L'ENFER DE LA MÈRE CARDINE
traictant de la cruelle bataille qui fut aux enfers
entre les diables et les maquerelles de paris,
aux nopces du portier cerberus et de cardine,
qu'elles vouloient faire royne d'enfer, et
QUI FUT CELLE d'eNTR'eLLES QUI DONNA LE CONSEIL DE LA TRAHISON, ETC.
Qui se prendra aux dieux périra meschamment ; Le mortel doit fleschir soubz leur commandement.
Puisque l'oysiveté est mère de tout vice.
Je veux, en m'esbatant, chanter cy la malice,
La faulse trahyson et les cruelz eâorts
Que fit Cardine, un jour, dans la salle des morts.
Alors que Cupidon lui fit oster les fiâmes
Qui tourmentent là-bas noz pécheresses âmes.
Et qu'elle fut donnée, aux infernaux pallus.
Pour femme au grand daemon, le portier Cerberus.
Je veux chanter aussi leurs nopces, la descente Des filles de Baccus en l'efîroyable sente, Leur terrible combat, hardiment entrepris Pour chasser de l'enfer Pluton et ses espris. Et en faire à jamais Cardine seule royne, Malgré le cœur mutin de la grand Proserpine; Qui fut vainqueur, vaincu, et comment, à la fin, La vieille fut remise à son premier destin. Or, entendez un peu comment ce chetif prince A grand 'peine sauva sa nocturne province.
Jà estoit un long temps passé que fut espris De la fille à Ceres ce grand roy des espris. Et qu'il ravit au bord du rivage aquatique La belle, qu'il mena en son lieu plutonique. Où, en la ravissant, à Vénus dit ainsi. Qui le voyoit, tremblant, faire ce rapt icy : « Mère du blond Amour, si tu me fais la grâce Que je puisse emmener en l'infernale place Cette pucelle icy, sans nul empeschement. Je te jure le Styx, et l'Orque mesmement, Que tout ce que j'auray là-bas sous ma puissance Je t'en feray un jour ample recognoissance. » Venus, lors, se sousrit, puis, inclinant la teste. Lui fit signe d'avoir accordé sa requeste.
Aussitost ses chevaux, sans verge ou esguillon. Entraînèrent le char dessouz les noirs sillons. Descendirent au creux de la salle infernale, Où soudain l'espousa, toute tremblante et pasle.
Du depuis ce temps-là. Venus ne se souvint Des propos de ce dieu, jusqu'au jour qu'il avint Qu'elle, couchée au frais d'une grand'forest sombre. Elle entendit les cris d'une gémissante umbre. La voix disoit ainsi : « O dure cruauté ! Brusleray-je toujours d'un et d'autre costé? Plustost que j'aye au cœur le mal de Promethee, Et la roche à Sisyph dessus mon col portée ! Las ! vivray-je tousjours en ce maudit enfer. Sans espoir de salut, attachée de fer?
Souffriray-je à jamais une telle agonie? O quatre fois maudit le jour que je prin vie ! Ostez-moy ces serpens et ce tigre affamé Qui me traisne, alouvy, par ce lieu enflammé. Hé ! mère des amours, helas ! ouvre l'oreille A mes cris angoisseux; voy l'ardeur non pareille
Que je soufiFre icy-bas. Je te prie humblement D'obtenir de Pluton relasche à mon tourment. Ah ! quel estrange feu r'allume ma poitrine ! Au secours ! au secours ! ma loyale Cyprine ! Ce bourreau me r'enferme, il r'attache mes fers. Il me hasle les chiens de ses maudits enfers ! Retirez-vous, bourreaux ! la peine est trop cruelle, Helas ! c'est trop souffrir pour estre maquerelle ! »
A ces mots s'éveilla, comme d'un fort sommeil,
La fille de Jupin, la déesse au bel œil.
Quand elle entend nommer son nom à la voix casse,
Qu'elle croit parvenir d'une caverne basse :
« Seroit-il vray, dit-elle, après un long songer.
Que Pluton eût voulu aux armes rengreger
Leurs peines et leurs maux, encor à ceux, voilages.
Qui ont savorez cy mes amoureux breuvages ?
Je ne veux pas ainsi mon renom immortel
Accrocher souz le joug d'un enfer si cruel,
Ny encor oubUer celles qui m'ont servies.
Et exposé pour moi leurs honneurs et leurs vies.
C'est donc pourquoy je veux, Cupidon, qu'à présent
Tu mettes sans tarder tes deux aesles au vent,
Pour descendre là-bas où ton oncle commande,
Sçavoir quel est l'esprit qui secours me demande;
Que si s'en est aucun de nous favorisé.
Que pour l'amour de moy son mal soit appaisé. »
Elle n'eut pas si tost achevé la parole. Qu'il devalle soudain au triste Capi toile De la maison des morts. Ceste maison icy Toute couverte estoit de peine et de soucy. Il y faisoit obscur, et la fumée espesse Comme un nuage noir recelloit la grand'presse D'un millier de démons qui volletoient autour, Esbahy de voir là le deUcat Amour.
Mais luy, qui n'a point peur de leur estrange forme. Passe tout au travers de cest enfer énorme. Car sa force indomptée a puissance partout; Son empire s'étend de l'un à l'autre bout. Il va trouver Pluton, qui, d'une façon fiere. Près de sa femme assis d'une rude manière, Tenoit dedans sa main un grand sceptre de fer. Sceptre qui fait trembler tous les démons d'enfer. Sitost qu'il l'advisa, sa barbe esparpillee. Noire, en petits serpens, en devint gredillee; Ses gros yeux il tourna, flambans et furieux, Puis sa voix bourdonnante esclata par ces lieux :
« Que cerche-tu, dit-il, enfant impitoyable? Viens-tu icy blesser, en ce lieu implacable. Quelqu'un de mes supposts ? Serpent, retire-toy ! Ozes-tu bien entrer en ce lieu plein d'effroy? Si je commande aux miens, qui tourmentent les âmes Au fond de mes caveaux tous entourez de flames. De sortir dessus toy, ils te feront sentir, Apres mille tourmens, un tardif repentir. Tu ne partiras point de leur main homicide Qu'ils te jettent au fond de la grand'fosse humide Des lezars et crapaux; et ton arc outrageux Servira de trophée en ce Heu ombrageux. Fuis-t'en, sy tu es sage; ébranle tes deux aisles, Et repasse les eaux des paines immortelles. »
Cupidon, qui jamais ne s'effroya de rien. Se rit à haute voix du filz Saturnien : « Pauvre roy ! ce dit-il, comment ozes-tu dire Ces injurieux mots? Ne crains-tu point mon ire, Encor veu que tu sçay que je te peus dompter. Et tes supots aussi, si tu viens m'irriter? Ne te souvient-il plus de ceste fiesche isnelle Qui te perça le cœur, te brouilla la cervelle.
