grande partie de sa gloire, et, si j’ose dire, sa personnalité tout entière.
Voyons-le nous confirmant lui-même ce que nous avançons ici :
Mais quand il faut railler, j’ay ce que je souhaite :
Alors, certes, alors je me connais Poète.
Phœbus, dès que je parle, est prest à m’exaucer;
Mes mots viennent sans peine, et courent se placer.
Je sens que mon esprit travaille de génie.
Et plus loin :
C’est par là que je vaux, si je vaux quelque chose.
Est-il possible de confesser une aptitude prédominante avec plus de franchise et aussi d’autorité? Non vraiment 1 Cette satire, dans laquelle la nature du poète se révèle d’une façon si caractéristique, nous met à l’aise avec ceux de nos amis qui ont bien voulu nous demander pourquoi nous ne publions pas aujourd’hui l’oeuvre poétique tout entière de Boileau. Nous laissons à autrui ce soin et peut-être cet honneur.
INT ROD UCTION.
De cette œuvre remarquable à tous égards nous avons extrait la partie qui, selon nous, peut surtout faire connaître l’homme dont nous nous occupons.
La critique faite à la légère, malveillante par système, injuste par principe, est un fléau pour la littérature et une tache ineffaçable dans la vie d’un écrivain; mais savoir discuter à propos, apprécier exactement les beautés et les défauts, voilà des qualités exquises qui font de la critique un art utile et noble. Ces qualités, nul plus que Boileau ne les eut jamais, et d’Alembert a pu dire avec raison que Boileau avait formé le goût de la nation.
Un contemporain du satirique, un moraliste éminent, La Bruyère, a écrit sur la satire une phrase que nous voulons rapporter :
« 11 ne faut point mettre un ridicule où il n’y en a point, c’est se gâter le goût, c’est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l’y voir, l’en tirer avec grâce et d’une manière qui plaise et qui instruise. »
{La Bruyère, i*' texte, éd. Jouaust, page loo.)
L’utile et l’agréable, voilà ce qu’exige La Bruyère, et voilà aussi ce que nous trouvons sans cesse chez Boileau dans son œuvre admirable de critique. On lui a souvent reproché d’avoir été un injuste censeur, d’avoir dépassé les bornes permises. Nous ne croyons pas l'accusation fondée, nous ne croyons pas à un parti pris de dénigrement chez un homme qui n'a pas hésité à dire et à prouver maintes fois que x le mérite lui fut toujours une chose précieuse » (sat. Vil, vers 55). Le pitoyable état de la littérature d'a-
lors l’excuserait du reste amplement. Sauf de rares et brillantes exceptions, qui ont fait du XVI 1° siècle le grand siècle, que voyons-nous en effet? Des poètes épiques boursouflés, vides, plats, grotesques; des auteurs dramatiques sans invention, sans style, et le reste à l’avenant; en un mot un Chapelain, un Colin, un Boyer, etc.
On a dit de Boileau qu’il sut quelquefois, et même non sans profit, modérer cette fougue vengeresse et y mêler la flatterie. A cela nous répondrons, et le lecteur pourra le voir comme nous, que grands et petits ont tous été jugés par lui, qu’il n’a jamais fait- aucune réserve, et que, bien au contraire, sa hardiesse sans frein a souvent fait trembler ses plus chers amis.
Au roi victorieux il a dit : « Tu es grand. » Au roi encourageant les lettres et les arts : « Tu es juste. >• Mais à Louis XIV faisant de mauvais vers il n’a pas hésité à dire un jour : « Tu es un mauvais poète *. » A Boileau nous appliquerons certaine phrase de Sainte-Beuve sur le père de Saint-Simon ; « 11 fut un favori et non un courtisan, car il avait et de l’honneur et de l’humeur. » Jamais appréciation ne fut plus à sa place.
Envieux, Boileau ne l’était guère non plus, puisqu’il trouvait que le seul grand homme de son siècle était Molière; égo'iste pas davantage, lui qui voulut un jour se dépouiller de la pension qu’il recevait du roi en faveur du grand Corneille, vieux et sans fortune.
