‹ Les satires du sieur Nicolas Boileau Déspreaux introduction et notesChapitre 22 sur 31 · DE L’AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L’AUTEUR

POUR SERVIR d'aPOI.OÜIE A I.A SATIRE SUIVANTE

■ Puelque heureux succès qu’aient eu mes Ouvrages, f'j’avois résolu depuis leur dernière Édition de ne rplus rien donner au Public; et quoi qu’à mes ’ heures perduës, il y a environ cinq ans j’eusse encore fait contre l’Equivoque une Satire que tous ceux à qui je l’ai communiquée ne jugeoientpas inférieure à mes autres Ecrits, bien loin de la publier, je la tenois soigneusement cachée, et je ne croïois pas que, moi vivant, elle dût jamais voir le jour. Ainsi donc, aussi soigneux désormais

de me faire oublier que j’avois été autrefois curieux de faire

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parler de moi, je jouïssois, à mes infirmitez près, d’une assez grande tranquilité, lorsque tout d'un coup j’ai apris qu’on débitoit dans le monde sous mon nom quantité de méchans Ecrits, et entr’autres une pièce en vers contre les Jésuites, également odieuse et insipide, et où l’on me faisoitt en mon propre nom, dire à toute leur Société les injures les plus atroces et les plus grossières. J’avoue que cela m’a donné un très grand chagrin. Car bien que tous les gens sensez aient connu sans peine que la pièce n’étoit point de moi, et qu’il n’y ait eu que de très petits esprits qui aïent présumé que j’en pouvois être l’Auteur, la vérité est pourtant que je n’ai pas regardé comme un médiocre afront de me voir soupçonné, même par des ridicules, d'avoir fait un Ouvrage si ridicule.

J’ai donc cherché les moïens les plus propres pour me laver de cette infamie, et, tout bien considéré, je n’ai point trouvé de meilleur expédient que de faire imprimer ma Satire contre l' EQUIVOQUE, parce qu'en la lisant les moins éclairez même de ces petits esprits ouvriroient peutêtre les yeux, et verroient manifestement le peu de raport qu’il y a de mon stile, même en l’âge où je suis, au stile bas et rampant de l’Auteur de cepitoïable Ecrit. Ajoûtez à cela que je pouvois mettre à la tête de ma Satire, en la donnant au Public, un Avertissement en manière de Préface, où je me justifierois pleinement, et tirerois tout le monde d’erreur. C’est ce que je fais aujourd’hui , et j’espère que le peu que je viens de dire produira l’éfet que je me suis proposé. Il ne me reste donc plus maintenant qu’à parler de la Satire pour laquelle est fait ce Discours.

Je l’ai composée par le caprice du monde le plus bisarre, et par une espèce de dépit et de colère poétique, s’il faut ainsi dire, qui me saisit à l’occasion de ce que je vais ra-

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conter. Je me promenois dans mon jardin à Auteuil, et révois en marchant à un PoCme que je voulois faire contre les mauvais critiques de nôtre siècle. J’en avois même déjà composé quelques vers, dont j’étois assez content. Mais voulant continuër, je m’aperçus qu’il y avoit dans ces vers une équivoque de langue ; et m’étant sur le champ mis en devoir de la corriger, je n’en pus jamais venir à bout. Cela m’irrita de telle manière, qu’au lieu de m’appliquer davantage à réformer cette équivoque et de poursuivre mon Poème contre les faux Critiques, la folle pensée me vint de faire contre l’Equivoque même une Satire qui pût me venger de tous les chagrins qu’elle m’a causez depuis que je me mêle d’écrire. Je vis bien que je ne rencontrerois pas de médiocres difficultez à mettre en vers un sujet si sec. Et même il s’en présenta d’abord une qui m’arrêta tout court. Ce fut de savoir duquel des deux genres, masculin ou féminin, je ferois le mot d’Equivoque, beaucoup d’habiles Ecrivains, ainsi que le remarque Vaugelas, le faisant masculin. Je me déterminai pourtant assez vite au féminin, comme au plus usité des deux. Et bien loin que cela empêchât l’éxécution de mon projet, je crus que ce ne seroit pas une méchante plaisanterie de commencer ma Satire par cette difficulté même. C’est ainsi que je m’engageai dans la composition de cet Ouvrage. Je croïois d’abord faire tout au plus cinquante ou soixante vers; mais ensuite les pensées me venant en foule, et les choses que j’avois à reprocher à l’Equivoque se multipliant à mes yeux, j’ai poussé ces vers jusqu’à près de trois cent cinquante.

