‹ Les satires francaises du XVIe [i.e. Seizième]Chapitre 6 sur 35 · A ROC DE SORBIERS, SIEUR DE PRUNEAUS DISCOURS II · texte numérisé non relu

A ROC DE SORBIERS, SIEUR DE PRUNEAUS DISCOURS II

L'Homme naist pour mourir, et sa doubteuse vie

D'une mer d'encombriers est icy poursuivie,

Ore leur faisant teste, ore cédant aus flotz

Des perilz journaliers, comme les Matelotz

Voguantz par l'Océan, où l'aspre Nort et l'onde.

Single et frape leurs Nefz d'une ire vagabonde.

Cil qui fuit, neantmoins, le sentier non-batu,

Marche comblé de los, d'honneur, et de vertu;

Et si ceste Déesse à qui tout est possible,

(J'entendz Dame Fortune, aux Vainqueurs invincible)

Luy preste son secours, en peu d'espace il fait

Je ne sçay quoy de grand, d'heureus, et de parfait.

Des-Pruneaus, je voy bien que ce mot de Fortune,

Qu'en Poëte j'usurpe à la mode commune.

Sonne mal entre nous, et, sans fainte, soustiens

Qu'il ne doit plaire à ceus qui sont vrayment Chrestiens;

Toutesfois, puis qu'il faut qu'en Payen je m'esga^'^e.

Discourant à demy sur une chose vraye,

Gouste un peu mon langage, avec mesme soûlas

Que l'on dit qu'à requoy le noble Archesilas

Oyoit souvent la voix rude, et lourde à merveille.

De ceus qui oflFensoient sa delicatte oreille,

A fin qu'aprez il eust plus de contantement,

Oyant haranguer ceux qui parloyent doctement.

Je vien donques icy pour t'aborder, en homme

Qui n'est faus Chiromant, ni vain Physionomme,

Mais je prens à propos cest honneste loisir.

Et je le fais aussi pour te donner plaisir.

Ainsi, l'aime Santé, par mes vers exaltée. Ainsi, celle qui tient la Corne d'Amalthée Rende l'une à ton corps une gaye saison, Et l'autre de ses dons emplisse ta maison,

Saisy d'estonnement, et d'alegresse ensemble, J'ay hanté, puis n'aguere, une Femme qui semble Assez courtoyse à voir : les attraitz de son œil. Sa face, qui souspire et l'humblesse et l'orgueil. Son port, sa contenance et sa superbe alleure, Tesmoignent qu'il n'en est de pire, ni meilleure. C'est, en somme, le plus qu'en elle j'aperçoy. Car de l'appeller fine, indiscrette et sans foy. Volage, peu constante et sugette à diffame. Je comprendz tout cela quand je dy qu'elle est feme. Or, jaçoit qu'elle emprunte estât, et nom divers. Sa maistrise, pourtant, maistrise l'Univers, Et bien qu'elle ne soit tousjours à soy semblable. Par ses varietez paroist esmerveillable.

Les Peintres inventifz et les Poètes viens

Luy mettent (mais à tort) un bandeau sur les yeus;

Ils plantent ses deus piez sur une ronde boule;

D'un voyle enflé du vent, qui comme elle s'escoule.

Couvrant un peu son chef et son corpz d'un costé, •

Ils ont légèrement ses habitz dénoté.

Quand à moy, sans taxer, par l'une de ces montres

Son indiscrétion, par l'autre ses rencontres

Ou ses mobilitez, et par le signe tiers

La simple nudité qu'elle suit volontiers,

Je la depeintz toute autre, et désormais, ordonne

Que de toyle, ou drap d'or, une robe on luy donne,

Car, puis qu'elle est si riche et promet largement.

Son dos ne doit vestir un vil acoustrement;

Elle est chauve non plus ni devant, ni derrière.

Ses poOz, bien retroussez d'une gaye manière.

Kmpécheut qu'on ne puisse aus cheveus l'atraper. Car elle eschape alors qu'elle veut eschaper; Au surplus, il ne faut l'assoir dessus un globe. Pour monstrer qu'elle glisse et de nous se dérobe, Suyvant son naturel : a^sez, sans tout cela. On void comme eUe marche ou voile, çà et là.

Des moindres Laboureurs jusqu'aus plus grandz Monarques,

Elle tire ses droitz, ses titres, et ses marques.