Qui te fit, lasche et mol, ton royaume oublier, Pour, tombé souz ma main, soudain te marier ? Quoy ! ne te souvient-il, ingrat plein de molesse, De ce que tu promis à ma mère déesse. Alors, dis-je, parjure, effronté, sans raison. Qu'en ton char tu ravis, par grande trahison. Ta femme que voicy? N'en as-tu souvenance? Si ma mère eut voulu rompre ceste alliance. Elle t'eut empesché de faire ton dessein. Et tu n'eus eu jamais de ce coup le cœur sain. Tu me braves encor' en ce triste palais Où n'habite jamais la désirable paix. »
— « Onques, respond Pluton, d'aucun dieu la promesse Ne se pourra trouver vaine ni menteresse :
Que veut-elle de moy ?» — « Que tu lasches celuy Esprit, qui ainsi haut s'escrie, plein d'enuy, L'appellant à secours; fais-le venir en place. » A l'instance, il luy fut admené à sa face L'esprit salle et crasseux du corps jadis vivant De la mère Cardine, à laquelle souvent S'addressoient ruf&ens, acheteurs de querelles. Sitost qu'Amour la vit : « Mère des maquerelles. Dit-il en l'embrassant, ha ! je ne pensois pas Que ton viel corps sitost fut allé au trespas. »
— « Je n'ay, dit-elle, encor laissé le monde vuide De courtières d'amours, car la mort homicide. Avant que debeller mon corps pour lors entier, J'avois à un bon nombre apris mon beau mestier. Dont ils font à présent accroistre ton trophée. Soit par ruse, par fard, soit par double pensée; Paris en est semé, et vont multipliant.
Comme en la bonne terre on voit croistre un formant. Par ceste recompense, ô Amour, je te prie De faire soulager un peu ma triste vie; Je te supplie, helas ! prie au roy des enfers Que l'on m'oste un petit ces chaînes et ces fers;
Qu'au moins j'aye relasche à ma paine cruelle :
Je la porte pour toy, qui t'ay esté fideUe ! »
Si pitoyablement elle dit ces propos
Que Pluton, aussitôt, la fit mettre en repos,
Commandant aux bourreaux de l'infernale place
La dechainer soudain. Mais eux, tout plains d'audace,
Comme supots d'enfer, s'opposent à leur dieu.
Un grand cri s'esleva en l'eSroyable lieu.
Le premier qui parla, ce fut le filz d'Egine,
L'un des trois juge eleu en l'infernale playne :
« Seroit, dit-il, raison, prince de ce manoir.
De révoquer ainsi le plutonnicq' devoir?
Veux-tu perdre le nom de tyran exécrable.
Pour et contre tout droit une ame misérable
Supporter icy-bas; un' ame qui la haut
A fait encontre Dieu un si mortel deffaut?
Regardez à bon droit, car le fait le mérite.
Ceste vieille ridée, en tous biens interdite.
Que tu as fait tirer hors de ce plomb bouillant.
C'est celle qui, jadis, d'un esprit mal-vueillant.
Vendit, deceut, gasta tant de simples pucelles.
Qui ont esté putains, et depuis maquerelles.
Que le destin cruel, père de leur malheur.
Apres quelque plaisir feit mourir en douleur,
Maudissant mille fois ceste damnée infâme.
Qui perdit et damna et leur corps et leur ame.
Ce que je dis est vray : ils sont en tes cachos,
Où ils n'ont seulement un' heure de repos.
Puis tu auras pitié de ceste orde marastre
Qui tremble devant toy ? O la bonne idolâtre !
Non, ne fais pas cecy, car il n'avint jamais
Ung si mauvais augure en ce sombre palais,
Doncques, penses-y bien; car s'^lle est deschenee.
Sois seur qu'elle fera de terrible menée,
Et vaudroit beaucoup mieus lâcher tous les espris
Qui ont mille combatz en leur vie entrepris. »
Quand Cardine entendit d'Eaque la parole,
Elle dit ces propos, d'une voix basse et molle
« Et que t'ay-je forfait, germe de Jupiter,
Que tu me viens icy tant de faute imputer?
Las ! n'ay-je pas assez souffert de dures gènes ?
Ne m'as-tu ordonné encor assez de peines?
N'ay-je peu amollir ton cœur par mes tourmens
Que j'ai tant enduré avec gemissemens?
Las ! je t'adjure icy, et par ton juste père.
Et par la grand'beauté de ta royalle mère,
Par ces mesmes genoux que je tiens embrassez,
Que tu oublies or' tous mes forfaitz passez !
Ainsi puisses-tu veoir prospérer ta justice.
Et juger les espris d'une belle police. »
EUe sceut si très bien ce fier juge enjoUer
Qu'il luy osta ses fers, et la laisse en aller.
Libre, exempte de tout. Or, il restoit encore
De tous les infernaux le démon Belphegore,
Et le portier testu, qui ne se pouvoyent pas
Appaiser en voyant un si injuste cas.
Mais surtout ce portier, ce grand portier Cerbère,
Jure, atteste les dieux et sa sombre tanniere
Qu'H la renfermera, et, plus qu'auparavant.
De géhennes et de mal il la sera suivant.
Et bref, il eut enfin accomply son envie.
Si Amour, à l'instant, d'une fleiche ennemie.
Ne luy eut enferré son cœur si despiteux
Qu'U le fit devenir de Cardine amoureux.
11 ne vit pas tomber dans son cœur ceste flèche.
Car les flèches d'Amour sans les voir nous font brèche.
D'une seule flameche un grand feu s'aluma.
Qui tout par tout le corps aussitost l'enflamma.
« O pauvre ! dit-il lors, quelle chaude étincelle
Allume ores mon sang et mes os et ma moelle?
Helas ! je suis perdu, je sens bien que mon cœur
Est attaint asprement de l'amoureuse ardeur.
O Caxdine ! Cardine ! ouvre tes bras, de grâce !
Embrasse-moy ton serf ! Pardonne mon audace !
Regardes-moy, mon cœur, et, sans plus de séjour,
Donne-moy aujourd'huy ta grâce et ton amour ! »
Ainsi disoit Cerbère, esploré en la sorte
Qu'un pauvre patient que la douleur transporte;
Un grand ruisseau de pleurs luy couloit de ses yeux;
Il couroit cà et là, ainsi que furieux.
Et eUe, qui congnoit que c'est de telle raige,
L'enrette en ses filetz encore d'avantage.
EUe fuit, il la suit, ainsi que bien souvent
On voit à tire d'aesle, haut et bas, par le vent.
L'amoureux passereau suivre sa passe aymee,
De taillis en taillis, de ramee en ramee,
Pour luy faire l'amour. Lors, l'enfant Cyprien,
Se riant du blessé : « Je sçavois, dit-il, bien.
Démons qui régissez le palais du divorce.
Que je vous monstrerois mon indomtable force.
Et que, quand il me plait mon courage eschaufïer,
Je triumphe du ciel, de l'onde, et de l'enfer. »
A ces mots s'envola, d'une course eslancee,
Laissant toute la cour noctumale oppressée
De divers pensemens, comme un homme esblouy
Qui ne croit pas cela qu'il a veu et ouy.
