‹ Les satires. Réimprimées conformément à l'édition de 1701, dite éd. favorite. Introd. et notesChapitre 17 sur 28 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

>oici enfin la Satire qu'on me demande depuis si long-temps. Si j'ay tant tardé à la mettre au ijour, c'est que j'ai esté bien aise qu'elle ne parust (qu'avec la nouvelle édition qu'on faisoit de mon Livre, où je voulois qu'elle fust insérée. Plusieurs de mes Amis, à qui je l'ay lue, en ont parlé dans le monde avec de grands éloges, et ont publié que c'estoit la meilleure de mes Satires. Ils ne m'ont pas en cela fait plaisir. Je connois le Public : je sçay que naturellement il se révolte contre ces louanges outrées qu'on donne aux Ouvrages avant qu'ils ayent paru, et que la pluspart des Lecteurs ne lisent ce qu'on leur a élevé si haut qu'avec un dessein formé de le rabbaisser.

Je déclare donc que je ne veux point profiter de ces discours avantageux, et non seulement je laisse au Public son jugement libre, mais je donne plein pouvoir à tous ceux qui ont tant critiqué mon Ode sur Namur d'exercer aussi

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contre ma Satire toute la rigueur de leur critique. J 'espère qu'ils le feront avec le mesme succès ; et je puis les assurer que tous leurs discours ne m'obligeront point à rompre l'espèce de vœu que j'ay fait de ne jamais défendre mes Ouvrages quand on n'en attaquera que les mots et les syllabes. Je sçauray fort bien soutenir contre ces Censeurs, Homère, Horace, Virgile, et tous ces autres grands Personnages dont j'admire les écrits; mais pour mes écrits, que je n'admire point, c'est à ceux qui les approuveront à trouver des raisons pour les défendre. C'est tout l'avis que j'ay à donner icy au Lecteur.

La bienséance néanmoins voudroit, ce me semble, que je fisse icy quelque excuse au Beau Sexe de la liberté que je me suis donnée de peindre ses vices. Mais, au fond, toutes les peintures que je fais dans ma Satire sont si générales, que, bien loin d'appréhender que les Femmes s'en offensent, c'est sur leur approbation et sur leur curiosité que je fonde la plus grande espérance de succès de mon Ouvrage. Une chose au moins dont je suis certain qu'elles me loueront, c'est d'avoir trouvé moyen, dans une matière aussi délicate que celle que j'y traite, de ne pas laisser échaper un seul mot quipust le moins du monde blesser la pudeur. J'espère donc que j'obtiendray aisément ma grâce, et qu'elles ne seront pas plus choquées des prédications que je fais contre leurs défauts dans cette Satire que des Satires que les Prédicateurs font tous les jours en chaire contre ces mesmes défauts.

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Enfin bornant le cours de tes galanteries, Alcippe, il est donc vrai, dans peu tu te maries. Sur l'argent, c'est tout dire, on est déjà d'accord. Ton Beaupere futur vuide son coffre fort -, Et déjà le Notaire a^ d'un stile énergique. Griffonné de ton joug l'instrument authentique. C'est bien fait. Il est temps de fixer tes désirs : Ainsi que ses chagrins l'Hymen a ses plaisirs. Quelle joye en effet, quelle douceur extrême, De se voir caressé d'une Epouse qu'on aime! De s'entendre appeler petit Cœur, ou mon bon l De voir autour de soy croistre dans sa maison, Sous les paisibles loix d'une agréable Mère y De petits Citoyens dont on croit estre Père!

Quel charme , au moindre mal qui nous vient menacer, De la voir aussi-tost accourir, s'empresser, S'effrayer d'un péril qui na point d'apparence, Et souvent de douleur se pasmer par avance! Car tu ne seras point de ces jaloux affreux. Habiles à se rendre inquiets, malheureux. Qui, tandis qu'une Epouse à leurs yeux se désole, Pensent toujours qu'un autre en secret la console. Mais quoy! je vois déjà que ce discours t'aigrit. Charmé de Juvenal * et plein de son esprit, Vene:^-vous, diras-tu, dans une pièce outrée, Comme luy nous chanter ^ : Que dés le temps de Rhée La Chasteté déjà, la rougeur sur le front, Avoit chez les Humains receu plus d'un affront ; Qu'on vit avec le fer naistre des Injustices, L'Impiété, l'Orgueil et tous les autres Vices, Mais que la Bonne foy dans l'amour conjugal N'alla point jusqu'au temps du troisième Métal? Ces mots ont dans sa bouche une emphase admirable. Mais je vous diray, moy, sans alléguer la fable, Que si sous Adam mesme, et loin avant Noé, Le Vice audacieux, des Hommes avoué, A la triste Innocence en tous lieux fit la guerre, Il demeura pourtant de l'honneur sur la Terre : Qu'aux temps les plus féconds en Phrynés, en Lays,

1. Juvenal a fait une Satire contre les Femmes, qui est son plus bel ouvrage.

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