Socrate
SATIRE XI. l33
Toujours vers la Justice aller d'un pas égal. Oiii la Justice en nous est la Vertu qui brille. Il faut de ses couleurs qu'ici bas tout s'habille. Dans un Mortel chéri, tout injuste quil est, Cest quelque air d'équité qui séduit et qui plaist. A cet unique appas l'ame est vraiment sensible: Même aux yeux de l'Injuste un Injuste est horrible, Et tel qui n'admet point la Probité che^ luy, Souvent à la rigueur l'exige che^ autruy. Disons plus : il n'est point d'ame livrée au vice Où l'on ne trouve encor des traces de justice. Chacun de l'Equité ne fait pas son flambeau ; Tout n'est pas Caumartin, Bignon ni Daguesseau ; Mais jusqu'en ces Pais oit tout vit de pillage, Che^ V Arabe et le Scythe, Elle est de quelque usage, Et, du butin acquis en violant les loix, Cest Elle entre eux qui fait le partage et le choix.
Mais allons voir le Vrai jusqu'en sa source même. Un Dévot aux yeux creux et d'abstinence blême, S'il n'a point le cœur juste, est affreux devant Dieu. L'Evangile au Chrétien ne dit en aucun lieu: Sois dévot. Elle dit : Sois doux, simple., équitable : Car d'un Dévot souvent au Chrétien véritable La distance est deux fois plus longue, à mon avis, Que du Pôle Antartique au Détroit de Davis *. Encor, par ce Dévot ne croi pas que f entende
I. Détroit sous le Pôle Arctique, prés de la nouvelle Zemblc.
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Tartuffe ou Molinos et sa mystique Bande.
J'entens un faux Chrétien, mal instruit, mal guidé,
Et qui de l'Evangile en vain persuadé,
N'en a jamais conçu ï esprit ni la justice :
Un Chrétien qui s'en sert pour disculper le vice;
Qui, toujours prés des grands, qu'il prend soin d'abuser,
Sur leurs foibles honteux sçait les autoriser,
Et croit pouvoir au Ciel, par ses folles maximes.
Comblés de Sacremensfaire entrer tous les crimes.
Des faux Dévots pour moy voilà le vrai Héros.
Mais, pour borner enfin tout ce vague propos,
Concluons qu'ici bas le seul Honneur solide,
C'est de prendre toujours la Vérité pour guide.
De regarder en tout la Raison et la Loy,
D'estre doux pour tout autre et rigoureux pour soy,
D'accomplir tout le bien que le Ciel nous inspire,
Et d'estre juste enfin : Ce seul mot veut tout dire.
Je doute que le fiot des vulgaires Humains
A ce discours pourtant donne aisément les mains,
Et, pour t'en dire icy la raison historique,
Souffre que je V habille en Fable allégorique.
Sous le bon Roy Saturne, ami de la douceur, L'Honneur, cher Valincour, et l'Equité sa Sœur, De leurs sages conseils éclairant tout le Monde, Regnoient, chéris du Ciel, dans une paix prof onde . Tout vivoit en commun sous ce Couple adoré : Aucun n'avoit d'enclos ni de champ séparé. La Vertu n'estoit point sujette à l'Ostracisme,
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Ni ne s'appeloit point alors un **'*
L'Honneury beau par soi-même et sans vains ornemens^
N' étalait point aux yeux l'or ni les diamans,
Et, jamais ne sortant de ses devoirs austères,
Maintenait de sa Sœur les règles salutaires.
Mais une fois au Ciel par les Dieux appelle,
Il demeura long-temps au Séjour étoile.
Un Fourbe, cependant, asse^ haut de corsage Et qui luy ressemblait de geste et de visage, Prend son temps, et par tout ce hardi Suborneur S'en va che^ les Humains crier qu'il est V Honneur ; Qu'il arrive du Ciel, et que, voulant lui-mesme Seul porter désormais le faix du Diadème, De luy seul il prétend qu'on reçoive la loy, A ces discours trompeurs le Monde ajoute foy. L'innocente Equité, honteusement bannie, Trouve à peine un désert où fuir V ignominie. Aussi'tast sur un Thrône éclatant de rubis L'Imposteur monte, orné de superbes habits : La Hauteur, le Dédain, l'Audace, l'environnent. Et le Luxe et l Orgueil de leurs mains le couronnent. Toutjier, il montre alors un front plus sourcilleux. Et le Mien et le Tien, deux Frères pointilleux, Par son ordre amenant les Procès et la Guerre, En tous lieux de ce pas vont partager la Terre; En tous lieux, sous les noms de Bon Droit et de Tort, Vont che^ Elle établir le seul droit du plus Fort. Le nouveau Roy triomphe, et sur ce droit inique
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Bâtit de vaines loix un Code fantastique,
Avant tout aux Mortels prescrit de se venger,
L'un Vautre au moindre affront les force à s'égorger-,
Et dans leur ame, envain de remords combattue,
Trace en lettres de sang ces deux motSy Meurs, ou Tuë.
Alors, ce fut alors^ sous ce vrai Jupiter, Qifon vit naître ici bas le noir Siècle de Fer. Le Frère au mesme instant s'arma contre le Frere^ Le Fils trempa ses mains dans le sang de son Père -, La soif de commander enfanta les Tyrans, Du Tanais au Nil porta les Conquerans ; L'Ambition passa pour la Vertu sublime, Le Crime heureux fut juste et cessa d'estre crime,- On ne vit plus que haine et que division, Qu'envie, effroi, tumulte, horreur, confusion.
Le véritable Honneur sur la voûte céleste Est enfin averti de ce trouble funeste. Il part sans différer^ et, descendu des deux, Va par tout se montrer dans les terrestres lieux : Mais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode, On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode, Et lui-même f traité de Fourbe et d'Imposteur, Est contraint de ramper aux pies du Séducteur. Enfin, las d'essuyer outrage sur outrage, Il livre les Humains à leur triste esclavage, S'en va trouver sa Sœur, et dés ce même jour Avec elle s'envole au céleste Séjour.
Depuis, toujours ici riche de leur ruine,
SATIRE XI. iSy
Sur les tristes Mortels le faux Honneur domine, Gouverne tout, fait tout dans ce bas UniverSy Et peut-estre est-ce luy qui ma dicté ces vers. Mais enfust-il V Auteur, je conclus de sa Fable y Que ce n'est qu'en Dieu seul qu'est V Honneur véritable.
DISCOURS