En ce pendant, ce feu si bien Tard et l'afiEolle,
Qu'il n'a plus de soucy du debvoir de sa geoUe :
Il jette à l'abandon les clefz de la maison,
Il ne pense plus rien qu'à trouver guarison.
Pluton, qui eut pitié de cette forte raige. Dit : « Avant que ce feu accroisse davantage. Et craignant qu'il devienne en fin plus vigoureux. Je veux faire à ce jour un accord de vous deux. Car il n'est rien si sain en l'amoureux martyre Que d'estre jouissant de ce que l'on désire :
Par quoy je veux, Cerbère, en suivant ton désir. Te donner ceste-cy pour faire ton plaisir. Il me plait qu'aujourd'huy tu couches avec elle. Sans qu'il y ait aucun qu'au contraire y rebelle; Je le veux, et me plait que tout soit ainsi fait. Tu luy feras peut-estre un monstre contrefait, Qui servira un jour plus que vous tous ensemble. En ce goufEre fameux, si à vous deux ressemble. Car tu es tout méchant et ne te plais qu'à mal, Et ceste femme icy est un pire animal. VoUà comme l'enfant ne peut qu'il ne soit fort. Malin, fin, rusé, caut, salle, puant, et ort. » Cerbère oyant cecy, de grand plaisir et d'aise Embrasse les genoux de Pluton, et luy baise Les pieds et tout cela qu'il se peut adviser. Et ne sçavoit assez ceste faveur priser. Elle, qui ne manqua en sa vie de ruse. Ne faillit à l'instant de dire ceste excuse : « Comment ! dit-elle lors à ce roy infernal, Si autrefois j'ay fait, à mon dan, quelque mal, Là haut où luit le jour, quand ma fortune infâme, Au leure balançoit l'honneur d'aucune dame. Il n'est pats dit pourtant que tu doive, inhumain, Me donner, me Hvrer ainsi qu'une putain. Voudrois-tu, respond-moy, je suis ta prisonnière. Qu'on te die là haut maquereau de Cerbère? Voudrois tu t'acqùester ce nom tant monstrueux. Inexorable aux dieux, terrible, et merveilleux? Si je siiis destiné de servir à ce diable. Et qu'il me faille icy revivre, misérable. Car jamais des humains les espris hors des corps Ne rentrent en iceux du depuis qu'ils sont morts; Les ondes d'Acheron sont au passer guaiables. Mais ilz ne sont jamais au retour repassables; Que je sois de vostre ordre accouplée avec luy Par un beau mariage, et je jure celuy
Qui premier me fit veoir la céleste lumière Que je te serviray de fideUe portière. »
Pluton, qui ne pensoit à sa grand'trahison,
Sa demande accorda. Pauvre roy sans raison,
Qui ne sçavoit en cor que jamais maquereUe
Ne peut onques tenir sa parolle fideUe,
Et qu'en son double cœur, malin et cautelleux.
Le vouloit deschasser de ses lieux ténébreux !
L'acort aussi tost fait de Cerbère et Cardiae,
Se touchèrent les mains, faisant piteuse mine,
Car û ne se trouvoit, en ce lieu merveilleux.
Démons si efiroyans, si laids, et si hideux.
Tant Hz estoient crasseux, villains, et deshonnestes !
Cerbère avoit au col trois monstrueuses testes,
Comjne un arbre forchu, et puis ses yeux affreux,
Rouges comme charbons, flamboyans, furieux.
Chacune teste estoit de diverse peinture :
La première monstroit d'un serpent la figure;
Et la seconde estoit comme un mufle félon.
Au crin roux, hérissé, d'un orgueilleux hon;
Et la tierce, monstrant un col long très horrible,
Ressembloit au dragon qui voile, plus terrible.
Cardiae, qui avoit desja long-temps perdu
Le plus beau de ses fards, au bordeau despendu,
Avoit le poU chesnu meslé d'estrange sorte
Sur son chef deschamé, couvert d'une peau morte;
Les joues luy pendoient, ridées en tous heux;
Jaunâtres et rouOlez estoient ses deux gros yeux;
Les mains sèches, sans chair, comme un' anatomie.
Voilà les beaux attrectz de l'amant et l'amie !
Par le large terroir de l'enfer outrageux,
Desjà l'ong sçait partout les nopces de ses deux;
Tous les démons de l'air furent mandez à l'heure.
Pour assister au jour qu'en l'infernal demeure
Se faisoit le festin, où, solennellement
Se debvoyent espouser et l'amie et l'amant. Cardine, qui voyoit tant de démons paroistre, Aux nopces arrivez : « Ne feray-je congnoistre, (Dit-el'), ô grand Pluton, quand tu l'auras permis. Que je ne suis encor dénuée d'amis ?
GDmmande à quelques uns de tes espris, habille. Qu'il se transporte à coup dans la fameuse ville Du grand goufEre Paris, pour, en chascun quartier. Mes filles admener qui sont du bas mestier, Affin, toy les voyant et leur brave nature. En puisses lors juger quelle est ma nourriture, De moy, dis-je, Pluton, qui t'ay autant aymé Comme tu es des tiens chéri et estimé. »
— « Je le veux bien, » dit-il. Lors, à l'heure, il demande Un esprit, qui venu aussitost, luy commande
Se transporter soudain au terroir de Paris
Quérir celles qui font des cornes aux mariz.
« Puis surtout souviens-toy, dis Pluton, de semondre
Celles qui bien souvent font les paillards refondre.
Je les veux toutes veoir dans demain icy-bas.
Au festin solennel; haste-toy le grand pas. »
— « Laissez, dit Bel liai (tel on nommoit ce monstre). Je les admeneray cy-bas faire leur monstre. »
A l'instant il se part; puis, son chemin parfait. Se logea chez la garce au grand Jacque Adenet. Françoise au col ridé, my-mangé d'escrouelle, Ballafree au menton, marque de maquerelle, Bellial, de longtemps la congnoissoit fort bien. Pour l'avoir souvent veue en ce lieu parisien. Si tost que le soleil retira sa lumière Et que la sombre nuit commença sa carrière. L'esprit, à son hostesse, est soudain apparu. Qui luy dit : « Autrefois ne m'as-tu bien congneu ? Je suis ton inventeur, ton conseil, ton mémoire. Qui t'a fait si souvent le vin à cinq solz boire; C'est moy, ton grand amy, messager infernal.
Qu'on appelle en enfer le subtil Bellial, Venu exprès icy des umbreuses campaignes Pour aux nopces prier et toy et tes compaignes Qui se meslent icy, plaines d'oysiveté, De bastir un verger d'orde lasciveté; Ce sont les nopces, dis-je, à chacun merveilleuses. De Cerbère et Cardine aux gestes orgueilleuses. Voylà donques pourquoy est icy ma venue. »
— « BeUial, mon amy, certes j'ay bien cogneue, Respondit-eUe lors, d'une face joyeuse.
