‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 20 sur 35 · LA DIVINITÉ DES PROCÈS · texte numérisé non relu

LA DIVINITÉ DES PROCÈS

Je veux parler de Dieu, mais non à langue armée,

Comme ceux qui trois fois ont la France enflamee

De mille feux de Mars, pour une ambition

Couverte du manteau de la Religion.

De peur que de mon sang la terre soit rougie.

Je parleray plus doux de la Théologie,

Discourant des Procès, car, à la vérité.

Rien ne ressemble mieux à la divinité;

On n'y peut garder ordre : il faut à l'adventure

Comparer des Procès et des Dieux la nature.

Les Anciens ont faict trois manières de Dieux, Qui demeurent es eaux, en la terre, et aux Cieux : Il y a des procès d'eau, de ciel, et de terre; Ceux du Ciel, maintenant, se vuident à la guerre Ou à coups de canon : on plaide des edicts Dont le vainqueur s'attend de gaigner Paradis. Les Procès de la terre, et les Procès de l'onde Si fort que ceux du ciel ne tempestent le monde.

LES SATIRES FRANÇAISES DU XVI" SIÈCLE iq6

Eu un abysme chet l'humain entendement

Qui les secrets des Dieux sonde profondement :

Il y a des Procès si fascheux à entendre

Que les meilleurs esprits ne les peuvent comprendre.

Les mystères des Dieux à tous ne sont ouverts :

Ceux des Procès aussi ne sont point descouverts.

Sinon aux yeux de ceux qui les sçavent bien taire.

Et qui, en les taisant, ne font mal leur affaire.

Un gardien de temple, et secretin des Dieux,

Les gairde jour et nuict aussi cher que ses yeux;

Ainsi est des Procès : on les traite et manie

En toute révérence et grand 'cérémonie;

On aime mieux la vie au péril hazarder

Que de les laisser perdre et ne les bien garder.

Tesmoins les Angevins, qui leurs procès envoyent

Par terre en seuretè, de peur qu'ils ne se noyent,

Et se fiant d'eux-mesme, ô Loyre ! à ta mercy.

Ne s'y osent fier de leur procès aussi.

Pour rendre leur venue aux mortels incertaine

Les Dieux les viennent voir ayants des pieds de laine ;

Les Procès au venir marchent si doucement

Qu'ils ne sont entendus pour le commencement,

Puis d'un son esclatant leur présence est connue;

Les Dieux et les Procès sont voilez d'une nue.

Aucunefols, les Dieux se monstrent partizans.

Comme au siège de Troye ils firent par dix ans,

Mais, d'un commun accord, en la dixième année,

La livrèrent aux Grecs pour estre ruinée.

Advocats au barreau l'on voit s'injurier.

Prêts à se prendre au poil, et en sorte crier.

Un chacun pour son droict, que le Palais en tremble.

Et, au sortir de là, ils s'en vont boire ensemble.

Les Dieux vendent les biens aux hommes chèrement.

Achetez par soucy, par peine, et par tourment,

Dont la propriété n'est par eux garantie :

Avant que par Procès soit riche une partie.

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