POUR SERVIR D APOLOGIE A LA SATIRE SUIVANTE
uelque heureux succès qu'aient eu mes Ouvrages, j'avois résolu depuis leur dernière Édition de ne plus rien donner au Public; et quoi qu'à mes heures perdues, il y a environ cinq ans j'eusse encore fait contre l'Equivoque une Satire que tous ceux à qui je Tai communiquée ne jugeoient pas inférieure à mes autres Ecrits, bien loin de la publier, je la tenois soigneusement cachée, et je ne croïois pas que, moi vivant, elle dût jamais voir le jour. Ainsi donc, aussi soigneux désormais de me faire oublier que j'avois été autrefois curieux de faire
140 DISCOURS DE LAUTEUR.
parler de moi, je jouïssois, à mes infirmitez près, d'une assez grande tranquilité, lorsque tout d'un coup j'ai apris qu'on débitoit dans le monde sous mon nom quantité de méchans Ecrits, et entr'autres une pièce en vers contre les Jésuites, également odieuse et insipide, et où l'on me faisoit^ en mon propre nom, dire à toute leur Société les injures les plus atroces et les plus grossières. J'avoue que cela m'a donné un très grand chagrin. Car bien que tous les gens sensez aïent connu sans peine que la pièce n'étoit point de moi, et qu'il n'y ait eu que de très petits esprits qui aient présumé que j'en pouvois être l'Auteur, la vérité est pourtant que je n'ai pas regardé comme un médiocre afront de me voir soupçonné, même par des ridicules, d'avoir fait un Ouvrage si ridicule.
J'ai donc cherché les moïens les plus propres pour me laver de cette infamie, et, tout bien considéré, je n'ai point trouvé de meilleur expédient que de faire imprimer ma Satire contre l'EQUIVOQUE, parce qu'en la lisant les moins éclairez même de ces petits esprits ouvriroient peutêtre les yeux, et verroient manifestement le peu de raport qu'il y a de mon stile, même en l'âge où je suis, au stile bas et rampant de l'Auteur de ce pitoïable Ecrit. Ajoutez à cela que je pouvois mettre à la tête de ma Satire, en la donnant au Public, un Avertissement en manière de Préface, où je me justifierois pleinement, et tirerois tout le monde d'erreur. C'est ce que je fais aujourd'hui , et j'espère que le peu que je viens de dire produira l'éfet que je me suis proposé. Il ne me reste donc plus maintenant qu'à parler de la Satire pour laquelle est fait ce Discours.
Je l'ai composée par le caprice du monde le plus bisarre, et par une espèce de dépit et de colère poétique, s'il faut ainsi dire, qui me saisit à l'occasion de ce que je vais ra-
DISCOURS DE l'auteur. 14!
conter. Je me promenois dans mon jardin à Auteuil, et révois en marchant à un Poiime que je voulois faire contre les mauvais critiques de nôtre siècle. J'en avois même déjà composé quelques vers, dont j'étois assez content. Mais voulant continuiir, je m'aperçus qu'il y avoit dans ces vers une équivoque de langue ; et m'étant sur le champ mis en devoir de la corriger, je n'en pus jamais venir à bout. Gela m'irrita de telle manière, qu'au lieu de m'appliquer davantage à réformer cette équivoque et de poursuivre mon Poiime contre les faux Critiques, la folle pensée me vint de faire contre l'Equivoque même une Satire qui pût me venger de tous les chagrins qu'elle m'a causez depuis que je me mêle d'écrire. Je vis bien que je ne rencontrerois pas de médiocres difticultez à mettre en vers un sujet si sec. Et même il s'en présenta d'abord une qui m'arrêta tout court. Ce fut de savoir duquel des deux genres, masculin ou féminin, je ferois le mot d'Equivoque, beaucoup d'habiles Ecrivains, ainsi que le remarque Vaugelas, le faisant masculin. Je me déterminai pourtant assez vite au féminin, comme au plus usité des deux. Et bien loin que cela empêchât l'exécution de mon projet, je crus que ce ne seroit pas une méchante plaisanterie de commencer ma Satire par cette difficulté même. C'est ainsi que je m'engageai dans la composition de cet Ouvrage. Je croïois d'abord faire tout au plus cinquante ou soixante vers; mais ensuite les pensées me venant en foule, et les choses que j'avois à reprocher à l'Equivoque se multipliant à mes yeux, j'ai poussé ces vers jusqu'à près de trois cent cinquante.
C'est au Public maintenant à voir si j'ai bien ou mal réussi. Je n'emploierai point ici, non plus que dans les Préfaces de mes autres Ecrits, mon adresse et ma rhétorique à le prévenir en ma faveur. Tout ce que je lui puis dire, c'est
142 DISCOURS DE LAUTKUR.
que j'ai travaillé cette pièce avec le même soin que toutes mes autres Poésies. Une chose pourtant dont il est bon que les Jésuïtcs soient avertis, c'est qu'en attaquant l'Equivoque je n'ai pas pris ce mot dans toute l'étroite rigueur de sa signification grammaticale, le mot d'Equivoque, en ce sens là, ne voulant dire qu'une ambiguité de paroles ; 'mais que je l'ai pris, comme le prend ordinairement le commun des hommes, pour toutes sortes d'ambiguitez de sens, de pensées, d'expressions, et enfin pour tous ces abus et toutes ces méprises de l'esprit humain qui font qu'il prend souvent une chose pour une autre. Et c'est dans ce sens que j'ai dit que l'idolâtrie avoit pris naissance de l'Equivoque; les hommes, à mon avis, ne pouvant pas s'équivoquer plus lourdement que de prendre des pierres, de l'or et du cuivre pour Dieu. J'ajouterai à cela que la Providence divine, ainsi que je l'établis clairement dans ma Satire, n'aiant permis chez eux cet horrible aveuglement qu'en punition de ce que leur premier Père avoit prêté l'oreille aux promesses du Démon, j'ai pu conclurre infailliblement que l'idolâtrie est un fruit, ou, pour mieux dire, un véritable enfant de l'Equivoque. Je ne voi donc pas qu'on me puisse faire sur cela aucune bonne critique ; sur tout ma Satire étant un pur jeu d'esprit, où, il seroit ridicule d'exiger une précision géométrique de pensées et de paroles.
