Socrate
Toûjours vers la Justice aller d’un pas égal.
Oui la Justice en nous est la Vertu qui brille.
Il faut de ses couleurs qu’ici bas tout s'habilla.
Dans un Mortel chéri, tout injuste qu'il est,
Oest quelque air d’équité qui séduit et qui plaisl.
A cet unique appas l’ante est vraiment sensible: Même aux yeux de l’injuste un Injuste est horrible. Et tel qui n’admet point la Probité cheq luy,
Souvent à la rigueur l’exige cheq autruy.
Disons plus : il n’est point d’ame livrée au vice Où l’on ne trouve encor des traces de justice.
Chacun de l’Equité ne fait pas son flambeau ;
Tout n’est pas Caumartin, Bignon ni Doguesseau ; Mais jusqu’en ces Pais où tout vit de pillage,
Cheq l’Arabe et le Scythe, Elle est de quelque usage. Et, du butin acquis en violant les loix.
C’est Elle entre eux qui fait le partage et le choix.
Mais allons voir le Vrai jusqu’en sa source même. Un Dévot aux yeux creux et d’abstinence blême,
S’il n’a point le coeur juste, est affreux devant Dieu. L’Evangile au Chrétien ne dit en aucun lieu:
Sois dévot. Elle dit : Sois doux, simple, équitable : Car d'un Dévot souvent au Chrétien véritable La distance est deux fois plus longue, à mon avis. Que du Pôle Antartique au Détroit de Davis Encor, par ce Dévot ne croi pas que j’entende
I. Détroit sous le Pôle Arctique, prés de la nouvelle Zcmblc.
Tartuffe ou Molinos et sa mystique Bande.
Tentens un faux Chrétien, mal instruit, mal guidé.
Et qui de l'Evangile en vain persuadé,
N’en a jamais conçû t esprit ni la justice :
Un Chrétien qui s'en sert pour disculper le vice;
Qui, toûjours prés des grands, qu’il prend soin d’abuser, Sur leurs faibles honteux sçait les autoriser.
Et croit pouvoir au Ciel, par ses folles maximes. Comblés de Sacremens faire entrer tous les crimes.
Des faux Dévots pour mojy voilà le vrai Héros.
Mais, pour borner enfin tout ce vague propos,
Concluons qu’ici bas le seul Honneur solide.
C'est de prendre toûjours la Vérité pour guide.
De regarder en tout la Raison et la Loy,
D’estre doux pour tout autre et rigoureux pour soy. D'accomplir tout le bien que le Ciel nous inspire.
Et d’estre juste enfin : Ce seul mot veut tout dire.
Je doute que le flot des vulgaires Humains A ce discours pourtant donne aisément les mains.
Et, pour t’en dire icy la raison historique.
Souffre que je l'habille en Fdble allégorique.
Sous le bon Roy Saturne, ami de la douceur, L’Honneur, cher Vauncour, et l’Equité sa Sœur,
De leurs sages conseils éclairant tout le Monde, Regnoient, chéris du Ciel, dans une paix profonde.
Tout vivoit en commun sous ce Couple adoré :
Aucun n’avoit d'enclos ni de champ séparé.
La Vertu n'estoit point sujette à l’Ostracisme,
Ni ne s’appelait point alors un ****
L’Honneur, beau par soi-même et sans vains ornemens, N’étaloit point aux yeux l’or ni les diamans,
Et, jamais ne sortant de ses devoirs austères, Maintenait de sa Sœur les réglés salutaires.
Mais une fois au Ciel par les Dieux appelle'.
Il demeura long-temps au Séjour étoilé.
Un Fourbe, cependant, assef haut de corsage Et qui luy ressemblait de geste et de visage.
Prend son temps, et par tout ce hardi Suborneur S’en va chej les Humains crier qu’il est l’Honneur ; Qu’il arrive du Ciel, et que, voulant lui-mesme Seul porter désormais le faix du Diadème,
De luy seul il prétend qu’on reçoive la loy.
A ces discours trompeurs le Monde ajoûte foy. L’innocente Equité, honteusement bannie.
Trouve à peine un desert oit fuir l’ignominie.
Aussi-tost sur un Thrône éclatant de rubis L’Imposteur monte, orné de superbes habits :
La Hauteur, le Dédain, l’Audace, l’environnent,
Et le Luxe et l’Orgueil de leurs mains le couronnent. Tout fier, il montre alors un front plus sourcilleux.
Et le Mien et le Tien, deux Freres pointilleux.
Par son ordre amenant les Procès et la Guerre,
En tous lieux de ce pas vont partager la Terre ; .
En tous lieux, sous les noms de Bon Droit et de Tort, Vont cheq Elle établir le seul droit du plus Fort.
Le nouveau Roy triomphe, et sur ce droit inique
Bâtit de vaines îoix un Code fantastique.
Avant tout aux Mortels prescrit de se venger.
L'un Vautre au moindre affront les force à s'égorger;
Et dans leur ame, envain de remords combattue,
Trace en lettres de sang ces deux mots, Meurs, ou Tuli.
Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter,
Qu’on vit naître ici bas le noir Siecle de Fer.
Le Frere au mesme instant s'arma contre le Frere,
Le Fils trempa ses mains dans le sang de son Pere ;
La soif de commander enfanta les Tyrans,
Du Tana'is au Nil porta les Conquerans ;
L’Ambition passa pour la Vertu sublime, ^
Le Crime heureux fut juste et cessa d’estre crime;
On ne vit plus que haine et que division,
Qu’envie, effroi, tumulte, horreur, confusion.
Le véritable Honneur sur la voûte celeste Est enfin averti de ce trouble funeste.
Il part sans différer, et, descendu des deux.
Va par tout se montrer dans les terrestres lieux :
Mais il n’y fait plus voir qu’un visage incommode.
On n’y peut plus souffrir ses vertus hors de mode.
Et lui-même, traité de Fourbe et d'imposteur.
Est contraint de ramper aux piés du Séducteur.
Enfin, las d’essuyer outrage sur outrage.
Il livre les Humains à leur triste esclavage.
S’en va trouver sa Sœur, et dés ce même Jour Avec elle s’envole au celeste Séjour.
Depuis, toujours ici riche de leur ruine.
Sur les tristes Mortels le faux Honneur domine, Gouverne tout, fait tout dans ce bas Univers,
Et peut-estre est-ce lujy qui m'a dicté ces vers.
Mais en fust-il V Auteur, je conclus de sa Fable,
Que ce n’est qu’en Dieu seul qu’est l’Honneur véritable.
DISCOURS