‹ Les satires du sieur Nicolas Boileau Déspreaux introduction et notesChapitre 14 sur 31 · A U LECTEUR · texte numérisé non relu

A U LECTEUR

contre ma Satire toute la rigueur de leur critique. J’espere qu’ils le feront avec le mesme succès ; et je puis les assurer que tous leurs discours ne m’obligeront point à rompre l’espece de vœu que j’ay fait de ne jamais défendre mes Ouvrages quand on n’en attaquera que les mots et les syllabes. Je sçauray fort bien soûtenir contre ces Censeurs, Homere, Horace, Virgile, et tous ces autres grands Personnages dont j’admire les écrits; mais pour mes écrits, que je n’admire point, c’est à ceux qui les approuveront à trouver des raisons pour les défendre. C’est tout l'avis que j’ay à donner icy au Lecteur.

La bienséance neanmoins voudroit, ce me semble, que je fisse icy quelque excuse au Beau Sexe de la liberté que je me suis donnée de peindre ses vices. Mais, au fond, toutes les peintures que je fais dans ma Satire sont si generales, que, bien loin d’apprehender que les Femmes s’en offensent, c’est sur leur approbation et sur leur curiosité que je fonde la plus grande esperance de succès de mon Ouvrage. Une chose au moins dont je suis certain qu’elles me loueront, c’est d’avoir trouvé moyen, dans une matière aussi délicate que celle que j’y traite, de ne pas laisser échaper un seul mot quipust le moins du monde blesser la pudeur. J’espere donc que j’obtiendray aisément ma grâce, et qu’elles ne seront pas plus choquées des prédications que je fais contre leurs defauts dans cette Satire que des Satires que les Prédicateurs font tous les jours en chaire contre ces mesmes defauts.

Enfin bornant le cours de tes galanteries,

Alcippe, il est donc vrai, dans peu tu te maries. Sur l’argent, c'est tout dire, on est déjà d'accord. Ton Beaupere futur vuide son coffre fort ;

Et déjà le Notaire a, d’un stile énergique, Griffonné de ton joug l'instrument authentique. Cest bien fait. Il est temps de fixer tes désirs : Ainsi que ses chagrins l’Hymen a ses plaisirs. Quelle joye en effet, quelle douceur extreme.

De se voir caressé d’une Epouse qu'on aime!

De s’entendre appeler petit Cœur, ou mon bon ' De voir autour de soy croistre dans sa maison. Sous les paisibles loix d’une agréable Mere,

De petits Citoyens dont on croit esire Pere!

Quel charme , au moindre mal qui nous vient menacer.

De la voir aussi-tost accourir, s’empresser.

S’effrayer d’un péril qui n’a point d’apparence,

Et souvent de douleur se pasmer par avance!

Car tu ne seras point de ces jaloux affreux.

Habiles à se rendre inquiets, malheureux.

Qui, tandis qu’une Epouse à leurs yeux se desoie.

Pensent toûjours qu’un autre en secret la console.

Mais quoyl je vois déjà que ce discours t’aigrit.

Charmé de Juvenal * et plein de son esprit,

Veneq-vous, diras-tu, dans une piece outrée.

Comme luy nous chanter * .■ Que dés le temps de Rhée La Chasteté déjà, la rougeur sur le front,

Avoit chez les Humains receu plus d’un affront;

Qu’on vit avec le fer naistre des Injustices,

L’Impieté, l’Orgueil et tous les autres Vices,

Mais que la Bonne foy dans l’amour conjugal N’alla point jusqu’au temps du troisième Métal?

Ces mots ont dans sa bouche une emphâqe admirable.

Mais je vous diray, moy, sans alléguer la fable.

Que si sous Adam mesme, et loin avant Noé,

Le Vice audacieux, des Hommes avoué,

A la triste Innocence en tous lieux fit la guerre,

Il demeura pourtant de l’honneur sur la Terre :

Qu’aux temps les plus féconds en Phrynés, en Lays,

1. Juvenal a fait une Satire contre les Femmes, qui est son plus bel ouvrage.

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