Et Royne sur la terre, et Royne sur les eaus.

Domine les Citez et conduit les Vaisseaus.

Alors que nous trempons le fer dans noz entrailles.

Mars luy doit le succez des guerres et batailles,

Neptune le trafiq des avares Marchans,

Bacchus l'amas des vins, Cerez l'heur de ses chanis,

Nous mesme luy devons, et sa seule paroUe

Ore nous esjouyt, ore nous esconsolle;

De là vient aprez nous l'assurance et la peur,

La perte et le profSt, le repos et labeur,

L'attante et desespoir, la grâce et la furie.

L'aisance et malheurté, sa brigade chérie :

Brigade qui poursuit, des premiers aus derniers.

Princes, Soldatz, Amantz, Trésoriers, Mariniers.

Tant que son ris leur rid, ilz vivent sans encombre.

Et dès qu'il cesse aussi leur ombre n'est qu'une ombre,

Attrainant par meschef le trespas qui les suit.

Comme le coy sommeil est trainé de la nuit.

Icy, des uns hays, sa malice secrette Réduit la gloire en blâme et le Sceptre en houlette; Là, des autres vaincus, d'un sanguinaire estour. Elle pave le camp et se baigne à l'entour; Ceus-cy, jadis aymez de leurs chères Maistresses, N'esprouvent à présent que langueurs et destresses; Ceus-là, (porceaus des Roys) pris es pièges tendus, Gistent à Montfaucon, repaire des pendus, T. II. 5

Comme ceus qui, fendantz l'une et l'autre Amphitrite,

Ont aussi pour tombeau la vague qui s'irrite.

Tant peust l'invasion, pleine de cruauté.

De caste Dame icy, pleine de Royauté,

Qui tant plus s'orgueillit que son train ne desdaigne

Le Temps pour gouverneur et la Mort pour compaigne.

J'ay veu qu'esmerveiUé de tant d'effaitz urgentz, J'admirois son pouvoir, notaire à toutes geutz. Puis disois à par moy : que Gyge de Lydie Et le plus souffreteus de toute l'Arcadie Furent bien inesgaus, l'un pour avoir esté Abondant en richesse, et l'autre en pouvreté. Si croy-je que celluy que l'oracle Delfique Avoua plus heureux que ce Roy magnifique, Vescut moins à souhait, et si l'on me dément Par l'aise imaginé de son contentement.

Je vous supply, quel heur peut recevoir un homme Que la faim, que la soif et que le froid consomme?

Quelque autre donc fera, d'un fantastique esprit,

Le hargneus Diogene ou l'incaut Democrit,

Ou cil qui, d'une humeur trop bizarre et chagrine,

Eslança son trésor au fond de la marine

Pour mieux Philosopher : quand à moy, comme humain,

Soigneus, j'ay quelque soing du jour au lendemain,

Sçachant qu'il n'est affaire où quelque fin qu'on mette

Que la croix ne chemine ou qu'on ne la promette;

Non que j'estime ceus pour lesquelz, orendroit.

Sans loy, mérite, fin, l'art fait, l'heur dit, l'or croist.

Et n'approuve aussi ceus qui, privez d'un tel aise,

Nomnient (chiches priseurs !) l'oppulence mauvaise :

Mais ce sont des Renardz, qui ne pouvantz toucher

A l'arbre dont le fruit est agréable et cher,

Le desdaignent, beantz ! et taxent la viande

Qu'lIz voudroyent ja tenir dans leur gueule friande.

Il me souvient qu'un soir, passant à Charle-val, Je vy, (cas merveilleus !) sur un brave Cheval, Un Fantosme animé, mais bien ceste Déesse Qu'on renomme icy-bas Emperiere et Maistresse I D'une Nymphe elle avoit l'œil, le geste, et la voLx, Et moy, qui sans frayeur effrayé me trouvois. Je la recognu lors à sa face hypocrite. Telle que cy dessus je l'ay déjà décrite; Elle, de son costé, me cognoissant aussi. Se prit à me conduire, et m'arraisonne ainsi :

« Que tu es abusé, pauvre sot ! qui ne cesses De fuir et rejetter les grandeurs et richesses ! Au lieu que tout le monde à foule à foule court Pour gaigner mon accez et me faire la court. Tu passes sans mot dire, et comme si j'estoye Quelque aposté Voleur pour t'occire en la voye. Recules en arrière, et pour le moindre esmoy. Hayssable, ores hais et la Richesse et moy.