Que tu m'aymes beaucoup, et m'en estime heureuse. Mais où se trouvera, dis-le moy sans mentir. Chacune de noz sœurs, pour ensemble partir? »
— « Au fauxbourg Saint-Michel, dit-il, chez la Passeuse Qui de toute votre ordre est la plus orgueilleuse.
Là, avec ton troupeau trouve-toy sans nul bruit. Pendant que je m'en vois courir toute la nuit Pour le reste assembler. » Tant fait de diligence Qu'il se monstra esprit de grande expérience; Bref, à les advertir il ne voulut songer. Si-bien fait BeUial, pour le conte abréger. Que plustost ne s'ouvrit du beau jour la barrière Qu'on voit au rendez-vous une grand'fourmiliere De courtières d'amour, avec ce beau meneur Qui les conduit au port d'Acheron plein d'horreur. Où là estoit Charon, le nautonier fidelle Du prince de l'enfer, avecques sa nacelle, Où passent les espris des blesmes trépassez Quand en ce monde icy ils ont leur temps passez. Bellial, aussitost l'advisant, dit : « Charon, Passe-nous vistement ce fleuve d'Acheron. »
— « Comment ! luy respond lors ce vieillard, qui advise Ce lunatic troupeau, quel est la marchandise
Que tu m'ameines cy? seuUement à les voir. Je juge bien qu'ilz vont nostre enfer décevoir; Hz trahiront Pluton : dis-luy qu'il y regarde. »
Ainsi disoit Charon à la barbe grisarde, Qui, pendant, diligent et nautonnier accord, Les passoit bravement de l'un à l'autre bord, Où Pluton, ses supposts. Cerbère, et l'espousee, Les receurent gayement. Chascune. à l'arrivée. Fut des diables d'enfer receue bravement. Où ceux qui, trop lacifs, voulurent bougrement Baiser la langue en bouche, eurent tous la veroUe, De la plus fine encor qui fut onc chez Nicolle, Venue expressément du plus beau cabinet De la Passeuse, qui n'eut jamais son cas net. Ils furent cent d'attaints, et un diablot malade Qui eut de Madelon seulement la pelade. Chacun selon son rang s'achemine au palais. Où les tables estoient couvertes de tous mets. La première marchoit, par Pluton gouvernée, Suyvie de son train, la femme à la Chaussée, Puis Largerie après, marchant en rang à part. Menée souz les bras par Charon le vieQlard; La Passeuse à costé, sur main droite chemine. Plus un nombre fort grand de troupe féminine. Des jeunes, laide, belle, après elle raarchoient. Puis dessous son gros cul deux filles se cachoient; Celuy qui la menoit estoit le grand Cerbère, Qui gouvemoit aussi Michelle, menuisiere, Suivie seulement de quatorze putains.
Dont les douze portoient chascune deux poulains. Et les deux qui restoient, seize fois verollees. Deux perruques avoient sur leurs testes peUees. Marguerite Remy, surnommée aux gros yeux, La femme de celuy qui est Renard le vieux. Avec la Maquignonne et sa fille boiteuse; Paquette, avec sa mère en tous lieux cautelleuse; La Picarde, cresmiere, yvrongnesse tousjours. Qui tromperoit un diable en ses ruses et tours; La femme de Bastien Le Cellier, Robillarde,
Anne au petit bonnet, la Normande bragarde, La Ragouye, l'Englesche, Ivonne, qui, souvent. Fait marcher son troupeau viste comme le vent; La grosse Jaqueîine, à chacun chambrière; La Saintionne aussi, et la Chapperonniere ; Gillette la gaillarde, et Michelle sa sœur; La Lionnoise encor, qui n'a pas le cas seur; Espérance, Olive et Jeanne, à qui la chemise Fut en mille morceaux en un soir toute mise; Margot la larronnesse, et Perreite au corps bleu. Et mille autres encor, qui bruslent dans le feu Du petit Cupidon, marchoient en une troupe, Tenans toutes en main plein de vin une couppe. Chantant accortement miUe chansons d'amour, Carollant gayement de Cardine à l'entour. La Bretonne, Nicolle, et madame Le Moyne, Toutes trois par honneur de Cardine avoient peine A supporter la queu' du costiUon, brodé De petits serpentiaux dont il estoit bandé. Et pour autant aussi que fines et fidelles Elle les estimoit sur toutes maquerelles : C'est pourquoy el' vouloit près d'elle les tenir. Pour en tout son conseil, prestes, la subvenir.
Or, madame Guerin, la Bardou, avec Sainte, Qui Martine menoit souz le bras, toute teinte De mauvaise couleur, avoient soin de renger Celles qui se vouloient dedans l'enfer loger. Le nombre en fut si grand qu'il y en eut dix mUle Qu'ils ne purent entrer en l'infernalle ville. J'aurois plustost comté le sable de la mer Que de m'amuser cy à toutes les nommer. Qui a autrefois veu, au plus chaut de l'année, Sortir d'un chesne creux une longue treiïee Des fourmis mesnagers, dont la queue sans bout Couvre tout un chemin qui en regorge tout.
Il a veu de Venus les femmes amoureuses Emplir tout le terroir des caves ombrageuses. De vous raconter cy l'ordre de leur festin Je n'aurois jamais fait, long en seroit la fin; Seulement je diray que tout fut plein de joye. Où, après le souper, l'espousee on convoyé En sa chambre coucher. Là, bien et doucement. Pluton la soulagea souz les bras gentiement. Puis, ayant prins congé de la mère Cardine, S'en alla reposer aux bras de Proserpine. La Roche, damoiselle, avoit tant seullement Charge de bien coifier Cardine proprement; Ses deux filles de chambre, à la façon bragarde, Furent la grosse Jeanne et aussi Robillarde, Qui firent tout le jour aux diables commencer Mille et mille chansons pour les faire dancer. Dont on les prisa fort, après dame Gillette, Qui, fidelle, gardoit la clef de la chambrette Où se debvoient coucher l'espousee et l'espoux. Aussi les infernaux la reveroyent tous, Tant pour ce qu'elle etoit femme disant merveilles, Qu'aussi elle gardoit du banquet les bouteilles. Et que sa sœur Michelle, aux noirs et bigles yeux Servoit Cardine en tout d'un maintien gracieux. La mère, donc, estoit retirée en sa chambre. Qui ne sentoit ny musc, ny le parfum, ny l'ambre, N'aucune bonne odeur que l'on puisse chercher. Où, desjà, sous le lit, s'estoit voulu cacher Astarot le malin, qui desiroit, pour rire, Escouter tout ce que les amans pourroyent dire La nuit, couchez ensemble, affin, le jour ouvert. Qu'il eust tout leur secret à chacun descouvert Pour les en bien gosser. Mais, de malheur, ce diable Ouyt, sans y penser, la trahison semblable Comme vous entendrez. O Marie aux poireaux! Si tu n'eus point ce soir enyvré ton cerveau,
Et qu'il t'eust souvenu, comme c'estoit ta charge,
De regarder partout sous le lict long et large
Où Cardine couchoit, l'enfer, certainement.