Mais il y a une autre objection plus importante et plus considérable, qu'on me fera peut-être au sujet des propositions de Morale relâchée que j'attaque dans la dernière partie de mon Ouvrage. Car ces Propositions aiant été, à ce qu'on prétend, avancées par quantité de Théologiens, même célèbres, la moquerie que j'en fais peut, dira-t-on, diffamer en quelque sorte ces Théologiens, et causer ainsi une espèce de scandale dans l'Eglise. A cela je répons premièrement
qu'il n'y a aucune des propositions que j'attaque qui n'ait été plus d'une fois condamnée par toute l'Eglise , et tout récemment encore par deux des plus grans Papes qui aïent depuis long-tems rempli le S. Siège. Je dis en second lieu qu'à l'exemple de ces célèbres Vicaires de Jesus-Ghrist, je n*ai point nommé les Auteurs de ces Propositions, ni aucun de ces Théologiens dont on dit que je puis causer la diffamation, et contre lesquels même j'avoue que je ne puis rien décider, puisque je n'ai point lu ni ne suis d'humeur à lire leurs Ecrits : ce qui seroit pourtant absolument nécessaire pour prononcer sur les accusations que l'on forme contr'eux, leurs accusateurs pouvant les avoir mal entendus et s'être trompez dans l'intelligence des passages où ils prétendent que sont ces erreurs dont ils les acusent. Je soutiens en troisième lieu qu'il est contre la droite raison de penser que je puisse exciter quelque scandale dans l'Eglise en traitant de ridicules des propositions rejettées de toute l'Eglise, et plus dignes encore, par leur absurdité, d'être siflées de tous les fidèles que réfutées sérieusement. C'est ce que je me croi obligé de dire pour me justifier. Que si après cela il se trouve encore quelques Théologiens qui se figurent qu'en décriant ces Propositions j'ai eu en vûë de les décrier eux-mêmes, je déclare que cette fausse idée qu'ils ont de moi ne sauroit venir que des mauvais artifices de l'Equivoque, qui, pour se venger des injures que je lui dis dans ma Pièce, s'éforce d'intéresser dans sa cause ces Théologiens, en me faisant penser ce que je n'ai pas pensé et dire ce que je n'ai poit dit.
Voilà, ce me semble, bien des paroles, et peut-être trop de paroles employées pour justifier un aussi peu considérable Ouvrage qu'est la Satire qu'on va voir. Avant néanmoins que de finir, je ne croi pas me pouvoir dispenser d'aprendre
144 DISCOURS DE LAUTEUR.
aux Lecteurs qu'en attaquant, comme je fais dans ma Satire, ces erreurs, je ne me suis point lié à mes seules lumières ; mais qu'ainsi que je l'ai pratiqué, il y a environ dix ans, à l'égard de mon Epître De l'Amour de Dieu, j'ai non seulement consulté sur mon Ouvrage tout ce que je connois de plus habiles Docteurs, mais que je l'ai donné à examiner au Prélat de l'Eglise qui, par l'étendue de ses connoissances et par l'Eminence de sa dignité, est le plus capable et le plus en droit de me prescrire ce que je dois penser sur ces matières. Je veux dire à M. le Cardinal de Noailles, mon Archevêque. J'ajouterai que ce pieux et savant Cardinal a eu trois semaines ma Satire entre les mains, et qu'à mes instantes prières, après l'avoir lûë et relûë plus d'une fois, il me l'a enfin rendue en me comblant d'éloges , et m'a assuré qu'il n'y avoit trouvé à redire qu'un seul mot, que j'ai corrigé sur le champ, et si:r lequel je lui ai donné une entière satisfaction. Je me flate donc qu'avec une aprobation si authentique, si sure et si glorieuse, je puis marcher la tête levée, et dire hardiment des critiques qu'on pourra faire désormais contre la doctrine de mon Ouvrage, que ce ne sauroient être que de vaines subtilitez d'un tas de misérables sophistes formez dans l'Ecole du mensonge, et aussi afidez amis de l'Equivoque qu'opiniâtres ennemis de Dieu, du bon sens et de la Vérité.
SUR L*ÉQUIVOQ.UE
Du langage François bi:(arre Hermaphrodite, De quel genre te faire, Équivoque maudite , Ou maudit? Car sans peine au Rimeur hasardeux L'usage encor, je croi, laisse le choix des deux. Tu ne me répons rien. Sors d'ici, Fourbe insigne. Mâle aussi dangereux que femelle maligne Qui crois rendre innocens les discours imposteurs; Tourment des Écrivains, Juste effroi des Lecteurs, Par qui, de mots confus sans cesse embarassée, Ma plume en écrivant cherche en vain ma pensée. Laisse-moi, va charmer de tes vains agrémens Les yeux faux et gdte^ de tes louches amans. Et ne viens point ici de ton ombre grossière Enveloper mon stile, ami de la lumière.
Tu sais bien que jamais che^ toi, dans mes discours,
Je n'ai d'un/aux brillant emprunté le secours.
Fui donc. Mais non, demeure : un Démon qui m'inspire
Veut qu'encore une utile et dernière Satire,
De ce pas en mon livre exprimant tes noirceurs.
Se vienne., en nombre pair, joindre à ses On^e Sœurs,
Et je sens que ta vue échauffe mon audace.
Viens, aproche. Vo'ions, malgré Vâge et sa glace.
Si ma Muse aujourd'hui, sortant de sa langueur,
Pourra trouver encore un reste de vigueur.
Mais où tend., dira-t-on, ce projet fantastique?
Ne vaudr oit-il pas mieux dans mes vers, moins caustique,
Répandre de tes jeux le sel réjouissant,
Que d'aller contre toi sur ce ton menaçant
Pousser jusqu'à l'excès ma critique boutade?
Jeferois mieux, fentens, d'imiter Benserade.
C'est par lui qu'autrefois, mise en ton plus beau jour.
Tu sus, trompant les yeux du Peuple et de la Cour,
Leur faire, à la faveur de tes bluettes folles.
Goûter comme bons mots tes quolibets frivoles.
Mais ce n'est plus le tems. Le Public, détrompé ,
D'un pareil enjoûment ne se sent plus frappé.
Tes bons mots, autrefois délices des ruelles,
Approuve^ che:^ les Grans, applaudis che^ les Belles,
Hors de mode aujourd'hui che^ nos plus froids badins,
Sont des collets-mont e!{ et des vertugadins.
Le Lecteur ne sait plus admirer dans Voiture
De ton froid jeu de mots V insipide figure .
SATIRK XII.
Cest à regret qu'on voit cet Auteur si charmant y Et pour mille beaux traits vante^ si justement, Che:{ toi toujours cherchant quelque finesse aiguë, Présenter au Lecteur sa pensée ambiguè\ Et souvent du faux sens d'un proverbe afecté Faire de son discours la piquante beauté.