» La Richesse est le nerf des actions humaines, Le soustien de la guerre et l'object de voz peines. Et moy, je suis l'adresse, et l'ayde. et le support De ces Avanturiers qui viennent à mon port. Cuides-tu que pour estre acort, sçavant, honneste. Le Vulgaire causeur te face plus grand'feste? Ou que ces Damoyseaus fraisez et delicas, (Advisantz ta simplesse) en facent plus de cas? Non certes ! et pourtant, si ma loy te contante, Suy mes instructions, à fin que l'on te vante; Je ne veus que tu sois de vertus si remply : Sois riche seulement, tu seras accomply, Mesmement en cest âge où le vice surmonte La raison, la doctrine, et l'honneur, et la honte, Qui sentent ore autant d'opprobre et de malheur Qu'ilz florissoyent jadis en renom et valeur.

Au reste, voy comment les Chiens mesmes effroyent Les Pouvres en la rue, et après eus aboyent, Où les Riches hardis, contantz et bien aisez. Par ce bestail japeur se voyent caressez : Pense donc à m'attaindre, ore que tu me hastes. Et d'un si maigre espoir tes jeunes ans apastes. »

EUe eust continué si, dès que j'eus tendu L'oreille à son discours, je n'eusse respondu :

« Ha ! nouvelle Megere I et digne que la tourbe

Des malheureux Espritz devant tes piez se courbe !

Tu hausses ta puissance et ne presches, sinon

Ou la ruse, ta guide, ou l'heur ton compagnon.

Infâme néanmoins, infâme en p>eu d'années.

Devançant en roideur leurs courses empannées.

Tu bouleverses tout, changeant et renversant

L'estat du tempz passé, voire du tempz presant !

Mais dy moy, tromperesse, est-il vray que tu puisses

PaUier dextrement les vertus et les vices

Avec un tel affront? ou si ton haut pouvoir

Est si ferme, si seur, et si louable à voir ?

D'où vient ton inconstance? et qui t'esmeut, farouche,

D'avoir le fiel au cœur et le miel dans la bouche?

Puis tu veux que je fonde une espérance en toy.

Comme si ton esclave ou serviteur j 'estoy !

Et m'invites aus heus où volontiers abordent

Cens qui, t'obeïssantz, laschement se débordent.

Comment pourrois-je bien te plaire et contanter ?

Je ne sçay point mentir, je ne sçay point flater;

Les noircissantz Corbeaus en Cygnes je ne change,

Et simulé ne fais d'un Astarot un Ange.

Et pour m'y façonner, ce néanmoins, tu veus

Qu'à la suite des grandz je t'empoigne aus cheveus,

Et, pour m 'accommoder à ces humeurs estranges.

Tourne (flateur nouveau !) les blâmes en louanges !

6o JEAN DE LA JESS/^E

» Qui n'a veii, qui n'a sceu que tel vivoit icy

Caressé de son Prince et libre de soucy,

Pour estre doucement nourry dessous ton celle.

Comme si ta faveur demeuroit étemelle,

Qui, maintenant sousmis à tes mutations,

Est tout circuy de seings, de maus, d'afflictions?

Qui, plein d'extrême ennuy, void régner en sa place

Tel qui, n'estant recous de ton ire et fallace.

Sera tost culbuté, pour y laisser aprez

Un autre qui, tombant, le doit suyvre de prc-/. ?

Vrayment, puis quelque tempz, je t'avoy bien cognue,

Mais c'estoit seulement par ombrage et par nue;

Ore je te remarque, et, sous divers atours,

A la Court de noz Roys je te voy tous les jours,

Fraudant les moins rusez d'une apparence belle.

Avec ta jeune sœur, que Faveur on appelle.

IJi, vous avez grand'vogue, et. vous jouant du pié.

Donnez le croc en jambe au plus disgracié;

Ou, pour monstrer que vaut l'astuce et l'acortesse,

Eslevez un Thrason en honneur et hautesse.

Puis, sous un pront rapport ou quelque faus soupçon.

Vous le dépossédez, en la mesme façon

Qu'il chasse son voysin, imitant, de la sorte.