Ne fust plus à Pluton, mais à vous bravement.
Mais quoy I nous ne pouvons fuir la destinée
Que nous avons d'en haut et des Dieux ordonnée !
Cardine donc au lict, et voyant à l'entour
D'elle ses filles qui ne vivent que d'amour,
Se rit et dit ainsi : « O filles honorables !
J'ay tant fait que je suis hors des mains de ces diables
Et de ce dieu Pluton, qu'encor je tromperay
Avant qu'il soit trois jours, ou bien je ne pourray.
Car je veux de l'enfer m'emparer de la porte;
Puis, après ce point-là, je me rendray plus forte
Par quelqu'autre moyen. Ainsi, filles d'amour,
J'auray plus grand pouvoir de vous servir un jour,
Car il est ordonné par la grand'destinee
Que chacune de vous sera céans damnée.
C'est pourquoy je voudrois, pour vous favoriser.
Quelque subtil moyen maintenant adviser.
La plus fine de vous, en ceste urgente affaire.
Me conseille au besoin : c'est à vous de bien faire. »
La Passeuse vouloit son propos advancer.
Si Nicolle à l'instant ne luy eust fait cesser :
« T'appartient-il, dit-elle, ô sotte glorieuse,
De parler devant moy, Nicolle la boiteuse ?
Quoy? es-tu à sçavoir, à entendre, à ouyr
Que quand je veux, je fais la fiUe esvanouyr
Devant les mesmes yeux de la saincte justice.
Tant je suis cauteleuse et pleine d'artifice? »
Respond lors Largeri' : « Je sçay et cognoy bien
Que sçavez toutes deux d'assez subtil moyen
Pour tromper les marchans; mais sçachez, je vous prie,
Que sçait, que peut, que veut la fine Largerie ;
Et je m'asseure bien que vous me quitterez
La gloire d'entre vous et me révérerez.
Tu parles de tromper et décevoir la voue De ceux qu'en ta maison font recerche et reveue; Ce n'est rien que cela, je feray encor plus : Car le plus fin sergent je rendray tout confus, Trompé, et esblouy, voire eust-il en la teste Cent yeux ainsi qu'Argus. Cela est manifeste, Cela est dans Paris aussi commun à tous Comme il est vray qu'icy suis première de vous. Première donc je veux, ma Cardine, t'apprendre Comme il faut commencer, s'il te plaist de m'entendra. Pour faire ton vouloir; alors, ton jugement Cognoistra si je suis de bon entendement. »
Elle vouloit parler, quand madame le Moine, Femme d'un boulenger, luy dit : « Ne prens la paine Ny hardiesse encor de parler devant moy, Car je sçay mieux que c'est de conseiller que toy. De fidelles tesmoings me serviront cent filles, Qui coquines estoyent, que j'ay faictes gentilles. Les unes damoiselle ores je les feray, Puis en bourgeoise après, soudain les changeray En mignonne marchande, aussi gentes encores Comme dans le Palais aujourd'huy se voit ores. » « Pour cela, respond lors Anne, voudrois-tu bien Soutenir et prouver que nous ne sçavons rien ? Ces traits-là sont communs qu'icy tu nous raportes. Je sçay que tu te sers, comme chevaux de postes. Des fiUes que tu tiens, encores à crédit. Ouy, ouy, je le sçay bien, car une me l'a dit. Lorsqu'elle vint, un jour, en ma maison gaillarde. Se faire besongner ainsi qu'une paillarde. Laisse-moy donc parler sans plus avant marcher. Car je sçay d'importance un grand fait esplucher, Et icy pour me nuire aujourd'huy ne t'abuse : On voit à ton grand nez que tu n'es qu'une buse. » Ayant ainsi parlé, eUe voulut soudain
Commencer son discours, mais une, de la main Lui donna un soufflet, et luy dit : « Impudente ! Te vantes-tu ainsi, ma Cardine présente ? Je sçay bien que tu es femme d'un maquignon, Et que tu ne vaux pas un vieil pourry oignon. Si tu estois sçavante ou bien ingénieuse. Te voudrois-tu servir de ta fille boiteuse Pour faire tes marchez à un chacun ? » Voylà Comme la Grand' Bretonne à ceste-cy parla. Qui d'un œU furieux, ainsi qu'une lionne, Vouloit faire trouver estre sa cause bonne.
« S'il faut, dit-elle encor, bien faire sans vanter.
Je dois seule le pris sur toutes emporter.
Soit pour l'entendement, pour la ruse, ou finesse :
Car j'ay accortement aquise la richesse
Par mon subtil esprit, et n'ay pas despencé
Tout l'or et tout l'argent qu'amour m'a advancé.
Mais vous, pauvres, helas 1 malotrues canailles.
Vous n'avez pas vaillant ensemble quatre mailles !
Prestez-moy donc silence, et apprenez de moy.
Il est certain qu'il faut premier tenir la foy
A vous, mère Cardine, afin d'oster le sceptre
A ce grand roy Pluton, de ses bas lieux le maistre;
Car toutes d'un accord, unies d'un vouloir.
Nous le deschasserons de son triste manoir.
Et au lieu de luy roy nous te ferons royne. »
Ces mots firent ouvrir les yeux à la Cardine,
Qui fit signe aussitost à toutes de l'ouyr
Pour voir comme el' pourroit du grand enfer jouyr.
Lors, le silence fait, elle dit : « Il faut, mère. Premier tuer au lict ton espousé Cerbère, Ceste prochaine nuict, ainsi que le sommeil Luy aura aussitost doucement charmé l'œil.
Ce fait, tu luy prendras la clef de la grand'porte D'enfer, pour faire entrer dedans nostre cohorte. Qui, preste se tenant d'assaillir Lucifer, Forcerons bravement tous les démons d'enfer. Moy, comme colonnel' de la bande première, Croy que pour assaillir je ne seray derrière. Nicolle, que voicy, la sienne mènera, Et Largerie aussi de bien près la suyvra; La Passeuse, qui n'est qu'à tout mal faire experte. Et la Chaussée encor, tiendront la porte ouverte; Michelle, avec Françoise accorte, serviront De se tenir au guet le mieux qu'elles pourront. Je m'assure fort bien que, tenant un tel ordre, Nous chasserons Pluton sans faire aucun desordre. » Ainsi dit la Bretonne au cœur plein de poison.
Lors Cardine parla, disant : « Ceste raison
N'est pas impertinente, et je l'advoue bonne.
Par quoy, ma bien-aymee et chérie Bretonne,
Fais si bien qu'en effet je possède ce fort,
Car s'il ne tient qu'à moy Cerbère est desja mort.
Servez-moy au besoin, mes fidelles compagnes.
Pour le sceptre tenir des umbreuses campagnes;
Promettez-moy la foy, ô filles de mon cœur !
