‹ Les satiresChapitre 12 sur 15 · DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

DE MONTAUSIER

Cette lettre est une espèce de satyre, où Tautheur dit qu'on ne peut rien écrire qui soit nouveau, toutes sortes de matières étant épuisées; qu'il n'y a que le tour que l'on donne aux pensées qui les fait paroître nouvelles; que tous les poètes sont de grands voleurs, et que la manière des anciens satyriques qui nommoient les gens ne^doit point estre imitée.

MONTAUSIER^ deqnirame et si grande et si belle Eut toujours la vertu pour compagne fidelle^ Pouvois-je à ces discours choisir un protecteur Qui prist plus chaudement le party de Fautheur Contre les traits jaloux que lance la critique. Dont presque tout le monde en ce siècle se picque ? J^en veuXy comme tu vois^ à ce débordement De vices éclatans qui régnent hautement, Et dont Vauthorité par tout est reconniie

Comme si d\m edit elle étoiî soutenue.

Aujourd'huy que de gens hurlent avec les loups! On mesure le sage à la règle des fous. Un cœur comme le tien^ nourry dans la droiture^ En a de la douleur^ en gémit, en murmure. Loin donc de me blâmer^ tu me sçauras bon gré De m^estre en ces discours hardiment déclaré Contre une mer d'abus^ dont trop de sages testes Vont témérairement essuyer les tempestes.

Mais quelqu^un me dira : « Dequoy favises-tu^ Toy dont le nom obscur est à peine connu i^ Dans ces vers qu^au public ta foible Muse expose^ Parle, présumes-tu nous dire quelque chose Qu'Horace, Juvenal, Perse, n'ayent point écrit, Et qu'après eux Régnier et Boisleau n'ayent pas dit f De ces rimeurs françois, dont les nobles pensées Dans l'esprit d'Apollon semblent estre puisées, Esperes-tu pouvoir atteindre aux traits divins, Ou bien les imiter en leurs heureux larcins? »

Je ne suis pas si vain, je sçay mieux me connoltre ; L'écolier ne doit point s'égaler à son maître. Je ne prens pas si haut ny mon ton ny mon vol; Mais l'oiseau qui n'a pas la voix d'un rossignol Se taira-t-il toujours, et la douce fauvette. Qui cède à ses fredons, sera-t-elle muette.^ On me peut dire encor que mes discours moraux. Qui battent seulement les vices généraux,

LETTRE AU DUC DE MONTAUSIER Ij

Faute de ce sel noir dont la pointe est amere^ Sembleront ennuyeux^ n^ auront pas dequoy plaire; Que la satyre est fade, à moins que d'y marquer Sans nul déguisement ceux qu^on veut attaquer. Mais, Duc y n^ est-il pas vray qu^elle passe pour crime Lorsque du nom des gens Uautheur enfle sa rime ? Imiter en ce point le mordant Juvenal, Quelque bien qu^on écrive, on écrit toujours mal. Il en coûta Vexil à cet auîheur illustre, Relégué vers le Nil en son seizième lustre, Pour avoir dans ses vers fâché Domitien En vomissant du fiel contre un comédien.

J'en pourrois nommer vingt sur la foy de F Histoire, Punis avec rigueur de leur satyre noire, Qjie de F Aréopage étoit sage Uedit Qui sous peine bien dure aux poètes défendit De jamais employer dans un vers satyrique Le nom d'aucun sujet de cette Republique, En user autrement montre un barbare cœur, De qui le noir chagrin va jusqu'à la fureur. Il faut estre plus doux, et retenir sa bile. Qui raille doit railler d'une façon civile.

Quand un poète n^a pas tout-à-fait répondu A ce que de sa Muse on avoit attendu. Le faut-il étrangler? A quel droit en médire? On a beau se piquer de l'art de bien écrire, Les rimeurs délicats et les plus raffinez

Des censeurs ont senîy les traits empoisonnez.

Je nUn excepte pas ces gens vains qui^ sans titres , Des ouvrages d'autruy se sont faits les arbitres^ Et qui dans leur cabale ont un si grand crédit Qu^à ce qu'Us ont jugé la cabale applaudit. Seuls Us ont le bon goùt^ si Von veut les en croire; Le sublime aujourd'hui leur doit toute sa gloire, Ety si vous n'estes point couché sur leur état, Fusslez-vous un Brebeuf, votre vers semble plat.

Après tout, sage Duc, Il est bien difficile De joindre heureusement V agréable à l'utile, Et de rendre des vers doux et majestueux. Que de galimatias se trouve aux plus pompeux! Combien de traits hardis, à force de figure, Font souvent que des vers la lumière est obscure ; Qu'il faut lire, relire, afin de pénétrer Le vray sens de Fautheur où l'on ne peut entrer? Beaucoup sont entestez de ces fortes manières. Et passent, s'il le faut, les semaines entières A mettre seulement quatre vers en ragoût : C'est ce que ces autheurs appellent le bon goût.

Mais qui peut se vanter, tant modernes qu'antiques, De n'avoir point bronché dans des vers magnifiques ? On veut dans les plus beaux, outre la majesté. Et de l'Invention et de la nouveauté.

C'est ce que rarement on voU dans les ouvrages. Nos chantres d'aujourd'hiiy plllcntceux des vieux âges,

Et qui leur parleroiî de restitution Les jetterait bien-tôt dans la confusion, Comme y fut autrefois la corneille volleuse Dont leur sert de leçon la fable ingénieuse. Ah! si sur le Parnasse on pendoit les Volleurs, Qiie Von verrait en l'air de squelettes d'autheurs! MoNTAUSiER, c^ est en vain qu'on creuse sa cervelle Pour en faire couler quelque source nouvelle, Et, s'il faut que toujours sur un dessein nouveau Roulle vôtre sujet pour estre trouvé beau, Il ne faut plus rimer, puisque nos jeunes plumes Tirent leurs plus beaux traits des anciens volumes. Le plus vaste sujet, dans sa fécondité, Fait de l'invention voir la stérilité.

Combien voit-on d'autheurs dire la même chose, Et repeter en vers ce qui s'est dit en prose! L'art ne va pas plus loin, mais il a ses détours. A la même pensée on donne divers tours. Chacun selon le feu qui pousse son génie; Ainsi l'invention se peut dire infinie.

Et, variant toujours quelque chose aux vieux traits. Le noble art de rimer ne s'épuise jamais. Si je le possédais de la haute manière. De ces chantres fameux que sur Pinde on révère, Et dont les divins chants roullent sur ces grands tons Qu'apprennent les neuf Sœur s et leur s chers nourrissons, Sur ta rare valeur, sur ta vertu sublime.

Sur mille autres talents qui facquierrent l'estime De Louis, dont le nom remplit tout runivers, Je sçaurois épuiser la source des beaux vers. Mais plaire à ce héros si digne qu'on V admire, DuCy c^est un digne éloge, et même c^esî tout dire.

Elle est contre l'ambition, contre l'avidité des richesses et contre la volupté. L'autheur fait voir qu'elles ne peuvent rendre l'homme content, luy laissant toujours le cœur vuide et ne servant qu'à luy faire commettre des crimes et des injustices.

JusQ^u'iCY de V amour 'fay chanté les tendresses Dans mille vers badins à de jeunes maîtresses; Mais ma Muse aujourd'huy prend d'autres sentimens Qui s^ accorderont mieux avec mes cheveux blancs. Il est temps de quitter r esprit de bagatelle^ A des vers sérieux la Satyre m'appellCy Non pour mordre les gens^ mais pour les corriger Des vices ou souvent on les voit s^engager.

