I. Vers lie Cinna
On ne connoist chej eux ni placets ni Requestes,
Ni haut ni bas Conseil, ni Chambre des Enquestes; Chacun l’un avec l’autre en toute seureté Vit sous les pures loix de la simple équité.
L’Homme seul, l’Homme seul, en sa fureur extrême. Met un brutal honneur à s’égorger soi-même.
C estait peu que sa main, conduite par l’enfer,
Eust paistri le salpestre, eust aiguisé le fer.
Il faloit que sa rage, à l’Univers funeste,
Allast encor de loix embrouiller un Digeste i Cherchast pour l’obscurcir des gloses, des Docteurs, Accablast l’équité sous des monceaux d’auteurs.
Et, pour comble de maux, apportast dans la France, Des harangueurs du temps l’ennuyeuse éloquence.
Doucement, diras-tu : que sert de s’emporter? L’Homme a ses passions, on n’en sçauroit douter ,■
Il a, comme la mer, ses flots et ses caprices.
Mais ses moindres vertus balancent tous ses vices. Nest-ce pas l’Homme enfin dont l’art audacieux Dans le tour d’un compas a mesuré les deux ?
Dont la vaste science, embrassant toutes choses,
A fouillé la nature, en a percé les causes ?
Les Animaux ont-ils des Université^?
Voit-on fleurir cheq eux des quatre Faculté^?
Y voit-on des Sçavans en Droit, en Medecine, Endosser Vécarlate et se fourrer îhermine?
Non, sans doute, et jamais cheq eux un Médecin N empoisonna les bois de son art assassin ,■
Jamais Docteur, armé d’un argument frivole.
Ne s’enroua che^ eux sur les bancs d'une Ecole.
Mais, sans chercher au fond si nôtre esprit deceu Sçait rien de ce qu’il sçait, s’il a jamais rien sçeu. Toi-même, répon-moi. Dans le siecle où nous sommes. Est-ce au pié du sçavoir qu’on mesure les hommes? Veux-tu voir tous les Grands à ta porte courir?
Dit un Pere à son Fils dont le poil va fleurir,
Pren-moi le bon parti, laisse-là tous les livres.
Cent francs au denier cinq combien font-ils? Vingt livres. C’est bien dit. Va, tu spais tout ce qu’il faut sçavoir.
Que de biens, que d’honneurs sur toi s’en vont pleuvoir! Exerce-toi, mon Fils, dans ces hautes sciences i Prens, au lieu d’un Platon, le Guidon des Finances; Sçache quelle Province enrichit les Traitans,
Combien le sel au Roy peut fournir tous les ans ; Endurcy-toy le cœur, sois Arabe, Corsaire,
Injuste, violent, sans foi, double, faussaire ;
Ne va point sottement faire le genereux :
Engraisse-toi, mon Fils, du suc des malheureux ;
Et, trompant de Colbert la prudence importune.
Va par tes cruauteq mériter la fortune.
Aussi-tost tu verras Poètes, Orateurs,
Rhéteurs, Grammairiens, Astronomes, Docteurs,
Dégrader les Héros pour te mettre en leurs places.
De tes titres pompeux enfler leurs dédicacés.
Te prouver à toi-même, en Grec, Hebreu, Latin,
Que tu spais de leur art et le fort et le fin.
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SATIRE VIll. 8l
Quiconque est riche est tout. Sans sagesse il est sage.
Il a, sans rien sçavoir, la science en partage.
Il a l'esprit, le cœur, le mérité, le rang,
La vertu, la valeur, la dignité, le sang.
Il est aimé des Grands, il est chéri des Belles ;
Jamais Sur-intendant ne trouva de Cruelles.
L'or même à la laideur donne un teint de beauté ;
Mais tout devient affreux avec la pauvreté.
C'est ainsi qu’à son fils un Usurier habile Trace vers la richesse une route facile :
Et souvent tel y vient, qui sçait, pour tout secret,
Cinq et quatre font neuf, ôtej deux, reste sept.
Après cela. Docteur, va paslir sur la Bible,
Va marquer les écueils de cette mer terrible ;
Perce la sainte horreur de ce Livre divin,
Confonds dans un ouvrage et Luther et Calvin,
Débrouille des vieux temps les querelles célébrés,
Eclaircy des Rabins les sçavantes tenebres :
Afin qu’en ta vieillesse un livre en maroquin Aille offrir ton travail à quelque heureux Faquin,
Qui, pour digne loyer de la Bible éclaircie.
Te paye en lacceptant d’un : Je vous remercie.
Ou, si ton cœur aspire à des honneurs plus grands,
Quitte là le bonnet, la Sorbonne et les bancs,
Et, prenant désormais un emploi salutaire,
Mets-toi cheq un Banquier, ou bien chej un Notaire : Laisse-là saint Thomas s’accorder avec Scot ,
Et conclus avec moi qu’un Docteur n’est qu’un sot.
Un Docteur! diras-tu. Parler de vous, Poe te ;
C’est pousser un peu loin vôtre Muse indiscrète.
Mais sans perdre en discours le temps hors de saison, L’Homme, venet; au fait, n'a-t-il pas la raison?
N’est-ce pas son flambeau, son pilote fidelle?
Oui. Mais dequoy luy sert que sa voix le rappelle.
Si, sur la foi des vents tout prest à s’embarquer.
Il ne voit point d’écueil qu’il ne l’aille choquer?
Et que sert à Cotin la raison qui lui crie :
N’écry plus, guéry-toi d’une vaine furie,
’ Si tous ces vains conseils, loin de la reprimer.
Ne font qu’accroistre en luy la fureur de rimer?
Tous les jours, de ses vers qu’à grand bruit il recite.
Il met chej luy Voisins, Parens, Amis en fuite-.