Nous venons de dire là en quelques mots quel était l’homme dont nous publions l’œuvre capitale, celle qui
I. Le roi lui montrant un jour quelques vers qu'il s'tîtait amusé à faire : « Sire, dit le poète consulté, rien n'est impossible à Votre Majesté; clic a voulu faire de mauvais vers et elle y a parfaitement réussi. »
{Précis historique de V édition d*Amar^ 1821. Lefèvre. pa;;c xxix.)
NTRODUCTION.
avait toutes ses tendresses et qui a le plus contribué aussi à sa renommée.
Expliquons à présent la marche suivie par nous dans cette édition.
Boileau, dans la préface de l’édition de ses Œuvres diverses donnée en 1701 chez Denys Thierry, la dernière faite de son vivant et la seule où il ait mis son nom, s’exprime ainsi :
« C’est la plus correcte qui ait encore paru, et non seulement je l'ay revue avec beaucoup de soin, mais j’y ay retouché de nouveau plusieurs endroits de mes ouvrages. »
Plus loin encore, il nomme cette édition « mon édition favorite ».
C’est donc le texte de cette édition de 1701 que nous avons suivi pour les Satires, et en cela nous nous sommes conformés au goût de Boileau lui-même.
De même qu’aujourd’hui un volume publié dans le format in-8° ne tarde pas souvent à reparaître in- 12 quelque temps après, de même cette édition de 1701 a été publiée dans deux formats différents, in-4“ et in-ia. L’édition in- 12 est celle dont nous nous sommes servis. Parue * cinq mois après l’édition in-4°, elle subit diverses corrections et, chose plus importante encore,JBoileau apporta dans le texte quelques changements.
L’édition parue en 1713*, chez Esprit Billiot, passe pour avoir été commencée du vivant de Boileau. D’après une lettre écrite à Brossette (la dernière) le ii décembre 1710, cette assertion paraît fondée, puisque Boileau lui annonce
I. L'édition in<4. parut vers la fin de mars (lettre de Boileau à Brossette du 20 mars 1701), et celle in>i2 vers la fin de juillet (le même au meme, lettre du 10 juillet).
• 2 . Deux ans après la mort de Boileau, décédé le i 3 mars 171 1.
I NTRODUCTION.
« qu’il travaille actuellement à une nouvelle édition de ses ouvrages, qui seront considérablement augmentés ». Toutefois, l’état physique du satirique*, très-gravement ébranlé à ce moment, nous permet d’affirmer qu’il n’a pu donner à cette édition de 1713 que fort peu de ses instants, car il mourut trois mois après.
L’édition de 1701 renferme onze satires. Nous en donnons scrupuleusement le texte. Nous avons joint à ces onze satires la douzième, la satire contre l’Équivoque.
Boileau, qui ne put publier cette satire de son vivant, mais qui avait grand désir qu’elle vît le jour, voulut, par son testament, « que toutes les nouvelles pièces et ouvrages qu’il avait faits, même celui contre V Équivoque, et qu’il voulait comprendre dans une nouvelle édition , fussent mis dans les mains du sieur Billiot, libraire, rue de la Harpe, pour en faire son profit, etc... » Billiot publia-t-il cette satire conformément à la volonté de Boileau? Non, puisqu'il n’en existe aucune édition faite par ce libraire, et qu’elle ne se trouve même pas dans l’édition qu'il publia en 1713.
La satire sur l’Équivoque fut pour la première fois réunie aux œuvres de Boileau dans l’édition qu’en donna, en 1716, à Genève, Brossette, l’ami ^u poète, son correspon-
I. Pour preuve du piteux état du poète, nous citons quelques passages de la lettre écrite par Boileau à Brossette le 14 juin 1710 : « Quelque coup>able, Monsieur, que je vous puisse paraître d'avoir été s! longtemps sans répondre à vos fréquentes et obligeantes lettres, je n'aurais que trop de raisons à vous dire pour me disculper, si je voulais vous réciter le nombre infini d’infirmités et de maladies qui me sont venu accabler depuis quelque temps..... » Et plus loin : ■ Je vous dirai que je ne marche plus que soutenu par deux valets; qu’en me promenant même dans ma chambre, je suis quelquefois au hasard de tomber par des étourdissements qui me prennent; que je ne saurais m’appliquer le moins du monde à quelque chose d’important qu’il ne me prenne un
mal de cœur tirant à défaillance, etc ■ Toutes les lettres qui suivent sont
pleines de doléances de la même nature.
vij
dant le plus cher et le dépositaire de ses manuscrits. C’est le texte de cette édition de 1716 que nous avons suivi pour la douzième satire, de préférence à tous les autres, qui coururent jusqu’à cette époque le plus souvent sans nom d’imprimeur et sans lieu.