Homme y dans ce discours qu^ aujourd'huy je faddresse^ Je veux de ton esprit te marquer la foiblesse Dans ton ambition, dans cette horrible faim De Vor qui, te charmant^ te dévore le sein; Dans cette folle ardeur qui te pousse et t'anime

l8 SATYRE I

A r amour des plaisirs qui ne sont point sans crime ;

Dans ces projets enfin l'un sur l'autre entassez^

Sur quoy jamais ton cœur ne fa dit : « Cest assez, »

Homme trop plein de toy, ta misère est extresme D'employer tous tes soins à te tromper toy-mesme! Incertain du moment de ton arrest de mort, Tu prétens Rétablir le maître de ton sort. Tu fondes tes desseins sur ta fausse prudence, Comme si V avenir estoit sous ta puissance, Et, sans jamais borner ton cœur ambitieux , Tu veux que Von te place au rang des demi-dieux. Si le Ciel, te tirant de la masse commune, T' élevé dans V éclat d'une haute fortune, Encore qu'à luy seul tu doives ta grandeur, Tu dis que ton mérite en a fait la splendeur. Plus ton pouvoir s' accroist, plus ton bon-heur augmente, Plus aussi ton orgiieil te rend Vame insolente; Et, sans jctter les yeux sur ton estre mortel, Tu voudrois f élever à toy-mesme un autel!

Mais tu verras bien-tost ta gloire évanoiiie ; La Parque, en séparant le fil où tient ta vie. Détruira ce beau plan des desseins que tu fais, Et le tombeau sera ton temple et ton palais.

Je parle à vous, héros de qui Vame est si fiere : Que serez-vous un jour? Un amas de poussière. C'est ce qui restera des titres fastueux Qui donnoient de V éclat à vos noms si fameux.

Meslcz cendre royale avec cendre rustique^ Y distinguer ez-vous quelque marque héroïque ? Non, le débris du corps du misérable Irus Est pareil à celuy du corps du grand Cyrus. De vos poètes flatteurs les rimes empoullées. Ces marbres ciselez, ces riches mausolées ^ Ce pompeux appareil, ces ornemens divers Dont Von pare un cadavre en Vimmolant aux vers, Feront chez nos neveux vivre vôtre mémoire; Mais que gagner ez-vous à cette fausse gloire? Vos faits, si bien écrits par un historien, Sont pour les curieux, et pour vous ne sont rien.

Ce héros y dira-t-on, fut V honneur de son âge ; H eut de la valeur y il fut craint, il fut sage, Toujours il vint à bout de ce qu'il résolut; Sa gloire cependant a pour tout fruit : « //////. » Il fut! Mais que fut-il? Une argile vivante Pour un temps assez court, et chaque jour mourante, Des maux les plus aigus le pitoyable objet. De Vinconstance enfin le malheureux jouet.

Dites-moy si l'Histoire a ranimé les cendres De ces fameux Césars, de ces grands Alexandres, Et si, depuis le jour que la Parque les tient, De leurs arcs triomphaux leur esprit se souvient? Depuis que leur corps froid sous le marbre repose, Goutent-ils le plaisir de leur apothéose? Par elle ils préîendoient la Parque deffier,

Et cependant ils n^ont qu'une vie en papier.

Ne vous flatez donc point, vous que la gloire appelle : Vous n'aurez qu'à leur mode une vie immortelle. Au moment qu'un héros cesse de voir le jour y C'est en vain qu'on le loue, à l'éloge il est sourd. Les termes si fleuris des oraisons funèbres Ne se font point entendre au pais des ténèbres.

La folle vision dont l'on s'est entestè D'attendre des mortels son immortalité!

Qu'il faut y pour s'en flatter, avoir l'ame payenne! On ne peut l'espérer que d'une mort chrétienne. Mais elle n'est pas trop de vôtre goût, puissans. Dont les plaisirs en foulle occupent tous les sens. Que la fureur de l'or si vivement enflamme, Et dont l'ambition occupe toute l'ame.

Que vous estes à plaindre avec tous vos plaisirs. Qui ne sçauroient remplir vos trop vastes désirs! Vous employez en vain et l'or et l'artifice Pour faire qu'à souhait vôtre cœur s'en remplisse : Il seroit vuide encor, quand de tout l'univers Vous auriez assemblé tous les plaisirs divers. Ce cœur trop altéré sans fruit les sollicite, Pour sa capacité leur bande est trop petite, Et tel dont il faisoit son suprême bon-heur Souvent a moins duré que la plus tendre fleur.

Mais vous qui de désirs sentez vos âmes pleines, Ne comptez-vous pour rien les chagrins et les peines

Dont VOUS payez si cher vos plaisirs criminels^ Que malgré leur douceur ils deviennent cruels ! Combien^ pour en jouir y faites-vous d'injustices ! D'un vice vous passez presque par tous les vices. Ah! pour vous contenter que ne faites-vous pas? Violences^ poisons^ lâches assassinats.

De ces honteux plaisirs sont la suite funeste. Mais y hommes sensuels, qu'est-ce qui vous en reste ? Des regrets éternels, et de cuisans remords, Qui passent en douleur les plus cruelles morts. Bien que l'on vous dérobe à ce juste supplice Dont il falloit punir vôtre noire malice. Et qu'un juge gagné vous sauve injustement^ Vous vous rendez vous-mesme un autre jugement; Cest des grands scélérats la première vengeance Dont le Ciel irrité punit leur insolence Beaucoup plus rudement que sur les échaffauds. Puisqu'ils ont dans le sein mille cruels bourreaux.

Parlez, vous de qui l'or est le dieu véritable^ Vous, dis-je, dont le cœur en est insatiable^ Eh! n'en avez-vous pas plus qu'il ne vous en faut Pour porter vôtre luxe au degré le plus haut? L'abondance est chez vous, vos palais magnifiques N'ont-ils pas épuisé les plus riches boutiques? Meubles, lambris, plat-fonds, tout y charme les yeux; Vos cabinets ornez de vases précieux, Vos jardins enchantez y votre horrible dépense y

Accusent hautement vôtre trop d'opulence.

Enfin vous avez tout, et tout vous manque encor.

En vain donc, mal-heureux, amassez-vous tant d^or,

Quoy! prolonger a-t-il le cours de vos années?

Quoy! pourrez-vous tenir les heures enchaînées,

Qui, marchant sans retour, d'un pas précipité.

Vous disent tous les jours : a Avare, homme enchanté,

Dessille-toy les yeux, voy nôtre diligence;

Nôtre rapidité marque ta décadence.

L'affreuse mort nous suit, se réglant sur nos pas,

Et frappe de sa faulx quand on n'y pense pas.

Elle n'a nuls égards, elle est inexorable ;

Quand elle est impréveiie, elle est épouvenîable!

Penses-y, pauvre fou, songe à t'y préparer,

Et que ta soif de For te laisse respirer.

Borne de tes désirs la vaine inquiétude.

Ta goutte avec cet or devient-elle moins rude?

Dors-tu de meilleur somme, et plus tranquillement?

Si ta bouche le dit, ton cœur sçait qu'elle ment.

Mais, heures, taisez-vous, quoy que vous puissiez dire, Uor sur l'avare cœur s' est acquis trop d'empire, Son mal est incurable, il n'en veut point guérir ; Mesme en le guérissant on le feroit mourir. Cet enfant du soleil, malgré sa tyrannie. Est pour ce mal-heureux le charme de la vie.