Un flot qui choque l'autre et qui, porté, l'emporte.

» Tu vis ainsi. Cruelle, et, grosse de courrous,

Nous troubles maintesfois sous un visage dous;

Ou, nous ensorcellant comme une Circe caute,

Abrutis nostre sens qui s'obstine en sa faute.

Et suit, voluptueux, un misérable train,

Comme un Coursier errant, sans maistre ni sans frain.

Tes dons immenses sont tout autant de rapines;

Parmy tes belles fleurs on ne trouve qu'espines,

Et ta voix de Seraine excite le danger.

Moins pHDur nous asservir que pour nous submerger.

« Certes, ces vieus Romains lourdement se trompèrent,

Qui, pour te révérer, idolâtres, fondèrent

Un Temple à ta grandeur. Je dy feinte grandeur,

Pour n'avoir onc en soy ni bonté ni rondeur !

Car si ceUuy qui veut s'avancer à ta suite

Au feu d'ambition n'a l'ame bien recuite;

S'il ne fait l'habOe homme, et fust-il un gros Veau;

S'il n'a mille desseingz, et n'eust-il de cerveau;

S'il ne desguise bien sa nature, empruntée

D'un vray Caméléon ou muable Prothée;

Si grave il ne se morgue et ne sçait point piafer.

Il ne peut à mercy ta poitrine eschaufer.

Suyve donc qui voudra ton dol et ta hantise,

J'ayme mieus racoster la Pouvreté soubmise :

La Pouvreté ressemble au pays d'Ulyssez,

Rude et bon toutesfois, et les biens amassez

Sont d'escharse nature et de pénible garde.

Et tel n'en use point qui pour autruy les garde.

Et l'or, avec son cœur, sous la terre enfouyt.

Mais tant plus il possède et tant moins il jouyt !

Tesmoing ce sot Midas, que tant de fables vieilles

Ont accoustré si bien : teste digne d'oreilles,

Pourquoy, las ! n'apris-tu que le bien seulement

Gist en la suffisance et au contantement ?

» O que celluy me plaist, qui, chargé de mérites.

Librement refusa l'oôre des bons Samnites,

Et qui, d'eus honnoré, leurs honneurs desprisoit.

Lors que pour son souper des naveaus il cuisoit !

Périssent ces oustilz d'injustice et méchance.

Et contre leurs ouvriers puisse tourner la chance

Qui flate ces flateurs, bourrelle ces bourreaus,

Trahysse ces traisteurs, pipe ces pipereaus

Qu'on peut dire, à bon droit. Pestes, Chancres, Esponges,

Qui, pour sucer les grandz, les paissent de mensonges,

Et, doubles en ce siècle, ont leur vogue et saison.

Ore par decevance, ore par déraison :

Mais ce ne sont en fin que légères fumées, Ou petis feus mourantz, ou flames consumées.

> Pour les désarçonner tu les fais enhardir,

Et pour mieux à ton gré la Catastrophe ourdir,

Prez de forcenaison, loing de miséricorde,

De ta gauchere main leur files une corde :

Cerche donques ailleurs, cerche, fausse Erinnj'S,

Quelque Amy convoyteus de tes fards infinys.

De moy, je suis trop simple et de peu de presance

Pour concevoir si tost la moindre cognoissance

De tes afiections, qui se font remarquer

De ceus que tu reçois ou daignes pratiquer;

Joint que pour descouvrir ton cœur et ta pensée,

Il me faudroit les yeus d'un Argus ou Lyncée,

Les bras d'un Briaré pour rompre ton effort.

Et l'heur d'un brave Alcid' pour estre le plus fort. »

Je la tançois ainsi, détestant sa cautelle,

Et lors, pour s'excuser : « Je voy bien (me dit elle)

Que je chante au sourdautz, et qu'un Zéphyr dispos

Comme fueUles en l'air espand mes vains propos !

Je ne te nie pas que si quelcun m'outrage.

Je ne change parfois de front et de courage.

Et que l'horreur qu'il a ne luy tempeste alors

Le cerveau dans la teste et l'ame dans le corps;

Toutesfois, si tu veus m'embrasser et me suivre.

En heu de te morfondre ainsi dessus un Livre,

Comme ceux qui, chetifz ! ne peuvent marier

La chevance au mérite et la pompe au Laurier,

Je te feray chérir, je te feray pajoistre.

