‹ Les satires du sieur Nicolas Boileau Déspreaux introduction et notesChapitre 19 sur 31 · I. Combat de Ccrizoles gagné par le Duc d'Enguien en Italie · texte numérisé non relu

I. Combat de Ccrizoles gagné par le Duc d'Enguien en Italie

Sur le pompeux débris des lances Espagnoles,

Coucher, si vous voule:^, aux champs de Cerii^oles :

Ma maison ni mon lit ne sont point faits pour vous.

J’admire, poursuis-tu, vôtre noble couroux.

Souvenez-vous pourtant que ma famille illustre De r assistance au sceau ne tire point son lustre.

Et que, né dans Paris de Magistrats connus.

Je ne suis point icy de ces nouveaux venus.

De ces nobles sans nom, que, par plus d’une voye,

La Province souvent en guestres nous envoyé.

Mais eussai-je comme eux des Meûniers pour parens.

Mon Epouse vint-elle encor d'Ayeux plus grands.

On ne la verroit point, vantant son origine,

A son triste Mari reprocher la farine.

Son coeur, toûjours nourri dans la dévotion.

De trop bonne heure apprit l'humiliation ;

Et pour vous détromper de la pensée étrange Que l’Hymen aujourd’huy la corrompe et la change, Sçachez qu’en nostre accord elle a, pour premier point. Exigé qu’un Epoux ne la contraindroit point A traîner après elle un pompeux équipage.

Ni sur tout de souffrir, par un prof âne usage.

Qu’à l’Eglise jamais devant le Dieu Jaloux Un fastueux carreau soit veu sous ses genoux.

Telle est l’humble vertu qui dans son ame empreinte...

Je le voi bien. Tu vas épouser une Sainte,

Et dans tout ce grand zele il n’est rien d’affecté.

Sçais-tu bien cependant, sous cette humilité.

L’orgueil que quelquefois nous cache une Bigotte, Alcippe, et connois-tu la nation devote?

Il te faut de ce pas en tracer quelques traits,

Et par ce grand portrait finir tous mes portraits.

A Paris, à la Cour, on trouve, je l’avoué',

Des Femmes dont le qele est digne qu’on le loue,

Qui s'occupent du bien en tout temps, en tout lieu.

J'en sçais Une, cherie et du Monde et de Dieu, Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune ; Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune ; Que le Vice luy-même est contraint d’estimer.

Et que sur ce tableau d'abord tu vas nommer.

Mais pour quelques Vertus si pures, si sincères. Combien y trouve-t^on d’impudentes Faussaires Qui, sous un vain dehors d’austere pieté.

De leurs crimes secrets cherchent l’impunité.

Et couvrent de Dieu même, empraint sur leur visage. De leurs honteux plaisirs l’affreux libertinage! N’atten pas qu’à tes yeux j’aille icy l’étaler.

Il vaut mieux le souffrir que de le dévoiler.

De leurs galans exploits les Bussis, les Brantômes Pouroient avec plaisir te compiler des tômes ;

Mais pour moy, dont le front trop aisément rougit. Ma bouche a déjà peur de t’en avoir trop dit.

Rien n’égale en fureur, en monstrueux caprices.

Une fausse Vertu qui s’abandonne aux vices.

De ces Femmes pourtant Fhypocrite noirceur Au moins pour un Mari garde quelque douceur.

Je les aime encor mieux qu'une Bigotte altiere,

Qui, dans son fol orgueil, aveugle et sans lumière,

A peine sur le seuil de la dévotion.

Pense atteindre au sommet de la perfection ;

Qui du soin qu’elle prend de me gesner sans cesse , Va quatre fois par mois se vanter à confesse,

Et les yeux vers le Ciel, pour se le faire ouvrir. Offre à Dieu les tourmens qu’elle me fait souffrir.

Sur cent pieux devoirs aux Saints elle est égale. Elle lit Rodrigue^, fait l'oraison mentale.

Va pour les Malheureux quester dans les maisons, Hante les Hospitaux, visite les prisons,

Tous les jours à l’Eglise entend jusqu’ à six Messes : Mais de combattre en elle et domter ses foiblesses. Sur le fard, sur le jeu, vaincre sa passion.

Mettre un frein à son luxe, à son ambition.

Et soûmettre Vorgueil de son esprit rebelle.

C’est ce qu’en vain le Ciel voudroit exiger d’elle.

Et peut-il, dira-t-elle, en effet l’exiger?

Elle a son Directeur, c’est à luy d’en juger.

Il faut, sans différer, sçavoir ce qu’il en pense.

Bon! vers nous à propos je le vois qui s’avance.

Qu’il paroist bien nouri! quel vermillon! quel teint! Le Printemps dans sa fleur sur son visage est peint. Cependant, à l’entendre, il se soutient à peine,

Il eut encore hier la fièvre et la migraine.

Et sans les promts secours qu'on prit soin d’apporter. Il seroit sur son lit peut-estre à tremblotter.