Amasse, homme altéré, sois plus riche qu'un roy. Tout cet or amassé ne sera pas pour toy;

SATYRK I 2}

Au fort de la fureur de tes désirs avides, La Mort en un moment t'en rendra les mains vuideSy Et, lors qu'il te faudra succomber sous ses traits, Que d'inutiles pleurs, et que de vains regrets! Un linge sur ton corps sera tout l'équipage Qu'on te préparera pour l'éternel voyage.

Mais vous, ambitieux, esprits toujours rongez, Entre mille desseins vainement partagez.

Et dont le faste aspire aux digniîez sublimes, Que pour y parvenir vous commettez de crimes! Les orgueilleux projets de votre ambition Appellent au secours dissimulation.

Bassesse, cruauté, trahison, injustice, Et vôtre cœur se rend leur malheureux complice. Mais qui court aux honneurs aux dépens de l'honneur N'en eût jamais un grain de bien vray dans le cœur.

P' ailleurs, si le succès répond à votre attente, Dites-moy si vôtre ame est pleinement contente. tt Oiiy y), me répondez-vous. Pourquoy dans vôtre sein Roullez-vous donc toujours quelque nouveau dessein?

Non, vôtre vanité n'est jamais satisfaite. Plus on a de grandeur, et plus on en souhaite; L'ambition du cœur ne se peut mesurer:

Tient-il ce qu'on l'a vu si long-temps désirer i" Comme s'il n'avoit rien, il est toujours en queste; Cette ambition croît, et jamais ne s'arreste.

Chacun cherche à son sort toujours nouvel éclat ;

Vahhé le mieux rempli veut devenir prélat; Le prélat au chapeau, tout plein d'ardeur, aspire; Le marquis, au duché ; V électeur, à l'Empire, Et, tant Fambition met Fesprit à Venvers, Le plus puissant monarque aspire à l'univers. U ambitieux enfin, trop plein de son mérite, Croit toujours sa grandeur encore trop petite. Et ses vastes désirs sans bornes, sans milieu, Seroient vuides encor quand il deviendr oit dieu. Mais, malgré sa grandeur, la fortune s'en jolie; Souvent elle Féleve au plus haut de sa roiïe, Afin de faire voir qu'elle l'y fit monter Pour avoir le plaisir de le précipiter.

Tu l'adores pourtant, cette aveugle infidelle, Cœur toutpestry d'orgueil, cœur plus aveugle qu'elle; Et, malgré la raison et ses sages discours, A sa divinité tu consacres tes jours !

Eh bien, crois en grandeur, ta gloire rassasie ; Détrône, si tu peux, les maîtres de l'Asie; Va jusqu'où peut aller le plus ambitieux; Fais'toy de ton vivant mettre au nombre des dieux : Il faudra, malgré toy, qu'à la mort tu te rendes. Et qu'en simple mortel sans honneurs tu descendes Dans le triste tombeau qu'elle t'a destiné. Penses-y, si tu veux, l'arrest en est donné. »

Elle est contre beaucoup de défauts et de vices en gênerai; et, par les portraits d'un médisant de profession et celuy d'une dame déterminée à faire toujours Tamour, Tautheur fait voir que Ton ne se corrige guère des vices d'habitude.

N'arresterez-vous point vôtre langue insolente^ A Vahhé Gandolin disoit un jour Orante : Elle fait que chacun vous hait dans le quartier, — Non, luy répondit-il^ faites vôtre métier; Pour mojy je fais le mien; médire est mon caprice y Ce que j'estime plus qu'un riche bénéfice. Contentez vos amours avec vôtre hlondin^ Je veux parler de tout et faire le badin. Vous dites que je porte une langue impudente; Mais toutes ces chansons que dans Paris on chante Sur vous, sur Béatrix, sur Lise, sur Iris, Font bien mieux vos portraits que tout ce que je dis: Elles en disent plus que je n'en sçaurois dire, Quand j'employerois un an tout entier à médire.

Eh! poarquoy se fâcher ^ soit que ron mette en chant ^intrigue de la dame avecqiie le galant. Soit que dans l'entretien on la débite en prose i^ La prose ny les vers ne font rien à la chose. Que le bruit s'en répande^ ou qu'il soit étouffé. Le pauvre époux n'en est ny plus ny moins coiffé; Il ne laisse pas d'estre une honneste personne. Et l'épouse n'en est ny plus ny moins friponne. VouleZ'VOus empescher qu'on ne parle de vouSy Belles? Ne fraudez point les droits de vos époux; Soyez femmes de bien, les langues seront sages y Et Von ne verra plus de médisans ouvrages; Dés que les bonnes mœurs on ressuscitera, On ne médira plus, la Satyre mourra.

Mais y dans mille sujets défaire une satyre y Ah! qu'il est mal aisé de s' empescher d'écrire!

Si j'avois ce îalenty sur les vices du temps Je vomirois des vers pleins de fiel et mordans. On y verroit des mœurs une vive peinture Que je sçaurois sans fard tirer d'après nature ; Et, déclamant ainsi contre tous les abuSy Je suis seur qu'au public mes rimes plairoient plus Que beaucoup de sermons, tous remplis d'éloquence. Des orateurs sacrez qu'admire nôtre France.

La Satyre elle-même est un prédicateur Dont jamais le discours ne doit estre flatteur. Encor qu'à quelques-uns elle échauffe la bilcy

// luy faut donner cours parce qu'elle est utile. Qui se fâche d'y voir ce qu'il fait hardiment y Et dont il doit rougir ^ se fâche injustement. Mais, me répondrez-vous, les plus forts satyriques Jamais n'ont pu guérir les maux des republiques ; Nommez-m'en une seule où, malgré tant de loix Faites si sagement, avecque tant de poids , Chacun ne suive pas l'attrait qui le domine, A-t'On pu dans pas une étouffer la rapine? Parcourez bien l'histoire, et, dans tous les États, Vous trouverez toiïjours les mesmes scélérats, Des juges corrompus, d'incontinens pontifes, Et de hardis volleurs armez de longues griffes, Qui ravissent le bien des gens indeffendus, Sans que l'on en ait vu que fort peu de pendus. Mais les plus gros larrons, bien garnis de finance, En^appointant le juge, esquivent la potence.

Pouvoit-on mieux dauber les gens qui riment mal Qu'a fait l'imitateur du fameux JuvenaU Cependant, en dépit de ses fines satyres, Nous voyons tous les jours des vers encore pires Que ceux de tant d'autheurs que sa Muse a bernez. Combien de madrigaux, de sonnets mal tournez. De contes ennuyeux, de rondeaux pitoyables. De ballades sans sel et d'odes misérables. De réduit en réduit courent effrontément! Qu'il en est en nos jours un grand débordement!

Mais de le réprimer personne n'est capabley Des poètes la fureur fut toujours indomptable. D'ailleurs, on a tout dit; ainsi de ces discours La prudence voudroit qu'on arrétasî le cours. On hait trop la redite^ elle ennuyé^ elle lasse; La seule nouveauté fait l'attrait du Parnasse.

— Mais le siècle fournit tant de sujets divers. Dont un poète mordant pourroit faire des vers ! — Orante, croyez-moy, la fureur de sa verve Attireroit bien-tost le secours de Minerve; Ses satyres seroient un fidèle miroir Où sans trop se chercher chacun se pourroit voir, Et, malgré qu'il en eust, sçauroit se reconnoître Tel qu'il est en effet, non tel qu'il veut paroïtre.

