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Les Saulx-Tavanes

1 /ancienne société française n'est plus; on peut en prononcer l'oraison funèbre, on ne saurait guère encore en écrire l'histoire. Ce qui faisait la force et la vie de cette société, c'était la famille; or nous sommes encore, si je puis dire, sous le coup de la réaction révolutionnaire, nous ne voyons dans le passé (pic ses abus, heureusement détruits. Nous commençons seulement à nous rappeler ce qu'avait de vraiment grand la famille d'autrefois; à peine pouvons-nous donc la comprendre et la juger équitablement.

Qu'était-ce en effet qu'une famille dans l'ancienne France? Elle ne durait pas comme aujourd'hui l'espace d'une génération; c'était un être de raison qui survivait aux individus, qui conservait dài^e en âge les mêmes traditions , la fidélité aux mêmes souvenirs; c'était l'arbre qui étendait et multipliait sans cesse ses rameaux, mais qui ne

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cessait de leur distribuer, autour d'un tronc commun, la même sève. L'arbre généalogique était plus qu'un mémento , c'était un symbole.

Au plus grand nombre, aux familles qui se contentaient de l'honneur dans une vie obscure, le livre de raison servait d'histoire. Testaments, mentions de naissance et de décès illustrés de pieux commentaires, comptes de recettes et de dépenses, affaires de la commune et de l'État, tous les actes, tous les sentiments, tous les intérêts qu'abrite le foyer domestique y trouvaient leur expression. Plusieurs publications récentes nous ont fait lire dans ces registres intimes. En subissant le grand jour auquel ils n'étaient pas destinés, ces mémoriaux sont devenus un témoignage historique. Nous visitons maintenant avec une curiosité émue la maison de nos ancêtres jusque dans ses moindres recoins , nous entendons pour ainsi dire jusqu'à leurs pensées et jusqu'aux battements les plus secrets de leur cœur.

11 est aussi d'autres familles qui, de génération en génération, ont connu la gloire. Celles-là avaient à tâche de compter toujours quelqu'un des leurs dans la vie publique , un soldat, un magistrat , un savant ou un homme d'église au service du pays. Noblesse oblige, y disait-on; la noblesse, c'était

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un aïeul qui avait rendu le nom illustre, et sur les traces duquel on s'efforçait de marcher. Ainsi vécurent presque toutes nos grandes familles de robe ou d'épée; elles conservaient leurs archives, leurs titres d'alliance ou de propriété, leurs correspondances, comme autant de témoignages qui servaient à confondre leurs annales domestiques avec celles de la patrie. Parmi elles il s'élevait parfois un personnage considérable par ce qu'il a\ait fait ou vu , qui prenait la plume et qui écrivait ses Mémoires. Les Mémoires, je le sais, ne méritent pas une confiance absolue, car l'amourpropre les a inspirés, et l'amour-propre ne vit que rarement, comme par hasard, eu bons termes avec la vérité. De telles œuvres sont néanmoins précieuses, pour peu qu'elles soient contrôlées et éclaircies par d'autres documents. Les lettres, quelque soit leur caractère, dépêches politiques ou effusions privées, apportent une lumière incomparable à l'historien . car elles offrent l'expression vivante, spontanée de la pensée de

leur auteur, sans l'intermédiaire d'un apologiste suspect. Que de trésors domestiques, aujourd'hui amoindris ou mutiles, qui nous révéleraient davantage la vieille France, si le temps les avait épargnés ou s'ils étaient mis sous nos yeui ! Que

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d'enseignements utiles offrirait leur contemplation! C'est avec l'espoir d'intéresser à ce clou hic titre qu'on a étudié ici l'histoire de la maison de Saulx-Tavanes, depuis le seizième siècle jusqu'à la Révolution française.

Cette maison , l'une des plus illustres de la Bourgogne, sort de l'obscurité au lendemain des temps féodaux. Elle a eu pour tige un maréchal de France redouté à la guerre, bien vu à la cour, toutpuissant dans sa province. Gaspard de Saulx est assurément , sous le règne de Charles IX , un des capitaines les plus renommés, un des adversaires les plus ardents de la Réforme. Après lui, ses deux fils, Guillaume et Jean , représentent en face l'un de l'autre les deux partis qui divisèrent un moment la France catholique, l'un fidèle à tout prix au roi, quel qu'il fût, l'autre serviteur ardent des princes lorrains et de la sainte Ligue : ils se combattent à outrance dans le champ-clos de leur province natale. Puis, au temps d'He nri IV et deLouisXIII, ils se recueillent, ils disparaissent de la scène du monde, et, quittant l'épée pour la plume , ils rédigent leurs précieux mémoires. Mais vienne la Fronde , cette dernière insurrection d'une classe qui prenait plus au sérieux les faveurs de la cour que ses anciens privilèges , et nous trouverons un

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arrière-petit-fils du maréchal, Jacques, debout aux cotés du grand Coudé , capitaine d'aventure comme son aïeul et son grand-oncle, comme eux réduit à combattre un de ses parents, comme eux enfin mettant, par ses Mémoires, la postérité dans la confidence de ses exploits.

