‹ Les satires du sieur Nicolas Boileau Déspreaux introduction et notesChapitre 2 sur 31 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LA SATIRE

I donnai la première fois mes Satires >lic, je m’estois bien préparé au tuque l’impression de mon Livre a excité sur le Parnasse. Je sçavois que la nation des Poètes, et sur tout des mauvais Poètes, est une nation farouche qui prend feu aisément, et que ces Esprits avides de loüanges ne digereroient pas facilement une raillerie, quelque douce qu’elle pust estre. Aussi oserai'je dire, à mon avantage, que j’ai regardé avec des yeux assez Stoïques les libelles diffamatoires qu’on a

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publiez contre moi. Quelques calomnies dont on ait voulu me noircir, quelques £sux bruits qu’on ait semez de ma personne, j’ai pardonné sans peine ces petites vengeances au déplaisir d’un Auteur irrité, qui se voyoit attaqué par l’endroit le plus sensible d’un Poète, je veux dire par ses ouvrages.

Mais j’avouè que j’ai esté un peu surpris du chagrin bizarre de certains Lecteurs, qui, au lieu de se divertir d’une querelle du Parnasse dont ils pouvoient estre spectateurs indifferens, ont mieux aimé prendre parti et s’affliger avec les Ridicules que de se réjoüir avec les honnestes gens. C’est pour les consoler que j’ay composé ma neuvième Satire, où je pense avoir montré assez clairement que, sans blesser l’Etat ni sa conscience, on peut trouver de méchans vers méchans, et s’ennuyer de plein droit à la lecture d’un sot Livre. Mais puisque ces Messieurs ont parlé de la liberté que je me suis donnée de nommer, comme d’un attentat inoUi et sans exemple, et que des exemples ne se peuvent pas mettre en rimes , il est bon d’en dire ici un mot, pour les instruire d’une chose qu’eux seuls veulent ignorer, et leur faire voir qu’en comparaison de tous mes Confrères les Satiriques j’ai esté un Poëte fort retenu.

Et pour commencer par Lucilius, inventeur de la Satire, quelle liberté ou plûtost quelle licence ne s’estil point donnée dâns ses ouvrages? Ce n’estoit pas

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seulement des Poëtes et des Auteurs qu’il attaquoit, c’estoit des gens de la première qualité de Rome c’estoit des personnes Consulaires. Cependant Scipion et Lelius ne jugèrent pas ce Poète, tout déterminé Rieur qu’il estoit, indigne de leur amitié ; et vrai-semblablement, dans les occasions, ils ne luy refusèrent pas leurs conseils sur ses écrits, non plus qu’à Terence. Ils ne s’avisèrent point de prendre le Parti de Lupus et de Metellus, qu’il avoit joüez dans ses Satires ; et ils ne crûrent pas lui donner rien du leur en lui abandonnant tous les Ridicules de la Republique.

Num Lcelius, et qui

Duxit ab oppressa meritum Carthagine nomen,

Ingenio offensi aut Iceso doluêre Metello,

Famosisve Lupo cooperto versibus ?

En effet, Lucilius n’épargnoit ni petits ni grands, et souvent des Nobles et des Patriciens il descendoit jusqu’à la lie du peuple :

Primores populi arripuit, populumque tributim.

On me dira que Lucilius vivoit dans une Republique, où ces sortes de libertez peuvent estre permises. Voyons donc Horace, qui vivoit sous un Empereur, dans les commencemens d’une Monarchie, où il est bien plus dangereux de rire qu’en un autre temps. Qui ne nomme-t-il point dans ses Satires? et Fabius le grand eau-

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seur, et Tigellius le fantasque, et Nasidienus le ridicule, et Nomentanus le débauché, et tout ce qui vient au bout de sa plume. On me répondra que ce sont des noms supposez. Oh la belle réponse ! comme si ceux qu’il attaque n’estoient pas des gens connus d’ailleurs; comme si l’on ne sçavoit pas que Fabius estoit un Chevalier Romain qui avoit composé un Livre de Droit ; que Tigellius fut en son temps un Musicien chéri d’Auguste; que Nasidienus Rufus estoit un ridicule célébré dans Rome; que Cassius Nomentanus estoit un des plus fameux débauchez de l’Italie. Certainement il faut que ceux qui parlent de la sorte n’ayent pas fort lû les Anciens, et ne soient pas fort instruits des affaires de la Cour d’Auguste. Horace ne se contente pas d’appeller les gens par leur nom ; il a si peur qu'on ne les méconnoisse, qu’il a soin de rapporter jusqu’à leur surnom, jusqu’au métier qu’ils faisoient, jusqu’aux charges qu’ils avoient exercées. Voyez, par exemple, comme il parle d’Aufidius Luscus, Prêteur de Fondi :

Fundos Aufidio Lusco Pratore libenter

Linquimus, insani ridentes prcemia Scribx,

Praetextam, & latum clavum, Sc,

Nous abandonnâmes, dit-il, avec joye le bourg de Fondi, dont estoit Prêteur un certain Aujidius Luscus; mais ce ne fut pas sans avoir bien ri de la folie de ce Prêteur, auparavant Commis, qui faisoit le Sénateur

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et l’Homme de qualité. Peut-on désigner un homme plus précisément, et les circonstances seules ne suffisoient-elles pas pour le faire reconnoistre ? On me dira peut-estre qu’Aufidius estoit mort alors ; mais Horace parle là d’un voyage fait depuis peu. Et puis comment mes Censeurs répondront-ils à cet autre passage ?