Et, par moy, ton labeur ne cessera d'accroistre.

» Ne veuUle donc croupir à l'exemple de ceus

Qui, n'ayant soing de moy, ne bougent de chez eus.

Prisonniers acasez, qui tres-contantz se tiennent.

Ou pensent qu'en dormant les rentes leur aviennent !

Ne ressemble non plus à ces folz Escrivantz

Qui, dans leur Chambre enclos, sont plus mortz que vivant/

Et ne t'arreste point à la sagesse sotte

D'un songe-creus Platon, ou bavard Aristotte :

La plus seure science est de ne rien sçavoir,

Si ce n'est l'art subtil d'en prendre et d'en avoir.

Ce sont les vrays moyens qu'à chascun je propose,

La sente que je fraye, et la métamorphose

Dont parfois je transforme en nobles et bragardz

Cens qui n'aguere estoyent simples gueus ou pendardz.

Pource, si tu m'en crois, aye soigneuse cure

D'aUier ton Phœbus avec le fin Mercure,

Sans qui voz doctes Sœurs, et leur frère Apollon,

Sont volontiers en proye à ce Monstre félon

Qu'on nonmie Pouvreté, seul fléau des galandz hommes,

Et triste espouvantail de la terre où nous sommes :

Haste donc ton pourchas et deviens mon Amant,

Haste toy si tu veus, pour jouer seurement !

L'heure, le jour, le tempz, s'en va, s'enfuit, s'envolle :

Et moy je te délaisse, avecques ma parolle. »

A tant se teust Fortune, et, comme un rouge esclair, Tost nay, tost amorti, je la vy perdre en l'air.

( D i scours Poétiques , 1583.)

Ce poète-soldat, sieur de l'Espine-Fontenay, qui finit prieur de l'Enfourchure, retraite prédestinée pour un cavalier, naquit, penset-on, vers 1550, en Champagne. On ignore le lieu de sa naissance et les origines de sa famille ; on ne sait de sa vie que ce qu'il nous en apprend dans ses œu\Tes, la biographie que Colletet lui avait consacrée ayant été détruite en 1871, lors de l'incendie du Louvre. D'abord homme du monde, il en suivit les maximes et les usages, dit le bon Abbé Goujet, puis il porta les armes et parcourut une partie de l'Europe, faisant l'amour à la française, et toujours quelque peu déçu.

J'ay veu dans lu froide AUemaigne Celles qui font honneur au Rhin, Et celles que le Tybre baigne, L'Ame, le Pô et le Thesin.

Elles font toutes les doucettes, Et puis, changent comme derant :

Car ce sont belles girouettes Qui se tournent contre le vent.

J'ay toute la France suivie, J'ay fait l'amour en mille lieux :

Je ne sçaurois dire en ma vie Où je me suis trouve' le mieux.

Le poète montre par une douzaine d'Entrées, de Ballets et de Mascarades, composés pour le divertissement de la Cour, qu'il avait accès auprès des Grands et qu'il en était choyé. Même il présenta des Stances à la Reine, à Chenonceaux, qui se trouvent dans ses œuvres. Enfin, las du hamois de Mars et des pompes mondaines, n embrassa l'état ecclésiastique et obtint le Prieuré de

Conde, près de Chaumont-en-Bassigny, et celui de l'Enfourcheure, dans le diocèse de Sens. Il mourut, probablement à Conde, en 1611. Son ami, le sieur de La Forest, s'occupa de réunir la plus grande partie de ses poésie'i, en commençant décemment par les Premières Œuvres chrétiennes. Mais il ne put recouvrer les tragédies d'Asarcé, d'Hercule mourant, traduite de Sénèque, de Jephté, prise du latin de Buchanan, que cite Beauchamps dans ses Recherches, non plus que ses Discours de la Chasse, et plusieurs autres belles Œuvres, comme l'écrit son pieux éditeior. Outre le sieur de La Forest du Plessis, Le Digne avait encore pour amis le peintre Du Monstier, qui avait fait le portrait de sa maîtresse; le charmant poète Gnies Diirant de la Bergerie, Louis de la Rochefoucaud, comte de Randan, l'abbé de Saint- Florent, Chanoine de l'Église de Paris et prieur d'Argenteuil, Villeloin, Grand-Maître de la Chapelle du Roi, et Béroalde de Verville, l'auteur du Moyen de Parvenir, auquel 11 dédia plusieurs pièces, entre autres le Discours satyrique de ceux qui escrivent d'amour, en tête des Souspirs amoureux du plaisant auteur. Une vingtaine d'autres amis, parmi lesquels se rencontre derechef Béroalde de Verville, ont écrit des poésies liminaires pour les Premières Œuvres chrétiennes.