Un asne, travesty sous la peau d'un lion. Un jour sortit du bois pour saisir un mouton. Et, pour mieux imiter le lion en colère. Fit effort pour rugir, mais il se mit à braire. Tout le monde n'est pas toujours ce qu'il paroist; Mais, malgré l'artifice, on n'est que ce qu'on est. Parmy ces gens tout d'or dont le désir avide S'est vu si'tost remply par un bon-heur rapide, Dont le luxe effroyable et le faste arrogant Sont toujours soutenus d'un air fier et morgant. Que de faquins masquez d'une fausse noblesse Ne se souviennent plus quelle fut leur bassesse! Mais en vain ces veaux d'or marchent en orgueilleux,

Ils sont ce qu'ils étoienî lors qu'ils étaient des gueux. Ils ont beau se targuer de leur haute opulence^ La fortune jamais ne change la naissance; Ils ont beau s'allier à d'illustres maisons Et charger de quartiers leurs nouveaux écussons, Malgré les gros presens d'une fortune heureuse^ Ils se sentent toujours de leur race poudreuse. De quelque beau harnois qu'un cheval soit paré ^ Il est toujours cheval^ malgré le mords doré.

Un de ces beaux messieurs, fils d'un vendeur de sarge. Après qu'il se fut fait la conscience large ^ Et marchant sur les pas des plus riches traittans. Devint un gros monsieur, mais en fort peu de temps, [Les gens vulgairement appeliez gens d'affaires Sçavent de l'interest les plus secrets mystères. ) Il ne luy manquait plus qu'un peu de qualité, Sur une vieille tige il fut bien-tost enté {Avec l'or on fait tout). Ses armes on prépare, Et vous allez entendre une chose assez rare.

L'enseigne de son père étoit un lyon verd ; Aussi'tost l'écusson d'argent se vit couvert. Un lyon de sinople ensuite l'on applique Sur ce champ argenté, mais lyon magnifique. Mais lyon lampassé, rampant, ongle, gueulé. Ce qui sentait beaucoup son noble signalé. Ensuite il prit le nom d'une maison illustre. Et par là prétendit mettre la sienne en lustre.

Certain marquis en eut un millier de loiiis,

Marquis de qui les biens s'étoient évanouis^

Noble^ mais qui devait jusques à sa chemise,

Ety pour trancher le mot^ gueux comme un rai d^ église.

Jamais homme ne fut ny plus fat ny plus vain

Que (déguisons son nom) ce monsieur le Villain^

Tellement entesté de sa race nouvelle

Qu^il croit que sa noblesse est antique et réelle,

— Eh bien! que dites-vous de ce gros financier? Il mérite luy seul un discours tout entier.

— MaiSy Orante^ le monde est un vaste théâtre Oà chacun fait son rôle en superbe idolâtre^ Puisque chacun s^ adore, et croit que ce qu'il fait Est tout ce qui se peut faire de plus parfait,

A sa mode chacun aime ses bagatelles.

Moy je mets mon plaisir à courir les riielles, Comme font les abbez à courir Uévesché, Croyant qu'il leur est hoc parce quils ont presché. Il se débite là cent intrigues secrettes, On y sçait assortir les galans, les coquettes ; Là je voy ces blondins qui se vantent souvent, Mais dont le feu follet n'est payé que de vent. fy voy ces étourdis qui veulent que l'on croye Qu'ils sont favorisez, qu'ils nagent dans la joye, De leur félicité marquant l'heure et le jour Mesme avant que d'avoir déclaré leur amour; Là je voy quantité de Cadets Mascarilles,

Dont les corps ondoyans sont souples comme anguilles, Et qui prennent tout l'air de ces fats si parfaits De qui Molière a fait les risibles portraits.

Là je me divertis de ces beaux politiques^ Enchantez^ affamez de nouvelles publiques^ Raisonneurs importuns en matière d'Estaty Et prests à réformer ministre et potentat.

Là je voy ces fâcheux^ dont jamais on n'approche Qu'ils ne fassent sortir le rôle de leur poche. Et qui dedans l'oreille^ en dépit qu'on en ait, D'un ton majestueux vous fichent un sonnet^ Un conte, un madrigal, une ode^ une ballade. Toujours admirateurs de leur ouvrage fade. Qui pourtant dans ces lieux trouvent des partisans. Tous gens de bel esprit, mais non pas de bon sens. Bon sens et bel esprit ne sont pas trop confrères: Vun s'attache au réel , l'autre aux pures chimères , Et, pour vouloir toujours penser trop finement. Dans le discours obscur il donne fréquemment.

Là je rencontre, enfin, de quoy toujours médire. Et je sçay ramasser milles choses pour rire, Par quoy, divertissant les autres à leur tour. Au monde curieux je sçay faire ma cour,

Orante, il en est peu dont l'oreille se lasse D'entendre le récit de tout ce qui se passe Dans les réduits badins du royaume coquet ; Mais ma langue jamais n'ajoute rien au fait,

Comme font ces pendards qui, par malice noire. De mille faiisseîez vous brodent une histoire; Qui tournent tout en mal, jusqu^aux honnestetez Que font à leurs amans de civiles beautez ; Qui traittent une intrigue à peine commencée De galante amourette un peu trop avancée, Et vous plantent le bois sur le front d'un époux Qui n'a lieu, tout au plus, que d'estre un peu jaloux. Le monde est bien méchant! un pauvre amant soupire. Et la dame, qui craint que d'amour il n'expire, Luy fait un petit bien, sans blesser son honneur [Action charitable, et qui part d'un bon cœur). Bien loin de l'excuser, bien loin de la défendre. On la pille, on Vécorche, on en dit pis que pendre. Falloit'il la traitter ainsi cruellement, Pour avoir empesché le trépas d'un amante Mais [chose à remarquer!) la moins honneste femme Est celle qui toujours la première déclame.

Eh! que n\i-t-on point dit d'Amarante et de moy! Je n'en fais point le fin, j'ay langui sous sa loy, Elle eut pour mon amour beaucoup de complaisance; Mais, parce qu'elle étoit femme de conscience. Malgré tous mes soupirs et malgré tous mes pleurs. Elle ne m'a payé qu'en légères faveurs. Oùy, malgré mes transports et mes inquiétudes. Mon feu ne s'est nourry que d'amoureux préludes. Eh bien, Orante, eh bien, parlez de bonne foy :

Dans tout ce long détail n'auroit-on pas dequoy

Faire une ample satyre et la rendre agréable?

Cen seroit desja fait si j'en étois capable.

Si le Ciel m'east fait naître avec Fart de rimer ^

Sur ce sujet fécond j'aurois sçâ m' exprimer

D'une manière forte^ et j'ose dire heureuse^

Sur qu'on n'eust point îraitté ma muse d'ennuyeuse.

MaiSy mon esprit n'ayant nulle part aux douceurs

De ce discours réglé qu'on apprend des neuf Sœurs,

Et ni étant déclaré l'Atila des sottises.

En prose j'accommode et marquis et marquises;

Mais j'entens seulement les sottes et les sots.

Et j'ay F esprit content quand je dis ces bons mots

Qui roullent finement, que peu de gens attrappent,

Qu'à peine je retiens, qui malgré moy m'échappent.

Et qui ne plaisent pas au monde impertinent,

A qui d'un air malin je donne un coup de dent.

L'astre qui me conduit ce sentiment m'inspire.

Aussi c'est sans raison que Fon y trouve à dire.

Si je veux, dites-vous, la sagesse écouter, De mon astre je puis F ascendant surmonter. Je le veux; mais chacun se plaist dans sa folie, A trop d'austérité la sagesse nous lie. Le nombre est grand de ceux qui le pensent ainsi, Et vous qui me preschez, vous le pensez aussi. Vôtre cœur rebuta cette fâcheuse hôtesse Au moment qu'il ouvrit sa porte à la tendresse.