Mais de tous les Mortels, grâce aux devotes Antes, Nul n’est si bien soigné qu’un Directeur de Femmes. Quelque leger dégoust vient-il le travailler.

Une foible vapeur le /ait-elle bâailler,

Un escadron coëffé d! abord court à son aide :

L’une chauffe un bouillon. Vautre appreste un remede, Chej luy syrops exquis, ratafias vantés.

Confitures sur tout, volent de tous costés :

Car de tous mets sucretf, secs, en paste ou liquides.

Les estomachs dévots toûjours furent avides ;

Le premier masse-pain pour eux, je croy, se fit,

Et le premier Citron à Rouen fut confit.

Nostre Docteur bien-tost va lever tous ses doutes,

Du Paradis pour elle il applanit les routes.

Et, loin sur ses defauts de la mortifier,

Luy-mesme prend le soin de la justifier.

Pourquoy vous allarmer d’une vaine censure ?

Du rouge qu’on vous voit on s'étonne, on murmure. Mais a-t-on, dira-t-il, sujet de s’étonner?

Est-ce qu'à faire peur on veut vous condamner?

Aux usages receus il faut qu’on s’accommode.

Une Femme sur tout doit tribut à la Mode.

L’orgueil brille, dit-on, sur vos pompeux habits,

L’œil à peine soutient l’éclat de vos rubis :

Dieu veut-il qu’on étale un luxe si prof âne?

Oüy, lors qu’à l’étaler nostre rang nous condamne. Mais ce grand jeu che^ vous, comment Vautorijer ?

Le jeu fut de tout temps permis pour s’amuser.

On ne peut pas toujours travailler, prier, lire.

Il vaut mieux s'occuper à jouer qu'à médire ;

Le plus grand jeu joué dans cette intention Peut mesme devenir une bonne action ;

Tout est sanctifié par une ame pieuse.

Votis estes, poursuit-on, avide, ambitieuse ;

Sans cesse vous brûle^ de voir tous vos parens Engloutir à la Cour charges, dignitej, rangs.

Vostre bon naturel en cela pour eux brille;

Dieu ne nous défend point d’aimer nostre famille. D'ailleurs tous vos parens sont sages, vertueux ;

Il est bon d’empescher ces emplois fastueux D'estre donne j peut-estre à des Ames mondaines Eprises du néant des vanité^ humaines.

Laisse^-là, croye^-moy, gronder les Indevots,

Et sur vostre salut demeureq en repos.

Sur tous ces points douteux c’est ainsi qu’il prononce. Alors, croyant d’un Ange entendre la réponse,

Sa Devote s’incline, et, calmant son esprit,

A cet ordre d'en haut sans répliqué souscrit.

Ainsi, pleine d'erreurs qu’elle croit légitimés.

Sa tranquille vertu conserve tous ses crimes ;

Dans un cœur tous les jours nouri du Sacrement Maintient la vanité, l’orgueil, l'entestement.

Et croit que devant Dieu ses frequens sacrilèges Sont pour entrer au Ciel d'assureq privilèges.

Voilà le digne fruit des soins de son Docteur.

Encore est-ce beaucoup si, ce Guide imposteur

SATIKI:: X.

Par les chemins fleuris d’un charmant Quietisme Tout à coup l’amenant au yray Molinofisme,

Il ne luy fait bien-tost, aidé de Lucifer,

Gouster en Paradis les plaisirs de l'Enfer.

Mais dans ce doux état, molle, délicieuse,

La hais-tu plus, dy-moy, que cette Bilieuse Qui, follement outrée en sa sévérité.

Baptisant son chagrin du nom de pieté.

Dans sa charité fausse, où F amour propre abonde.

Croit que c’est aimer Dieu que ha'ir tout le monde?

Il n’est rien où d'abord son soupçon attaché Ne présumé du crime et ne trouve un péché.

Pour une Fille honneste et pleine d’innocence Croit-elle en ses valets voir quelque complaisance ? Réputés criminels, les voilà tous chassés,

Et cheq elle à l’instant par d’autres remplacés.

Son Mary, qu’une affaire appelle dans la Ville,

Et qui che^ luy, sortant, a tout laissé tranquille.

Se trouve assej surpris, rentrant dans la maison.

De voir que le Portier luy demande son nom.

Et que parmy ses Gens, changés en son absence,

Il cherche vainement quelqu'un de connoissance.

Fort bien. Le trait est bon. Dans les Femmes, dis-tu, Enfin vous n’approuve j ni vice ni vertu.

Voilà le Sexe peint d’une noble maniéré!

Et Théophraste mesme, aidé de la Bruyere,

Ne m’en pourroit pas faire un plus riche tableau.

C’est assej : il est temps de quitter le pinceau;

Vous ave^ désormais épuisé la Satire.

Epuisé, cher Alcippe! Ah! tu me ferois rire!

Sur ce vaste sujet si j'allois tout tracer,

Tu verrois sous ma main des tômes s’amasser.

Dans le Sexe j’ay peint la pieté caustique-.