Mais laissons-là le tort qu'à ces brillans Ouvrages Fit le plat agrément de tes vains badinages. "Parlons des mots sans fin que ton sens de travers^ Source de toute erreur, sema dans l'Univers-, Et pour les contempler jusques dans leur naissance , Dès le tems nouveau-né, quand la Toute-Puissance D'un mot forma le ciel, l'air, la terre et les flots, N'est-ce pas toi, voiant le inonde à peine éclos^ Quiy par l'éclat trompeur d'une funeste pomme Et tes mots ambigus fis croire au premier homme Qu'il alloit, en goûtant de ce morceau fatal ^ Comblé de tout savoir^ à Dieu se rendre égal? Il en fit sur le champ la folle expérience. Mais tout ce qu'il aquit de nouvelle sience Fut que, triste et honteux de voir sa nudité. Il sut quHl nétoit plus, grâce à sa vanité, Qu'un chétif animal pétri d'un peu de terre, A qui la faim, la soif, par-tout faisoient la guerre, Et quif courant toujours de malheur en malheur, A la mort arrivoit enfin par la douleur. Oui, de tes noirs complots et de ta triste rage Le genre humain perdu fut le premier ouvrage;
Et bien que l'homme alors parût si rabaissé, Par toi contre le Ciel un orgueil insensé Armant de ses neveux la gigantesque engeance, Dieu résolut enfin, terrible en sa vengeance. D'abîmer sous les eaux tous ces audacieux. Mais avant qu'il lâchât les écluses des deux, Par un fis de Noé fatalement sauvée, Tu fus comme serpent dans l'Arche conservée. Et d'abord, poursuivant tes projets suspendus, Che^ les Mortels restans, encor tout éperdus, De nouveau tu semas tes captieux mensonges, Et remplis leurs esprits de fables et de songes. Tes voiles offusquant leurs yeux de toutes parts, Dieu disparut lui-même à leurs troubles regards.
Alors tout ne fut plus que stupide ignorance, Qu'impiété sans borne en son extravagance. Puis, de cent dogmes faux la Superstition Répandant V idolâtre et folle illusion, Sur la terre en tout lieu disposée à les suivre, Uart se tailla des Dieux d'or, d'argent et de cuivre: Et l'Artisan lui-même, humblement prosterné Aux pieds du vain métal par sa main façonné, Lui demanda les biens, la santé, la sagesse. Le monde fut rempli de Dieux de toute espèce : On vit le peuple fou qui du Nil boit les eaux Adorer les serpens, les poissons, les oiseaux. Aux chiens, aux chats, aux boucs, offrir des sacrifices, Conjurer l'ail, l'oignon, d'être à ses vœux propices,
Et croire follement maîtres de ses destins
Ces Dieux nef du fumier porté dans ses jardins.
Bien-tôt se signalant par mille faux miracles,
Ce fut toi qui par-tout fit parler les Oracles.
C'est par ton double sens^ dans leurs discours jette.,
Qu'ils surent en mentant dire la vérité;
Ety sans crainte rendant leurs réponses Normandes,
Des peuples et des Rois engloutir les offrandes.
Ainsi, loin du vrai jour par toi toujours conduit^ L'homme ne sortit plus de son épaisse nuit. Pour mieux tromper ses yeux, ton adroit artifice Fit à chaque vertu prendre le nom d'un vice; Et^ par toi de splendeur faussement revêtu, Chaque vice emprunta le nom d'une vertu. Par toi l'humilité devint une bassesse, La candeur se nomma grossièreté, rudesse. Au contraire, l'aveugle et folle ambition S'appela des grans cœurs la belle passion ; Du nom de fierté noble on orna l'impudence, Et la fourbe passa pour exquise prudence : L'audace brilla seule aux yeux de i Univers, Et pour vraiment heros^ che^ les hommes pervers, On ne reconnut plus qu'usurpateurs iniques, Que tyranniques Rois cense^ grans Politiques, Qu infâmes scélérats à la gloire aspirans., Et voleurs revêtus du nom de Conquerans.
Mais à quoi s'attacha ta savante malice? Ce fut sur-tout à faire ignorer la justice.
s A T I K E X II .
Dans les plus claires loix ton ambiguïté Répandant son adroite et fine obscurité, Aux yeux embarrasse^ des Juges les plus sages Tout sens devint douteux, tout mot eut deux visages; Plus on crut pénétrer, moins on fut éclairci. Le texte fut souvent par la gloire obscurci : Et, pour comble de maux, à tes raisons frivoles L Éloquence prêtant Vornement des paroles, Tous les jours accablé sous leur commun effort, Le vrai passa pour faux et le bon droit eut tort. Voilà comment, déchu de sa grandeur première, Concluons, Vhomme enfin perdit toute lumière Et par tes yeux trompeurs se figurant tout voir, Ne vit, ne sut plus rien ne put plus rien savoir.
De la Raison pourtant, par le vrai Dieu guidée, Il resta quelque trace encor dans la Judée. Che^ les hommes ailleurs sous ton joug gémissans, Vainement on chercha la vertu, le droit sens : Car, qu'est-ce loin de Dieu que V humaine sagesse ? Et Socrate, l'honneur de la profane Grèce, Qu'étoit-il en effet, de près examiné, Qu'un mortel par lui-înême au seul mal entraîné, Et, malgré la vertu dont il faisait parade, Très-équivoque ami du jeune Alcibiade?
Oui, f ose hardiment l'affirmer contre toi, Dans le monde idolâtre asservi sous ta loi, Par l'humaine raison de clarté dépourvue', L'humble et vraie équité fut à peine entrevue :
SATIRE XII. l5l
Et par un sage altier, au seul faste attaché. Le bien, même accompli^ souvent fut un péché.
Pour tirer Vhomme enfin de ce désordre extrême, Ilfalut qu ici-bas Dieu y fait homme lui-même, Vint du sein lumineux de V éternel séjour De tes dogmes trompeurs dissiper le faux jour. A l'aspect de ce Dieu les démons disparurent ; Dans Delphe, dans Delos, tes oracles se turent; Tout marqua^ tout sentit sa venue' en ces lieux ; L'estropié marcha, l'aveugle ouvrit les yeux. Mais bien-tôt contre lui ton audace rebelle^ Chej la Nation même à son culte fidèle De tous c6te:{ arma tes nombreux sectateurs. Prêtres, Pharisiens, Rois, Pontifes, Docteurs. G est par eux que l'on vit la Vérité suprême De mensonge et d'erreur accusée elle-même, Au tribunal humain le Dieu du Ciel traîné. Et l'Auteur de la vie à mourir condamné. Ta fureur toutefois à ce coup fut deçûe. Et pour toi ton audace eut une triste issue'. Dans la nuit du tombeau ce Dieu précipité Se releva soudain tout brillant de clarté^ Et par tout sa doctrine en peu de tems portée Fut du Gange et du Nil et du Tage écoutée ; Des superbes Autels à leur gloire dresse:^ Tes ridicules Dieux tombèrent renverse;^., On vit en mille endroits leurs honteuses statues Pour le plus bas usage utilement fonduè's,
l52 SATIRE Xir.
Et gémir vainement Mars, Jupiter^ Venus, Urnes ^ vases, tr épiés, vils meubles devenus. Sans succomber pourtant tu soutins cet orage. Et, sur l'idolâtrie enfin perdant courage, Pour embarasser l'homme en des nœuds plus subtils. Tu courus cJie!^ Satan brouiller de nouveaux fils.