34 SATYRE lî

Sage et tendre à l'amour n'ont nulle affinité;

Ce qu'on dit au contraire est bien mal inventé;

On veut se contenter quand tout de bon Von aime ;

Mesme aimer autrement^ c^est se haïr soy-mesme;

Il n'est rien de si sot que ces beaux sentimens

En termes si fleuris couchez dans les romans.

N'aimer que pour aimer ^ sans fruit ^ sans espérance^

Tient du visionnaire et de l'extravagance^

Et ce que là-dessus la Précieuse dit^

Orante, part bien moins du cœur que die l'esprit.

Que je vous sçay bon gré de la franche manière

Dont vous faites l'amour^ sans estre façonniere!

Vous en estes loiiable^ et, dans la vérité.

Cela s'appelle avoir de la sincérité.

Mais qu'y gagner iez-vous quand vous feriez finesse?

En vain Amarillistrenclie de la Lucrèce,

Chacun sçait son intrigue, et que le beau Daphnis

D'une telle Vénus est le cher Adonis,

En vain contre l'amour Vhypocrite déclame.

En vain sous l'air de prude elle cache sa flame;

Aussi, pour m'expliquer sans nul déguisement.

Vôtre honneur et le sien pèsent également.

Pour revenir à moy, ma langue médisante

Suivra jusqu'au tombeau sa naturelle pente.

« Abbé, me dites-vous, quelqu'un se dejoiiera,

Et de vos gais propos vôtre dos pâtira.

C'est ce que tous les jours produit la médisance.

La médisance outrée outre la patience^

Et donne tant de force au premier mouvement

Que de prés la fureur suit le ressentiment!

Ne médisez donc plus. » Je le veux bien, Orante^

Pourveu que vous quittiez le rolle de galante^

Luy dit-ily renonçant pour jamais aux amours.

— Ah! luy dit-ellcy abbéy vous médirez toujours.

L'autheur y fait voir que la vie de la Cour n'est pas la plus heureuse; qu'il faut avoir une grande force d'esprit pour s'y gouverner en homme sage, et que la vertu y court de grands risques.

TU féîonneSy Daphnis, de me voir en province Relégué pour toujours ^ et renoncer à Prince, A faveur, à fortune, à tous emplois, à Cour, Choisissant pour retraitte un rustique séjour. De ton étonnement à mon tour je m'étonne : Car tu n'ignores pas le tourment que se donne Un homme ambitieux, yvre de la vapeur Dont la faveur enchante et flatte un foible cœur.

Que de tourSy de détours, de ruses, de souplesses, Que d'infidelitez, de fourbes, de bassesses, Il faut mettre en usage afin de V attirer, Au hazard de passer sa vie à Vesperer!

La Cour nUst-elle pas un royaume d'esclaves Qui volontairement se donnent des entraves^. Vair au matin pour eux est tranquille et serein^

Mais sombre vers le soir et de nuages plein. Est-ce un employ charmant que de piquer le coffre. Attendant chaque jour que l'occasion s'offre De faire vôtre cour durant quelque moment y Et de vous voir payé d'un regard seulement,^

Regarde, cher Daplinis, la cruelle torture Que depuis tant de mois Fabbé blondin endure Pour trouver les moyens d'estre un asne mitre. De tous cotez il queste un patron assuré; Il en change souvent, il donne à tout, il brigue, Et, pour y parvenir, il fer oit une ligue Avecque Lucifer, avecque Belzebut, Si c'étoit le seul biais d'arriver à son but. Mais il a beau briguer, on l'exclut à bon titre. En vain cet ignorant se flatte d'une mitre. Ce seroit seurement payer à trop haut prix Un docteur sans science et deux sermons appris. Ce fat ne sçaiî-il pas que ce qu'il sollicite Ne s'accorde jamais qu'aux hommes de mérite^ Aussi ne voit-on point aujourd'huy de prélat Dont le profond sçavoir ne rehausse l'éclat.

Voy le soin vigilant d'Acante l'intrépide. Qui, méprisant l acier et le plomb trop rapide, A le bras en écharpe et chemine en Vulcain. Combien le mal-heureux fait-il de pas en vain Pour obtenir du roy sa teste couronnée Sur trois cens pièces d'or par Varin burinée!

Considère à loisir inconstance des vents Qui font de tous cotez tourner les courtisans ; Leurs desseins, leurs projets^ sont fondez sur le sable : La Cour, mon cherDaphnis, n'eut jamais rien destable, Voy celuy-cy banny, cet autre rappelé; Voy celuy-cy qui tombe, et cet autre ébranlé; Voy F un que Von élevé, et Vautre qu^on abaisse; Pour entrer en faveur voy comment on s'empresse : Tu diras comme moy, vu ces soins infinis, Qu^avec moins de rigueur des volleurs sont punis Par les cruelles mains des bourreaux les plus rudes Que n'est le courtisan par ses inquiétudes.

La Cour est une mer où de gros tourbillons Fracassent les vaisseaux et les coulent à fonds. Sur le meilleur voilier le plus sage pilote Se perd où le vaisseau le pire de la flotte Se sauve^ dans le temps qu'on le croyoit perdu, Et dans le port se trouve heureusement rendu.

Tu dis, pourtant, qu'elle est le centre du beau monde, Qu'en plaisirs, qu'yen grandeur, qu'en richesse elle abonde. Et qu'on peut Uappeller un séjour enchanté. Dis plùtost le séjour de l'infidélité.

Où l'on voit peu de gens dont les talents insignes Les fassent honorer autant qu'ils en sont dignes, Où s'en trouvent beaucoup qui sont d'un si bas prix Qu'on pourroit assurer que le sort s'est mépris Quand il les a traitiez comme des gens d'élite,

N'éîoit que la faveur connoîî peu le mérite ;

Ou Ion vous îraiîîe enfin en homme du vieux temps

Si sur la probité roullent vos sentiments.

Là, le choix des heureux qu'on voit entrer en lice

Se trouve assez souvent U ouvrage du caprice ;

Lày vous voyez placer dans un poste éclatant

Tel qui rempa d'abord en homme de néant.

Et tel qui le traitta comme un homme à ses gages

Luy rend avec respect ses plus humbles hommages.

C'est à quoy mon cœur fier ne sçauroit s'abbaisser. On ne peut cependant sa fortune pousser Qu'en donnant de l'encens à ce honteux idole, Lorsque de la faveur il est le ferme pôle.

Estes-vous de son sang, n'importe à quel degré, Des emplois les plus beaux vous estes assuré ; Et, fussiez-vous d'un fat une image parfaite. Allez, produisez-vous, votre fortune est faite; Vous n'avez plus l'esprit ny borné ny pesant. Et jamais sous le ciel personne n'en eut tant; Chacun vous applaudit, vous digne qu'on vous berne. C'est ainsi, cher Daphnis , que la Cour se gouverne; Socrate ny Solon n'en ont pas fait les loix: Ne t'éîonne donc point de tant de mauvais choix.

Cccy n'offense point ces gens d'illustre marque. Choisis directement par un juste monarque , Tel que le Grand Louis^ dont. le discernement Marque un esprit solide, un profond jugement ;

Louis, ce vray soleil^ dont la vive lumière Ne pénètre pas moins que par^tôut elle éclaire; On sçaiî les respecter^ mais il est peu d^heureux Favorisez du Ciel d'un regard amoureux.

