‹ Les satires du sieur Nicolas Boileau Déspreaux introduction et notesChapitre 7 sur 31 · A M. L’ABBÉ LE VAYER · texte numérisé non relu

A M. L’ABBÉ LE VAYER

D'oü vient, cher le Vayer, que l'Homme le moins sage Croit toûjours seul avoir la sagesse en partage,

Et qu’il n’est point de Fou qui, par belles raisons,

Ne loge son voisin aux Petites- Maisons ?

Un pédant enyvré de sa vaine science,

Tout hérissé de Grec, tout bouffi d’arrogance,

Et qui de mille Auteurs retenus mot pour mot,

Dans sa teste entasse^, n’a souvent fait qu’un Sot, Croit qu’un livre fait tout, et que sans Aristote La raison ne voit gouste et le bon sens radote.

D'autre part un Galant, de qui tout le métier Est de courir ce jour de quartier en quartier.

Et d'aller, à l’abrjr d'une perruque blonde.

De ses froides douceurs fatiguer le beau monde. Condamne la science, et, blâmant tout écrit.

Croit qu’en luy l'ignorance est un titre desprit ;

Que c'est des gens de Cour le plus beau privilège.

Et renvoyé un Sçavant dans le fond d'un college.

Un Bigot orgueilleux, qui, dans sa vanité,

Croit duper jusqu'à Dieu par son qele affecté.

Couvrant tous ses défauts d’une sainte apparence. Damne tous les Humains de sa pleine puissance.

Un Libertin dailleurs qui, sans ame et sans foy.

Se fait de son plaisir une suprême loy.

Tient que ces vieux propos de démons et de flammes Sont bons pour estonner des enfans et des femmes.

Que c'est s'embarrasser de soucis superflus.

Et qu’enfin tout Dévot a le cerveau perclus.

En un mot qui voudroit épuiser ces matières.

Peignant de tant d’esprits les diverses maniérés ,

Il compterait plûtost combien dans un Printemps Desnaud et l'antimoine ont fait mourir de gens;

Et combien la Neveu, devant son mariage,

A de fois au public vendu son P

Mais, sans errer envain dans ces vagues propos,

Et pour rimer ici ma pensée en deux mots.

N’en déplaise à ces Fous nommeq Sages de Grece,

En ce monde il n'est point de parfaite sagesse.

Tous les hommes sont fous, et, malgré tous leurs soins. Ne different entre Eux que du plus et du moins.

Comme on voit qu’en un bois que cent routes séparent, Les voyageurs sans gi{ide asseq souvent s'égarent; L’un à droit, l’autre à gauche, et, courant vainement. La mesme erreur les fait errer diversement ;

Chacun suit dans le monde une route incertaine.

Selon que son erreur le joué' et le promene;

Et tel y fait l'habile et nous traite de fous.

Qui sous le nom de sage est le plus fou de tous.

Mais, quoy que sur ce point la Satire publie.

Chacun veut en sagesse ériger sa folie.

Et, se laissant regler à son esprit tortu.

De ses propres defauts se fait une vertu.

Ainsi cela soit dit pour qui veut se connaître.

Le plus sage est celuy qui ne pense point l'estre.

Qui, toujours pour un autre enclin vers la douceur.

Se regarde soy-mesme en severe Censeur,

Rend à tous ses defauts une exacte justice.

Et fait sans se flatter le procès à son vice.

Mais chacun pour soy-mesme est toûjours indulgent.

Un Avare idolâtre et fou de son argent.

Rencontrant la disette au sein de l’abondance.

Appelle sa folie une rare prudence.

Et met toute sa gloire et son souverain bien A grossir un trésor qui ne luy sert de rien.

Plus il le voit accrû, moins il en sçait l’usage.

Sans mentir, l’avarice est une étrange rage.

Dira cet autre Fou non moins privé de sens,

Qui jette, furieux, son bien à tous venans.

Et dont rame inquiété, à soy-mesme importune,

Se fait un embarras de sa bonne fortune.

Qui des deux en effet est le plus aveuglé ?

L’un et l'autre à mon sens ont le cerveau troublé, Répondra cheq Fredoc ce Marquis sage et prude. Et qui sans cesse au jeu , dont il fait son étude, Attendant son destin d'un quatorze ou d'un sept. Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.

Que si <f un sort fâcheux la maligne inconstance Vient par un coup fatal faire tourner la chance. Vous le verreq bien-tost, les cheveux herisseq,

Et les yeux vers le Ciel de fureur élanceq Ainsi qu'un Possédé que le Prestre exorcise,

Fester dans ses sermens tous les Saints de l'Eglise. Qu’on le lie, ou je crains, à son air furieux.

Que ce nouveau Titan n'escalade les deux.

Mais laissons-le plûtost en proye à son caprice. Sa folie, aussi-bien, luy tient lieu de supplice.

Il est d’autres erreurs dont Vaimable poison D'un charme bien plus doux enyvre la raison : L’esprit dans ce nectar heureusement s’oublie.

Chapelain veut rimer, et c’est là sa folie.

Mais bien que ses durs vers, d'epithetes enfleq. Soient des moindres Grimauds cheq Ménage si/lej, Luy-mesme il s’applaudit, et d’un esprit tranquille. Prend le pas au Parnasse au dessus de Virgile.

Que feroit~il, helas! si quelque Audacieux Alloit pour son malheur luy désiller les yeux.

Luy faisant voir ces vers et sans force et sans grâces, Monte^ sur deux grands mots comme sur deux échasses, Ces termes sans raison l'un de Vautre écarte^.

Et ces froids ornemens à la ligne plante^ ?

Qu'il maudiroit le jour où son ame insensée Perdit l’heureuse erreur qui charmoit sa pensée !

Jadis certain Bigot, d’ailleurs homme sensé,

D'un mal assej bicarré eut le cerveau blessé : S’imaginant sans cesse, en sa douce manie.

Des esprits bien-heureux entendre l'harmonie ;

Enfin un Médecin fort expert en son art Le guérit par adresse, ou plûtost par haqard.

Mais voulant de ses soins réclamer le salaire :

Moi? vous payer ? luy dit le Bigot en colere,

Vous dont l'art infernal, par des secrets maudits.

En me tirant d'erreur m'ôte du Paradis !

J’approuve son courroux. Car, puisqu’il faut le dire, Souvent de tous nos maux la Raison est le pire.

C'est Elle qui, farouche, au milieu des plaisirs.

D'un remords importun vient brider nos désirs.

La Fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles. C’est un Pédant qu'on a sans cesse à ses oreilles.

Qui toujours nous gourmande, et, loin de nous toucher. Souvent, comme Joly, perd son temps à prescher. Envain certains Rêveurs nous l’habillent en reine. Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine.

Et, s’en formant en terre une divinité.

Pensent aller par Elle à la félicité.

C'est Elle, disent-ils, qui nous montre à bien vivre.

Ces discours, il est vrai, sont fort beaux dans un livre. Je les estime fort, mais je trouve en effet Que le plus fou souvent est le plus satisfait.

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