Alors, pour .seconder ta triste frénésie, Arriva de l'enfer ta fille l'Hérésie.
Ce monstre, dès l'enfance à ton école instruit. De tes leçons bien-tôt te fit goûter le fruit. Par lui l'erreur, toujours finement apprêtée, Sortant pleine d'attraits de sa bouche empestée. De son mortel poison tout courut s'abreuver, Et l'Église elle-même eut peine à s'en sauver. Elle même deux fois presque toute Arienne, Sentit che^ soi trembler la vérité Chrétienne. Lors qu'attaquant le Verbe et sa Divinité ^ D'une sillabe impie un saint mot augmenté Remplit tous les esprits d'aigreurs si meurtrières, Et fit de sang Chrétien couler tant de rivières. Le fidèle, au milieu de ces troubles confus Quelque tems égaré, ne se reconnut plus ; Et dans plus d'un aveugle et ténébreux Concile Le mensonge parut vainqueur de l'Évangile.
Mais à quoi bon ici du profond des enfers , Nouvel Historien de tant de maux soufferts, Rappeller Arius, Valent in et Pelage, Et tous ces fiers Démons que toujours d'âge en âge
Dieu, pour faire éclaircir à fond ses vérité^, A permis quaux Chrétiens l'enfer ait suscite^ ? Laissons heurter là-bas tous ces damne^ antiques, Et bornons nos regards aux troubles fanatiques Que ton horrible fille ici sut émouvoir ^ Quand •* et ** remplis de ton savoir^ Et soi disant choisis pour réformer V Église^ Vinrent du célibat affranchir la Prêtrise ^ Ety des vœux les plus saints blâmant l'austérité, Aux Moines las du joug rendre la liberté. Alors, n admettant plus d'autorité visible, Chacun fut de la foi censé juge infaillible. Et, sans être aprouvé par le Clergé Romain^ Tout **" fut Pape une Bible à la main. De cette erreur dans peu naquirent plus de Sectes Qu'en Automne on ne voit de bourdonnans insectes Fondre sur les raisins nouvellement meuris^ Ou qu'en toutes saisons sur les murs à Paris, On ne voit affiche^ de recueils d'amourettes. De vers, de contes-bleus, de frivoles sornettes, Souvent peu recherche:^ du Public nonchalant, Mais vante^ à coup sur du Mercure Galant. Ce ne fut plus par-tout que fous Anabaptistes, Qu'orgueilleux Puritains, qu'exécrables Déistes-, Le plus vil artisan eut ses dogmes à soi. Et chaque Chrétien fut de différente loi. La Discorde, au milieu de ces sectes altières. En tous lieux cependant déploia ses bannières,
l54 SA I iUL Xll.
Et ta fille, au secours des vains raisonnemens Appelant le ravage et les embrasemens, Fit, en plus d'un pais, aux Villes désolées, Sous Vherbeen vain chercher leurs Églises brûlées. V Europe fut un champ de massacre et d'horreur. Et l'Orthodoxe même, aveugle en sa fureur, De tes dogmes trompeurs nourrissant son idée. Oublia la douceur aux Chrétiens commandée. Et crut, pour vanger Dieu de ses fiers ennemis, Tout ce que Dieu défend légitime et permis. Au signal tout à coup donné pour le carnage, Dans les Villes, par-tout, théâtres de leur rage, Cent mille faux ^éle^, le fer en main cour ans, Allèrent attaquer leurs amis, leurs parens, Et, sans distinction, dans tout sein hérétique, Pleins de joie, enfoncer un poignard catholique. Car quel Lion, quel Tigre, égale en cruauté Une injuste fureur qu'arme la Pieté?
Ces fureurs, jusqu'ici du vain peuple admirées.^ Étoient pourtant toujours de VÉglise abhorrées . Et dans ton grand crédit pour te bien conserver, Ilfalloit que le ciel parût lesaprouver. Ce chef-d'œuvre devoit couronner ton adresse. Pour y parvenir donc, ton active souplesse, Dans l'Ecole abusant tes grossiers Ecrivains. Fit croire à leurs esprits ridiculement vains QtCun sentiment impie, injuste, abominable, Par deux ou trois d'entr'eux réputé soûtenable,
SATIRE XII. l55
Prenait che^ eux un sceau de probabilité Qui même contre Dieu lui donnait sûreté: Et qu'un Chrétien pouvait, rempli de confiance^ Même en le condamnant^ le suivre en consience.
C'est sur ce beau principe, admis si follement, Qu'aussi-tôt tu posas l'énorme fondement De la plus dangereuse et terrible Morale Que Lucifer, assis dans la Chaire infernale, Vomissant contre Dieu ses monstrueux sermons, Ait jamais enseigné aux Novices Démons.
Soudain, au grand honneur de l'Eglise païenne. On entendit prêcher dans l'Ecole Chrétienne, Que sous le joug du vice un pécheur abbatu Pouvait, sans aimer Dieu ni même la vertu, Par la seule frdieur au Sacrement unie. Admis au ciel, jouir de la gloire infinie, Et que les clefs en main, sur ce seul passeport, Saint Pierre à tous venans devoit ouvrir d'abord.
Ainsi, pour éviter l'éternelle misère.
Le vrai ^èle au Chrétien n'étant plus nécessaire, Tu sus, dirigeant bien en eux l'intention, De tout crime laver la coupable action. Bientôt, se parjurer cessa d'être un parjure : L'argent à tout denier se prêta sans usure; Sans simonie on pût contre un bien temporel Hardiment échanger un bien spirituel:
Du soin d'aider le pauvre on dispensa l'avare , Et même che^ les Rois le superflu fut rare.
l56 SATIRE XII.
C'est alors qu'on trouva, pour sortir d'embarras,
Vart de mentir tout haut en disant vrai tout bas.
C'est alors qu'on apprit qu'avec un peu d'adresse^
Sans crime un Prêtre peut vendre trois fois sa Messe y
Pourvu que, laissant là son salut à l'écart,
Lui-même en la disant n'y prenne aucune part.
C'est alors que l'on sut qu'on peut pour une pomme,
Sans blesser la justice, assassiner un homme.
Assassiner! Ah non, je parle improprement :
Mais que, prêt à la perdre, on peut innocemment,
Sur-tout ne la pouvant sauver d'une autre sorte,
Massacrer le voleur qui fuit et qui l'emporte.
Enfin ce fut alors que, sans se corriger^
Tout pécheur... Mais oU vais-je aujourd'hui m' engager?