Cecy n^ offense point ces hommes toujours sages Que leur belle ame a mis à couvert des naufrages Que font là tous les jours des vertus de héros ^ Qui, mal-heureusement entraînez par les flots De milles passions que la fureur anime^ Pour de basinterests donnent les mains au crime*

Il ne faut point flatter : à moins d'un triple airain. Toujours un sage cœur n'y peut demeurer sain, Tenté qu'il est toujours de cent mauvais exemples, Vor et r ambition ont là de fameux temples,, De ces puissans démons les idoles flatteurs Sçavenî vous attirer par des appas menteurs. Mais, esteS'Vous lié de leurs funestes chaînes, Leurs charmes les plus doux se transforment en gesnes; Les traits de la vertu se trouvent effacez. Vous rappeliez en vain vos sentiments passez; La raison veut parler, Vinterest la fait taire. Et l'on se rend enfin esclave volontaire.

Après cela, Daphnis, me conseillerois-tu D'aller vivre à la Cour, où tremble la vertu ^ Je sens bien que la mienne a de trop foibles armes Pour surmonter Vattrait de ses dangereux charmes.

Elle roulle sur ces paroles du Sage : Le nombre des fous est infini. L'aulheur dit que la folie gouverne souverainement l'esprit de l'homme, que sans elle il n'auroit pas de quoy s'occuper; et, par diverses peintures des professions que l'on embrasse, il montre que tout est folie.

CE que du siècle d'or V antiquité raconte N'est qu'une vision, n'est qu'un fabuleux conte. L'homme a toujours vécu comme il vit aujourd'huy ^ Et jamais la raison n'a triomphé de luy. De tout temps la folie est sa mère nourrice , Il suit aveuglément ses loix et son caprice; Faut-il donc s'étonner de cette quantité De fous de tous estats dont le monde est gasté^ Il en est sous le dais, sous le froc, sous la mitre, Et de sage Caton tel affecte le titre Qui passe pour un fat, mais un fat achevé. Et mesme pour un fou hautement approuvé. Ccst une nation d'une telle étendiie

Que^ de quelque côté que l^on tourne la veiie^

Il s'en présente aux yeux, et qui n'en veut point voir

Doit les tenir fermez et casser son miroir.

Le sage qu'on nomma Sage par excellence

Ne prononça jamais de plus juste sentence

Que lors qu'il prononça comme une vérité

Que le nombre des fous tient de V infinité.'

Cependant la folie à l'homme est nécessaire,

A moins que d'employer ses jours à ne rien faire.

Examinons un peu. Sans elle verroit-on

Tant de gens attaquez de la démangeaison,

Qui se peut appeller une espèce de rage.

De donner au public ouvrage sur ouvrage.^

Ety s'ils nétoient pas fouSy courroient-ils le hazard

De se voir critiquer par le tiers et le quart?

Si Von n'étoit pas vain jusqu'à V extravagance, Oscroit'On sonder le fond de la science Pour ny comprendre rien après bien des sueurs? Aussi que d'ignorans se font passer docteurs!

On a beau consulter ces morts de qui les plumes Ont fait paroître au jour tant de doctes volumes ; Après les avoir lus et dessus médité.

L'on sort peu convaincu d'aucune vérité. Ce fou si renommé, des atomes le père, Eut assez de raison pour un visionnaire, Lorsque la vérité dans un puits il logea ; On devine aisément ce qu'il entend par là :

Pour nos foiblcs esprits elle est toujours voilée^ Infaillible pourtant quand elle est révélée; En chercher d'autre icy, c'est travailler en vain ; Hors d'elle tout, enfin^ roulle sur l'incertain. Mais est-il sous le ciel un délire semblable A celuy de quitter une vie agréable, Tranquille, sans contrainte^ et sortir du repos Pour estre magistrat et vous charger le dos D'un drap épais et lourd^ que l'on vous taille en robe^ Qui du jour y tous les jours, la moitié vous dérobe?

Quoy! donner hardiment les dix mille loiiis Pour s'asseoir sur un banc semé de fleurs de lys, Pour lire des écrits tous pleins de barbarie^ Pour n'entendre parler que de chicanerie, Pour oiiir déclamer Jan contre Nicolas^ Pour s'en aller ensuite entretenir des sacs. Pour donner audience au plaideur misérable Dont rimportunité fait qu'on le donne au diable. Pour s'y donner aussi soy-mesme aveuglément , Quand ou Cor ou Vamy préside au jugement. Ou qu'en faveur d'Iris l'équité Von néglige ! Il faut estre attaqué d'un furieux vertige. Lorsque l'ambition de sa folle vapeur Jusques à cet excès vous fascine le cœur, Encor l'ambition seroit-elle excusable Si l'on vous choisissoit comme un sujet capable De tenir dignement le rang de sénateur.

44 SATYREIV

MaiSy eussieZ'Vous Pesprit du plus fameux docteur ^ Et fussiez-vous en droit un Cujas, un Bartole, En sceussieZ'VOus assez pour en tenir écolCy Eussiez-vous Vame, enfin^ pleine d^integrité [Du parfait magistrat première qualité), Faute d'argent comptant pour payer cet office y On vous juge peu propre à rendre la justice.

Souvent Thémis en gronde et hautement se plaint Que l'on mette en trafic son ministère saint. Qu'on place sur les bancs {chose bien ridicule) Des enfans dont la main sent encor la férule. Et qui, sans concevoir ny le droit ny le fait, Sur des cas importans opinent du bonnet. Ils se feront, dit-on, avec l'expérience; De juger, en jugeant, on acquert la science. Oiiy; mais c'est aux dépens d'un plaideur bien fondé. Et de qui le bon droit tous les jours est frondé; Loin de peser les voix, chez Thémis on les compte. Et souvent pour le juge elle rougit de honte. Ainsi le médecin, pour apprendre à guérir. Ne met que trop de gens en état de pourrir.

Mais que de jour en jour le bon sens se débande! Plaideur, vôtre folie est encore plus grande. Vous voulez devenir un pilier de Palais ; Eh! que ne songez-vous à vous donner la paix! Combien de pas perdus chez un juge severe Qui, quand vous commencez à conter vôtre affaire,

Prend un front de Caton^ avec l'air négatifs

Et vous répond souvent d'un ton rébarbatif.

Au secrétaire ensuite il faut porter l'offrande

En beaux loiiis comptans, dont sa main est friande ^

Sans ce qu'il faut donner à l'avare greffier ^

Qui vous vend à son mot parchemin et papier.

Le peuple chicaneur tour à tour vous rançonne ^

Vous flattant faussement que vôtre cause est bonne.

Songez à vous tirer de la gueule des loups ;

Mais je vous presche en vain : vous estes de ces fous

Quiy s' estimants heureux^ bien qu'ils soient misérables^

Devroient estre logez avec les incurables.

Autre grande folie où donnent force gens ^ Et dont le rude joug fait bien des mécontenSy C'est cet empressement qu'on a pour l'hymenée. Ah! le pesant fardeau d'avoir femme et lignée ! Il n'est point sous le ciel d' estât plus mal-heureux^ Et c'est lày comme on dity le grand chemin des bœufs. Mais avecque le temps tout se rend supportable, Jusqu'à ce bois honteux dont le poids vous accable ; Un mary s'apprivoise et voit le peu de fruit Qui revient au jaloux d'avoir fait bien du bruit; Mesme on en voit plus d'un s'armer de patience^ Quand sa corne devient la corne d'abondance ; En méprisant l'honneur et le qu'en dira-t-on, Quand le payeur arrive, il sort de sa maison.

Pour se mettre à couvert de ce petit orage.