Turgidus Alpinus jugulât dum Memnona, dumque Diffingit Rheni luteum caput, hcec ego ludo.

Pendant, dit Horace, que ce Poète enflé cC Alpinus égorge Memnon dans son Poème et s'embourbe dans la description du Rhin, je me joué en ces Satires. Alpinus vivoit donc du temps qu’Horace sejoüoit en ces Satires , et si Alpinus en cet endroit est un nom supposé, l’Auteur du Poëme de Memnon pouvoit-il s’y méconnoistre ? Horace, dira-t-on, vivoit sous le régné du plus poli de tous les Empereurs : mais vivons-nous sous un régné moins poli ? Et veut-on qu’un prince qui a tant de qualitez communes avec Auguste soit moins dégoûté que lui des méchans livres et plus rigoureux envers ceux qui les blâment?

Examinons pourtant Perse, qui écrivoit sous le régné de Néron. Il ne raille pas simplement les ouvrages des Poètes de son temps, il attaque les vers de Néron même. Car enfin tout le monde sçait, et toute la Cour de Néron le sçavoit, que ces quatre vers, Torva Mimalloneis, etc., dont Perse fait une raillerie si amere

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dans sa première Satire, estoient des vers de Néron. Cependant on ne remarque point que Néron, tout Néron qu’il estait, ait fait punir Perse, et ce Tyran, ennemi de la raison, et amoureux, comme on s^ait, de ses ouvrages, fut assez galant homme pour entendre raillerie sur ses vers, et ne crût pas que l’Empereur en cette occasion deust prendre les interests du Poëte .

Pour Juvenal, qui âorissoit sous Trajan,ilestunpeu plus respectueux envers les grands Seigneurs de son siecle. Il se contente de répandre l’amertume de ses Satires sur ceux du régné précèdent; mais à l’égard des Auteurs, il ne les va point chercher hors de son siecle. A peine est-il entré en matière, que le voilà en mauvaise humeur contre tous les Ecrivains de son temps. Demandez à Juvenal ce qui l’oblige de prendre la plume. C’est qu’il est las d’entendre et la The:{éide de Codrus, et l’Oreste de celui-cy, et le Telephe de cet autre, et tous les Poètes enfin, comme il dit ailleurs, qui récitaient leurs vers au mois d’Aoust, et Augusto recitantes mense Poëtas. Tant il est vrai que le droit de blâmer les Auteurs est un droit ancien, passé en coûtume parmi tous les Satiriques, et souffert dans tous les siècles. Que s’il faut venir des anciens aux modernes , Regnier, qui est presque notre seul Poëte Satirique, a esté véritablement un peu plus discret que les autres. Cela n’empêche pas neanmoins qu’il ne parle hardiment de Gallet, ce célébré joüeur, qui assignait ses

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créanciers sur sept et quatorze ; et du sieur de Provins, qui avait changé son balandran en manteau court ; et du Cousin, qui abandonnait sa maison de peur de la reparer-, et de Pierre du Puis, et de plusieurs autres.

Que répondront à cela mes Censeurs? Pour peu qu’on les presse, ils chasseront de la Republique des lettres tous les Poètes Satiriques, comme autant de perturbateurs du repos public. Mais que diront-ils de Virgile, le sage, le discret Virgile, qui, dans une Eglogue où il n’est pas question de Satire, tourne d’un seul vers deux Poètes de son temps en ridicule ?

Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Mcevi,

dit un Berger satirique dans cette Eglogue. Et qu’on ne me dise point que Bavius et Mævius en cet endroit sont des noms supposez , puisque ce seroit donner un trop cruel démenti au docte Servius, qui assure positivement le contraire. En un mot, qu’ordonneront mes Censeurs de Catulle, de Martial et de tous les Poètes de l’antiquité, qui n’en ont pas usé avec plus de discrétion que Virgile? Que penseront-ils de Voiture, qui n’a point fait conscience de rire aux dépens du célébré Neuf-Germain, quoi-qu’également recommandable par l’antiquité de sa barbe et par la nouveauté de sa Poésie ? Le banniront-ils du Parnasse, lui et tous les Poètes de l’antiquité, pour établir la seureté des Sots et des Ridicules ? Si cela est, je me consolerai aisément

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