Cependant le siècle de Louis XIV s'écoule; les Saulx-Tavanes rentrent malgré eux dans leur obscurité. Cette race de ligueurs et de frondeurs ne s'habituera que lentement à la vie de cour. Elle \ entre pleinement au dix-huitième siècle. Son chef, Henri-Charles, est alors lieutenant général en Bourgogne comme Gaspard de Saulx; mais les luttes qu'il y soutient ne sont plus, comme au temps des guerres de religion , de celles oii l'on fait bon marché de sa vie : ce sont de petites querelles de préséance oii le point d'honneur est engage plus que l'honneur, et (pie perpétue sans se lasser la vanité des corporations ou des hommes. A cote du lieutenant général , son frère s'élève aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Dans le même temps, les deux marquis de Tavanes-Mirebel réveillent par leurs malheurs ou leurs fautes l'intérêt jadis attaché à leur nom : tous deux condamnés à mort, l'un pour meurtre, l'autre pour rapt; celuici héros des plus singulières aventures, qui tien-

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nent à la fois du roman historique et du drame

judiciaire.

La dignité ducale , conférée en 1786 au chef de

la maison de Saulx, jeta un dernier éclat sur cette race, qui ne survécut guère à la Révolution de 1789.

Ainsi vécut cette illustre famille, du seizième au dix-neuvième siècle. Nous avons essayé de la faire revivre, en esquissant une série de portraits oii l'on trouvera, sinon l'intérêt, au moins la variété. Nous avons pu mettre à contribution, outre les Mémoires connus de Jean, de Guillaume et de Jacques de Saulx, des documents inédits assez nombreux : il nous suffira d'indiquer entre autres la correspondance politique du maréchal de Tavanes, et, dans un autre ordre d'idées, les curieux Mémoires de la dernière duchesse de Saulx sur l'émigration.

Dirons-nous que ces souvenirs offrent dans leur ensemble de sérieuses leçons à recueillir? On en jugera. Peut-être en tout cas y verra-t-on quelque chose de plus qu'une galerie où défile une suite de personnages d'attitude et d'expression diverses. Telle peinture sans valeur acquiert du prix par ce qui l'entoure : un portrait dédaigné à juste titre dans une boutique de brocanteur redeviendra,

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sous son cadre armorie et dans une collection de famille, un trésor; ce sera une page médiocre mais nécessaire au milieu d'une œuvre unique. Et en vérité l'histoire d'une famille illustre offre presque l'aspect d'une biographie, car le même nom, l'unité de pensée sous la diversité apparente des faits se représentent à toutes les pages ; en traversant les siècles , elle offre l'image d'un homme subissant les diverses conditions de la \ ie, et conservant sa personnalité, comme on dit aujourd'hui , au milieu des circonstances qui changent autour de lui et influent sur ses actions. Dans un autre sens, cette histoire est un peu un chapitre de l'histoire générale du pays. Ainsi, pour nous en tenir à notre sujet, en faisant passer devant nous, l'un après l'autre, les principaux membres de la maison de Saulx , ne verrons-nous pas apparaître, à propos de chacun d'eux, les principaux faits de nos annales : la Réforme, la Ligue, la Fronde, la Révolution? L'horizon qu'ils ont connu est celui sous lequel s'est déroulée notre histoire politique et militaire; leur nom évoque les souvenirs terribles, glorieux ou Frivoles de la Saint-Barthélémy, de Rocroy, de la cour de Louis \\ : on est transporté tour à tour au milieu des agitations de la politique, du tumulte de

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la guerre, des incidents de la vie de province, des tourments de l'exil ; puis, quand la vieille monarchie s'écroule, la maison de Saulx-Tavanes ne tarde pas à disparaître. Est-ce trop dire que, toute proportion gardée , l'histoire de cette noble race reproduit, dans on cadre restreint, l'histoire de la société française, de la vieille France ellemême ?

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