Et ores employez vos forces et vigueur. »
Alors, d'un mesme accord s'escrierent ses femmes :
— « Mère, tout est à vous, et nos corps, et nos âmes ! *
Ce complot ainsi pris, partirent hors de là;
Chacune son troupeau amasser s'en alla.
Et eussent sceu si bien la trahison parfaire
Que chassé eut esté le grand roy mortuaire,
N'eust esté l'espion, fidèle à son seigneur,
Dessouz le hct caché, qui courut de roideur
Vers la chambre à Pluton : « EsveLIle-toy, ô prince !
Et sauve maintenant ta nocturne province;
Tu es trahy, dit-il; leve-toy vistement.
Ou bien l'on te viendra tuer présentement. Cardine l'infidelle esgorge ton Cerbère, Et à l'aide des siens, entrez icy naguère, Espère te ravir le sceptre que tu tiens. »
A ces mots saute en piedz Pluton et tous les siens
Armez de coulevreaux, de torches enflamees,
De longs serpens retors, aux queues animées.
Le toccin efEroyant sonna plus hautement
Que quand les trois amis entrèrent forcement
Pour Proserpine avoir. L'enfer est tout en arme;
On n'entend rien que bruit, et que crier : « Alarme ! ►>
Chacun démon tressault, esmeu de grand frayeur.
Et Pluton, arrivant, les yeux brillant d'ardeur.
Au lieu où le troupeau de ces femmes malignes
Abatoyent, renversoyent, cauteleuses et fines.
Les nocturnes démons, s'ataqua hardiment
A celle qui faisoit le plus grand destruiment.
« Largerie, dit-il, — c'estoit ceste marâtre
Qui faisoit rage ainsi de tous ses gens abattre, —
Je te veux maintenant, avant que meschaufer,
Monstrer que vaut la main du grand prince d'enfer,
Et comme je sçay bien chastier et détruire
Ceux qui, mal ad visez, entreprennent me nuyre. »
Ce dit, dessus les rains si grand coup luy donna
De son croc, que l'enfer hautement resonna.
— « A ! dit-elle, Pluton, ce coup ne m'espouvante.
Sy ta force n'est point plus rude et véhémente,
Je n'auray pas grand'peine aujourd'huy à douter
Ton orgueilleux pouvoir. » Lors, sans plus contester
Luy donna d'un marteau sur le haut de la teste.
Qui s'entendit plus loin qu'un esclat de tempeste.
Pluton, tout estourdy, chanceïoit çà et là
Du grand coup qu'il receut; et, à l'heure, voylà
Les démons en fureur, acharnez pesle-mesle.
Sur celles qui menoient ceste grand'maquerelle;
D'autre costé estoit le troupeau furieux
De cent putains, qu'avoit Marguerite aux gros yeux.
Qui tenoyent prisonniers Eaque et Radamante;
Cerbère, d'autre part, qui pleure et se tourmente
Pour Cardine, qu'il voit qu'on rattache en prison,
Accusée envers luy de fraude et trahyson;
Thesiphone, Alecton, et l'aflEreuse Megere,
Les Furies d'enfer, la prindrent prisonnière.
Qui la sceurent si bien lier et enchener
Qu'elle ne se pouvoit en façon retourner;
Puis la laissant ainsi, vindrent comme un tonnerre
Se jetter au milieu de la terrible guerre
Pour secourir leur roy, aussi fort empesché
Comme ce trouble icy l'avoit rendu fasché.
Ce fut lors que l'etoar recommença, terrible.
Quoy voyant ce renfort, aux femmes trop nuisible.
S'avança la Bretonne, enflamee d'ardeur.
Qui aborda ses trois de force et de roideur.
Largerie la suit, qui frappe, et qui désire
Combattre vaillamment; et Nicolle, qui vire
Son escadron vers eux, un serpent dans le poing.
Monstre en f râpant qu'elle a de combattre le soing.
Françoise au cœur félon, Michelle menuisiere,
Avecque la Barda u, tant orgueilleuse et fiere.
Crièrent, abordant les trois filles d'enfer,
Qu'Uz virent sur leurs gens trop et trop s'eschaufer :
« Filles qui de vos fouetz combatez à oultrance.
Nous vous ferons sentir quelle est nostre puissance.
Nous sommes trois, vous trois : sus ! voions entre nous
Qui aura plus de coeur, de forces, et de coups. »
Megere fut d'abord par Michelle abatue;
Françoise descocha une flèche pointue.
Fort furieusement, au bras droit d'Alecton,
Qu'un peu auparavant avoit geste Pluton
A Marie Bardou, qui, de rage félonne,
Tenoit sous elle au crin l'afireuse Tesiphonne,
Tant dura ce combat tout plein de cruaulté.
Que chascun estoit las d'un et d'autre costé.
L'on vit un fort longtemps les deux forces égales;
Mais Pluton, ayant veu ses filles infernalles
Terrassées en bas, il s'écria alors :
« Sortez de mes cachos, les plus hardis et forts !
Sortez, secourez-moy, ô espris misérables,
Contre ces femmes-cy, plus fortes que mes diables !
Chassez-les de ce lieu, et je prometz à tous
Que pour votre loyer je vous seray plus doux ! »
A ces mots, chascun d'eux, pour telle recompence,
Y employa du tout sa force et sa vaillance.
Les neuf preux qui, jadis, firent tant de combats,
De ces femmes icy furent versés en bas,
Quoiqu'ilz fissent devoir de généreuses âmes.
Mais qui pourroit aussi vaincre de telles femmes ?
Mesmes ilz se servit de leurs corps pour jetter
Encontre les démons qui vouloyent contester.
Les recule, les chasse, et font en telle sorte
Qu'ils gaignent le dessus encontre la cohorte
Du bien fasché Pluton, qui appelle à secours
Les tigres, les lyons, les onces, et les ours;
Mais tous ces animaux ne purent pas défendre
Que plus avant encore ilz ne puissent descendre
Dans l'enfer ensouflEré. Hz renversent esprits,
Hz froissent, Uz assomm' tout ce qu'ilz tiennent pris.
Alors le pauvre roy tira dehors ses flammes.
Appelant à secours, maintes et maintes âmes
De larrons, de tyrans, de rufiSens, de voleurs.
Et celles des pendus et des empoisonneurs;
Mais Uz furent encor dechassez de ces femmes.
Et asprement suyvis jusques dedans les flammes
Du plus profond enfer, où Cardine crioit
Dans un fourneau ardant qui sans fin la brusloit :
« Filles, secourez-moy ! ne perdez le courage !
Pluton ne sçauroit plus contester d'avantage,
Il est presque vaincu. » A son cry, le combat
Leur raluma entre eux un plus sanglant débat,
Où fut prinse soudain Proserpine, domptée
Par Loyse, qui est par le nez picotée,
A l'aide de Marie et Madelon, sa sœur,
Qui la lièrent lors, en despit de son coeur.
Quand Pluton vil sa femme ainsi prise et captive.