Le Digne n'a montré ses dispositions pour la Satire qu'en ce Discours assez bien venu, dans une pièce badine intitulée le Tombeau de Sibilot et dans ime ode Contre un Jaloux, publiée dans le Labyrinthe de Récréation, Liv. I, 1602. On trouve maintes pièces légères des Fleurettes dans ce recueil, et dans celui du Labyrinthe d'Amour, 1602. Le Discours est directement inspiré delà célèbre satire de Du Bellay Contre les Pétrarquistes, et c'est d'ailleurs aux derniers pétrarqmstes que l'auteur s'adresse avec aisance et naturel. Il met en bonne place Nicolas Le Digne parmi nos satiriques, et déjà l'on y pressent le metteur au point, le maître du genre, Mathurin Régnier.

Bibliographie. — Le tombeau du hault et puissant seigneur Jean Lois de la Roche Foucault, Comte de Randan, etc., Paris, 1590, 1600, réimpr. en 1844, à Clermont-Ferrand; — Recueil des premières œuvres chrestiennes de N. Le Digne, sieur de l'Espine-Fon- TENAY, R'assemblées par A. de La Forest, sieur du Plessis, Paris, 1600; — Les Fleurettes du premier meslange, R'assemblées par A. DE LA Forest, Paris, 1601; — Description (en vers) du médaillain d'or antique d'Alexandre le Grand, présenté au Roy, pris du latin du sieur de Rimon; Paris, 1601; — Le Prélude des Cantiques de la Bible, en forme de Paraphraze, par N. Le Digne, SIEUR DE Conde et de l'Enfourcheure, Paris, 1605; — La couronne de la Vierge Marie, s. 1., 16 10; — La Magdelene et autres petites œuvres de N. L. D., sieur de Conde, s. 1., 1610; — Stances sur la mort de Henry le Grand, faict le Samedy 15 mars 1610, s. 1.

n. d.; — Rec. de Divers, poés. sur le Tresfas de Henry le Grand, 1611, p. 27-29 (même pièce); — Méditation sur le Psaulme 79, Qui régis Israël intende, etc. et traduicte en latin vers pour vers par J. A. D. D. S. (Jean Arnould, doyen de Sens), Sens, 1614, m-8; — Quatrains des Sieurs de /'Espine-Fontenay el de Vasteville, trad. en vers latins, avec d'autres pièces, Genève, 1619. — Enfin, outre la satire placée en tête des Soupirs Amoureux de Verville, d'autres pièces liminaires se retrouvent dans les œuvres de ce dernier : Les Appréhensions spirituelles (et les poèmes des Cognoissances nécessaires, et des Recherches de la pierre philosophale) , 1583; L'idée de la République (et le Dialogue de la Vertu), 1584; Le tableau des riches inventions... du songe de Poiiphile, 1600; Le Voyage des princes fortunez, 1610. La Méditation 50. Stabat Mater, extraite des Œuvres chrestiennes, est réimprimée dans l'ouvrage suivant : Un sonnet italien peu connu ; quatre traductions du Stabat mater au xvi« siècle, par Hugues Vaganay (extr. de la Revue des Bibliothèques), Paris. Champion, 191 1.

A CONSULTER. — GoujET, Bibl. franc. XIV, 140. — Beauchamp, Rech. sur les Théâtres; t. I, 476. — Nicolas Bourbon, Poëm. expos., p. 175. — VioLLET-LE-Duc, Bibl. poû., t. I, 362; — Hist. de la Satire en France, éd. Régnier, 1822; — Catalogue Soleinne. — TricoTEL, Variétés Bibliographiques, Paris, 1863. — Fréd. Lachèvre, Bibl. des rec. Collect. de poésies du xvi«; — Bibl. des rec. collect. du xvii^; — Rec. collect. Libres et Satyr.

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