Veux-je d'un Pape illustre armé contre tes crimes
A tes yeux mettre ici toute la Bulle en rimes ;
Exprimer tes détours burlesquement pieux,
Pour disculper l'impur, le gourmand^ l'envieux-,
Tes subtils faux fuians pour sauver la mollesse^
Le larcin, le duel, le luxe., la paresse :
En un mot, faire voir à fend develope:^
Tous ces dogmes affreux d'anathème frappe^,
Que, sans peur débitant tes distinctions folles,
L'erreur encor pourtant maintient dans tes Ecoles?
Mais sur ce seul projet soudain puis-je ignorer A quels nombreux combats il faut me préparer? J'entens déjà d'ici tes Docteurs frénétiques Hautement me compter au rang des hérétiques ^
SATIRE XII. l57
ATappeler scélérat, trattre, fourbe y imposteur, Froid plaisant, faux boufon, vrai calomniateur ^ De Pascal, de Wendrock, copiste misérable. Et, pour tout dire enfin, Janséniste exécrable. Taurai beau condamner, en tous sens expliquei^y Les cinq dogmes fameux par ta main fabrique^ , Blâmer de tes Docteurs la Morale risible, C'est, selon eux, prêcher un Calvinisme horrible; C'est nier qu'ici bas, par l'amour appelé, Dieu pour tous les humains voulut être immolé.
Prévenons tout ce bruit : trop tard, dans le naufrage, Confus on se repent d'avoir bravé l'orage. Alte-là donc, ma plume. Et toi, sors de ces lieux, Monstre à qui, par un trait des plus capricieux. Aujourd'hui terminant ma course satirique. J'ai prêté dans mes vers une ame allégorique. Fui, va chercher ailleurs tes patrons bien-aime^. Dans ces pais par toi rendus si renomme^, Oii rOrne épand ses eaux, et que la Sarthe arrose : Ou, si plus sûrement tu veux gagner ta cause. Porte-la dans ****, à ce beau tribunal Oii de nouveaux Midas un Sénat monacal, Tous les mois, apu'ié de ta sœur l'Ignorance, Pour juger Apollon, tient, dit-on, sa séance^
L'édition de 171 3, attribuée à Boileau, renferme un grand nombre de notes. Bien que nous ne reconnaissions pas, comme on a pu le voir dans notre introduction, la participation entière du satirique à cette édition , nous reproduisons ces notes toutes les fois que cela nous a paru nécessaire.
Celles qui accompagnent en marge le texte de 1701 étant de Boileau luimême, sans aucun doute possible, ont été réimprimées dans le cours de notre édition.
Pour distinguer nos remarques d'avec celles de l'édition de 1 7 1 3 , nous ferons suivre ces dernières du signe (B.).
/il
Page i3. — Quand je donnai pour la première fois vies satires au public.
Voici la description bibliographique du volume dans lequel parurent réunies pour la première fois les sept premières satires de Boileau :
Satires du sieur D***. Paris, Billaine, 1666 (des exemplaires portent le nom de Barbin, d'autres celui de Léonard). C'est un petit in- 12 de 71 pages; en plus, six pages renfermant l'avis au lecteur et une l'extrait du Privilège délivré le 6 mars 1666. Le discours au roi se trouve placé entre la 5» et la 6^ satire (pages 49 à 5y).
l62 NOTES
Page ly. — Dalandran.
Casaque de campagne (B.)-
Page 21. — Soutiens tout par Toi-même.
Toutes les fois que le pronom ou le verbe se rapportent au roi, ils sont respectueusement écrits avec une grande lettre, exactement comme dans un placet. 11 faut voir là un usage reçu et non une plate flatterie.
Page 22. — Habillant une églogue.
Charpentier avait fait dans ce temps-là une églogue pour le roi , en vers magnifiques , intitulée Eglogue royale {^.). Charpentier était de l'Académie (1620-1702).
— — Vautre.
Il est ici question de Chapelain (1595-1694), la bête noire de Boileau. Méchant poète, mauvais rimeur, il mit trente ans à faire son poëme de la Pucelle, que dans ses satires Boileau ne manque pas une seule fois de ridiculiser avec raison, boileau fit heureusement perdre à Chapelain, grâce à ses satires, une espèce d'auréole de gloire fort usurpée, dont le mauvais goût du public s'était plu à l'entourer.
Page 23. — Parmi les Pelletiers.
Poêle du dernier ordre qui faisait tous les jours un sonnet.
Page 24. — Ton bras, des peuples redouté.
Va, la foudre à la main, rétablir Véquité.
Figure difficile à concevoir. Brossette (éd. 1716) met en note ceci : Le bras est employé ici pour la personne, c'est-à-dire la partie pour le tout. Il faut, disait Boileau, être poëte pour sentir la beauté de ce vers et justifier cette faute qui n'en est pas une... Racine a dit aussi :
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
(MiTHRiDATE, demicrc scène.)
ET ÉCLAIRCISSEMENTS. l63
Page 25. — Craint Tartufe et Molière.
Molière, environ vers ce temps-là (1664), fit jouer son Tartufe (B.).
Page 26. — Nous faire de la mer une campagne libre.
Allusion à la victoire que le duc de Beaufort remporta en i665 sur les pirates d'Alger et Tunis.
— — Rendre à Vaigle éperdu.
Six mille Français étaient venus au secours de l'empereur Léopold I«% et le i^"" août ils défirent, avec les Autrichiens, les Turcs à Saint-Gothard (Basse-Hongrie).
Page 27. -— Damon...
J'ai eu en vue Cassandre, celui qui a traduit la Rhétorique d'Aristote (B.).
Cette traduction, l'un des meilleurs ouvrages de Cassandre, était fort prisée par Boileau. Voici ce qu'il en dit à la fin de sa préface sur le Traité du sublime de Longin (édition de 1675) : « Je puis respondre au lecteur que jamais il n'y a eu de traduction ni plus claire, ni plus exacte, ni plus fidelle. C'est un ouvrage d'extrême utilité, et pour moi j'avoue franchement que sa lecture m'a plus profité que tout ce que j'ay jamais lu en ma vie. »
— — Bureau.
Bureau, étoffe grossière; ce mot est d'ailleurs un ancien synonyme de celui de bure.
Page 28. — Ou que d'un bonnet vert
Du temps que cette satire fut faite, un débiteur insolvable pouvait sortir de prison en faisant cession, c'est-àdire souffrant qu'on lui mît, en pleine rue, un bonnet vert sur la tête (B.).
Page 29. — Et Rolet un fripon.