Nous avons fait précéder l’oeuvre satirique de Boileau de son discours sur la satire, complément indispensable de cette partie de son oeuvre.
Aux bibliophiles nous offrons donc aujourd’hui les satires de Boileau telles q^i'il nous les a données lui-même, puisque notre texte est conforme à la seule édition qu’il ait reconnue, à la seule où l’on puisse lire son nom. A la fin du volume nous avons relégué quelques éclaircissements qui nous ont paru indispensables; ils sont en assez grand nombre pour être utiles, et trop courts pour être importuns. C’est du moins notre espoir, et c’est ainsi que tous les commentateurs doivent comprendre leur mission.
F. DE Marescot.
Septembre 1868.
PRÉFACE
DE l’Édition de 1701
OMME c’est ici vrai-semblablement la derniere Edition de mes Ouvrages que je reverrai, et qu’il n’y a pas d’apparence qu’âgé, comme je suis, de plus de soixante et trois ans, et accablé de beaucoup d’infirmités, ma course puisse estre encore fort longue, le Public trouvera bon que je prenne congé de lui dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu’il a eue d’acheter tant de fois des ouvrages si peu dignes de son admiration. Je ne sçaurois attribuer un si heureux succez qu’au soin que j’ay pris de me conformer toûjours à ses sentimens, et d’attraper, autant qu’il m’a esté possible, son goùst en toutes choses. C’est effectivement à quoy il me semble que les Ecri-
PRÉFACE
vains ne sçauroient trop s’étudier. U n ouvrage a beau estre approuvé d'un petit nombre de Connoisseurs , s’il n’est plein d’un certain agrément et d’un certain sel propre à piquer le goust general des Hommes, il ne passera jamais pour un bon ouvrage, et il faudra à la fin que les Connoisseurs eux-mesmes avoUent qu’ils se sont trompez en luy donnant leur approbation. Que si on me demande ce que c’est que cet agrément et ce sel, je répondray, que c’est un je ne sçay quoy qu’on peut beaucoup mieux sentir que dire. A mon avis neanmoins, il consiste principalement à ne jamais présenter au Lecteur que des pensées vraies et des expressions justes. L’Esprit de l’Homme est naturellement plein d’un nombre infini d’idées confuses du Vrai, que souvent il n’entrevoit qu’à demi ; et rien ne lui est plus agréable que lorsqu’on lui offre quelqu’une de ces idées bien éclaircie et mise dans un beau jour. Qu’est-ce qu’une pensée neuve, brillante, extraordinaire? Ce n’est point, comme se le persuadent les Ignorans, une pensée que personne n’a jamais euë, ni dû avoir. C’est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu’un s’avise le premier d’exprimer. Un bon mot n’est bon mot qu’en ce qu’il dit une chose que chacun pensoit, et qu’il la dit d’une maniéré vive, fine et nouvelle. Considérons, par exemple, cette répliqué si fameuse de Loüis Douzième à ceux de ses Ministres qui lui conseilloient de faire punir plusieurs Personnes
DE l’Édition de 1701.
qui sous le règne precedent, et lorsqu’il n’estoit encore que Duc d’Orléans, avoient pris à tâche de le desservir. Un Roy de France, leur répondit-il, ne venge point les injures d'un Duc d Orléans. D’où vient que ce mot frappe d’abord? N’est-il pas aisé de voir que c’est parce qu’il présente aux yeux une vérité que tout le monde sent, et qu’il dit mieux que tous les plus beaux discours de Morale , Qu'un grand Prince, lorsqu’il est une fois sur le thrône, ne doit plus agir par des mouvemens particuliers, ni avoir d’autre veuê que la gloire et le bien general de son Estât? Veut-on voir au contraire combien une pensée fausse est froide et puerile ? Je ne sçaurois rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir, que deux vers du Poète Théophile dans sa Tragédie intitulée Pyrâme et Thysbé ; lorsque cette malheureuse Amante ayant ramassé le poignard encore tout sanglant dont Pyrâme s’estoit tué, elle querelle ainsi ce poignard :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son Maistre
S’est souillé lâchement. Il en rougit, le Traître.