Et que seroit-ce donc, si Censeur plus tragique J’allois t’y faire voir V Athéisme établi,

Et non moins que l’honneur le Ciel mis en oubli ;

Si J’allois t'y montrer plus d’une Capanée Pour souveraine loi mettant la Destinée,

Du tonnerre dans Pair bravant les vains carreaux,

Et nous parlant de Dieu du ton de Des- Barreaux!

Mais, sans aller chercher cette Femme infernale, T’ay-Je encor peint, dy-moy, la Fantasque inégale.

Qui, m’aimant le matin, souvent me hait le soir ?

T’ay-je peint la Maligne aux yeux faux, au cœur noir? T’ay-je encore exprimé la brusque Impertinente?

T’ay-je tracé la Vieille à morgue dominante.

Qui veut, vingt ans encore après le Sacrement,

Exiger d’un Mari les respects d’un Amant?

T’ay-je fait voir de joye une Belle animée.

Qui souvent d’un repas sortant toute enfumée.

Fait mesme à ses Amans, trop foibles d’estomac Redouter ses baisers pleins d’ail et de tabac?

T’ay-je encore décrit la Dame brelandiere,

Qui des Joueurs cheq soy se fait Cabaretiere,

Et souffre des affronts que ne souffriroit pas L’Hostesse d’une Auberge à dix sous par repas?

Ay-je offert à tes yeux ces tristes Tysiphones,

Ces monstres pleins d’un fiel que n’ont point les Liones, Qui, prenant en dégoust les fruits ne^ de leur flanc, S'irritent sans raison contre leur propre sang,

■ Toujours en des fureurs que les plaintes aigrissent, Battent dans leurs Enfans l'Epoux qu’elles haïssent.

Et font de leur maison, digne de Phalaris,

Un séjour de douleurs, de larmes et de cris?

Enfin t’ ay-je dépeint la Superstitieuse,

La Pédante au ton fier, la Bourgeoise ennuyeuse.

Celle qui de son chat fait son seul entretien.

Celle qui toûjours parle et ne dit jamais rien ?

Il en est des milliers ; mais ma bouche enfin lâsse Des trois quarts, pour le moins, veut bien te faire grâce.

Tentens. C’est pousser loin la modération.

Ah ! finisse^, dis-tu, la déclamation.

Penseq-vous qu’ébloui de vos vaines paroles.

J’ignore qu’en effet tous ces discours frivoles Ne sont qu’un badinage, un simple jeu d’esprit D’un Censeur, dans le fond, qui folastre et qui rit.

Plein du mesme projet qui vous vint dans la teste Quand vous plaçastes l’Homme au dessous de la Beste ? Mais enfin vous et moy c’est asseq badiner.

Il est temps de conclure ; et, pour tout terminer,

Je ne diray qu’un mot. La Fille qui m’enchante.

Noble, sage, modeste, humble, honneste, touchante.

N’a pas un des defauts que vous m’aveq fait voir.

Si, par un sort pourtant qu’on ne peut concevoir.

La Belle, tout à coup renduë insociable,

UAnge, ce sont vos mots, se transformoit en Diable, Vous me verriez bien-tost, sans me desesperer,

Luy dire : Hé bien, Madame, il faut nous séparer. Nous ne sommes pas faits, je le vqy, l'un pour l’autre. Mon bien se monte à tant ; Tenej, voilà le vôtre. Partej. Délivrons-nous (Tun mutuel souci.

Alcippe, tu crois donc qu’on se séparé ainsi ?

Pour sortir de cheq toy, sur cette offre offensante.

As-tu donc oublié qu’il faut qu’elle y consente?

Et crois-tu qu’aisément elle puisse quitter Le savoureux plaisir de t’y persécuter?

Bien-tost son Procureur, pour elle usant sa plume,

De ses prétentions va t’offrir un volume.

Car, grâce au Droit receu chaç les Parisiens,

Gens de douce nature, et Maris bons Chrétiens,

Dans ses prétentions une femme est sans borne.

Alcippe, à ce discours je te trouve un peu morne.

Des Arbitres, dis-tu, pourront nous accorder.

Des Arbitres... Tu crois l’empêcher de plaider?

Sur ton chagrin déjà contente tTelle-mesme,

Ce n’est point tous ses droits, c’est le proceq qu’elle aime. Pour elle un bout d’arpent qu’il faudra disputer Vaut mieux qu’un fief entier acquis sans contester.

Avec elle il n’est point de droit qui s’éclaircisse.

Point de proce^ si vieux qui ne se rajeunisse.

Et sur l'art de former un nouvel embarras.

Devant elle, Rolet mettrait pavillon bas.

Croi-moy, pour la fléchir trouve enfin quelque voye. Ou je ne répons pas dans peu qu’on ne te voye Sous le faix des procej abbatu, consterné.,

Triste, à pié, sans Laquais, maigre, sec, ruiné. Vingt fois dans ton malheur résolu de te pendre, Et, pour comble de maux, réduit à la reprendre.

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