Rolet est un hôtelier du Blaisois, écrivit d'abord en note Boileau dans ses éditions de 1667 et 1668 : « Or, dit M. Ed. Fournier {V Esprit des autres), il arriva que dans les environs de Blois se trouvait réellement un au-
bergiste du nom de Rolet, à qui l'on répéta l'hémistiche, et qui, furieux, adressa par la poste au poète, tout ébaubi et tremblant, cent coups de bâton, en attendant qu'il pût aller les lui administrer lui-même. »
Dans l'édition de 171 3, on lit ceci : « Procureur fort décrié, qui a été dans la suite (1681) condamné à faire amende honorable et banni à perpétuité (B.). » M. Viollet-le-Duc, dans l'édition de Boileau donnée chez Desoér en 1 821, parle, sans preuve aucune à l'appui, d'une simple condamnation à neuf ans de bannissement; plus loin, il ajoute que, déchargé de cette condamnation, Rolet obtint une place de garde au château de Vincennes, où il mourut. Cette dernière assertion n'est pas plus fondée que la première.
Page 29, — Sçait faire un duc et pair.
L'abbé de la Rivière, dans ce temps-là (i665), fut fait évêque de Langres». Il avait été régent dans un collège (celui du Plessis) (B.).
Page 3o. — l^andis que Colletet.
Colleter, fameux poète, fort gueux, dont on a plusieurs ouvrages (B.).
— — Dont Montmaur autrefois...
Célèbre parasite dont Ménage a écrit la vie (B.).
Bizarre existence que celle de ce Pierre de Montmaur. D'abord charlatan à Avignon, il vint à Paris, où il fut tour à tour avocat, poëte et professeur en langue grecque au Collège royal. Il mourut en 1648, après avoir été l'objet de la plus virulente critique de la part de tous ses contemporains.
— — Et réparant du sort V aveuglement fatal.
Le roi, en ce temps-là, donna plusieurs pensions aux gens de lettres (B.). Au sujet de ces pensions, notons un curieux détail : Colbert, succédant en 1661 à Fouquet disgracié, voulut, pour la gloire du roi, accorder aux
ET ÉCLAIRCISSEMENTS. l65
lettres et aux sciences une giînéreuse et utile protection. Il chargea Chapelain et Costar de dresser une liste des littérateurs et savants les plus connus. Ce fut en 1662 que Chapelain présenta à Colbert son travail. Dans la liste faite par lui il ne se refiise aucun éloge et parle ainsi de Boileau :
« Il a de Tesprit et du style, et sçait les deux langues anciennes aussi bien que la sienne. Il pourroit faire quelque chose de fort bon, si la jeunesse et le feu trop enjoué n'empêchoient point qu'il s'y assujetît. »
Ce ton de protection insolente nous a paru digne d'être cité ici. En i663, Chapelain reçut une pension de 3,000 livres. Dans la liste des pensions de cette année, il est dit de ce même Chapelain : « qu'il est le premier poète françois qui ait jamais été, et du plus solide jugement, w
Boileau a fait heureusement justice de ces louanges mal placées du sieur Costar. Ce n'est qu'en 1674 que Boileau reçut une pension de 2,000 livres.
Page 3o. — Saint- Amand...
On a plusieurs ouvrages de lui où il y a beaucoup de génie ; il ne savait pas le latin et était fort pauvre (B.).
Saint-Amand (1594-1661), bien que de l'Académie, ne fut jamais qu'un détestable poCte, et ce mot de génie que lui applique ici Boileau ne signifiait alors qu'aptitude à telle ou telle chose.
Page 3 1 . — // parut à la cour.
Saint-Amand porta effectivement à la cour un poème (qu'on na pas retrouvé) intitulé le Poème de la Lune. 11 y louait le roi de savoir bien nager. Louis XIV en rit trèsfort, et cette disgrâce fut peut-être la cause de la mort de ce pauvre Saint-Amand. Boileau paraît l'affirmer.
— — VAngely.
Célèbre fou que M. le Prince avait amené avec lui des Pays-Bas et qu'il donna au roi (B.).
Page 3 1 . — Bariole.
Jurisconsulte fameux, ne en Italie en i3oo ou i3i3, mort à Pérouse en i356.
— — Louet, Brodeau.
Deux avocats célèbres au XV1I« siècle. Le dernier a fait beaucoup d'additions à un recueil d'arrêts avec remarques publié par Louet en 1602.
— — Pat ru.
Patru, avocat et littérateur distingué, entra à l'Académie en 1640. Il ne fut jamais riche, et sa probité était proverbiale. Huot et Le Mazier, ses deux confrères, étaient moins scrupuleux que lui sur le choix des causes à plaider, ce qui leur procura une rapide fortune.
— — Pé-Fournier.
Célèbre procureur. Il s'appelait Pierre Fournier, mais les gens du palais, pour abréger, l'appelaient Pé-Fournier (B.).
Page 35. ~
Cette satire, selon Brossette, fut composée en 1664. La même année, ajoute l'auteur, étant chez M. Du Broussin avec M. le duc de Vitri et Molière, ce dernier y devait lire une traduction de Lucrèce en vers français, qu'il avait faite dans sa jeunesse. En attendant le dîner, on pria M. Despréaux de réciter la satire adressée à Molière; mais après le récit Molière ne voulut plus lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venait de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope^ auquel il travaillait en ce temps-là, disant qu'on ne devait pas s'attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M. Despréaux, parce qu'il lui faudrait un temps infini s'il voulait travailler ses ouvrages comme lui.
Page 36. — L'abbé de Pure.
Né à Lyon, mort à Paris en 1680, l'abbé de Pure est
auteur d'une traduction de Quintilien. Il prit parti contre Molière dans son roman des Précieuses^ et la chose ne lui réussit guère. Ménage eut plus d'esprit à partir du jour de la première représentation de la comédie de Molière : 11 brûla tout ce qu'il avait adoré, et laissa là désormais les niaiseries et les sornettes de l'hôtel de Rambouillet» que l'abbé de Pure s'obstina à défendre.
Page 36. — Quinaut.
Né à Paris le 3 juin i635, et non à Felletin (Creuse), où l'on a eu le tort de lui élever une statue, Quinaut mourut le 6 novembre 1688. Il débuta au théâtre par de très-mauvaises tragédies ou comédies. Plus tard, il s'éleva au-dessus du médiocre, grâce à la Mère coquette et à d'autres opéras qui font aujourd'hui sa gloire. Il fut reçu à l'Académie en 1670, malgré Boileau. Cette inimitié cessa cependant, car, en 1687, voici ce qu'écrivait à Racine notre satirique : •« Vous pouvez assurer M. Quinaut que je le compte présentement au rang de mes meilleurs amis »
Page 38. — Scudéri.
Scudéri, né au Havre en 1601, mourut à Paris le 14 mai 1667. Fameux auteur de beaucoup de romans, comme dit Boileau, tous ses ouvrages sont aujourd'hui tombés dans un bien juste oubli, et pourtant il était de l'Académie !
— — // plaît à tout le monde et ne saurait se plaire.
En cet endroit (raconte Brossette), Molière dit à notre auteur en lui serrant la main : « Voilà la plus belle vérité que vous ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vous parlez, mais tel que je suis, je n'ai rien fait en ma vie dont je ne sois véritablement content. *»
l68 NOTES
Page 4ï. — Satire III.
