‹ Les sauterelles: pièce en cinq actesChapitre 13 sur 27 · TROISIÈME VICE-ROI · texte numérisé non relu

TROISIÈME VICE-ROI

Avant d'attaquer un ennemi, il est bon en effet de connaître sa force, les ressources dont il dispose, s'il est aventureux ou circonspect, uni ou divisé. — Mais qui donc nous renseignera sur les Français avec exactitude?

THAÏ YAN n'gUYEN

Le gouverneur général a voulu que nous eussions des rapports sincères sur sa patrie. Il a choisi parmi nos mandarins, les plus lettrés, qu'il envoya en mission à Paris. — Ainsi qu'il était juste, Férudit Dong Hoi fut admis au nombre de ces voyageurs de mérite.

Il visita la France [et il en est revenu avec un poème en vingt-six chants où, en strophes cadencées, il célèbre les beautés de sa capitale. Il se pourrait cependant que dans ses vers officiels, destinés à être mis sous les yeux, du gouverneur, il n'eût point versé tous les trésors de son observation. Mais puisqu'il serait essentiel que nous fussions instruits des forces et des faiblesses de l'État de l'Ouest,] notre frère ne daignera-t-il pas nous communiquer ses remarques secrètes?

[dong hoi

Il est vrai que de mon voyage au pays où le soleil se couche, j'ai rapporté un poème, et mon frère aîné est trop bienveillant de se souvenir de mes modestes vers. J'y ai célébré en effet les beautés merveilleuses de la capitale des Français, mais je n'ai point parlé de ce peuple, afin de ne pas manquer aux règles de la politesse qui est notre première vertu et qui nous commande de

ne critiquer jamais les mœurs ni le caractère de l'hôte qui nous reçoit.

thaï van n'guyen

Parmi nous, une pareille discrétion ne t'est plus imposée, car nos bouches seront muettes, si nos oreilles sont attentives.] Que faut-il penser des Français? Que sont-ils?

DONG HOI

Des barbares. Ils se croient des civilisés, parce qu'ils ont des canons et des fusils, des télégraphes, des téléphones, des machines qui roulent sur la terre ou volent dans le ciel; mais nous savons, et nos livres sacrés nous l'apprennent, que la civilisation n'est pas dans les conquêtes de la science : elle est où est la pureté des mœurs, la bonté et la bienveillance réciproques, la charité universelle. Les Français croient qu'ils sont un grand peuple redouté et fort, mais il n'y a pas de grand peuple sans une pensée commune et sans un sentiment qui relie les uns aux autres les citoyens : or, je les ai vus divisés entre eux et discutant de tout; ils disent qu'ils sont égaux : il m'a paru cependant que les riches formaient entre eux une aristocratie dure, avare, oppressive. Ils prétendent qu'ils sont libres et qu'ils sont frères; or, nul ne peut exprimer une opinion qui ne l'expose à recevoir

les coups du voisin. Ils m'ont mené dans une vaste salle où délibèrent leurs mandarins, et je les ai vus qui s'injuriaient entre eux comme nos conducteurs de bulfles; ils m'ont promené à travers la ville pour me montrer les statues élevées à leurs grands hommes, philosophes ou capitaines, et j'ai rencontré tout autour des jeunes gens qui se frappaient de leurs poings furieux; j'ai cru comprendre qu'ils n'étaient point entièrement d'accord sur les mérites de ces héros, et ils en disputaient à la manière de nos matelots de sampans; enfin, j'ai assisté à la fête du travail que leurs ouvriers célèbrent chaque année à l'époque où les fleurs éclosent, et pour cette fête, j'ai vu comme un vent de terreur qui passait sur la ville, les rues désertes, les fenêtres fermées, les portes verrouillées et des gardes à cheval qui recevaient, des ouvriers en fêle, des coups de pierres, et leur rendaient des coups de sabre. Bref, chez nos maîtres, grâce à la bienveillance de notre gouverneur général, j'ai vu la lutte des partis contre les partis, des classes contre les classes, des provinces contre les provinces, d'où je conclus, mes frères, qu'il n'est pas déraisonnable de tenir ces prétendus civilisés pour des barbares.

NAM TRIEU

Si je ne craignais de t'offenser, ô railleur

acéré, je te dirais que peut-être il ne te fut donné de voir que l'aspect extérieur des choses.

Souvent un corps se couvre de boutons, qui n'est pas atteint d'un mal profond, mais d'une affection passagère.

Tu crois que les Français sont divisés entre eux et sans doute tu escomptes pour nous les effets de leurs querelles. Prends garde qu'un péril commun ne leur donne une âme commune, et qu'une entente unanime ne se fasse entre eux contre nous.

KAI KINH

Je ne m'étonne guère, ô Nam Trieu, que tu te fasses le champion des Européens contre tes frères. Tu les admires. Tu as pris leur façon de penser et leurs mœurs. Mais les désordres que ces complaisances coupables amènent dans un esprit et dans une maison sont trop évidents à nos yeux pour que nous songions à en avoir de pareilles.

NAM TRIEU

0 Kai Kinh, frère aîné, excuse-moi, mais l'œil du chat étant moins perçant que l'œil du tigre, je n'aperçois pas ce dont tu parles.