Et que sa troupe estoit et vaincue et rétive.
Il n'eut plus de recours, sinon qu'à reculer.
Quoy, voyant Jupiter, qui tout sçait sans parler.
Eut pitié de Pluton, son cher amy et frère,
— Le frère doit veiller, voyant l'autre en misère —
Deslacha quatre coups d'un tonnerre ébranlé,
Lequel est tout soudain dans l'enfer devallé,
Entremeslé d'esclairs. Lors, les femmes terribles
Quittèrent de grand peur, l'une à l'autre invisibles.
Le terroir assailly ,et Pluton ferme alors
Sur elles le portail de la maison des morts.
« Retirez- vous, dit-il, viperiques canailles !
Retournez, retournez faire vos funérailles
Où esclere Phœbus, et n'approchez jamais
De ce lieu, où je suis le maistre désormais.
Je jure l'Acheron, matrones infidelles.
Que vous n'entrerez plus tant d'ordes maquarelles
En ce val ténébreux. Mais quand je vous tiendray
Une à une icy-bas, lors, je vous apprendray
Comme je sçay payer de peines vengeresses
Les infidelitez de si trahystres hostesses ! »
Ayant parlé ainsi, appela Cerberus
Et luy dit : « Je te pry, ne te soucie plus
De Cardine, et fidel' garde la noire porte.
Quand est de ton amour, qui tant d'ennuy apporte,
J'ay moyen, sans mentir, de le faire aujourd'huy
Efiacer, beuvant l'eau de haynes et d'ennuy. »
Lors tira de son sein, soudain, une fiolle Pleine d'un ju amer, si qu'Amour, qui l'afEolle; Aussi tost n'en eut beu qu'U effaça l'amour Qu'il portoit à Cardine, à laquelle, le jour Et la nuit, sans repos, on tourmentoit le cœur. De flambeaux ensouÊErez de rage et de fureur, Rengregeant mille fois la douleur exécrable Que portoit paravant la pauvre misérable.
Cependant, au dehors de la triste maison, Ces femmes sont toujours qui demandent raison, Appellant au combat et Pluton et sa femme. Et de tous ses enfers la plus généreuse ame. « Sortes, esprits, sortes au combat contre nous. Et voyons qui sera enfin vaincu de coups ! Vous estes, disoient-ell', ô diables ! bien infâmes De n'oser attaquer nous autres simples farnes ! Ouvrez-nous vostre porte à quatre seulement Des plus simples qui soyent dedans le régiment De Marie Bardou! Nous vous mettrons, sans doute, Pluton et son enfer, et vous, diables, en route ! » Mais ils ferment l'oreille à leur cry despiteux Et ne veulent jamais r'azarder ses bas lieux, Sçachant qu'il n'y a rien, en leur enfer infâme. Qui soit assez puissant pour combattre une famé Plein d'un esprit malin et tout desmesuré; Puis le sceptre n'est pas par combas asseuré.
Rid&t fatum virtus.
(L'Enfer de la mère Cardine, 1583.)
« Ce noble poète dont l'esprit, comme un vaste océan, n'a point eu de bornes ni de limites i, dit le bon Colletet, naquit en 155 1, à Mauvaisin, dans l'Armagnac. D'autres biographes le font naître en i55o;maisun portraitde 1574 porte qu'il est âgé de vingt-trois ans. Les troubles du règne de Charles IX le contraignirent d'interrompre ses études; parvenu à l'âge de quatorze ans, il put retourner dans son pays poxir les reprendre et acquérir une assez grande connaissance du grec et de l'hébreu. La passion qu'il avait d'augmenter ses connaissances le fit séjourner quelque temps à l'Université de Bordeaux, d'où, après avoir lu presque tous les poètes anciens et modernes, grecs, latins, français et italiens, et s'être abandonné • entre les bras des Muses », il passa, dit-il, « à la Cour de sa Reine, que la mort lui enleva trop tôt ». Il s'agit de Jeanne d'Albret, reine de Navarre, morte le 9 juin 1572. On lui vanta les talents poétiques de La Jessée, elle voulut le voir, « le reçut à sa suite et le mit à ses gages ». La reine de Navarre se rendait à Paris pour conclure l'hymen de son fils et de Marguerite de Valois. La Jessée traversa à sa suite le Périgord, l'Angoumois et le Poitou, puis séjourna quelque temps à Blois, où se trouvait la cour. On croit qu'il y devint amoureux de Jeanne d'Albret, qu'il chanta sous le nom de Marguerite. La douleur qu'il eut de la perdre à Paris lui fit quitter la France. Il se réfugia en Savoie, dans le dessein de se rendre en Suisse, en Alleïnagne et en Italie. Mais le chagrin qu'il voulait dissiper l'étreignant plus étroitement, n s'arrêta à Genève, d'où il regagna Lyon. Il s'est peint lui-même dans les circonstances de ce voyage, sous le nom d'Amoureux errant, pièce dédiée à François d'Espinay, Sieur de Saint-Luc. Il fut arrêté au mois de mai et mis en prison. Son voyage avait été mal interprété; « l'envie, dit-il, les faux rapports, la calomnie, l'avaient suivi depuis Lyon jusqu'à Paris », et bien qu'il feigne d'ignorer les raisons précises de sa détention, il avoue plus loin que l'amour fut l'auteur de ses peines. Il est presque certain, et nous sommes de l'avis de M. Cénac Montcaut,
que La Jessée dut manquer de discrétion touchant les sentiments qu'il portait à la feue reine de Navarre, et peut-être essaya-t-il de justifier leur persistance en laissant entendre qu'il avait été payé de retour. Sa captivité ne dura pas moins d'un an, en dépit des plaintes qu'il adressait à Du Bellay et quelques amis pour obtenir son élargissement. L'on trouve ces particularités dans le IV^ Livre de ses Meslanges, notamment dans la Contre-Prison, où, revenant sur les avantages de la captivité qu'il développa dans la Prison, il gémit sur son état.
Libéré, il entra au service de François, Duc d'Alençon, dernier fils de Henri II, et prit la qualité de Secrétaire de sa Chambre. En 1579, il le suivit en Angleterre, où il demeura jusqu'en 1580, époque où le Prince revint s'opposer aux progrès du Duc de Parme. <• Quoiqu'il soit certain, dit Goujet, que La Jessée ne soit pas toujours demeuré auprès du Prince, puisqu'il parle au moins de deux voyages qu'il fit en Flandres, durant le temps que le Duc habitoit ce pays, il n'est pas moins vrai qu'il y fut témoin des troubles presque continuels qui l'agitèrent, et qui obligèrent enfin le Duc d'Anjou à revenir en France, où il mourut le 10 juin 1584, regretté et pleuré par notre Poète, qui exprima sa douleur par nombre de vers, sous le titre de Larmes et regrets, qu'il publia la même année. »
Le Duc d'Anjou l'ayant félicité de ses talents et de sa fécondité, La Jessée crut devoir réunir les oeuvres qu'il avait écrites depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge de trente et un ans; et, se donnant le titre de Poêle Lauréat, avec la devise : Et Lauro et Myrtho, û dédia son recueil en quatre tomes in-4° au Duc qui l'avait encouragé par la promesse de s'en déclarer parrain et protecteur. Mais, de crainte d'abuser du Prince par « 48 Livres diversement composés en rime, et cinq autres faits en prose », sans compter ceux qu'il avait « façonnés à la Romaine »; surpris, à la fois, de se voir « le père de tant de petits enfants », il en choisit seulement la moitié, • laissant l'autre non moins diversifiée en conception et sujets ».