Celte satire fut composée en i665.
M. du Broussin est, selon Brossette, l'empoisonneur que Boileau a voulu dépeindre. 11 se reconnut fort bien dans cette satire, mais il n'en sut nullement mauvais gré à l'auteur. La lettre A et plus loin la lettre P se rapportent, la première à l'éditeur, la seconde au poCte.
— — Plus pasle qu'un rentier.
Le roi rendit, en 1664, un arrêt qui supprimait un quartier des rentes constituées sur l'hôtel de ville.
Page 42. — Boucingo.
Illustre marchand de vins (B.), qui, selon Chapelle ;
Posséda dès son âge tendre La fameuse sauce à Robert, Avant même qu'il pût apprendre Ni son Ave, ni son Pater.
— — Villandry.
Homme de qualité qui allait souvent dîner chez le commandeur de Souvré (B.).
Page 43. — Cyi'us.
C'est un roman de dix tomes de M"* Scudéri (B.).
— — Cassaigne.
Jacques de Cassaigne ou Cassagne (né à Nîmes en i636, mort en 1679) était prieur de Saint-Étienne. Il remplaça Saint-Amand à l'Académie française en 1661. Ses œuvres (sermons, traductions, poésies) sont fort médiocres.
— — Cotin,
Membre de l'Académie, ce Cotin fut un mauvais prédicateur et un pédant grotesque. Sa rage lui inspira contre Boileau de fort plates satires. Il mourut en janvier 1682. (Voir la satire VIII.)
Page 43. — Mignot,
Fameux pâtissier de la rue de la Harpe. Traité d'empoisonneur par Boileau, il porta plainte. Débouté par le lieutenant criminel, il s'imagina d'envelopper ses biscuits avec la satire que Cotin venait de faire paraître contre Boileau. 11 dut à cet accès de colère heureux une grande partie de sa vogue et de sa fortune.
Page 44. — Auvernatf Lignage.
Deux fameux vins du terroir d'Orléans (B.).
— — Crenet.
Fameux marchand de vins, logé à la Pomme-de-Pin (B.). Ce cabaret était situé en la Cité, contre le pont de Notre-Dame. Le sieur Crenet fit une grande fortune avec son établissement, où vinrent depuis Villon les plus fameux poètes.
Page 47. — Un recteur.
Le recteur, quand il va en procession, est toujours accompagné de deux massiers (B.).
Les massiers étaient alors ce que nous nommons aujourd'hui les appariteurs.
— — A vaincu la Hollande ou battu V Angleterre. L'Angleterre et la Hollande étaient alors en guerre
— -— Théophile.
Ce Théophile (i 590- 1626), dont notre hâte fait ici l'éloge, commit entre autres vers déplorables les deux suivants, cités par Boileau dans la préface de 1701 :
Le voici, ce poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement : il en rougit , le traître ?
(Ptrame et THisBé, tragédie.)
— Ronsard (i525-i585).
lyO NOTES
Page 48. — La Serre.
Écrivain célèbre par son galimatias (B.). Pourtant, dirons-nous après Boileau, certain ouvrage de La Serre (1600-1 665) sur VArt épistolaire atteignit la trentième édition et fut épuisé en moins de vingt années.
— — Le Pays.
Écrivain (lôSô-iôgo) estimé chez les provinciaux à cause d'un livre qu'il a fait, intitulé ; AmitiéSy Amours et Amourettes (B.).
— — VAstrate.
La moins médiocre des tragédies de Quinaut, VAstrate, fut donnée en décembre 1664. VOthon du grand Corneille, représenté à la même époque, ne fut pas aussi goûté. L'on peut, à ce sujet, consulter utilement Voltaire {Commentaires sur Corneille,)
Page 5o. — Vins de Bric
Boileau a dit des vins de Brie qu'ils étaient les plus méchants de France (Note inédite d'après Berriat-Saint- Prix). Une vieille chanson disait aussi :
Mais tout vin est de Brie Quant on le boit avec un fat.
Page 5i. — Satire IV.
Brossette donne 1664 comme la date certaine de la composition de cette satire.
L'abbé le Vayer (1629- 1664), à qui elle est dédiée, était le fils unique du célèbre La Mothe le Vayer, de l'Académie française, qui avait été historiographe de France, conseiller d'État et précepteur de Monsieur, frère de Louis XIV. L'abbé le Vayer a traduit et commenté Florus, sous le nom de Philippe de France (i656).
Page 52. — La Neveu.
Infâme débordée connue de tout le monde (B.). Dans
une note inédite, il ajoute que c'était une courtisane fameuse du temps de Louis XIII, que Monsieur, duc d'Orléans, frère du roi, s'avisa de promener toute nue dans Paris.
Le Furetierana dit que ce fut sur un âne qu*eut lieu cette curieuse promenade.
Page 54. — Frédoc.
Brossette qualifie du nom pompeux d'Académie le tripot que tenait ce Frédoc, homme très-taré, sur la place du Palais- Royal.
— — Chapelain,
Cet auteur, avant que sa Puceîle fût imprimée, passait pour le premier poète du siècle. L'impression gâta tout (B.).
— — Che:[ Ménage.
On tenait toutes les semaines chez Ménage une assemblée où allaient beaucoup de petits esprits (B.). Ce terme méprisant de Grimauds ne plut guère à Ménage, et dans son Dictionnaire étymologique il s'en plaignit fort.
Page 55. — Joly,
Illustre prédicateur (1610-1678), alors curé de Saintp Nicolas-des-Champs à Paris, et depuis évêque d'Agen (B.).
Page 57. — Satire V.
Cette satire a été faite en i665, dit Brossette. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau (1638-1720), à qui elle est dédiée, était fort estimé par Louis XIV. Le 1 1 janvier 1668, il remplaça Scudéri à l'Académie française. Il obtint de Louis XIV une faveur unique, et ce détail est peu connu. Par brevet daté de Saint-Germain-en-Laye le 23 septembre 1670, il lui fut permis « d'entrer librement et à toutes les heures qu'il voudra en tous les lieux de sa maison où Sa Majesté pourra cstre pendant les plus secrètes affaires , etc. »
Les Mémoires de Dayigeau, publiés naguère (Didot, 19 vol. in-8), forment, avec ceux de Saint-Simon, une mine inépuisable de documents sur le règne de Louis XIV.
Page 58. — Alfane.
Cheval du roiGradasse dans l'Arioste (B.).
— — Boyard.
Cheval des quatre fils Aymon (B.).
Page G I . — Segond.