Toutes les glaces du Nord ensemble ne sont pas, à mon sens, plus froides que cette pensée. Quelle extravagance, bon Dieu ! de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d’un Homme qui vient de s’en tuer lui-mesme, soit un efiet de la honte qu’a ce
4 PRÉFACE
poignard de l’avoir tué! Voici encore une pensée qui n’est pas moins fausse, ni par conséquent moins froide. Elle est de Benserade dans ses Métamorphoses en rondeaux, où, parlant du Déluge envoyé par les Dieux pour châtier l’insolence de l’Homme, il s’exprime ainsi:
Dieu lava bien ta teste à son Image.
Peut-on, à propos d’une aussi grande chose que le Déluge, dire rien de plus petit ni de plus ridicule que ce quolibet, dont la pensée est d’autant plus fausse en toutes manières, que le Dieu dont il s’agit en cet endroit, c’est Jupiter, qui n’a jamais passé chez les Payens pour avoir fait l’Homme à son image : l’Homme, dans la Fable, estant, comme tout le monde sçait, l’ouvrage de Promethée.
Puis donc qu’une pensée n’est belle qu’en ce qu’elle est vraye , et que l’effet infaillible du Vray, quand il est bien énoncé, c’est de frapper les Hommes , il s’ensuit que ce qui ne frappe point les Hommes n’est ni beau ni vray, ou qu’il est mal énoncé, et que par conséquent un ouvrage qui n’est point goûté du Public est un tres-méchant ouvrage. Le gros des Hommes peut bien, durant quelque temps, prendre le faux pour le vrai, et admirer de méchantes choses ; mais il n’est pas possible qu’à la longue une bonne chose ne lui plaise; et je deffie tous les Auteurs les plus mécontens du Public, de
DE l’Édition de 1701.
me citer un bon Livre que le Public ait jamais rebutté : à moins qu’ils ne mettent en ce rang leurs écrits, de la bonté desquels eux seuls sont persuadez. J’avoue neanmoins, et on ne le sçauroit nier, que quelquefois, lorsque d’excellens ouvrages viennent à paroitre, la Caballe et l’Envie trouvent moyen de les rabbaisser, et d’en rendre en apparence le succez douteux; mais cela ne dure guéres ; et il en arrive de ces ouvrages comme d’un morceau de bois qu’on enfonce dans l’eau avec la main : il demeure au fond tant qu’on l’y retient, mais bientost, la main venant à se lasser, il se releve et gagne le dessus. Je pourrois dire un nombre infini de pareilles choses sur ce sujet, et ce seroit la matière d’un gros Livre; mais en voilà assez ce me semble, pour marquer au Public ma reconnoissance, et la haute idée que j’ay de son goust et de ses jugemens.