Janot crût avoir faict un vray trait cf homme sage D^époaser une laide, et laide à faire peur; Il en tient cependant d^une belle hauteur. Soit sa facilité, soit ses beautez secrettes, Seule elle a plus d'amans que six belles coquettes. Mais, quand U épouse est laide y ah ! Ciel ! que de chagrins ! Aussiy quand elle est belle, amis, cousins, voisins, Marquis^ abbez galans, et la race éternelle Du peuple fainéant, soupireront pour elle, Et ce monde badin, plus aimable que vous , Fera bien-tost, mary, que vous serez jaloux. Belle ou laide, il n^ importe, on court les mesmes risques De porter sur le front deux petits obélisques. Et puis mariez-vous ! Pour qui? Pour des galans De qui vous nourrissez tous les jours les enfans. Passons y sans la folie iroit-on aux allarmes? Vhomme auroit-il forgé tant de diverses armes Pour se nuire à soy-mesme, et, tout plein de fureur ^ Porter chez ses voisins lépouvente et l'horreur ? Quoy! des bouches de feu, des bombes, des grenades, L\uier à deux trenchans qui fait morts et malades, Ces pesans corselets dont se vest un héros, Ces bois armez de fer, ces casques et ces pots Dans quoy boult au soleil la cervelle d'un brave, Du fier dieu des combats le rendroient-ils esclave? Sont-ce là ces emplois si hauts, si glorieux, Dont se trouvent charmez les fous des demi-dieux.

Qui, sans un bon pourquoy, se donnent plus de peine Que n'en eurent les Grecs pour la coquette Hélène? L'insolence d'un fou vous fâche, vous déplaist : Faut-il, pour vous venger , devenir ce qu'il est? Oh! mais le point d'honneur! Ce n'est qu'une chimère; Chacun le place où veut sa cervelle légère; Les dames tous les jours se plaignent hautement Qu'on a placé le leur trop délicatement; Les hommeSy à leur tour, trouvent de l'injustice Qu'on ait planté le leur au bord du précipice, Et qu'au front de l'époux l'épouse face affront Au moment que la foy de l'hymen elle rompt. Si de l'esprit humain le bon sens étoit maître, On placeroit l'honneur au vray lieu qu'il doit estre : Son centre naturel est la seule vertu.

Eh bien, braves héros, vous avez combattu, Vôtre^ bras a creusé d'illustres cimetières. Vous avez subjugué les provinces entières. Et par-tout vous marchez pompeux et triomphans ! Mais vous estes toujours esclaves de vos sens; De folles passions vous tiennent à la chaîne , Et mesme plus d'un vice en triomphe vous mène. Sçachez que qui du vice est le lâche sujet Eût toujours faussement la gloire pour objet; Si l'on ne sçait se vaincre, on a tort d'y prétendre. Je n'en excepte pas le fameux Alexandre : Qiiand il auroit esté plus brave mille fois,

Et que le monde entier eust fléchy sous ses loix, Bien que ses faits hardis tiennent de la merveille^ Il se vit trop souvent vaincu par la bouteille^ Avec trop de fureur il brûla pour Tais, il fen peut souvenir ^ noble Persépolis^ Miracle de tes jours; tu te vis consumée Par le feu trop brutal de son âme enflammée. Ce fut donc sans raison que ce fou furieux^ Flatté trop lâchement, fut mis au rang des dieux. Et son amy Clitus avecque toy s'oppose Au droit non mérité de son apothéose.

Vous allez quereller un homme pour un mot: Il a dit, dites-vous, que vous estes un sot, 0 l'outrage sanglant! vraiment je vous admire! Eh! ne deviez-vous pas vous-mesme vous le dire? La sottise est chez vous au suprême degré. Je vous en avertis, sçachez-m'en quelque gré.

Mais la folie enchante, agit en souveraine, Chacun fait sa raison du penchant qui V entraîne. Depuis les grands seigneurs jusqu'aux moindres bourgeois. On voit que tout le monde est content de son choix. Ce sont pourtant des fous qui sont beaucoup à plaindre. Qui de tous les cotez ont cent choses à craindre; Mais des fous achevez , quoy qu'ils présument d'eux, Sij vivant par caprice, ils s'estiment heureux.

Il n'est point de bon-heur sans raison, sans sagesse. Sept sages, et non plus, on compta dans la Grèce,

SATYREIV 49

OÙ la science éîoiî dans un lustre éclatant ; Je ne sçay si l'Europe en peut compter autant. Chacun ne laisse pas de dire quii est sage. Et croit sur son voisin avoir de VavantagCy Le plaçant hardiment au rang des idiots. Voicy, sur le sujet^ un conte en peu de mots.

Un peintre, Vautre jour y un faiseur d'airs, un poète, Chacun vantant son art, se dispuîoient la droite. Quand, pour se mocquer d'eux, un riche financier Leur dit : (c Que je vous plains avec votre métier! Le mien vaut beaucoup mieux, et vous estes des testes Qui n^avez pas un grain de bon sens dans vos testes. Pour gagner peu de bien, vous avec le pinceau, Vous en mettant au jour quelque ouvrage nouveau , Vous en faisant un air qui fort peu de temps dure. Vous vous mettez tous trois F esprit à la torture; Mais^moy, sans me gesner, j'ay trouvé le moyen D'amasser en deux ans un million de bien, Mesme sans le secours d'aucune autre science Que de m' accommoder avec ma conscience. »

Ce fou n'étoit pas fou, si vous interrogez Ces gros riches du temps d'or et d'argent gorgcz, Qui, comme imitateurs de la première cause, Ont sçu du pur néant produire quelque chose, Et qui font qu'en nos jours par-tout on voit encor Des rejettons de Juifs adorer le veau d'or.

Mais en ce siècle, helasi tout n'est-il pas folie?

So

Ety quoy qu!en sa faveur au contraire on publie^ Y voiî'On autre chose? Examinons un peu, Baly comédie^ amours^ opera^ festeSy jeu, Est-ce de quoy remplir une ame qui raisonne ? Mais c^est assurément ce que ne fait personne. Eh! comment raisonner^ puisque dans sa prison La folie a toujours enchaîné la raison ? Dites à Licidas^ ce coureur de ruelles. Et qui n'a du talent que pour les bagatelles y Qiie c^est d'un jeune fat le ridicule employ. « Je suis y vous répond-ily aussi content qu'un roy ; Cajoler des beautez^ leur conter son martyre ^ Vaut mieux que gouverner un florissant empire ; Le commerce galant a pour moy tant d'attrait Que sans luy la couronne au front me péseroit. » Ce fou liî les beaux vers et les historiettes Pour se rendre sçavant au tour neuf des fleurettes, Et fait dans ses propos tomber à tous momens Cinq ou six mots nouveaux couchez dans ces romans ; Mais d'un ton radoucy toujours il les débite; Il décide de tout, de l'esprit, du mérite, Et cinq ou six couplets de mauvaises chansons. Qu'avec bien de la peine il tire de son fonds, Luy font croire sa muse une muse divine, Et qui doit l'emporter' sur celle de Racine ; Enfin, s'il en est crû, c'est un héros d'esprit : Le fat, pour son mul-hcur, est le seul qui le dit.

Autre sorte de fou , jaune^ mélancolique y Cest Licas, qui bien-tost va devenir phtisique : La cruauté dlris le met en cet état; Cest en vain quon prétend remontrer à ce fat Qu'il faut abandonner les belles inhumaines: « Tous les autres plaisirs ne vallent pas tes peines », Dit'ily en addressant l'apostrophe à l'Amour; Et, se croyant heureux de brûler nuit et jour^ Sa folie est d'aimer une adorable ingrate. Il aime son tourment^ son martyre le flatte, Et le refrain d'un air qui n'est plus de saison Le persuade mieux que toute la raison.

