‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 21 sur 35 · JE AS PASSERAT · texte numérisé non relu

JE AS PASSERAT

Il se faut coucher tard et se lever matin,

Et faire à tous propos le diable Sainct Martin;

Remarquer un logis, assiéger une porte.

Garder que par derrière un Ganseiller ne sorte,

S'accoster de son Clerc, caresser un valet,

Recognoistre de loing aux ambles un mulet.

Avoir nouveaux placets en main et en pochette.

Dire estre de son cru tout cela qu'on acheté

A beaux deniers contans : bref, il faut employer

Possible et impossible à procès festoyer.

On n'ose démentir des Dieux les saincts oracles,

Ny l'arrest des Procès. Les Dieux font des miracles,

Les Procès que font-ils ? les plus goûteux troter.

Galoper les boiteux pour les solliciter.

Les rendans au besoin, prompts, dispos, et habiles;

Du profond des forests ils attrainent aux villes

Cerfs et Daims, et Sangliers, sans rets ny hameçons,

Et sans mouiller la pâte ils prennent les poissons;

Leur occulte cabale attire métairies.

Villages et chasteaux, rentes et seigneuries.

Comme le luth d'Orphé les arbres desplantez.

Ou celuy d'Amphion les rochers enchantez

Qui, descendans des monts en une grasse plaine,

Bastirent sans maçons la muraille Thebaine.

Ce qui est ja passé et une fois est faict.

Par tous les dieux ensemble estre ne peut desfaict :

Les Procès en ce poinct ont sur eux l'advantage,

Pource qu'un alibi, avec un tesmoignage

Preste en charité, desfaict tout le passé.

Fait un vif estre mort et un vif trespassé.

On recognoist les Dieux, ainsi que dit Homère,

Au mouvement des pieds qu'ils tournent en arrière :

Mon Procès prend plaisir à tousjours reculer.

Les Dieux sont recogneuz souvent à leur parler.

Car toute autre est leur voix que n'est nostre langage

Les Procès, vrais Bretons, ont à part un ramage.

Aux Dieux, francs de la mort, on dresse des autels :

Qu'on en dresse aux Procès puis qu'ils sont immortels !

Mon procureur Guillot en sçauroit bien que dire,

Qui mon Procès jugé tire encore, et retire,

Et, depuis seize mois, m'a tant villonnisé

Que je le tiens desja pour immortalizé.

La présence des Dieux en terre est coustumiere

D'esclater çà et là une grande lumière :

Où le procès s'assied en son pontificat.

Tout flambe d'escarlate en fin or de ducat.

Les Dieux sont bien heureux et n'ont disette aucune :

Les juges des Procès sont enfans de fortune.

On sacrifie aux Dieux la chair de maint Taureau :

On dediç au Procès qui est sur le bureau.

Non parfums d'Arabie, ou le sang de cent bestes,

Ains promesses, et dons, et faveurs, et requestes.

On n'ose offrir aux Dieux que victimes de choix :

Les escus des Procès doyvent estre de poix.

D'or luisant, bien formez, ou, autrement, l'yssue

N'en sera que mauvaise, et obscure, et tortue.

Quand les prestres des Dieux les veulent supplier,

Tous leurs accoustremens il leur faut deslier :

Qui Procès recommande, et ne veut qu'on l'oublie,

Perd sa peine et son temps si bourse il ne deslie.

Les vœux qu'on fait aux Dieux ne sont pas tous ouys :

A la fin des Procès tous ne sont resjouys;

Tel se pense asseuré dont, par une traverse.

L'adversaire peu cault l'asseurance renverse.

Les Dieux donnent le bien ou l'ostent aux humains :

Aussi font ceux qui ont le Procès en leurs mains.

Les Dieux, comme l'on dit, ont de rien faict le monde :

Un Procès mal chastré, qui en bastards abonde,

Ou de rien ou de peu fait quelquefois grand cas.

Croissant par escriture au sac des Advocats.

La main de Jupiter, par un horrible foudre

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