Parlons maintenant de mon édition nouvelle. C’est la plus correcte qui ait encore paru ; et non seulement je l’ay revûë avec beaucoup de soin, mais j’y ay retouché de nouveau plusieurs endroits de mes ouvrages. Car je ne suis point de ces Auteurs fuians la peine, qui ne se croient plus obligez de rien raccommoder à leurs écrits, dés qu’ils les ont une fois donnés au Public. Ils allèguent, pour excuser leur paresse, qu’ils auroient peur en les trop remaniant de les affoiblir, et de leur oster cet air libre et facile qui fait, disent-ils, un des plus grands charmes du discours : mais leur excuse, à
PRÉFACE
mon avis, est très-mauvaise. Ce sont les ouvrages faits à la hâte, et, comme on dit , au courant de la plume, qui sont ordinairement secs, durs et forcés. Un ouvrage ne doit point paroistre trop travaillé, mais il ne sçauroit estre trop travaillé ; et c’est souvent le travail mesme qui en le polissant luy donne cette facilité tant vantée qui charme le Lecteur. Il y a bien de la différence entre des vers faciles et des vers facilement faits. Les Ecrits de Virgile, quoi qu’extraordinairement travaillez, sont bien plus naturels que ceux de Lucain, qui écrivoit, dit-on, avec une rapidité prodigieuse. C’est ordinairement la peine que s’est donnée un Auteur à limer et à perfectionner ses Ecrits, qui fait que le Lecteur n’a point de peine en les lisant. Voiture, qui paroit si aisé, travailloit extrêmement ses ouvrages. On ne voit que des gens qui font aisément des choses médiocres; mais des gens qui en fassent, mesme difficilement, de fort bonnes, on en trouve tres-peu.
Je n’ay donc point de regret d’avoir encore employé quelques-unes de mes veilles à rectifier mes Ecrits dans cette nouvelle Edition , qui est , pour ainsi dire , mon Edition favorite. Aussi y ai-je mis mon nom, que je m’estois abstenu de mettre à toutes les autres. J’en avois ainsi usé par pure modestie : mais aujourd’hui que mes ouvrages sont entre les mains de tout le monde, il m'a paru que cette modestie pouroit avoir quelque chose d’affecté. D’ailleurs j’ai esté bien
DE l’Édition de 1701. 7
aise, en le mettant à la teste de mon Livre, de faire voir par là quels sont précisément les ouvrages que j’avoüe, et d’arrester, s’il est possible, le cours d’un nombre infini de méchantes pièces qu’on répand par tout sous mon nom, et principalement dans les Provinces et dans les Païs étrangers. J’ay mesme, pour mieux prévenir cet inconvénient , fait mettre au commencement de ce volume une liste exacte et détaillée de tous mes Ecrits, et on la trouvera immédiatement après cette Préface. Voila dequoy il est bon que le Lecteur soit instruit.
Il ne reste plus présentement qu’à luy dire quels sont les ouvrages dont j’ay augmenté ce volume. Le plus considérable est une onzième Satire que j’ay tout récemment composée, et qu’on trouvera à la suite des dix precedentes. Elle est adressée à Monsieur de Valincour, mon illustre Associé à l’Histoire. J’y traite du vray et du faux Honneur, et je l’ay composée avec le mesme soin que tous mes autres Ecrits. Je ne sçaurois pourtant dire si elle est bonne ou mauvaise ; car je ne l’ay encore communiquée qu’à deux ou trois de mes Amis, à qui mesme je n’ay fait que la reciter fort vite, dans la peur qu’il ne luy arrivast ce qui est arrivé à quelques autres de mes pièces, que j’ay vû devenir publiques avant mesme que je les eusse mises sur le papier, plusieurs personnes, à qui je les avois dites plus d’une fois, les ayant retenues par cœur, et en ayant
PRÉFACK
donné des copies. C’est donc au Public à m’apprendre ce que je dois penser de cet ouvrage, ainsi que de plusieurs autres petites pièces de Poésie qu’on trouvera dans cette nouvelle Edition, et qu’on y a mêlées parmy les Epigrammes qui y estoient déjà. Ce sont toutes bagatelles que j’ay laplûpart composées dans ma première jeunesse; mais que j’ay un peu rajustées pour les rendre plus supportables au Lecteur. J’y ai fait aussi ajoûter deux nouvelles Lettres, l’une que j’écris à M. Perrault, et où je badine avec lui sur nostre démêlé Poétique, presque aussi-tost éteint qu’allumé. L’autre est un Remerciment à Monsieur le Comte d’Ericeyra , au sujet de la Traduction de mon Art Poétique, faite par luy en vers Portugais, qu’il a eu la bonté de m’envoyer de Lisbonne, avec une Lettre et des vers François de sa composition, où il me donne des loüanges tres-delicates, et ausquelles il ne manque que d’estre appliquées à un meilleur sujet. J’aurois bien voulu m’acquitter de la parole que je luy donne, à la fin de ce Remercîment, de faire imprimer cette excellente traduction à la suite de mes Poésies; mais malheureusement un de mes Amis à qui je l’avois prestée m’en a égaré le premier Chant, et j’ay eu la mauvaise honte de n’oser r’écrire à Lisbonne pour en avoir une autre copie. Ce sont là à peu prés tous les ouvrages de ma façon, bons ou méchans, dont on trouvera icy mon Livre augmenté. Mais une chose qui sera seurement agréable au Public, c’est le présent que
DE l’Édition de 1701.