Remontrez à Naïs l'horreur de l'adultère ^ Elle vous dira : « Boni ce n'est pas une araire; C'est un faux point d'honneur qu'on fait mal à propos ^ Des belles le métier est de faire des sots. » Les cpquettes du temps en aiment fort l'ouvrage ^ Et l'on voudroit en vain s'opposer à l'usage.

Chacun dans son desordre aujourd'huy s'applaudit^ Jamais honneur, bon sens, n'eurent moins de crédit; Le plus fou se croit sage en suivant son caprice. Et bien-tost la vertu passera pour un vice.

Lise, dont la vieillesse a fané rose et lys, S'attire des galans à force de loiiis.

Et dit, pour excuser cette infâme bassesse. Que, puisqu'elle a vendu ses faveurs en jeunesse, Elle doit, par justice, acheter les plaisirs

<;2 SATYRE ly

Que malgré ses vieux jours demandent ses désirs.

Quand j'entends reciter à l'homme vain Aronce Ses héroïques vers du ton qu'il les prononce y Ton qui me fait frayeur tant il est haut, guindé^ Je conclus qu'il est fou, s'il n'est pas possédé ; Ses mouvemens de bras, de corps et de visage^ Tiennent de la fureur^ ou plùtost de la rage. Quoy! pour faire valoir de misérables vers. Faut-il se mettre ainsi le corps tout de travers? Les meilleurs vallent-ils qu'on fasse ces figures Et que d'un possédé l'on prenne les postures; Qu'enfin^ tout hors d'haleine^ on s'excite la toux? On dit vray quand on dit que les polîtes sont fous. Souvent avec ce ton ils duppent les oreilles, Dans leur bouche des vers sont autant de merveilles ; Mais souvent^ quand dessus on promène les yeuXy On en trouve méchant ce qu'on trouvoit de mieux. Que si sur le papier, ainsi que les pensées, Fausses souvent aussi, dures, embarrassées^ Vautheur eust exprimé son emphatique ton^ Peut-estre que l'ouvrage eust esté toujours bon.

Cet Aronce, charmé du talent de la rime. Croit que de tous les arts c'est l'art le plus sublime ; Il s'admire sans cesse, ci ce po'cte arrogant Ne se changeroit pas contre un sur-intendant. Sa carcacc, dit-il, étant ensevelie, Voila pour un jamais sa mémoire abolie;

Dans l'éternel oiibly s' abîmera son nom ,

A moins que son tombeau Von dresse à Mont-Faucon,

Comme on fit autrefois à certains dont Ihistoire

Garde fidellement la honteuse mémoire;

Exemple fort utile à ces gros financiers

(lui du trésor royal reçoivent les deniers.

(( Mais, tandis que mon corps sera mis en poussière,

Mes vers majestueux seront mis en lumière;

Chacun m'admirera, mon nom fera du bruit,

Et jamais mon travail ne se verra détruit,

0 quatre fois heureux qui de ma Melpomene

Verra couler pour luy la magnifique veine!

Ce sera bien de quoy remplir sa vanité.

Puisqu'il peut s'assurer de l'immortalité, »

Attendre tant d'honneur du talent poétique,

Eh! n'est-ce pas vouloir passer pour frénétique^

Ce fou ne sçait-il pas que Desportes, Ronsard,

A l'immortalité n'ont plus guère de part ?

Le temps qui tout flétrit, le temps qui tout efface,

Fait que Malherbe aussi devient vieux et se passe.

C'est là le sort des vers en langage vivant,

Des plus nouveaux un jour on en doit dire autant ,

A moins que de fixer nôtre langue inconstante ,

Qui suit le mouvement de nôtre humeur changeante ;

Mais qui Ventreprendroit auroit, en vérité ,

De r esprit [tout au moins) un ressort dém^onté,

Gorgon, beaucoup plus fou, se guindé jusqu'aux astres.

Et lit dans ces grands corps le bon-heur, les désastres^ Sur quoy roulle le sort de ces fous curieux Qui font pour de l'argent interroger les deux, Quoy ! croire un fou, mais fou dans le degré suprême ! Sçait'il ce qu^il luy doit arriver à luy-mesme? La folle vision de s'estre imaginé Que le sort d'un mortel soit à V astre enchaîné; Que ces noms fabuleux que l'on donne aux planeîtes Versent^ quand nous naissons, des amorces secreîtes Qui font également l'honneste homme et le fat , Vhomme de bonnes mœurs et Vhomme scélérat; Qu'enfin leur ascendant est toujours invincible!

Astrologue, tu crois ta science infaillible? Les astres font parlé, t'ont appris leur secret? Comment as-tu compris leur langage muet ? Dis-nous, en connois-tu la nature, Vessence, Les opérations, l'action, U influence ?

Parle de bonne foy, sçais-tu bien les raisons De leurs éloignemens, de leurs conjonctions ? Si tu crois qu'à tes sens cela soit pénetrable, Pauvre homme, ta folie est un mal incurable. Mais beaucoup plus que toy pour fou Von doit tenir Qui te va consulter pour sçavoir l'avenir. Aujourd'huy que de gens de petite cervelle Se trouvent enchantez de cet art infidclle!

Cet autre extravagant avec son appareil De soufleur, qui prétend engendrer le soleil.

Espérant du grand œuvre une bonne fortune, Pourroist estre à bon titre empereur de la Lune; Ce fou présume-î-il avecque ses fourneaux Devenir créateur du prince des métaux, Uiy qui d'eau ne pourroit créer la moindre goutte f" Plus d'un fou cependant ce roy des fous écoute ; Sur sa parole on souffle, et l'on souffle si bien Qu enfin le coffre fort n'est rempli que de rien. Mais à quoy, d'ordinaire, aboutit sa science^ A se faire étouffer au haut d'une potence,

Dis-moy, peux-tu plus loin ta puissance porter^ Folie, et que peux-tu désormais inventer? N' as-tu pas trouvé tout ce qui satisfait l^ homme ? Tu luy fais un palais plus beau que ceux de Rome y Et, comme s'il étoit formé de plus d'un corps. Divers appartemens polis dedans, dehors, Où l'art a le dessus sur la riche matière, Tu luy sçais préparer d^une rare manière. Mais^ Folie, à quoy bon ce palais préparé. Puisqu'on le peut loger dans dix pieds en quarré? Il en faudra bien moins lorsque la noire Parque, Qui traitte également et sujet et monarque, Changera de ce fou le misérable sort En luy parant le corps d'une robe de mort.

Pour divertir ce fou, d'autres fous tu fabriques, Des chanteurs, des bouffons et des poètes comiques; Tu fais si bien enfin que, selon son penchant,

Ta préviens les désirs de cet extravagant. Son luxe débordé, ses habits si bizarres, Son train si magnifique et ses étoffes rares. Ses meubles somptueux et ses mets si friands. Sans doute ne sont pas Vouvrage du bon sens. Cest donc le tien, Folie, aussi bien que ses vices, Mollement fomentez par U excès des délices Que tu fournis sans cesse à son cœur corrompu, Qui, malgré cet excès, n'en est jamais repâ. Enfin, à dire vray, tout le monde radote. Et chacun, comme on dit, est fou de sa maroîe. Daphnis, hyer Ariston de ces vers me fit part. Puis il me conjura de luy dire sans fard Ce que j'avois trouvé de sa longue satyre. (t Oiïy, sans déguisement je veux bien te le dire y Luy dis'je, elle pourra passer assurément; Bien des fous y sont peints assez naïvement, Mais je t'y trouve peint au naturel toy-mesme : Car enfin, Ariston, la folie est extrême Quand sérieusement on entretient des fous. Et tu pourras passer pour le plus fou de tous. »

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