C’est au Public maintenant à voir si j’ai bien ou mal réüssi. Je n’emploierai point ici, non plus que dans les Préfaces de mes autres Ecrits, mon adresse et ma rhétorique à le prévenir en ma faveur. Tout ce que je lui puis dire, c’est

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que j’ai travaillé cette pièce avec le même soin que toutes mes autres Poésies. Une chose pourtant dout il est bon que les Jésuites soient avertis, c’est qu’en attaquant l’Equivoque je n’ai pas pris ce mot dans toute l’étroite rigueur de sa signification grammaticale, le mot d'Equivoque, en ce sens là, ne voulant dire qu’une ambiguité de paroles ; mais que je l’ai pris, comme le prend ordinairement le commun des hommes, pour toutes sortes d’ambiguitez de sens, de pensées, d’expressions, et enfin pour tous ces abus et toutes ces méprises de l’esprit humain qui font qu’il prend souvent une chose pour une autre. Et c’est dans ce sens que j’ai dit que l’idolâtrie avoit pris naissance de l’Equivoque; les hommes, à mon avis, ne pouvant pas s’équivoquer plus lourdement que de prendre des pierres , de l’or et du cuivre pour Dieu. J’ajoûterai à cela que la Providence divine, ainsi que je l’établis clairement dans ma Satire, n’aiant permis chez eux cet horrible aveuglement qu’en punition de ce que leur premier Pere avoit prêté l’oreille aux promesses du Démon, j’ai pû conclurre infailliblement que l’idolâtrie est un fruit, ou, pour mieux dire, un véritable enfant de l’Equivoque. Je ne voi donc pas qu’on me puisse faire sur cela aucune bonne critique ; sur tout ma Satire étant un pur jeu d’esprit, où, il seroit ridicule d’exiger une précision géométrique de pensées et de paroles.

Mais il y a une autre objection plus importante et plus considérable, qu’on me fera peut-être au sujet des propositions de .Morale relâchée que j’attaque dans la dernière partie de mon Ouvrage. Car ces Propositions aiant été, à ce qu’on prétend, avancées par quantité de Théologiens, même célèbres, la moquerie que j’en fais peut, dira-t-on, diffamer en quelque sorte ces Théologiens, et causer ainsi une espèce de scandale dans l’Eglise. A cela je répons premièrement

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qu’il n’y a aucune des propositions que j’attaque qui n’ait été plus d’une fois condamnée par toute l’Eglise , et tout récemment encore par deux des plus grans Papes qui aient depuis long-tems rempli le S. Siège. Je dis en second lieu qu’à l'exemple de ces célèbres Vicaires de Jesus-Christ, je n’ai point nommé les Auteurs de ces Propositions, ni aucun de ces Théologiens dont on dit que je puis causer la diffamation, et contre lesquels même j'avouë que je ne puis rien décider, puisque je n’ai point lu ni ne suis d’humeur à lire leurs Ecrits : ce qui seroit pourtant absolument nécessaire pour prononcer sur les accusations que l’on forme contr’eux, leurs accusateurs pouvant les avoir mal entendus et s’être trompez dans l’intelligence des passages où ils prétendent que sont ces erreurs dont ils les acusent. Je soûtiens en troisième lieu qu’il est contre la droite raison de penser que je puisse exciter quelque scandale dans l’Eglise en traitant de ridicules des propositions rejettées de toute l’Eglise, et plus dignes encore, par leur absurdité, d’être siflées de tous les fidèles que réfutées sérieusement. C’est ce que je me croi obligé de dire pour me justifier. Que si après cela il se trouve encore quelques Théologiens qui se figurent qu’en décriant ces Propositions j’ai eu en vûë de les décrier eux-mêmes, je déclare que cette fausse idée qu’ils ont de moi ne sauroit venir que des mauvais artifices de l’Equivoque, qui, pour se venger des injures que je lui dis dans ma Pièce, s’éforce d’intéresser dans sa cause ces Théologiens, en me faisant penser ce que je n’ai pas pensé et dire ce que je n’ai poit dit.

Voilà, cerne semble, bien des paroles, et peut-être trop de paroles emploïées pour justifier un aussi peu considérable Ouvrage qu’est la Satire qu’on va voir. Avant néanmoins que de finir, je ne croi pas me pouvoir dispenser d’aprendre

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aux Lecteurs qu’en attaquant, comme je fais dans ma Satire, ces erreurs, je ne me suis point fié à mes seules lumières ; mais qu’ainsi que je l’ai pratiqué, il y a environ dix ans, à l’égard de mon Epître De l’Amour de Dieu, j’ai non seulement consulté sur mon Ouvrage tout ce que je connois de plus habiles Docteurs, mais que je l’ai donné à éxaminer au Prélat de l’Eglise qui, par l’étenduë de ses connoissances et par l’Eminence de sa dignité, est le plus capable et le plus en droit de me préscrire ce que je dois penser sur ces matières. Je veux dire à M. le Cardinal de Noailles, mon Archevêque. J’ajoûterai que ce pieux et savant Cardinal a eu trois semaines ma Satire entre les mains, et qu’à mes instantes prières, après l’avoir lûë et relûë plus d’une fois, il me l’a enfin rendue en me comblant d’éloges, et m’a assuré qu’il n’y avoit trouvé à redire qu’un seul mot, que j’ai corrigé sur le champ, et sur lequel je lui ai donné une entière satisfaction. Je me flate donc qu'avec une aprobation si authentique, si sure et si glorieuse, je puis marcher la tète levée, et dire hardiment des critiques qu’on pourra faire désormais contre la doctrine de mon Ouvrage, que ce ne sauroient être que de vaines subtilitez d’un tas de misérables sophistes formez dans l'Ecole du mensonge, et aussi afidez amis de l'Equivoque qu’opiniâtres ennemis de Dieu, du bon sens et de la Vérité.

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