KAI KINH

Au sortir de la ville, avant d'arriver au village des Chanteuses, il est un pagodon entouré de flamboyants et d'aréquiers. A l'approche de la

nuit, promène-toi de ce côté, et ce que tu verras t'apprendra ce que tu ignores... ou ce que tu feins d'ignorer. {Nam Trieu continue k s'éventer avec beaucoup de calme, mais sa voix tremble un peu.)

NAM TRIEU

0 frère subtil, ne penses-tu pas qu'il conviendrait mieux de délibérer sur les intérêts du pays que de déchirer entre nous le voile de nos ignorances réciproques?

KAI KINH

Le salut de TÉtat est dans l'adoption de mon plan.

PREMIER VIGE-ROI

Je ne suis pas loin d'avoir une même pensée, je serais désireux cependant de connaître l'avis du vieillard Thaï Van N'Guyen à l'esprit clairvoyant. (Au dehors, les cris qui s'étaient apaisés, recommencent .)

thaï van n'guyen

Il faudrait que le peuple des Tmères tout entier fût notre complice pour que nous soyons assurés du succès [et pour que les blancs comprissent l'inutilité de tout nouvel effort contre nous.]

KA[ KINH

Jamais ce peuple d'esclaves ne consentira à

relever la tète. Il applaudira à notre victoire, mais ne nous aidera pas à la remporter. Et nous continuerons alors à subir nos maîtres, les blancs au teint de cadavre, aux dents de chien et aux yeux de serpent.

thaï van n'guyen

Peut-être.] Il n'est pas impossible qu'excédé par tant de mesures violentes, ce peuple ait un mouvement de révolte. Nous l'utiliserons. Ainsi, nous allons, sur l'ordre de notre maître, refuser de signer ces arrêtés. Que fera le gouverneur général? Sans doute une imprudence décisive. A ce moment, sois en sûr, Kai Kinh, je te dirai la parole qui, à ton tour, te permettra de donner le signal qu'on attend de toi.

NAM TRIEU

Pour moi, mes frères, quoi que j'aie pu vous dire, quand vous aurez décidé, vous ne trouve* rezpas de serviteur plus prompt à exécuter vos ordres. [Les cris sont devenus plus forts, ils se sont rapprochés, mêlés de coups de gong.)

RÉGiAL, accourant.

Que votre délibération soit ou non terminée, j'exige de vous une réponse immédiate. Entendez-vous ces cris? Le peuple qui vous a vus en-

trer dans le Palais attend vos décisions. Il faut annoncer à cette foule que vous avez signé les arrêtés.

thaï van n'guyen

Monsieur le gouverneur général, à l'empressement que nous avons toujours mis à souscrire aux désirs de Votre Excellence, vous comprendrez notre désespoir de n'être pas en état de la satisfaire aujourd'hui.

RÉGIAL

Considérez, Excellence, que ce n'est pas un désir que j'exprime, c'est un ordre que je donne.

thaï van n'guyen

Alors, notre douleur sera plus grande encore d'avoir à y résister.

RÉGIAL

Prenez garde. Je n'ai pas prononcé tantôt des paroles vaines : elles seront sanctionnées par un acte.

thaï VAX n'guyen

Hélas ! Comment nous opposera vos volontés !

RÉGIAL

Ainsi...

GABRIEL, accourant.

Excellence, les indigènes sont rassemblés de-

vant les portes du Palais. Ils ont nommé des délégués qui demandent à être reçus...

RÉGIA.L

Je ne les recevrai pas.

GABRIEL

Mais, monsieur le gouverneur général, ils menacent...

RÉGIAL

lis menacent?... Ce que j'aurais accordé peutêtre à la prière, je ne l'accorderai pas à la menace. Qu'on les disperse par la force. (Penda,nt que Gabriel donne des ordres aux soldats indigènes, de Dambrun entre).

DE DAMBRUN

Monsieur le gouverneur général, j'ai amené avec moi M. le commandant de la garde indigène.

Ils sont là?... Qu'ils entrent... qu'ils entrent... Et mes secrétaires... Et Maurin, le sténographe. (De Dambrun introduit les deux officiers^ puis des secrétaires. — S'adressant à Thaï Van N'Guyen.) Pour la dernière fois, je vous pose cette question. Consentez-vous à signer ces arrêtés?

thaï van n'guyen

Nous ne le pourrions qu'en enfreignant les ordres de notre maître.

RÉGIAL

Et après?

THA VAN n'gUYEN

Mais il est l'empereur !

RÉGIAL

Eh bien, s'il est l'empereur, moi je suis le gouverneur général. Je représente la République Française. Le seul maître et le seul souverain ici, c'est moi. J'ai toute puissance et toute autorité. Seul, je délibère et j'ordonne. Je ne dois de comptes à personne et ne relève que de ma conscience. Croyez-vous que je supporterai plus longtemps un pouvoir rival du mien, opposant un veto à toute mesure prise pour le bien du pays ? Votre empereur, je le dépose.

THAÏ VAN n'guyen, épouv^nté, et toynbant à genoux.

Monsieur le gouverneur !

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