je luy fais dans ce mesme Livre, de la Lettre que le célébré Monsieur Arnauld a écrite à Monsieur P** à propos de ma dixiéme Satire, et où, comme je l’ay dit dans l’Epitre à mes vers, il fait en quelque sorte mon apologie. J’ay mis cette Lettre la derniere de tout le V olume, afin qu’on la trouvast plus aisément. Je ne doute point que beaucoup de Gens ne m’accusent de témérité, d’avoir osé associer à mes écrits l’ouvrage d’un si excellent Homme, et j’avoüe que leur accusation est bien fondée. Mais le moyen de résister à la tentation de montrer à toute la Terre, comme je le montre en effet par l’impression de cette Lettre, que ce grand Personnage me faisoit l’honneur de m’estimer et avoit la bonté meas esse aliquid putare nugas.
Au reste, comme malgré une apologie si authentique et malgré les bonnes raisons que j’ay vingt fois alléguées en vers et en prôse, il y a encore des gens qui traitent de médisances les railleries que j’ay faites de quantité d’ Auteurs modernes, et qui publient qu’en attaquant les défauts de ces Auteurs, je n’ay pas rendu justice à leurs bonnes qualitez ; je veux bien, pour les convaincre du contraire, repeter encore ici les mêmes paroles que j’ai dites sur cela dans la Préface de mes deux Editions précédentes. Les voici : Il est bon que le Lecteur soit averty d'une chose : c’est qu’en attaquant dans mes ouvrages les defauts de plusieurs Ecrivains
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PRÉFACE
de Hostre Siecle, je tiay pas prétendu pour cela ester à ces Ecrivains le mérité et les bonnes qualité^ qu’ils peuvent avoir d'ailleurs. Je n’ay pas prétendu, dis-je, nier que Chappelain, par exemple, quoique Poète fort dur, n’ait fait autrefois, je ne sqqy comment, une asse:( belle Ode-, et qu'il n'y ait beaucoup esprit dans les ouvrages de Monsieur Quinaut, quoique si éloigné de la perfection de Virgile. Tajoûteray mesme sur ce dernier, que dans le temps où j’écrivis contre luy, nous estions tous deux fort jeunes, et qu'il n’avoit pas fait alors beaucoup d ouvrages qui lui ont dans la suite acquis une juste réputation. Je veux bien aussi avoüer qu'il y a du genie dans les écrits de Saint-Amand, de Brebeuf, de Scuderi, de Cotin mesme, et de plusieurs autres quej'ay critique^. En un mot, avec la mesme sincérité que j'ay raillé de ce qu’ils ont de blâmable, je suis prest à convenir de ce qu’ils peuvent avoir d'excellent. Voilà, ce mesemble, leurrendre justice, et faire bien voir que ce n’est point un esprit d'envie et de médisance qui m’a fait écrire contre eux.
Après cela, si on m’accuse encore de médisance, je ne sçai point de Lecteur qui n’en doive estre accusé ; puis qu’il n’y en a point qui ne dise librement son avis des écrits qu’on fait imprimer, et qui ne se croye en plein droit de le faire du consentement mesme de ceux qui les mettent au jour. En effet, qu’est-ce que mettre
DE l’Édition de 1701.
un ouvrage au jour? N’est-ce pas en quelque sorte dire au Public : Jugez-moi? Pourquoi donc trouver mauvais qu’on nous juge? Mais j’ai mis tout ce raisonnement en rime dans ma neuvième Satire, et il suffit d’y renvoyer mes Censeurs.
DISCOURS