Car lors que son Démon commence à l’agiter.
Tout, jusqu’à sa Servante, est prest à deserter.
Un Asne pour le moins, instruit par la nature,
A l’instinct qui le guide obéit sans murmure ;
Ne va point follement de sa bicarré voix Défler aux chansons les oiseaux dans les bois.
Sans avoir la raison, il marche sur sa route.
L’Homme seul, qu’elle éclaire, en plein jour ne voit goûte; Réglé par ses avis fait tout à contre-temps.
Et dans tout ce qu’il fait n’a ni raison ni sens.
Tout luy plaist et déplaist, tout le choque et l’oblige;
Sans raison il est gay, sans raison il s’afflige.
Son esprit au haqard aime, évite, poursuit.
Défait, refait, augmente, oste, éleve, détruit.
SATIRE Vin.
Et voit-on, comme luy, les Ours ni les Panthères S’effrayer sottement de leurs propres Chimères,
Plus de douje attroupe^ craindre le nombre impair.
Ou croire qu'un Corbeau les menace dans l’air ? Jamais l'Homme, dis-moy, vit-il la Reste folle Sacrifier à l'Homme, adorer son idole,
Luy venir, comme au Dieu des saisons et des vents, Demander à genoux la pluye ou le beau temps?
Non. Mais cent fois la Reste a vu F Homme hypocondre Adorer le métal que luy-mesme il fit fondre ;
A vû dans un pays les timides Mortels Trembler aux pieds d’un Singe assis sur leurs autels , Et sur les bords du Nil les peuples imbecilles, L'encensoir à la main, chercher les Crocodiles.
Mais pourquoy, diras-tu, cet exemple odieux?
Que peut servir ici l’Egypte et ses faux Dieux?
Quoyl me prouvereq-vous par ce discours prof âne Que l’Homme, qu’un Docteur, est au dessous d’un asne? Un Asne, le jouet de tous les animaux.
Un stupide Animal, sujet à mille maux.
Dont le nom seul en soy comprend une satire ?
Oui d’un Asne: et qu’a-t-il qui nous excite à rire? Nous nous moquons de luy : mais s'il pouvoit un jour, Docteur, sur nos défauts s’exprimer à son tour ;
Si, pour nous reformer, le Ciel prudent et sage De la parole enfin luy permettoit l’usage.
Qu’il pût dire tout haut ce qu’il se dit tout bas;
Ah ! Docteur, entre nous, que ne diroit-il pas ?
SATIKK VIII.
Et que peut-il penser, lorsque dans une rue Au milieu de Paris il promene sa veuë ;
Qu’il voit de toutes parts les Hommes bigarre^,
Les uns gris, les uns noirs, les autres chamarreq ?
Que dit-il quand il voit, avec la mort en trousse, Courir chej un malade un Assassin en housse ;
Qu'il trouve de Pëdans un escadron fouré.
Suivi par un Recteur de Bedeaux entouré ;
Ou qu'il voit la Justice en grosse compagnie Mener tuer un homme avec ceremonie?
Que pense-t-il de nous, lors que, sur le Midi,
Un haqard au Palais le conduit un Jeudi;
Lors qu'il entend de loin, d'une gueule infernale,
La Chicane en fureur mugir dans la grand' Sale?
Que dit-il quand il voit les Juges, les Huissiers,
Les Clercs, les Procureurs, les Sergens, les Greffiers? O! que si l'Asne alors, à bon droit misanthrope, Pouvoit trouver la voix qu'il eut au temps d’Esope,
De tous costeq. Docteur, voyant les Hommes fous. Qu’il diroit de bon cœur, sans en estre jaloux.
Content de ses chardons et secouant la teste :
Ma foi, non plus que nous l'Homme n’est qu’une beste!
C’est à vous, mon Esprit, à qui je veux parler.
Vous aveiç des défauts que je ne puis celer.
Asse^ et trop long temps ma lâche complaisance De vos jeux criminels a nouri l’insolence.
Mais, puisque vous pousseq ma patience à bout,
Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croiroit, à vous voir dans vos libres caprices Discourir en Caton des vertus et des vices.
Décider du mérité et du prix des Auteurs,
Et faire impunément la leçon aux Docteurs,
Qu’estant seul à couvert des traits de la Satire,
Vous aveç tout pouvoir de parler et d'écrire.
Mais moi, qui dans le fond sçais bien ce que j’en crois. Qui compte tous les jours vos defaux par mes doigts,
Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile,
Prendre sur vous le soin de reformer la ville,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant Qu’une Femme en furie, ou Gautier * en plaidant.
Mais répondeq un peu. Quelle verve indiscrette,
Sans Paveu des neuf Sœurs vous a rendu Poëte? Senteq-vous, dites-moi, ces violens transports Qui d’un esprit divin font mouvoir les ressorts?
Qui vous a pu souffler une si folle audace?
Phébus a-t-il pour vous applani le Parnasse ?
Et ne sçave^-vous pas que sur ce Mont sacré,
Qui ne v6le au sommet tombe au plus bas degré;
Et qu’à moins d’estre au rang d’Horace ou de Voiture, On rampe dans la fange avec l’Abbé de Pure?
Que si tous mes efforts ne peuvent reprimer Cet ascendant malin qui vous force à rimer,
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles, Osej chanter du Roy les augustes merveilles.
Là, mettant à profit vos caprices divers.
Vous verrieq tous les ans fructifier vos vers.
Et par l’espoir du gain vostre Muse animée Vendrait au poids de l’or une once de fumée.
Mais envain, direq-vous, je pense vous tenter Par l’éclat d'un fardeau trop pesant à porter.
Tout chantre ne peut pas, sur le ton d’un Orphée, Entonner en grands vers la Discorde étouffée ;