C'est une telle production qui fit dire à Colletet que, pareil à l'Océan, il n'avait point de Umites, ou qu'il « enfantait aisément avec une promptitude d'esprit toute particulière », en prenant « le soin de limer et de polir ce qui estoit party de sa forge... tellement qu'ils (ses vers) n'estoient plus reconnoissables à ceux qui les ont veus imprimés ». L'imprimeur Plantin, d'Anvers, fit paraître, à la fin des quatre tomes, qu'il était disposé à en imprimer deux autres, formés de plusieurs livres d'Odes, d'Hymnes, d'Elégies, d'Odes-Saiyres, de Satires, de Contr'-Amours, de Tragédies, de Poèmes tirés de l'Écriture Sainte, et de quatre ou cinq autres livres de prose. Ces deux tomes n'ont point paru, et le dernier signe de vie qu'ait donné La Jessée fut en 1595, avec sa Philosophie morale et civique, dédiée à Renaud de Beaime, Archevêque de Bourges,
6l JEAN DE LA JESSÉE
Grand-Auiiiônier de France. Le poète ne mourut donc pas peu après 1584, comme le conjecture le Père Niceron. De plus, dans l'épître dédicatoire à Renaud de Beaune, il dit qu'il regrette d'avoir publié ses quatre volumes de 1583; et l'Archevêque avait été pourvu de sa charge en 1591. Colletet pense qu'il ne survécut guère à la mise au jour de la Philosopha morale et civique, et l'on croit pouvoir fixer son décès en 1596.
L'incarcération de La Jessée, son indisposition contre les Courtisans, les troubles du Royaume, la dissolution des mœurs, sa fortime médiocre et le peu d'attention que l'on portait à ses services, le disposèrent à composer des satires, comme celles de La Fortune, de Y Ingratitude, du Poète Courtisan, des Maudissons de la guerre, etc., que l'on rencontre pour la plupart dans ses Discours poétiques, et qui forment la matière de maints sonnets des Meslanges. Mais la Satire n'arramgea pas ses affaires, à en juger par un passage de la Remonstrance à Pierre de Ronsard, où, l'invitant à continuer la Franciade, il l'exhorte à fuir ce qui aurait l'air de satire, pour ne point s'exposer à la vengeance des envieux et des victimes. C'est en ces Discours poétiques, qui contiennent le genre de satires auquel nous nous attachons, « que l'on voit principalement la force de son génie, écrit Colletet, et ses heureuses et nouvelles inventions, en ce qu'il y a des poèmes fort hardis et bien dignes de la lecture de ceux qui, dans nos poètes modernes, supportent patiemment quelques rudesses, quelques locutions obscures, quelques vers traînants et prosaïques..., et ne considèrent que l'heureuse économie de l'ouvrage... ». Nous n'ajouterons rien à ce juste éloge, qui contient une non moins juste critique; mais nous formons le vœu que l'on choisisse un jour parmi les poèmes de Jean de la Jessée, pour offrir au pubUc qui l'ignore, im ensemble qui lui révélerait un grand poète; pour réparer enfin l'injurieux oubU de trois siècles littéraires, qui n'ont pas toujoiuï mieux placé quelques-ims de leurs enthousiasmes, ni mieux vénéré la mémoire d'un poète mort jeune. Celui-ci fut aimé des Muses, peut-être d'une Reine, et son portrait lauré nous le montre beau comme Ronsard dans la jeunesse des Amours.
Bibliographie. — Exécration sur les Infradeurs de la Paix, Paris, 1572; — Jo. Gessei, Mauvesii, è Vasconia, Henrias, variis poématum et carminum generibiis illustrata ad Sereniss. Principum Henricum Valesium, Regem Poloniœ et Andicum Ducem, etc., libri duo, 1573; — La Rochelléide, contenant un nouveau discours sur la ville de la Rochelle, etc., Paris, 1573; — Nouveau discours sur le siège de Sancerre, 1573; — Tombeau du très excellent prince Claude de Lorraine, 1573; — Les Soupirs de la France sur le Départ du Roi de Pologne, Paris, 1573; — Tombeau de Henri de Foix,
Comte de Caudale, Paris, 1573; — Discours sur l'entière pacification des troubles advenus en ce royaume, Paris, 1573; — Epigrammaton ad insignes viros proxeniis, Paris, 1574; — Epigrammaton ad Principes et Magnâtes Gallies, id. 1574; — La Grasinde (avec un sonnet, et la Remonstrance à Pierre de Ronsard), Paris, 1578 (et dans les Premières Œuvres de l'auteur) ; — Discours du Tems, de Fortune et de la Mort, Paris, 1579; — Les Odes-Satyres, en nombre 10, avec cinq Sonnets, Paris, 1578 (nous n'avons pu rencontrer ce volume); — Odes françoises de Jean de La Jessée, 1579 (?); — Lettres missives, discours et harangues familières, Paris, 1579; — Epigrammata, 1580; — Les Premières Œuvres Françoises, Anvers, 1583, 4 tomes in-4°; — Vers Latins et françois sur la mort de Jean de Morel (dans les pièces recueillies sur le même sujet), Paris, 1583; — Larmes et regrets sur la maladie et trespas de M. de France, fils et frère de Rois (en vers), pltis quelques Lettres funèbres (en prose), Paris, 1584, in-4°; — La Philosophie Morale et Civile du Sieur de La Jessée, Paris, 1595. La Relation du siège de Sancerre, 1573, a été reproduite au xix» siècle sous ce titre : Relations du siège de Sancerre en 1573 par J. DE La Jessée et J. de Léry, suivies de diverses pièces historiques publiées par M. L. Raynal, Bourges, 1842, in-8°. Enfin, Du Verdier a reproduit le discours de La Fortune.
A CONSULTER. — La Croix DU Maine et Du Verdier, I, 508, 509. — CoLLETET Vie des Poètes Gascons, publ. avec une introd. par Ph. Tamizey de Larroque, Extrait de la Revue de Gascogne, Paris, 1866. — NicERON, XLI, 377. — Goujet, XIII, 174. — Léonce Couture, Bull. d'Auch, p. 572, 1861. — Cénac Montcaut. Les Gascons célèbres. Revue d'Aquitaine, p. 365, 1862. — Maurice Allem, Anth. poèt. Franc, xvi® siècle, t. II; librairie Gamier.