Segond, c'est ainsi qu'écrit Boileau dans toutes ses éditions, à partir de celle de 1674. Auparavant c'était, tantôt Vulson, tantôt Melson: Segond se trouve pourtant dans l'édition d'Amsterdam de 1 686. On a mis (dit Brossette) Segoing dans celle de lyiB. On a mis ne veut pas dire que Boileau soit l'auteur de cette correction. Si Boileau a écrit Segond, c'est qu'il ne lui plaisait en aucune façon de désigner davantage, comme on veut bien le dire, l'avocat au parlement du nom de Segoing, qui a effectivement publié en 1667 un Mercure armoriai. Notons en passant une remarque curieuse fournie par M. A. Jal, et qui explique peut-être la réserve de Boileau, bien que le fait soit postérieur. En 1697, lorsque le Roi eut ordonné une réforme sur la noblesse, en permettant à tout bourgeois de prendre, moyennant vingt livres seulement, des armes composées par d'Hozier, Nicolas Boileau se rendit auprès du commissaire de son quartier, se fit inscrire sur le registre du délégué du roi, où l'on lit : « Nicolas Boileau, sieur Des Préaux, l'un des quarante de l'Académie françoise, porte de gueules au chevron d'argent, accompagné de trois molettes d'éperon d'or, deux en chef et une en pointe. » Que deviennent devant cette description toutes les diatribes de la satire V ?
Page Ô2. — Mandille.
Petite casaque qu'en ce temps-là portaient les laquais (B.).
Page 63. — Satire VI.
S'il faut en croire Brossette, cette satire fut composée dans le même temps que la première. Selon lui elle en foisait partie, et ce n'est que plus tard que Boileau en fit un morceau à part.
Très-décriée par quelques-uns, cette satire est pour* tant un très-curieux et très-vivant tableau du Paris de cette époque.
— — L^abbé de Pure.
(Voir satire II.) Ennuyeux célèbre, fait-on dire à Boileau dans l'édition de lyiS.
Page 64. — S^agaçans.
L'indéclinabilité du participe fut seulement adoptée en 1679 P^*^ l'Académie, et l'usage fut long à s'en répandre. Boileau s'écarte ici, comme tant d'autres à son époque, de cette règle très-arrctée aujourd'hui.
— — Une croix de funeste présage.
On faisait pendre alors du toit de toutes les maisons que l'on couvrait une croix de latte pour avertir les passans de s'éloigner. On n'y pend plus maintenant qu'une simple latte (B.).
Page 65. — Guenaud.
C'était le plus célèbre médecin de Paris; il fut celui de la reine. Selon Brossette, quand on parlait de Guenaud, on ajoutait : « et son cheval », tant ils se quittaient peu.
Page 66. — Le marché neuf.
Ce marché était situé entre le pont Saint-Michel et le Petit-Pont (B.).
— — S^ emparent de la ville.
On volait beaucoup en ce temps-là dans les rues de Paris (B.).
De la Reynie, nommé premier lieutenant général de la
police en 16G7, apporta d'utiles et salutaires réformes qui firent de Paris autre chose qu'un guêpier dangereux. Voir à ce sujet un excellent ouvrage de M. Pierre Clémeni, la Police sous Louis XIV. Voir aussi les Lettres de Gui Patin du 26 septembre 1664 et du 28 octobre 1666.
Page 69. — Satire VII.
Composée vers la fin de l'année i663 (Bross.).
Page 70. — La Puceîle.
D'après une note de l'édition de lyiS, tous les vers de ce poème héroïque paraissaient à Boileau faits en dépit de Minerve.
Page 71. — Je n aboyé.
Pradon (1632-1698), dans ses Remarques critiques sur Boileau, lui décocha, en jubilant sans doute, ces deux vers :
A bon droit par ton air, ton style et ta grimace, On te peut appeler le dogue du Parnasse.
Les essais dramatiques de ce Pradon sont d'une nullité pitoyable, et si l'une de ses tragédies, Phèdre, arriva à seize représentations, il ne le dut qu'à une injuste cabale formée contre Racine, dont sottement il se croyait l'égal. Cette cabale est l'une des plus fameuses du XVIF siècle. Le duc de Nevers, la duchesse de Bouillon et M™« Deshoulières en étaient les instigateurs. (Voir les Curiosités théâtrales de M. V. Fournel, page i5i.)
11 faut lire aussi, dans ce même volume, l'histoire grotesque de Pradon, sifflé, battu et mécontent, à la première représentation de sa tragédie de Statira (page 137).
Page 72. — Personne ne connaît ni mon nom ni ma veine.
L'édition de 1701 porte seule le nom de Boileau, comme nous l'avons remarqué dans notre Introduction.
— — De Montreuil.
L'abbé Mathieu de Montreuil (i 620-1692), membre de
rAcadémie, avait la veine poétique féconde, et il accaparait tous les recueils du temps.
Page 73. — Satire VIII.
1667 est la date de composition assignée à cette satire par Brossette. L'initiale M*** désigne, paraît-il encore selon lui, Claude Morel, doyen de la Faculté de théologie de Paris et ennemi déclaré des Jansénistes, contre lesquels il accumula ouvrages sur ouvrages.
Page y S, — Des saints qu'a célèbre^ Bussi.
Bussi (i6i8-i6g3), dans sa lettre du 8 août 1674 à la veuve de Scudéri, dit avec une certaine humeur contre Boileau, que ces saints sont les cocus de son Histoire amoureuse des Gaules. Cette publication occasionna du reste la disgrâce du comte de Rabutin.
Page 76. — Galet.
Il est fait mention dans Régnier (satire XIV) de ce joueur fameux, qui perdit en un coup de dé l'hôtel de Sully qu'il avait fait bâtir à Paris, rue Saint-Antoine. (Voir l'éd. de Régnier donnée par M. Louis Lacour.)
Page 77. — Senaut, la Chambre, Coéffeteau.
Ce sont là trois auteurs de divers traités sur l'usage, le caractère, les causes et les effets des passions.
Page 78. — Le congrès.
C'était, dit Brossette, une preuve honteuse qui se faisait en présence de chirurgiens et de matrones, par ordonnance des juges ecclésiastiques, quand une femme demandait la dissolution du mariage à cause de l'impuissance du mari. M. le président de Lamoignon abolit cette coutume infâme en 1677.
Cette abolition n'empêcha pas toutefois dans la suite
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les procès en séparation pour cause d'impuissance d'avoir leur cours.
Une feuille supplémentaire des Mémoires de Jean Rou, avocat du parlement de Paris (lôSS-ijii), donne le récit curieux d'une de ces épreuves juridiques du Congrès. Elle eut lieu chez le baigneur Turpin, entre le marquis de Langey et sa femme Selon Tallemant des Réaux, l'épreuve tourna au désavantage du marquis, qui, s'étant remarié plus tard, eut pourtant des enfants. (Voir, sur toute cette affaire, Tallemant des Réaux, tome VII, p. 223 et suiv., Techener, éd. in-8.)
Page 80. — Le Guidon.